Projet pour une sécurité sociale industrielle. La mise en sécurité sociale des aides publiques aux entreprises dans une perspective de réindustrialisation

par Claude Didry

Les entreprises ont bénéficié en France, pour 2023, d’un total de 211 milliards d’euros d’aides publiques d’État, selon la Commission d’enquête « Aides publiques aux entreprises » du Sénat dans son rapport remis le 8 juillet 2025[1]. Cette politique massive d’aides publiques aux entreprises est le résultat d’une accumulation de dispositifs qui atteignent aujourd’hui le nombre de 2 250[2]. La croissance de ces aides publiques s’est accélérée depuis les années 2010. Dans le même temps, la croissance des aides accompagne une hausse préoccupante des restructurations[3] qui frappent en priorité un secteur industriel en chute libre depuis plus de vingt ans, en dépit de l’alerte lancée par des états-généraux de l’industrie en 2010[4]. Cette démarche d’assistance aux entreprises se révèle aujourd’hui être un puits sans fond, qui s’approfondit à mesure que se creuse la désindustrialisation. En effet, la désindustrialisation tend à s’imposer comme une nécessité relevant de la logique d’une économie globalisée pour des entreprises privilégiant le souci de retenir les actionnaires par des marges et des dividendes substantiels, et la nécessité d’une rigueur sans faille en matière de coûts de production. Mais, la crise du Covid a révélé le caractère insoutenable de ce processus, au vu des pénuries d’équipements les plus élémentaires lors de la phase aiguë de l’épidémie, avec des pénuries récurrentes depuis sur les médicaments, les matières premières ou les composants électroniques. Le subventionnement public massif des entreprises se révèle incapable de peser sur les arbitrages économiques et grève de fait lourdement le budget de l’Etat, tout en requérant chaque année de nouvelles économies sur les services publics.

La récurrence de ces aides ne suggère-t-elle pas le besoin d’en mettre en cause l’automaticité, en requérant, à tout le moins, l’exercice d’un contrôle et d’une évaluation requis pour toutes les autres dépenses de l’État ? Au-delà même de cet exercice démocratique minimal, ne pourrait-on pas envisager une « mise en sécurité sociale » des activités industrielles par une intervention des salariés et de leurs représentants dans l’affectation de fonds considérables, au service notamment d’investissements orientés vers le développement de l’emploi dans les situations de restructuration ?

La consolidation de ces investissements initiés par les représentants du personnel, dans le capital des entreprises, deviendrait alors la base d’un fonds social d’actifs publics dont la gestion à majorité salariée – conformément au modèle originaire de la Sécurité sociale reposant sur la gestion des caisses par les usagers – pourrait durablement orienter le développement économique hors des sentiers battus de la financiarisation.

Nous revenons dans une première partie sur la primauté de l’employeur dans la conception des politiques économiques et sociales et l’incapacité de cette conception politique à enrayer la désindustrialisation pour un coût pourtant exorbitant pour les finances publiques. Nous verrons dans une seconde partie que, pour autant, un renouveau des pratiques en matière de sauvegarde de l’emploi sur les terrains du temps partiel et de la prise en charge des entreprises en difficulté à l’occasion notamment de la crise sanitaire, suggère des marges de manœuvre possibles pour une véritable politique industrielle. Nous envisagerons à cet égard dans une troisième partie l’esquisse d’un projet de sécurité sociale industrielle assurant une gestion démocratique par les partenaires sociaux de l’activité et de l’emploi industriels, en ouvrant des perspectives renouvelées de participation des représentants du personnel tant dans les entreprises, que les branches et au niveau interprofessionnel.

L’employeur, horizon indépassable du politique ?

L’importance prise par l’entreprise dans la vie politique et sociale se dessine en France à partir des années 1980, mais prend corps dans la grande évolution qui touche en 1998 la représentation des employeurs, avec le passage du Conseil National du Patronat Français au Mouvement des Entreprises de France. Cette importance rappelle la place de l’entreprise – Betrieb en allemand –dans la sociologie de Max Weber, tant dans les Concepts fondamentaux de sociologie, que dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. En effet, l’analyse wébérienne de la légitimité de l’entreprise élaborée dans l’Allemagne post-bismarckienne met en son centre la création d’emplois par l’entrepreneur, qui en tire l’essentiel de son prestige social. Cette légitimation de l’entreprise a contribué, dans l’Allemagne post-bismarckienne, comme dans la France de François Hollande, à assurer aux dirigeants d’entreprise une position vue comme cruciale dans la vie économique et sociale, au détriment des salariés et de leurs représentants. Cela s’est traduit en France par un subventionnement systématique des entreprises, selon une logique d’incitation, appelant en retour à limiter le poids de la dette publique par une pression fiscale importante sur la masse des citoyens et par la dégradation des services publics.

Source:
Sénat,
Commission d’enquête
aides publiques aux
grandes entreprises

Schizophrénie des politiques économiques et sociales sous la présidence Hollande

C’est une ambition de réindustrialisation qui s’affirme avec la création de la Banque Publique d’Investissement par la loi du 31 décembre 2012, à partir d’un organisme nommé initialement OSEO, détenu par l’État et la Caisse des Dépôts et Consignation et avec initialement pour principal objectif le financement de l’innovation au niveau territorial. À ce titre, la Banque Publique d’Investissement se présente comme « un groupe public au service du financement et du développement des entreprises, agissant en appui des politiques publiques conduites par l’État et conduites par les régions. » (art. 1A, al.1). L’institution créée dans le sillage du « redressement productif » visé par Arnaud Montebourg à la tête d’un ministère éponyme (de mai 2012 à août 2014) – connue aujourd’hui sous la dénomination de BpiFrance – entend alors devenir une force d’intervention dans les restructurations. Les activités de BpiFrance ont pris finalement une dimension significative en en venant à des initiatives orientées « en priorité vers les très petites entreprises, les petites et moyennes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire, en particulier celles du secteur industriel » (art. 1.A., al.3), mais aussi en vue de « stabiliser l’actionnariat de grandes entreprises porteuses de croissance et de compétitivité pour l’économie française. » (art.1.A, al.10). BpiFrance se présente comme « la banque des entrepreneurs » en affichant aujourd’hui un bilan faisant état d’un volume d’affaires de 60 milliards d’euros pour 2024, répartis entre les multiples missions qui lui ont été dévolues, parmi lesquelles des prêts, mais aussi des investissements en fonds propres dans le capital des entreprises. Ainsi, cette institution explore des formes d’intervention jusque-là inédites.

Mais pour cela, elle se fonde sur un diagnostic erroné, qui s’inscrit dans les lieux communs de l’idéologie dominante telle que le caractère crucial de PME conçues comme source de l’emploi de demain face à de grandes entreprises focalisées sur la rentabilité par la spéculation financière. Cette survalorisation du potentiel de développement des PME, occulte la centralisation très importante de l’économie française autour d’environ trois cent grandes entreprises « au sens économique » mise au jour par l’Insee par regroupement d’entités légales liées par des relations de contrôle et des flux financiers[5]. Ces grandes « entreprises au sens économique » (qui correspondent à des groupes de sociétés au sens juridique du terme) dont les effectifs dépassent un seuil de 5 000 salariés, intègrent près d’un tiers de la main-d’œuvre salariée privée.

Les orientations de BpiFrance se trouvent donc attachées à une représentation de l’activité économique qui paraît avoir fait son deuil de la grande entreprise, alors que l’industrie se trouve attachée – du moins en France – aux grandes entreprises et aux ETI[6]. On peut penser qu’en portant ce regard biaisé sur la vie économique et en se privant d’une intervention statutaire des représentants des salariés dans sa gouvernance, cette institution perd une partie de sa capacité d’action, en laissant fuir l’industrie – comme cela a été le cas depuis la fin des années 1990 sous l’impulsion de grands patrons, de Serge Tchuruk à Carlos Tavares, en passant par Carlos Ghosn, ayant conduit des politiques intensives de délocalisation (en particulier hors de l’hexagone) et d’externalisation de la fabrication vers des sous-traitants. En effet, les grandes entreprises ont un pouvoir économique très large, qui tient non seulement au contrôle du capital de sociétés filiales, mais également à une maîtrise d’un large tissu de sous-traitants dans lequel on compte un nombre important de PME. Les dégâts considérables causés par la politique de l’entreprise « sans usine » (« fabless ») menée par Tchuruk vont ainsi au-delà de la disparition d’Alcatel en 2016, en touchant un tissu de sous-traitants ; il en va de même dans de nombreuses branches industrielles (chimie, métallurgie) avec la fermeture des fonderies travaillant pour le groupe Renault, ou, dans la chimie, le redressement judiciaire de Niche Fused Alumina à La Bâtie, ayant conduit à une restructuration au terme de laquelle François Homeril, le président de la CFE-CGC, a été licencié avant la reprise de l’entreprise par le groupe Alteo.

Cette impuissance de BpiFrance à stopper une désindustrialisation galopante au début des années 2010 tient pour partie à la faiblesse de son niveau d’affaires autour de 60 milliards d’euros annuels, au regard notamment des 211 milliards d’euros versés annuellement sous la forme d’aides aux entreprises[7]. Mais, de manière beaucoup plus contestable, cette désindustrialisation a pu également être rattachée par la direction de BpiFrance à un processus de « lente et fatale rigidification »[8] qui commencerait avec la loi du 13 juillet 1973 sur la rupture du CDI[9]. Cet ensemble de « rigidités » est alors vu comme une des causes de la désertion des entreprises, au terme d’un benchmarking social les conduisant vers des pays plus accommodants en termes de fiscalité et de coût du travail[10]. Or, dès 2013, la loi de « sécurisation de l’emploi » tirée d’un ANI[11] éponyme opère un démantèlement radical de la procédure de licenciement collectif dans un mouvement de « flexibilisation » inédite jusque-là, ouvrant les entreprises au vent de la délocalisation compétitive. Le conseiller d’État Olivier Dutheillet de Lamothe voit ainsi cette loi de 2013 comme la réussite du deal « donnant-donnant » au cœur de l’ANI préalable, en y revenant de manière très approfondie lors de la commémoration du dixième anniversaire de la loi[12]. Comme il le rappelle avec vigueur, les revendications patronales portaient sur la remise en cause de l’accès au juge judiciaire civil des représentants du personnel dans le cadre de la procédure de licenciement collectif :

« Les organisations patronales voulaient mettre fin au contrôle judiciaire des grands licenciements économiques, c’est-à-dire des licenciements de plus de 10 salariés sur une même période de 30 jours. Ce contrôle judiciaire des licenciements, instauré en 1986 au moment de l’abrogation de l’autorisation administrative de licenciement[13], faisait l’objet de la part du patronat d’une triple critique. Critique liée d’abord […] à une durée excessive des procédures de licenciement dues à des saisines systématiques en référé du juge judiciaire qui aboutissaient à retarder des licenciements qui étaient de toute façon nécessaires. Critique liée ensuite à la nullité attachée par la jurisprudence à l’insuffisance du plan social, qui était constatée tellement tard que la réintégration des salariés était le plus souvent impossible. Deux à trois ans après l’opération de licenciement, le juge judiciaire ordonnait la réintégration dans un établissement qui avait souvent disparu[14]. Critique enfin liée à certains aspects de la jurisprudence de la Chambre sociale qui ignorait les réalités économiques[15], qu’il s’agisse de l’appréciation du motif économique au niveau du secteur d’activité sur le plan mondial ou de l’obligation de reclassement appréciée également pour les groupes sur le plan mondial ».

Il précise alors les conditions de la transaction avec les organisations syndicales signataires :

« Bien qu’on l’ait aujourd’hui largement oublié, l’ANI de sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013 repose sur l’échange entre la fin du contrôle judiciaire des grands licenciements économiques contre la généralisation dans toutes les entreprises de la couverture complémentaire santé d’ici le 1er janvier 2016 »[16].

Cet objectif de neutralisation du contrôle judiciaire a été atteint par la création d’une procédure d’homologation administrative des plans de sauvegarde de l’emploi confiée à la DDETS(PP)[17], service spécifique de la DREETS[18] et distinct de la DDETS à laquelle se rattache l’Inspection du Travail. Cette procédure conduit à une focalisation sur les mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois, prévues par le plan de sauvegarde de l’emploi.

La progression exponentielle des aides publiques aux entreprises

La mise à l’écart des représentants du personnel dans les procédures de licenciement collectif dont témoigne la loi de 2013 témoigne plus profondément d’une attention centrée sur les directions d’entreprise, ce qui se dégage tout autant des analyses de la direction de BpiFrance, que de politiques économiques reposant en grande partie sur un subventionnement public répondant en priorité aux attentes, voire aux revendications du patronat. Le phénomène n’est pas récent, mais il a pris une ampleur nouvelle dans les années 2000 à partir des aides aux entreprises accompagnant la mise en œuvre de la réduction du temps de travail sur 35 heures (graphique 1). Il se fonde en premier lieu sur des aides publiques, que ce soit sous la forme d’investissements directs (sans contrepartie dans le capital des entreprises), de crédits d’impôt ou d’exonération de la part patronale de la cotisation sociale. Au total, les aides publiques se chiffrent en 2019 à près de 157 milliards d’euros annuels selon le rapport du Clersé (graphique 1) et atteignent 211 milliards d’euros en 2023 selon les calculs de la Commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises.

Graphique 1 : Ensemble des dépenses fiscales, socio-fiscales et budgétaires bénéficiant aux entreprises (en milliards d’euros courants)[19]

Les dépenses publiques en faveur des entreprises ne se limitent pas aux seules dépenses de l’État et des collectivités publiques, mais impliquent de considérer le budget de la Sécurité sociale. Si l’on peut parler de « dépenses socio-fiscales », c’est au sens d’un mécanisme de remboursement de la part employeur à travers des crédits d’impôts. Comme le montre le graphique 1, la montée des exonérations de la part employeur intervient à partir des années 1990 avec une réduction progressive des cotisations sociales pour les salaires proches du Smic. C’est un mécanisme plus complexe que le Crédit d’Impôts pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE) inaugure, à partir de 2013, en établissant un abattement de 4 % (6 dans un second temps) de la masse salariale jusqu’à 2,5 fois le SMIC, sur l’imposition des sociétés. Il revient alors à BpiFrance de « préfinancer » le CICE, par un jeu spéculatif sur les marchés financiers de revente des créances sur l’État. Face à la demande paradoxale de la Commission Européenne (si l’on considère son rôle dans le contrôle des « aides d’État ») de consolider le dispositif, le CICE se transforme en exonérations permanentes de cotisations sociales à partir de 2019.

Le niveau atteint par les subventions aux entreprises démontre la portée d’un discours plaidant une « cause patronale de l’emploi »[20], notamment dans le cadre d’un pouvoir socialiste que la présidence Hollande a placé sous le signe de « l’inversion de la courbe du chômage ». Ce discours se fonde sur le caractère fondamental de l’emploi dans la satisfaction de besoins tels que « la nourriture, l’habillement et le logement, la survie en un mot, mais c’est aussi partiellement le remède contre la pauvreté, la délinquance, la maladie et, de plus, c’est aussi la satisfaction de soi, l’honorabilité, la confiance, l’épanouissement »[21]. Il insiste également sur le chômage comme source de nombreux maux sociaux et individuels, délinquance, addictions… Dans cette « sociodicée »[22], c’est aux entreprises qu’il revient de créer des emplois pour peu que les coûts sociaux et la complication croissante du droit du travail cessent de les en dissuader. La multiplication des crédits d’impôts a rendu possible la « reconstitution » de marges, mais principalement au bénéfice des actionnaires.

En l’absence de toute conditionnalité sur les contreparties de ces exonérations de cotisations, subventions et crédits d’impôts, tant en termes d’emplois dans le cas du CICE (autour de 16 milliards d’euros en 2018 avant la pérennisation des allègements sociaux en 2019[23]), qu’en termes de recherche dans le cas du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) (autour de 7,7 milliards d’euros en 2021[24]), les lois de finance dépouillent la Sécurité sociale par des exonérations de cotisation à hauteur de 75 milliards d’euros au profit des entreprises. Cette dérive paraît étonnante dans un régime censé reposer sur une théorie économique d’inspiration néo-classique, peu encline à tolérer quelque intervention publique que ce soit. Mais, de facto, cette théorie justifie en premier lieu des subventions visant à « alléger le coût du travail » au nom de la création d’emploi par les entreprises.

En réalité la distribution large de subventions aux entreprises ne paraît que très peu bénéficier aux créations d’emploi[25], et peut même aller jusqu’à encourager à l’inverse leurs suppressions, du moins sur le territoire national, au nom d’une logique schumpétérienne de combinaisons innovantes allant jusqu’à la délocalisation de la production dans des pays à plus faible coût de main-d’œuvre quand les conditions de stabilité politique et le niveau de formation de la main-d’œuvre dans ces pays sont suffisantes. Dans cette dynamique baissière, c’est l’industrie, et plus encore l’industrie manufacturière qui semble faire les frais de cette politique, au vu de la concomitance qui se dessine entre la montée des subventions aux entreprises (graphique 1) et la chute de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB (graphique 2) qui passe de 17 % en 1995 à 11 % en 2022.

Graphique 2 : Part de la valeur ajoutée brute de l’industrie manufacturière dans le PIB (%)[26]

Source : OCDE

Le bilan d’une politique reposant sur des subventions à grande échelle de l’embauche et des investissements est donc très peu concluant en matière industrielle alors que, dans la période qui s’ouvre (2024), c’est la très maigre reprise de l’emploi industriel dans la seconde moitié des années 2010[27] qui est menacée par une vague de licenciements économiques et de fermetures de site [28].

La dynamique de subvention massive des entreprises est d’autant plus inefficace sur la production industrielle et l’emploi, qu’elle s’est accompagnée de reculs démocratiques conduisant à réduire considérablement le contrepoids des Institutions représentatives du personnel face au pouvoir des actionnaires, en allant bien au-delà de la remise en cause de la procédure de licenciement collectif à laquelle a conduit la loi de 2013. La doctrine pro-patronale en droit du travail[29], militant dans le sens d’un allègement des institutions représentatives du personnel et de leurs procédures de consultation, qui seraient devenues inconciliables avec les impératifs de compétitivité que la mondialisation imposerait aux entreprises, s’est en effet largement développée jusque dans les rangs gouvernementaux. Ainsi, François Rebsamen – prédécesseur de Myriam El Khomri au ministère du Travail – souligne fin mai 2014 le besoin d’aménager la législation pour limiter les « effets de seuil » créés, à ses yeux, par la législation sur les institutions représentatives du personnel[30]. Il se dégage alors un véritable processus autorenforçant, où le démantèlement des institutions représentatives du personnel – que prolongent les ordonnances de 2017 – contribue à éliminer un pouvoir de contrôle indispensable pour que ces subventions ne se cantonnent pas à un abondement des dividendes sans arrêter les délocalisations, voire en les finançant.

Plus profondément, la dynamique reposant sur un gouvernement de l’entreprise par des employeurs libérés de toute intervention des représentants des salariés délie les entreprises de toute limite, et leur ouvre la voie d’une politique décomplexée d’attraction des actionnaires et de valorisation des titres de l’entreprise par la distribution de dividendes croissant d’une année sur l’autre. Précédée sur cette voie par l’agriculture, l’industrie est aujourd’hui menacée de disparition pure et simple en France en réalisant ainsi la prédiction d’une « société de service »[31], c’est-à-dire s’épanouissant par les rentes que rapportent les placements dans les pays où il est avantageux, financièrement, de produire des biens.

Ouvertures récentes sur le maintien d’un potentiel productif

Crédit : Dr D’Dre. République d’Imphy.

Les états généraux de l’industrie ont marqué, en 2010, une prise de conscience sur le caractère pathologique de la désindustrialisation en France, qui a ébranlé le caractère inéluctable d’une évolution vers une société postindustrielle dominée par le secteur des services. Mais, c’est dans le sillage de la crise financière de 2008 puis plus encore de la crise épidémique de 2020-22 que le dispositif du chômage partiel a permis une stabilisation à grande échelle du personnel des entreprises, en donnant à voir une forme de chômage préalable à tout licenciement. Ainsi, loin de la sécurisation de parcours professionnels rendus chaotiques par la succession des ruptures de contrat imposées par l’employeur, la diffusion de cet usage nouveau du chômage partiel indique une sécurité sociale portant moins sur l’accompagnement de la privation d’emploi, que sur le maintien de l’emploi lui-même et de l’activité économique à laquelle il contribue. De plus, les actions de BpiFrance ouvrent la voie à des interventions donnant lieu à une entrée au capital des entreprises en aboutissant à la détention publique d’actifs privés. Il s’agit alors de préserver un tissu industriel menacé, en évitant les conséquences irréversibles de restructurations sur le potentiel industriel, ainsi que sur les carrières des salariés[32].

Le chômage partiel, une expérience préliminaire de sécurité sociale industrielle ?

Pour affronter la grande incertitude suscitée par la crise épidémique, les mesures sanitaires telles que le confinement ont ouvert des brèches dans la religion de la compétitivité ayant guidé les politiques économiques depuis plusieurs décennies. En premier lieu, elle s’est accompagnée d’un recours massif au chômage partiel pour organiser la continuité de la rémunération de salariés dont les établissements ont fermé. On peut y voir la transplantation d’un modèle allemand que l’intervention de la Banque centrale européenne a rendu possible : « Le Kurzarbeit voté en 2008 sauve l’industrie allemande, en accordant aux entreprises un financement public très généreux du chômage partiel. L’Allemagne, avec ses excédents, pouvait se le permettre. Pas la France dans l’ambiance de l’époque. L’invention des mesures non conventionnelles de la Banque centrale européenne (BCE) pendant la crise de l’euro et leur amplification pendant la crise du Covid permettent en revanche à la France de financer enfin un chômage partiel massif en 2020 et 2021, qui sauve le tissu industriel renaissant »[33]. Cette transposition traduit toutefois un manque d’audace, au regard des moratoires appliqués sur les licenciements économiques pendant la phase la plus aiguë de la pandémie en Espagne et en Italie. En effet, la fermeture des établissements industriels lors du premier confinement, accompagnée des dispositifs de chômage partiel, n’a été possible qu’au prix d’une conflictualité sociale complexe, allant au-delà de la seule et classique opposition entre personnel et direction, pour en arriver à une violente polémique autour de la fermeture du chantier entre Madame Pénicot au ministère du Travail et la Capeb, structure patronale regroupant les PME artisanales du bâtiment[34]. La ministre se justifie alors par ce qu’elle estime être un faible danger de contamination par le virus, dans un milieu ouvert, le chantier, en omettant les transports, la coexistence dans les bases de vie et dans les locaux en construction, bref en omettant le travail. Cette pause dans le travail industriel a donné également lieu à un retour de la représentation du personnel, sous des formes diverses négociées dans les entreprises ou établissement, révélant à cette occasion le manque laissé par la suppression du CHSCT comme organe local, autonome et dotée de la personnalité juridique, et plus généralement par le rétrécissement des institutions représentatives du personnel[35] que les ordonnances du 22 septembre 2017 ont produit.

Cette stabilisation de l’emploi en période de crise constitue donc une expérience nouvelle pour le monde du travail, en visant le maintien des activités productives. En ce sens, elle oblige à repenser l’action des institutions représentatives du personnel reléguée par la loi de 2013 à la négociation de l’accompagnement social des suppressions d’emploi. Dans la perspective de nouvelles interventions des élus du personnel sur l’avenir de leur entreprise, il convient alors de revenir sur les initiatives publiques en matière de sauvegarde de l’industrie.

La consolidation des aides publiques, un enjeu capital

Le financement d’un chômage partiel massif lors de la crise pandémique de 2020-2022 traduit donc l’existence d’une forte capacité d’intervention publique en matière de stabilisation du personnel, qui se conjugue avec un financement annuel des entreprises françaises par des aides publiques à hauteur de plus de 200 milliards d’euros. Certes, le volume financier de ces aides paraît singulièrement incongru, au regard de l’endettement de l’État et des déficits publics, dans un contexte où les versements de dividendes des grandes entreprises devraient continuer de s’accroître[36]. Mais cela indique l’ampleur que pourrait prendre une « sécurité sociale industrielle » qui ne se limiterait pas à des distributions de subventions à fonds perdus, dont les retombées reviennent prioritairement aux actionnaires sans entamer leur pouvoir de décision. De ce point de vue, l’action de BpiFrance constitue une forme pilote par la capacité de cet organisme à consolider les financements versés aux entreprises, à travers des interventions donnant lieu à une entrée au capital de ces entreprises. Elle indique un soutien au capital des entreprises symétrique, à certains égards, du soutien au maintien de la stabilité du personnel et des capacités productives qui y sont attachées dans le cas du financement du chômage partiel. Ainsi, des investissements de grande ampleur – comme ceux requis dans le domaine de la sidérurgie – pourraient être envisagés, en contrepartie d’une prise de participation dans le capital des entreprises destinataires (telles qu’Arcelor Mittal en position ultradominante au niveau de la sidérurgie mondiale[37]). Cela conduit donc à la constitution d’un fonds d’actifs économiques détenus par un acteur public, en interrogeant le devenir possible de ce fonds. En effet, ce fonds assure la présence au capital et donc un droit de regard, voire d’influence, sur les entreprises concernées ce qui confère à BpiFrance une place de plus en plus importante dans le capitalisme français[38]. Dans le même temps, ces actifs publics se réduisent fréquemment à une réserve (« bijoux de famille ») mise au service du renflouement des caisses publiques comme en témoignent la pratique de privatisations devenues courantes en France depuis les années 1980, indépendamment des enjeux industriels, sociaux et environnementaux de plus long terme.

Un des enjeux serait ici de contrer la limitation de l’investissement inhérente au pouvoir des actionnaires, en confortant les capacités de financement destinées à imaginer les formes d’une modernisation de l’appareil productif, face à un tissu de PME vieillissantes, traditionnalistes et peu attractives pour les banques classiques comme le note Nicolas Dufourcq[39]. Mais, cet accès à une capacité d’investissement portée collectivement remet en cause la conception schumpétérienne d’un entrepreneur conçu sur le modèle nietzschéen du surhomme en mesure de voir un avenir que les autres ne voient pas. Les innovations ne sont que rarement le fait des directions d’entreprise, mais sont le fruit des activités menées dans des unités de R&D, de design ou de prospection de marchés, sur le choix desquels les salariés sont parmi les meilleurs experts compte tenu de leur implication dans la mise au point de ces innovation et de leur connaissance des process existants[40].

Sur la base de l’expérience de BpiFrance, c’est une capacité d’investissement que devrait viser une sécurité sociale industrielle en ayant à surmonter les a priori des employeurs en faveur de la distribution de dividendes et de politiques de délocalisation, voire d’externalisation. Dans le domaine de la branche verrière, Mohamed Oussedik constate un biais managérial orienté vers la délocalisation, visant des plans sociaux destinés à accompagner les fermetures en écartant tout projet pour le futur de l’industrie. De ce point de vue, une pratique de l’innovation échappant à l’idéologie dominante du management s’avère essentielle pour Oussedik, comme en témoigne la première expérience que représente, dans sa vie professionnelle, le maintien et l’adaptation des usages du verre dans l’emballage pharmaceutique sous l’impulsion d’une directrice du site où il travaillait[41]. Les innovations peuvent passer par l’élaboration de nouveaux usages, notamment dans le cas des céramiques pour les semi-conducteurs, ou de nouveaux standards, comme dans celui de la forme spécifique aux bouteilles de vin du sud-ouest.

Sécurité sociale industrielle : esquisse d’une architecture

Le projet d’une sécurité sociale industrielle prolonge des réflexions sur le terrain de la « sécurité sociale professionnelle » engagée au sein de la CGT, au début des années 2000[42]. Il s’inscrit dans la recherche d’une continuité du contrat et du salaire envisagé jusque-là pour organiser la trajectoire individuelle des salariés à travers, le cas échéant, les formations professionnelles requises pour les mobilités professionnelles qu’ils désirent, y compris en cas de suppression d’emplois. Avec la sécurité sociale industrielle, l’objectif d’une continuité du contrat et du salaire reste le même, mais en visant la stabilisation des emplois eux-mêmes. La sécurité sociale industrielle traduit ici de manière indirecte le souci de continuité du revenu au cœur de l’ordonnance du 4 octobre 1945, en l’étendant à la sécurité de la collectivité d’emploi et en intégrant l’intérêt général auquel répond la production à sauvegarder. Elle renvoie également à une capacité de contrôle des usagers (employeurs et représentants des salariés) sur les usages de fonds mis en commun, dans un objectif d’investissement au soutien de contrepropositions salariées, faisant écho à la forme originaire du régime général de la Sécurité sociale avec une gestion des caisses par des représentants des usagers. Ainsi, sur la base d’un mandat de gestion des subventions publiques allouées aux entreprises et des actifs détenus par la branche, la sécurité sociale industrielle traduirait une démocratisation sociale[43] passant par l’expertise technologique des branches, en position de contrecarrer une étatisation orientée par le seul intérêt des employeurs entendu comme « intérêt général ».

La mise en sécurité sociale au cœur d’une « démocratisation industrielle »

En matière de démocratie industrielle, Georges Gurvitch constatait dès 1953[44] que les espoirs de la Libération ont été déçus, et plus généralement depuis les premières expériences du début du xxe siècle et de la Première Guerre : « Toutes les expériences de la démocratie industrielle jusqu’à présent faites se sont soldées par des échecs cuisants et des défaites lamentables »[45]. Il pointait deux causes principales à ces échecs, l’absence d’unification nationale des formes de représentation ouvrière et l’impossibilité de séparer la démocratie industrielle de la nationalisation de tous les secteurs importants de l’économie. Il rappelle alors en ces termes la menace que cet échec de la démocratie industrielle fait peser sur la démocratie politique :

« La déconfiture de toute velléité de contrôle démocratique direct, exercé par les ouvriers eux-mêmes sur leurs dirigeants, est une menace mortelle pour la démocratie. Ceci est vrai pour la démocratie politique, aussi bien que pour toute autre, car nous sommes entrés dans une période où la démocratie politique est sans cesse menacée de céder au virus fasciste, si elle n’est pas relayée par la démocratie industrielle »[46].

Au vu de la mise en échec de la démocratie industrielle que représente la loi du 17 juin 2013 dite de « sécurisation de l’emploi », le diagnostic porté par Gurvitch en 1953 retrouve aujourd’hui une résonance particulière face à la crise démocratique que traverse la France. En effet, la loi de 2013 a clos la capacité d’action en justice des comités d’entreprise en vue d’obtenir la nullité des procédures de licenciement collectif ouverte depuis 1993, par une homologation administrative des mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois. Le résultat en a été une focalisation des discussions menées dans les institutions représentatives du personnel sur les mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois, et la forclusion de tout échange sur la stratégie de l’entreprise.

C’est précisément par un retour sur cette forclusion que devrait s’engager l’institution de la sécurité sociale industrielle, en ramenant la procédure de licenciement collectif à une discussion des alternatives économiques aux licenciements planifiés par les directions dans une procédure de consultation susceptible d’être soumise par ses acteurs au contrôle du juge judiciaire civil. La Loi de Modernisation Sociale promulguée en 2002 pourrait constituer une référence, dans ses dispositions sur les projets de fermeture d’établissements par les entreprises. En effet, elle disposait qu’en « cas de projet de cessation totale ou partielle d’activité d’un établissement ou d’une entité économique autonome ayant pour conséquence la suppression d’au moins cent emplois, s’il subsiste une divergence importante entre le projet présenté par l’employeur et la ou les propositions alternatives présentées par le comité d’entreprise, l’une ou l’autre partie peut saisir un médiateur, sur une liste arrêtée par le ministre du Travail. » (art. L. 432-1-3 al. 1, réécrit dans la LMS, article 106). Le point important est la création d’une procédure d’arbitrage reposant sur une durée suffisante pour permettre aux représentants du personnel de construire des contrepropositions soumises à négociation et à médiation. C’est cette recherche d’une durée suffisante pour une réflexion et la construction de projets alternatifs au licenciement que l’on retrouve aujourd’hui sous la forme du moratoire revendiqué auprès de la Commission Européenne par Hillal Sor – responsable FGTB sur le site Volkswagen-Audi de Forest en Belgique –[47], ou sous celle d’un moratoire plus général pour lequel a plaidé en France Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT.

Partir de la branche : des « Opérateurs de compétences » aux Offices Paritaires d’Investissements

Parmi les points d’appui des représentants du personnel dans l’élaboration d’une contreproposition à partir de capacités d’investissement et de participation au capital qui étayent la puissance du salariat dans l’entreprise, le territoire apparaît comme un centre de ressource important par les compétences des collectivités publiques en termes de politique industrielle, de formation et d’action sociale. Ainsi, dès les années 1970, les municipalités et les départements trouvent une place nouvelle dans la lutte pour « la défense de l’emploi et de l’entreprise »[48], comme en témoigne le conflit Rateau à la Courneuve en 1974 et le compromis avec le ministre de l’Industrie sur lequel il débouche en réorientant l’établissement vers l’industrie nucléaire alors en plein développement. Dans le cas de l’entreprise PTPM (Production de Textile Plastique de Marne) soumise à la menace d’un plan social en 1993, le comité d’entreprise envisage les innovations requises pour restaurer la rentabilité, en incitant les collectivités territoriales à investir les fonds prévus pour le plan social dans cette modernisation[49]. Plus récemment, en 2022, l’exercice de son droit de préemption par la métropole de Rouen dans le cas de La Chapelle-Darblais traduit une implication analogue de collectivités territoriales dans la défense d’une cause de l’emploi industriel au nom, cette fois, de préoccupations environnementales[50].

Mais, la branche représente ici un espace sans doute bien plus pertinent, au vu de l’expertise technique qu’il lui revient d’assurer. Lors de la crise pandémique, c’est à partir de l’OPPBTP[51] que l’élaboration d’un protocole sanitaire faisant figure de « pilote » s’est opérée dans les branches du BTP[52]. Les CHSCT des branches du cinéma et de l’audiovisuel – formes associatives évoquant feu les CHSCT dans la prévention en santé sécurité – ont également été le niveau de délibération permettant de fournir la base d’un protocole sanitaire décliné en fonction des tournages, au vu notamment de l’importance des sommes en jeu et du souci des grands studios américains d’éviter des contaminations particulièrement couteuses[53]. Ces expériences suggèrent de s’appuyer sur la branche en sortant de la conception économiciste d’une pure régulation de la concurrence, pour revenir aux expertises techniques qui s’y rencontrent, en particulier dans le cas des OPCO[54] en charge de la formation et de l’adaptation des salariés à l’évolution des postes. Ces OPCO – parmi lesquels on peut citer l’OPCO interindustrie regroupant des offices de diverses branches industrielles dont la métallurgie – bénéficient des fonds collectés auprès des entreprises affiliées aux branches, par l’intermédiaire de l’Ursaff. Ils fonctionnent aujourd’hui comme des centres de réponses aux besoins en formation formulés par les entreprises. Mais, on peut imaginer que demain le paritarisme s’applique de manière effective et large à ces organismes de branche et interbranche, en répondant aux besoins de formation exprimés par les IRP dans le cadre de leur intervention sur les plans de formation, tant dans le cours de restructuration, que dans une activité d’adaptation continue du personnel à l’évolution des postes.

Campagne de communication d’OPCO 2i, 2023

Mais, les OPCO pourraient également représenter une sorte de modèle dans l’organisation d’« offices paritaires d’investissements » (OPI), en vue de prendre part à des projets d’investissement ou de reprise d’établissements à la demande d’IRP face à des projets de suppressions d’emplois ou de fermeture d’établissement. La structuration de ces OPI peut se fonder sur des précédents comme, par exemple, le Centre National du Cinéma et de l’image animée, institué par la loi du 26 octobre 1946 en contrepartie de l’arrangement Blum-Byrnes ouvrant les salles françaises aux films américains. La taxe applicable aux billets de cinéma devient alors la base du financement par « avance sur recettes », étape aujourd’hui préliminaire dans la réalisation d’un film. Cette organisation a été qualifiée, lors de la promulgation de la loi de 1946, de « sécurité sociale du cinéma » par certains représentants du patronat du secteur[55]. De manière analogue, seraient envisageables des OPI de branches, voire interbranches ou infrabranche (comme le fonds de modernisation des équipementiers automobiles au sein de BpiFrance).

Il conviendrait d’envisager ces OPI comme des structures bancaires rattachées à BpiFrance, renommée « Banque Paritaire d’Investissement ». Les OPI seraient abondés par les revenus tirés des participations de la Banque et une cotisation dont la collecte reviendrait aux Ursaff, destinées à se substituer progressivement aux subventions d’État aux entreprises réorientées vers un usage démocratisé et contrôlé de ces ressources économiques, en visant à terme éventuellement une taxation du chiffre d’affaires à la manière de la protection sociale originaire des IEG[56]. Sur la base de la procédure de médiation établie par la loi de modernisation sociale en 2002, il reviendrait aux comités sociaux et économiques d’élaborer des contrepropositions fondées sur des financements de l’OPI au terme d’un examen paritaire au niveau de l’office. Cette démarche pourrait être élargie ensuite à un champ plus large de procédures, comme dans le cas de l’amélioration des conditions de travail, ou de la transition écologique, voire de choix d’investissement ou de politiques d’innovation.

Conclusion

Levier essentiel dans la recherche d’une continuité des revenus, tout autant que dans la prise en charge des soins requis par les maladies et les accidents, la Sécurité sociale a accompagné en France un développement de services de santé de premier plan, au premier plan desquels l’Hôpital public. Mais, cette ambition de mise en sécurité sociale de la santé et de développement d’une recherche médicale de haut niveau s’est accompagnée dans les formes originaires de la Sécurité sociale d’une démocratisation sociale vue comme seule à même de mettre la continuité des revenus et la prise en charge des soins à l’abri de la versatilité d’un État pris dans les soubresauts de la conjoncture et les rets de l’idéologie dominante. C’est une situation inverse que donne à voir une politique économique visant la recherche d’une compétitivité des entreprises par un allègement des cotisations sociales et un subventionnement massif de leur fonctionnement, ne débouchant que sur le maintien d’une rentabilité absorbée par la distribution de dividendes aux actionnaires dans le souci exclusif de maintenir l’« attractivité » du territoire national. L’hypothèse d’une « mise en sécurité sociale » de l’aide publique aux entreprises suggère alors de sortir de cette démarche d’assistance étatique à des personnes apparemment démunies, les entreprises comme personnes morales de droit commercial, pour imaginer une mobilisation des sommes considérables consacrées au redressement de leurs marges, dans le sens d’un soutien aux initiatives des salariés et de leurs représentants. En envisageant un système d’ensemble, de l’entreprise à la banque paritaire d’investissement en passant par la branche dans l’élaboration de contrepropositions face aux projets de suppressions d’emplois engagés par les directions d’entreprise, cette hypothèse prend une actualité forte face à la multiplication de plans de licenciement affectant en priorité les derniers vestiges de l’industrie en France. Elle invite à reconsidérer des institutions telles que BpiFrance, dont l’action en matière de réindustrialisation trouverait un écho et une ampleur nouvelle si elles s’ouvraient à une démocratisation sociale de leur fonctionnement, en cessant de réserver la dimension industrielle à une élite socialement conditionnée de la finance et du savoir. Elle conduit enfin à envisager une socialisation des activités productives allant au-delà de la seule entreprise, pour déployer une véritable « solidarité industrielle » à une échelle nationale, voire européenne.


[1] Ne sont pas intégrées dans ce total les aides des collectivités territoriales et de l’Union Européenne, en attendant une investigation scrupuleuse qui permette des résultats aussi fiables que celui des aides d’État établi par le Sénat. https://www.senat.fr/salle-de-presse/dernieres-conferences-de-presse/page-de-detail-2/aides-publiques-conclusions-de-la-commission-denquete-5548.html.

[2] Il est difficile de déterminer précisément le montant des aides publiques, sans une recherche importante en mesure de mesurer les résultats de dispositifs très complexes et très variés, comme le souligne les économistes auditionnés devant la commission d’enquête du Sénat les 11 et 13 février 2025. Le rapport du Sénat actualise les résultats du rapport établi par le Clersé en 2019 (Aïmane Abdelsalam, Florian Botte, Laurent Cordonnier, Thomas Dallery, Vincent Duwicquet, Jordan Melmiès, Simon Nadel, Franck Van de Velde, Loïck Tange, Un capitalisme sous perfusion. Mesure, théories et effets macroéconomiques des aides publiques aux entreprises françaises, Ires-Clersé, 2022), au terme d’un travail important de consolidations de dispositifs de subventions à proprement parler, d’exonérations fiscales et d’exonérations de la part patronale de la cotisation sociale. Un « éclairage économique » publié sur le site de la CFDT est relativement convergent avec le chiffre obtenu par la Commission d’enquête du Sénat : « Estimer les aides publiques aux entreprises suppose d’additionner des dépenses fiscales (environ 78 milliards d’euros), socio-fiscales (environ 91 milliards d’euros) et budgétaires (environ 35 milliards d’euros), soit un total de 204 milliards d’euros environ. Les estimations oscillent entre 140 et 223 milliards d’euros, selon les périmètres retenus. » tiré de https://www.cfdt.fr/sinformer/ressources-et-publications/eclairage-economique-combien-de-milliards-daides-publiques-aux-entreprises. Dans un ouvrage très pertinent sur la question des financements publics, Lucie Castets écrit – en tenant un propos qui apparaît un peu plus modéré – : « Les aides dédiées aux entreprises sont passées depuis 1979 de 3,1 à 6,2 %, soit l’équivalent en euros d’aujourd’hui de 93 à 186 milliards d’euros » (Lucie Castets, Où sont passés nos milliards ?, Paris, Seuil, 2025, chapitre 1, p. 4 sur Kobo). L’autrice se fonde ici sur les données actualisées tirées de Anne-Laure Delatte, L’État droit dans le mur, Paris, Fayard, 2023.

[3] Depuis septembre 2023, le site de la CGT évoque près de « 300 plans de licenciement » et entre 130 et 300 000 emplois menacés, https://www.cgt.fr/actualites/france/mobilisation/300-pse-pres-de-300-000-emplois-menaces-ou-supprimes.

[4] Jean-François Dehecq, États Généraux de l’Industrie, Bilan de la concertation. Rapport Final, Ministère de l’Industrie, 2010, https://www.vie-publique.fr/rapport/30879-etats-generaux-de-lindustrie-rapport-final.

[5] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8290682

[6] Pour une évaluation du rôle des « big players » dans les dynamiques économiques territoriales, on lira Peer Hul Kristensen and Jonathan Zeitlin, Local Players in Global Games. The Strategic Constitution of a Multinational Corporation, Oxford, Oxford UP, 2004.

[7] La critique de la faible dotation de cette banque – liée à celle d’une gouvernance peu ouverte aux intérêts sociaux – se retrouve dans Jean-Christophe Le Duigou (dir.), La bourse ou l’industrie ?, Paris, Les éditions de l’atelier,p. 136-137.

[8] Nicolas Dufourcq, La désindustrialisation de la France 1995-2015. Paris, Odile Jacob, p. 15.

[9] Loin d’une « rigidification » dans une terminologie tenant le salarié comme naturellement attaché à son emploi, il convient plutôt d’envisager la loi de 1973 comme une organisation de la rupture du contrat par l’employeur désignée sous la dénomination de « licenciement ». En ce sens, cette « loi pose les jalons d’un droit commun du licenciement » (Isabelle Meyrat (dir.), Que reste-t-il de la loi de 1973 relative au licenciement ?, Paris, Dalloz 2025, quatrième édition).

[10] Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 42.

[11] Accord National Interprofessionnel.

[12] Olivier Dutheillet de Lamothe, Intervention inaugurale à la conférence pour le dixième anniversaire de la loi de 2013 sur la sécurisation de l’emploi, https://www.youtube.com/watch?v=ZfWsAeBOn-Q&t=5s.

[13] La suppression de l’autorisation administrative de licenciement répond à une revendication du CNPF, dirigé à l’époque par Yvon Gattaz. M. Dutheillet de Lamothe devient en 1986 conseiller du ministre de l’Emploi, Philippe Séguin, avant d’accéder en 1987 à la fonction de Directeur Général du Travail.

[14] Allusion à la loi du 27 janvier 1993 issue d’un amendement porté par le député communiste André Lajoinie, introduisant l’obligation de prévoir des reclassements internes dans les plans sociaux au terme d’une procédure de consultation régulière. L’absence de plan social conforme à la législation était susceptible de conduire à une nullité de la procédure de licenciement, ainsi que des licenciements.

[15] Allusion aux arrêts élaborés sous l’autorité du Doyen Philippe Waquet, dont les orientations sont présentées lors de l’entretien réalisé avec Antoine Lyon-Caen et Frédéric Géa, https://ultv.univ-lorraine.fr/video/8983-philippe-waquet-hors-texte-lage-dor-de-la-chambre-sociale/?is_iframe=true.

[16] Ibid.

[17] Direction Départementale de l’Emploi, du Travail, des Solidarités et de la Protection des Populations.

[18] Direction Régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités.

[19] Aïmane Abdelsalam et al., op. cit., p. 47.

[20] Mathieu Grégoire, « L’emploi, une cause patronale. À propos des Gattaz, du pin’s à la sociodicée », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 159-193.

[21] Pierre Gattaz, in Ibid., p. 166-167.

[22] Ibid.

[23] Antoine Naboulet, Adam Baïz et Guilhem Tabarly, Évaluation du Crédit d’Impôts pour la Compétitivité et l’Emploi. Synthèse des approfondissements, France Stratégie, Septembre 2020, https://www.strategie.gouv.fr/files/files/Publications/2020/CICE/fs-2020-rapport-cice2020-16septembre-final18h.pdf.

[24] MESR-DGRI, Le Crédit d’Impôt Recherche en 2021 (Données provisoires), Paris, 2023, https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2023-11/le-cr-dit-d-imp-t-recherche-en-2021—provisoire-30075.pdf.

[25] Pour une évaluation des effets limités des exonérations de cotisations sociales sur l’emploi, voir Antoine Bozio et Antoine Wasmer, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire, Rapport pour la Première Ministre, 2024, https://www.vie-publique.fr/rapport/295596-les-politiques-dexonerations-de-cotisations-sociales.

[26] Georges Hemery et Balthazar Vatimbella (SCIDE), Romain Billiard et Lucas Gravit (SI), « Où en est la réindustrialisation de la France ? », Les Thémas de la DGE, no 20, mai 2024, p. 2, https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2024/themas/Themas-DGE-N20-VE.pdf.

[27] « à travers la contribution positive de l’emploi manufacturier avec 130 000 emplois salariés en équivalent temps plein créés dans l’industrie depuis 2017, dont 28 000 en 2023. » (« Où en est la réindustrialisation de la France ? », Les Thémas de la DGE, mai 2024,p. 3. https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2024/themas/2024-themas-dge-n20.pdf)

[28] Aux licenciements collectifs recensés par la CGT, il faut ajouter les défaillances d’entreprise dont témoignent en novembre 2024 les 52 214 procédures collectives ouverte depuis le début de l’année soit l’équivalent d’un plan social portant sur 150 000 emplois (« Construction, commerce, automobile… La France menacée par une vague de plans sociaux », Le Monde, 8 novembre 2024). L’inquiétude est profonde car, selon un expert patronal cité par le même article : « Que des entreprises disparaissent, c’est habituel, rappelle Denis Ferrand, directeur général de l’institut d’études économiques Rexecode. Le problème, c’est qu’il y en ait beaucoup en même temps. L’important est aussi la capacité du tissu économique à recréer de l’emploi, et c’est là qu’il faut faire preuve de prudence. »

[29] Franck Petit, « Pour la mise en place d’un conseil d’entreprise accompagnée de la fusion des délégués du personnel et des délégués syndicaux », Revue de droit du travail, 2010, p. 80 ; Bernard Teyssié, Jean-François Césaro et Arnaud Martinon, « Du CHSCT à la commission santé et sécurité du comité d’entreprise », JCP, édition sociale 21, 2011, p.10 ; Françoise Favennec-Héry, « Une question qui fâche : les mille feuilles des instances représentatives du personnel », Droit Social, no 3, 2013, p. 250.

[30] « Seuils sociaux : François Rebsamen propose un gel de trois ans », Les Échos, 28 mai 2014.

[31] Jean Boissonnat, Le travail dans vingt ans, Paris, Odile Jacob/La Documentation française, 1995.

[32] Axelle Arquié, Thomas Grjebine, « Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ? », La Lettre du CEPII, no 435, mars 2025. https://www.cepii.fr/PDF_PUB/lettre/2023/let435.pdf.

[33] Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 66.

[34] Denis Giordano, « Travaux publics : du chômage partiel au protocole sanitaire. Les institutions salariales de la sécurité au travail », in Claude Didry (coord.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023, p. 71-94.

[35] Ce rétrécissement tient non seulement à la suppression du CHSCT, mais aussi à la centralisation des conseils sociaux et économiques à la suite d’une de la redéfinition du périmètre de ces instances par les directions d’entreprise.

[36] « La croissance des dividendes devrait être plus marquée encore en France (+ 8 % en 2025 et + 9 % en 2026). Les montants distribués par les entreprises françaises intégrées au MSCI Europe atteindraient ainsi 81 milliards d’euros en 2025 et 88 milliards d’euros en 2026. » (« Versement de dividendes : pas de ralentissement en vue pour les entreprises en Europe », Le Monde, 14 janvier 2025). MSCI (anciennement Morgan Stanley Capital International) Europe est un indice groupant « 414 sociétés représentant environ 85 % de la capitalisation boursière globale des 14 pays européens concernés » (Ibid.).

[37] Pour un regard italien sur une situation analogue à celle de Dunkerque, dans le cadre d’Arcelor Mittal, voir Lidia Greco, « A just transition: Insights from the labour unions of a steel locality (Taranto, Italy) », Economic and Industrial Democracy, vol. 44, no 4, p. 1127-1148.

[38] Certains voient dans BpiFrance un « nouveau parrain du capitalisme français », en avançant que « La banque publique d’investissement, présente dans les conseils d’administration de nombreux groupes français, joue désormais un rôle-clé dans la stratégie de l’État actionnaire. Mais son rôle ambigu, entre bras armé de l’État et financier pur et dur, suscite les critiques. » (« Bpifrance, nouveau parrain du capitalisme français », par Isabelle Chaperon, Le Monde, 22 janvier 2025).

[39] Nicolas Dufourcq, op. cit.

[40] Pierre Boisard, Claude Didry et Dima Younès, Les travailleurs de l’innovation. De l’entrepreneur aux salariés, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

[41] « Le site existe toujours, l’entreprise est devenue SGD Pharma, dont la BPI est actionnaire », (Mohamed Oussedik et Marcel Grignard, « témoignage de syndicalistes », in Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 272).

[42] Jean-Christophe Le Duigou, « Pour une sécurité sociale professionnelle », Formation Emploi, no 76, 2001, p. 153-158.

[43] En se rapprochant de « la Sociale », telle que l’envisage Nicolas Da Silva dans La Bataille de la Sécu, Paris, La Fabrique, 2023.

[44] Georges Gurvitch, « Les voies de la démocratisation industrielle », Esprit, vol. 6, no 203, juin 1953, p. 964-972.

[45] Ibid., p. 965.

[46] Ibid.

[47] Il déclare le 15 décembre 2024 : « La transition ne se fera pas sans l’industrie. Ce que l’on attend de l’Europe, c’est qu’il y ait un moratoire sur la fermeture des sites industriels, pour enclencher cette transition vers des nouveaux modes de production. Et là, on demande à la Commission d’agir » (Arte Journal, 2 minutes 15-30).

[48] Gérard Adam et Jean-Daniel Reynaud, Conflits du travail et changement social, PUF, Paris, 1978, p. 295-321.

[49] Jean Lojkine, Le tabou de la gestion. La culture syndicale entre contestation et proposition, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1996, p. 145 et s.

[50] Cette affaire a été marquée par l’exercice de son droit de préemption par la métropole de Rouen, en vue de rendre possible le maintien d’une activité papetière qui absorbe près de 40 % du papier recyclé en France. Voir Arnaud Dauxerre, La mobilisation collective des acteurs sociaux à l’épreuve des restructurations industrielles. Enjeu réel ou gesticulation vaine face à des choix économiques souverains ?, mémoire dans le cadre de l’executive master des politiques publiques, Sciences Po, 2023.

[51] L’Organisme Professionnel de Prévention du Bâtiment et des Travaux Publics est un organisme « créé en 1947 à l’initiative des partenaires sociaux des branches bâtiment et travaux publics compte tenu de l’importance des questions santé et de la sécurité dans le BTP. Il est le premier organisme paritaire de branche dédié à la prévention des risques professionnels. [Il] est composé d’experts en prévention issus du terrain qui accompagnent au quotidien les professionnels et les acteurs du BTP » (extraits du site officiel : www.oppbtp.com/qui-sommes-nous/, consulté le 17 juin 2025).

[52] Denis Giordano, « Travaux publics : du chômage partiel au protocole sanitaire. Les institutions salariales de la sécurité au travail », op. cit.

[53] Samuel Zarka, « Tourner en pandémie. La mobilisation des CHSCT des branches cinéma et audiovisuel », in Claude Didry (coord.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023, p. 95-121.

[54] Les opérateurs de compétences (OPCO) sont des organismes français agréés par l’État chargés d’accompagner la formation professionnelle des salariés, en collectant les fonds des entreprises des branches au sein desquelles ils interviennent pour financer des actions de formation, engager des démarches de gestions prévisionnelles de l’emploi et des compétences et assurer la reconversion éventuelle des salariés.

[55] Cité par Samuel Zarka, Ces invisibles qui font le cinéma. Équipes, métiers, monde professionnel, Paris, PUF, 2025. On pourrait évoquer également un projet d’aménagement de la Caisse Nationale des Lettres, par une loi de 1946 qui n’est jamais entrée en vigueur organisant un financement des activités littéraires à partir d’une cotisation des écrivains et des éditeurs (Gisèle Sapiro, Boris Gobille, « Propriétaires ou travailleurs intellectuels ? Les écrivains français en quête d’un statut », Le Mouvement Social, no 214, 2006, p 123).

[56] Nicolas Castel, « Allumer la flamme puis la réduire : le statut des électriciens-gaziers. Première partie », dans ce dossier.

Démocratiser l’alimentation ? Une expérimentation locale de Sécurité sociale de l’alimentation

par Antoine Bernard de Raymond* , Sylvain Bordiec** , Louise Doglio* , David Glory**, Marthe-Aline Jutand**

*BSE, Université de Bordeaux **CeDS, Université de Bordeaux

Depuis le début du XXIe siècle, tant les mouvements sociaux que la recherche scientifique ont fait valoir une revendication de démocratie alimentaire[1] face au pouvoir jugé exorbitant des multinationales sur l’alimentation. Cette revendication a nourri de multiples expérimentations dans les pays occidentaux, depuis la mise en place des Food Policy Councils dans les pays anglo-saxons, jusqu’aux Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) en France. Depuis 2019, un collectif d’organisations[2] développe un projet politique de Sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Soucieuses d’aborder les enjeux de transformation des modèles agricoles ainsi que les enjeux d’accès à l’alimentation comme un tout systémique, dans un contexte de crise climatique et économique, ces organisations ont formulé une proposition qui vise à « une socialisation de l’alimentation pour répondre aux enjeux agricoles et alimentaires ». Pour penser et élaborer le projet de SSA, ce collectif national s’inspire directement des fondements du Régime général de la Sécurité sociale, lequel fut fondé en 1946[3] pour constituer la matrice philosophique et politique d’un « ordre social nouveau »[4]. Dans une perspective transformative similaire, la SSA se construit autour de trois piliers centraux : « l’universalité du processus, un conventionnement des produits accessibles organisé démocratiquement, et un financement assis sur une cotisation basée sur la valeur ajoutée produite par l’activité économique »[5]. Cette proposition macro-économique, dont le modèle est pensé à l’échelle nationale, voire internationale, inspire de nombreuses initiatives locales qui, ce faisant, entendent expérimenter, à différentes échelles (quartier, commune, « bassin de vie », département), ce dispositif ambitieux.

Dans cet article, nous analysons la mise en place de l’une de ces expérimentations locales de SSA, en Gironde. Ses initiateurs et initiatrices[6] l’ont envisagée comme une tentative de démocratiser une filière agroalimentaire, en construisant un « pouvoir d’agir citoyen » sur l’alimentation. Ici nous discutons les enjeux et la portée d’une telle tentative de démocratisation. Nous montrons notamment que le terme générique de « démocratie alimentaire » renvoie à différents processus ou différentes dimensions, selon les protagonistes ou selon le contexte, et que ces différentes dimensions sont inégalement abouties au sein de l’expérimentation de SSA. Nous distinguons notamment trois dimensions de démocratie politique, de démocratie sociale et de démocratie industrielle[7]. Distinguer ces dimensions est nécessaire pour saisir les tensions au sein d’un mouvement social pour la démocratie alimentaire, et objectiver les différents projets d’expérimentation de SSA. Ce faisant, on est mieux à même de saisir les virtualités de la revendication de SSA, que ce soit au niveau du plaidoyer ou de l’expérimentation pratique.

La notion de démocratie alimentaire (food democracy), telle qu’on l’entend aujourd’hui, est issue des sciences sociales. Les travaux du géographe britannique Tim Lang[8] en particulier, ont permis d’en poser les bases. Celle-ci découle du constat du pouvoir démesuré des grands groupes privés (industries agroalimentaires, groupes de distribution) sur l’alimentation, en contradiction avec la promesse d’un libre gouvernement de l’alimentation par le marché et le choix des consommateurs. Alors que les systèmes alimentaires mis en place dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale se sont construits sur une promesse de nourriture abondante et bon marché pour tous et toutes[9], à la fin du xxe siècle, scientifiques et mouvements sociaux mettent en avant les impensés et les chausse-trappes de l’agriculture productiviste et de l’alimentation industrielle : contrôle de l’alimentation par une poignée d’entreprises multinationales, effets pervers de la conduite de l’agriculture par la science et le progrès technique (e. g. crise de la « vache folle », Organismes génétiquement modifiés), dégâts irréversibles de l’agriculture industrielle sur le vivant, maintien ou retour d’inégalités sociales d’accès à l’alimentation, etc. En dénonçant les illusions et les impasses d’un gouvernement marchand de l’alimentation[10], scientifiques comme militantes mettent en avant la nécessaire démocratisation des systèmes alimentaires. Au début, cela passe d’abord par une meilleure information des individus, pour que ceux-ci soient à même d’exercer un contrôle réflexif sur leur alimentation, s’affirmer comme citoyennes plutôt que comme consommatrices uniquement. À cela s’ajoute rapidement le besoin de reconnecter l’alimentation et l’agriculture (de plus en plus distantes l’une de l’autre, aussi bien géographiquement que culturellement) et la valorisation des circuits courts, par exemple à travers un mouvement comme celui des Amap en France. Ainsi, la demande de démocratie alimentaire se cristallise au début du XXIe siècle autour de la demande de relocalisation de l’agriculture afin de permettre une délibération et un contrôle citoyens de l’alimentation, exemplaires, comme le proposent Paturel et Ramel, des potentialités de la démocratie alimentaire à rendre possible une « citoyenneté active basée sur l’autonomie de décision et d’action des acteurs » rétablissant « les conditions de la justice sociale »[11].

Par conséquent, la plupart des projets se revendiquant de la démocratie alimentaire ont une portée essentiellement locale, engagent un nombre réduit d’individus/ménages et d’organisations, et se déploient en dehors du système dominant (grandes exploitations agricoles, industries agroalimentaires, grande distribution). Les Food Policy Councils mis en place en Amérique du Nord depuis une vingtaine d’années, au niveau urbain ou régional, représentent l’incarnation typique (et la plus souvent étudiée par les sciences sociales) de ces initiatives en faveur de la démocratie alimentaire[12]. Le concept de démocratie alimentaire a ainsi fait l’objet d’un certain nombre de critiques soulignant la portée limitée des initiatives associées, et leur faible capacité à impulser un changement structurel[13].

En outre, si la revendication de démocratie alimentaire est assez consensuelle, ce caractère consensuel est en partie dû au caractère flou de la notion[14]. Au-delà de ce flou, on peut noter que la plupart des travaux (et des démarches) s’inscrivant dans une perspective de démocratie alimentaire visent principalement une dimension de démocratie politique. Concrètement, il s’agit d’assurer (face au pouvoir sans véritable contrôle des multinationales de l’alimentation) une représentation et une contribution à la prise de décision citoyenne, ainsi que de déployer une publicité de ces activités, grâce à des instances ad hoc. Autrement dit, les initiatives en faveur de la démocratie alimentaire se focalisent d’abord sur des processus formels de gouvernement. Dans une revue de la littérature sur le sujet, Candel[15] propose ainsi d’étalonner les recherches sur la démocratie alimentaire en fonction de leur analyse de quatre dimensions des processus politiques : inclusion, prise de décision, jugement éclairé et transparence. Cet auteur fait le constat que les initiatives étudiées ne s’inscrivent pas toujours dans ces quatre dimensions, et que leurs effets sur la prise de décision politique sont généralement limités, tandis que leurs effets en matière d’inclusion sont parfois adverses, donnant lieu par exemple à des formes d’exclusion de minorités raciales[16]. Au-delà de cette dimension strictement citoyenne de la démocratie alimentaire, certaines contributions soulignent au contraire la nécessité d’élargir le concept. Paturel et Ndiaye proposent ainsi d’intégrer au concept de démocratie alimentaire les enjeux de justice sociale et ceux de citoyenneté pour l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires[17].

De ce point de vue, nous montrons dans cet article que l’expérimentation de SSA constitue une contribution originale à la démocratie alimentaire, dans la mesure où elle embrasse l’ensemble de ces dimensions relatives aux processus politiques. Mais aussi, et surtout, nous montrons que les expérimentations de SSA (et plus largement, le projet politique de la SSA) mettent en tension cette conception politique formelle de la démocratie avec d’autres dimensions de la démocratie, à savoir la démocratie sociale et la démocratie industrielle[18]. La démocratie sociale renvoie à la lutte contre les inégalités socio-économiques d’accès à un bien ou service essentiel, tandis que la démocratie industrielle renvoie à l’égalité dans le contrôle des activités de production[19]. Mettre en avant ces différentes dimensions permet d’avoir une appréhension plus juste des enjeux et des contraintes liés à la démocratisation d’une filière économique, et permet d’éviter les impasses d’une vision strictement citoyenne de la démocratie alimentaire. Cet article examine ainsi dans quelle mesure ces différentes dimensions sont satisfaites par l’expérimentation de SSA en Gironde, et met en exergue les complémentarités, mais aussi les tensions qui peuvent se faire jour entre différents objectifs de citoyenneté politique, d’égalité d’accès à un bien, et de contrôle collectif de la production. En particulier, il montre comment les deux perspectives de lutte contre l’exploitation économique (démocratie industrielle) et de lutte contre les mécanismes de domination symbolique (démocratie sociale) peuvent entrer en conflit

L’expérimentation de SSA en Gironde

En 2020, une dizaine d’organisations girondines de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire et du travail social intervenant, en particulier, dans les territoires populaires, et accompagnées par des chercheurs et chercheuses, se sont réunies en un collectif, baptisé Acclimat’action, afin de faciliter l’accès de toutes à une alimentation durable et de qualité.

Convaincues de l’utilité sociale de leurs actions respectives, ces structures ont également constaté leur incapacité à influer sur les ressorts structurels qui conduisent à ce qu’année après année, elles voient le nombre de leurs bénéficiaires toujours augmenter. Désireuses, dans un premier temps, de partager et de se rassembler autour de constats communs, les structures ont entamé un travail réflexif visant à réinterroger, à travers le regard de l’autre, les limites de leurs actions. C’est à partir de ce partage collectif que, peu à peu, elles ont envisagé de nouvelles modalités d’action visant à s’attaquer aux racines structurelles de la précarité alimentaire qui s’accentue dans un contexte de dégradations climatique et environnementale sans précédent.

Encadré 1 : méthodologie, le cadre souple d’un accompagnement scientifique au long cours

Les analyses ici proposées reposent sur des apports empiriques liés à notre participation au collectif Acclimat’action depuis l’automne 2020, ceci dans une fonction générale d’accompagnement et de suivi scientifiques. Au lancement du collectif, celui-ci rassemble essentiellement des acteurs de l’éducation populaire, du travail social et de l’économie sociale et solidaire (travaillant, précisons-le, au sein d’organisations parfois dotées de personnel dédié à la recherche-action). Mais, assez rapidement, un consensus s’est opéré en son sein sur la nécessité, d’abord à des fins de « prise de recul » et de renforcement de la compréhension des choses réalisées et imaginées, de collaborer avec des chercheurs et chercheuses en sciences sociales à même – en prenant part aux actions d’Acclimat’action – de favoriser cette réflexivité. C’est à la faveur de cette dynamique collective que nous avons été sollicitées. Enthousiastes à l’idée de prendre part à ce collectif dont la proposition offrait une précieuse opportunité de faire, avec les sciences sociales, quelque chose de potentiellement utile socialement et politiquement, d’autant plus de façon à la fois plus explicite et plus immédiate qu’à l’accoutumée, nous avons répondu favorablement, convaincues, en outre, que le cadre collaboratif posé d’emblée ne nous réduisait, en aucun cas, à une fonction restrictive et temporellement limitée d’évaluation scientifique. Cet exercice est désormais obligatoire pour toute initiative d’action sociale et de politique publique ayant à faire la preuve, auprès des financeurs et/ou des autorités politiques, de sa pertinence et/ou de son efficacité[20]. Et celui-ci se solde, en général, par la production écrite de diagnostics normatifs. Certes, il n’y a pas lieu de prétendre que nous sommes, dans nos analyses d’Acclimat’action, strictement « neutres ». Reste qu’ici, l’absence de sollicitation évaluative explicite nous laisse la possibilité de faire valoir une conception du travail scientifique combinant d’une part mobilisation rigoureuse des méthodes d’enquête et, d’autre part, réactivité, nécessairement sélective, à l’intense et constante activité du collectif, depuis les prémisses de ses réflexions communes jusqu’à son investissement dans une expérimentation locale de la SSA. Notre engagement en tant que scientifiques n’a pas de contours formellement délimités et fluctue au gré des disponibilités de chacune et des forces en présence, constituées d’un chercheur, d’une enseignante-chercheuse et d’un enseignant-chercheur titulaires, d’un ingénieur d’études, d’une doctorante et d’un post-doctorant et de stagiaires : selon les séquences, selon les enjeux travaillés par le collectif, selon, également, nos inscriptions disciplinaires (anthropologie, sciences de l’éducation, sociologie, principalement), nos statuts professionnels et étudiants et selon, enfin, les obligations liées aux financements de la recherche obtenus, les positionnements varient, allant de l’acte d’enquête « classique » par observation, entretien et questionnaire jusqu’au partage public d’une idée ou d’une position lorsque des décisions sont à prendre ou, encore, lorsque des négociations avec les autres partenaires (les collectivités locales, en particulier) sont en cours, en passant par la participation (a minima) observante à l’activité du collectif et, au-delà, de l’expérimentation de la SSA en Gironde. Par-delà ces variations, l’activité scientifique est ici sinon guidée tout au moins informée de façon continue par le sentiment, il faut l’avouer assez rare dans la pratique des sciences sociales, de contribuer à quelque chose de significatif, d’important socialement et politiquement, sans pour autant avoir à renier, en vertu du cadre souple où notre activité s’inscrit, les préceptes fondamentaux de la recherche.

En 2021, faisant suite à un travail d’animation auprès des habitantes et à la rencontre avec différentes institutions, dont le Conseil départemental de la Gironde, le collectif Acclimat’action se donne pour objectif d’expérimenter dans le département les voies d’un droit à une alimentation durable et de qualité dans un contexte de changement climatique et de précarité alimentaire grandissante. C’est nourri de cette proposition ambitieuse que le collectif décide de construire un dispositif qui permettra d’engager des habitantes des territoires où il intervient dans un processus de démocratie alimentaire. Ceci, avec pour objectif premier, l’élaboration collective de propositions concrètes visant à instaurer une véritable politique publique de transition alimentaire. De façon concomitante, une telle volonté a également été exprimée par le Conseil départemental au début de l’année 2022. Le collectif Acclimat’action a alors souhaité faire se rencontrer les dynamiques institution-nelles et la société civile pour construire une action inédite et ambitieuse en Gironde : concevoir et mettre en place une expérimentation pilote d’une politique publique afin de réaliser pleinement le droit à une alimentation durable pour toutes et tous en s’appuyant sur les trois principes piliers fondateurs de la SSA : universalité, conventionnement démocratique, financement par la cotisation.

En parallèle de ce rapprochement, une troisième entité partageait cette même volonté d’agir sur les questions d’accès à l’alimentation dans le cadre d’une démarche citoyenne : la Ville de Bordeaux. En 2020, la liste électorale de « Bordeaux Respire », portée par Pierre Hurmic, avait fait de la « démocratie permanente » un des thèmes principaux de sa campagne, au même titre que la transition écologique et la justice sociale[21]. C’est donc dans l’alignement de ces aspirations et dans une perspective de développement de la coopération avec le Conseil départemental, qui restait faible jusqu’à présent, que la Ville de Bordeaux s’est jointe à la dynamique. Elle a notamment octroyé un soutien financier et logistique à la démarche et a également mis à disposition du temps de travail de certains de ses agents, en premier lieu ceux issus de son Centre Communal d’Action Sociale (CCAS).

Dans un premier temps, le collectif Acclimat’action a instauré une démarche délibérative, visant à élaborer les cadres d’une expérimentation locale de SSA. Ce dispositif délibératif, conçu par le collectif Acclimat’action et soutenu par le Conseil départemental de Gironde et la Ville de Bordeaux, a pris le nom de « Parcours d’engagement » et il constitua, de janvier 2023 à juillet 2023, la première pierre à l’édification de cette expérimentation de SSA en Gironde. Les Parcours d’engagement[22] ont été un processus déployé dans quatre territoires du département de Gironde, deux urbains et deux ruraux : Bordeaux (quartier nord et La Benauge), Bègles, Captieux-Sud Gironde, Pays foyen. Ce choix permettait d’appréhender les spécificités territoriales et leurs contraintes associées. Pendant six mois, quarante citoyens et citoyennes (dix par territoire), accompagnés du collectif Acclimat’action et en particulier d’animatrices territoriales salariées[23] des structures locales membres du collectif, ont développé des connaissances et des compétences sur les enjeux de l’alimentation afin de construire une charte commune de conventionnement constituant le socle de l’expérimentation de SSA en Gironde (voir encadré ci-dessous).

Encadré 2 : caractéristiques des participant·es aux Parcours d’engagement[24]

Les observations des parcours d’engagement, les entretiens réalisés avec leurs protagonistes sur leurs trajectoires et inscriptions dans le dispositif et, par ailleurs, un questionnaire distribué dans le but d’objectiver leurs propriétés sociales, permet de caractériser ces femmes et ces hommes. Ils et elles ont été en grande partie recrutées via les organisations d’aide sociale et de promotion de l’alimentation saine et durable membres du collectif Acclimat’action, ceci selon des critères estimés pertinents pour enrôler une majorité numérique de personnes ne prenant pas (ou prenant peu) habituellement la parole (publique) sur l’alimentation et connaissant (ou ayant connu) la précarité alimentaire ; pour, également, garantir, attendu que le rapport à l’alimentation est en partie déterminé par l’âge, une diversité générationnelle ; et pour tendre, enfin, étant donné la tendance forte de surreprésentation des femmes dans ce type de dispositif d’engagement autour de l’alimentation, vers la parité de genre au sein des Parcours d’engagement. À noter que l’objectif de facilitation de la participation a conduit, lors de ce stade préparatoire de l’expérimentation, à privilégier le recrutement de femmes et d’hommes maîtrisant suffisamment la langue française pour comprendre les choses dites et faites dans les Parcours d’engagement, ainsi que pour s’y faire comprendre. À noter, également, qu’ils et elles ont bénéficié d’un défraiement de 400 euros conditionné à la participation entière aux parcours. Dans les faits, les Parcours d’engagement ont attiré 60 % de femmes et 40 % d’hommes majoritairement à la retraite, au chômage ou sans activité professionnelle, notamment en raison de maladie et/ou de reconnaissance d’inaptitude médicale au travail (63 %). Lorsqu’ils et elles sont inscrites dans les mondes du travail (37 %), les membres des Parcours d’engagement sont le plus souvent « employées » ou « professions intermédiaires ». Par ailleurs, 58 % de ces femmes et hommes ont plus de 50 ans, 62 % d’entre ils et elles ont un revenu inférieur au premier décile (moins de 12 200 euros par an et par unité de consommation) et 35 % des participantes bénéficient ou ont bénéficié d’aide alimentaire. Sur le plan de la composition des foyers, les personnes vivant seules sont les plus représentées (34 %), suivies des personnes ayant un enfant à charge (19 %). Autre révélateur possible, avec la retraite et la coupure prématurée de la sphère du travail rémunéré, du rapport entre engagement dans le dispositif et disponibilité biographique, 60 % de ces femmes et hommes n’ont pas ou plus d’enfant à charge.

La ratification de la charte en juillet 2023 a été un moment décisif de la mise en œuvre de l’expérimentation, dont il restait ensuite à déterminer la structure organisationnelle, financière et juridique. De septembre 2023 au 19 mars 2024, date du lancement de l’expérimentation, quatre Collectifs territoriaux ont été établis, correspondant aux structures préfiguratrices des futures caisses locales. Ces Collectifs territoriaux étaient composés d’un noyau constitué des citoyennes et animatrices ayant participé aux Parcours d’engagement, ainsi que d’autres citoyennes, d’élues locales, d’agentes techniques des collectivités, d’acteurs du système alimentaire (production et distribution), ou encore d’associatifs locaux. Ces Collectifs territoriaux ont permis de définir les modes de financement en précisant notamment les demandes de subventions pour permettre une année d’expérimentation, de finaliser les critères de cotisation, ainsi que les processus de conventionnement, de déterminer le montant de l’allocation et l’outil de transactions durant l’expérimentation, mais aussi d’élaborer une gouvernance permettant d’assurer le respect des valeurs portées dans le cadre de la SSA. Durant le mois d’avril 2024, environ 400 participantes ont été recrutées[25], les premiers lieux de distribution et de production ont été conventionnés, les premières cotisations et allocations ont été versées et l’expérimentation a débuté.

Cette trame chronologique ayant été posée, revenons sur les tensions, les dilemmes qui ont pu émerger lors de la construction de cette expérimentation de SSA et sur les arbitrages réalisés et, enfin, sur ce que ceux-ci nous disent sur ce que peut être la SSA.

L’exigence d’une citoyenneté renouvelée

Inspirée des travaux de Bernard Friot ou de Nicolas Da Silva[26] revisitant l’histoire de la Sécurité sociale, en particulier pour montrer la radicalité du Régime général de 1946, la proposition de SSA s’appuie sur la distinction entre « l’État social » et « La Sociale »[27] pour permettre aux citoyens et citoyennes de reprendre la main sur le fonctionnement des systèmes agroalimentaires. Ces relectures historiques de la Sécurité sociale offrent un discours critique sur l’étatisation progressive du système qui, selon ces auteurs, aurait conduit sinon à sa perversion, en tout cas à un affaiblissement de sa portée transformative. Contre la vision libérale d’une démocratie de marché, aiguillonnée par les choix du consommateur souverain[28], la SSA met au cœur de ses préoccupations la délibération et la prise de décisions collectives dans l’organisation de la production et des échanges, en dehors des mécanismes marchands. La SSA propose ainsi la mise en place de caisses locales de l’alimentation à l’échelle des bassins de vie, contrôlées par les citoyens, plutôt que par les pouvoirs publics (les administrations d’État), et ce, en lieu et place de l’organisation marchande contrôlée par des entreprises privées. Toutefois, la très grande majorité des expérimentations inspirées de la proposition de SSA font pour leur part intervenir un acteur intermédiaire entre l’État et les citoyens et citoyennes, à savoir les collectivités locales. Ces collectivités peuvent aussi, mais d’une manière spécifique, revendiquer une opposition à l’étatisation (c’est-à-dire à la centralisation) des services publics ou de la protection sociale. Dans ces conditions, comment satisfaire et maintenir l’exigence démocratique portée par la SSA ?

Les Parcours d’engagement – une alternative au modèle de la Convention citoyenne

Rappelons-le, l’expérimentation en Gironde inspirée de la proposition de SSA est née de la rencontre entre deux volontés d’abord indépendantes, celle du collectif Acclimat’action d’une part, et celle de la Présidence du Conseil départemental de la Gironde, d’autre part. Ayant constaté leur volonté commune de cheminer vers une SSA, les deux instances ont fait le choix de travailler ensemble. Pour le collectif Acclimat’action, ce choix était à double tranchant : d’un côté, il permettait de donner une portée et une visibilité plus fortes à l’expérimentation de SSA, de l’autre, il présentait un risque de perdre la main sur les modalités de construction du projet. Étant donné que l’intention initiale du collectif Acclimat’action était d’accompagner une réflexion citoyenne sur la SSA, il fut d’abord convenu entre les deux parties qu’Acclimat’action mènerait un travail de consultation citoyenne sur la SSA. En ce sens, le Département avait initialement prévu d’organiser d’autres cercles de consultation, en plus du cercle citoyen, afin de diversifier les instances de détermination des caractéristiques de l’expérimentation. Ont ainsi été envisagés un cercle économique (pour les enjeux de financement) et un cercle social (pour travailler notamment sur le public de l’expérimentation). Ces cercles n’ont finalement pas été constitués et ce travail a été mené dans le cadre des Collectifs territoriaux qui ont suivi les Parcours d’engagement.

Un des principaux points de négociation entre les deux parties a porté spécifiquement sur le caractère contraignant ou au contraire consultatif du résultat de la délibération citoyenne au travers de la détermination d’un mandat, confié aux citoyens et citoyennes des Parcours d’engagement. Une tension s’est alors jouée au sein du Conseil départemen-tal – principal soutien du collectif côté collectivité territorial à ce moment-là du processus – entre d’un côté une forme de réticence à s’en remettre à une instance tierce pour construire une politique qui engagerait le Département et, de l’autre, une volonté réelle de croire en ce processus de délibération citoyenne. Acclimat’action s’engagea ainsi dans la mise en place d’une consultation citoyenne sans que ce point ne fût entièrement tranché, mais en faisant valoir que, de son point de vue, l’exercice devait permettre de construire l’architecture de l’expérimentation de SSA et n’avait pas de sens s’il ne devait être que consultatif. Une mission a alors été confiée aux citoyens et citoyennes, par le Conseil départemental, avec une formulation permettant de ne pas trancher complètement ce point : « Pour réaliser pleinement le droit à l’alimentation durable sur votre territoire, selon vous quelle forme devra prendre l’expérimentation d’une SSA en Gironde ? ».

Afin d’éviter les travers de la démocratie participative, où l’initiative de la consultation, de même que l’usage des résultats de la consultation citoyenne (avec l’exemple des conventions citoyennes), restent à la discrétion de l’exécutif[29], le collectif Acclimat’action choisit de ne pas utiliser le terme de « Convention citoyenne » (utilisé comme référence pour la «  Convention climat »), même si ce dispositif fait partie des sources d’inspiration, mais celui de « Parcours d’engagement », également pour signifier qu’il ne s’agit pas là d’un but en soi, mais d’une étape dans un processus d’élaboration qui dépasse le simple calendrier de ces Parcours. Ces derniers se sont composés d’une première phase de réflexion sur des enjeux liés à l’alimentation, centrés autour des « idées reçues de l’alimentation »[30], puis d’une seconde phase, à partir de mars 2023, durant laquelle a été élaborée, conjointement entre les quatre territoires, une Charte commune de conventionnement[31]. Cette Charte commune a été finalisée et adoptée lors du week-end de clôture des Parcours d’engagement le 10 juin 2023 ? à Hostens (Gironde). Elle spécifie, en particulier, les critères de conventionnement pour les lieux de distribution et les produits pour l’expérimentation.

Les membres des Parcours d’Engagement adoptent la version finale de la Charte de conventionnement, Hostens, juin 2023. Photo : Antoine Bernard de Raymond

Au moment de sa validation par l’ensemble des citoyens et citoyennes des Parcours, il n’était pas acquis que les collectivités locales impliquées dans l’expérimentation accepteraient la Charte commune telle quelle. S’en est suivie une nouvelle période de discussions et de négociations entre Acclimat’action et les collectivités locales pour faire reconnaître la valeur de la délibération citoyenne et la nécessité de son adoption – en l’état – pour la suite de l’expérimentation de SSA. Un comité regroupant l’ensemble des parties prenantes de l’expérimentation, à savoir des représentants et représentantes d’Acclimat’action, des collectivités territoriales, mais également des citoyens et citoyennes issus des Parcours, a permis de valider cette position. Ainsi, le document normatif qui constitue le socle de l’expérimentation de SSA a pu être élaboré par des groupes de citoyens et citoyennes, dans un cadre proposé et animé par des membres du collectif Acclimat’action. Sans que cet élément fût acquis dès le départ, ce fût la réalisation du premier aspect de la dimension démocratique de la SSA.

Parmi les difficultés rencontrées pour légitimer le travail citoyen mené dans le cadre des Parcours d’engagement, c’est bien autour de la modalité du recrutement – privilégiant la cooptation – que se joue un des enjeux démocratiques de ce type d’initiatives. Dans le cadre des Conventions citoyennes, ces dernières tirent leur légitimité tant des mandats qui leur sont attribués que du mode de recrutement basé sur un tirage au sort parmi la population générale garantissant une représentativité du panel citoyen. Pour des raisons à la fois matérielles (impossibilité de supporter le coût économique et la logistique d’un tel tirage au sort), mais également philosophiques, le collectif a choisi de mettre au cœur de la démarche de recrutement la volonté des participantes de s’engager pour l’intérêt général, dans un parcours long, rigoureux et exigeant en termes d’investissement, ceci en se focalisant sur une majorité de personnes qui sont ou ont été en situation de précarité alimentaire. C’est autour de cet engagement favorisé par un cadre se voulant « bienveillant » élaboré par des animatrices de structures connues des citoyennes, et non pas sur le caractère « représentatif », que se joue toute la légitimation d’une telle démarche. Ceci nous invite à repenser les frontières de la perspective universaliste de la SSA dans le cadre d’initiatives locales contraintes.

Alors que les initiatives en faveur de la démocratie alimentaire peinent parfois à aller au-delà des dimensions d’inclusion et de participation, l’expérimentation de SSA en Gironde, à travers les Parcours d’engagement, est parvenue non seulement à satisfaire ces dimensions, mais aussi à faire en sorte que le pouvoir d’agir citoyen revendiqué ne se limite pas à la sélection des participants et à la qualité des délibérations, pour englober la prise de décision. En effet, le produit de la délibération citoyenne – la Charte de conventionnement – a bien été adopté tel quel dans le cadre de l’expérimentation.

La gouvernance de l’expérimentation : entre politique sociale territorialisée et pouvoir d’agir citoyen

Au-delà de l’élaboration de la Charte de conventionnement, la question démocratique s’est posée spécifiquement au sujet de la gouvernance de l’expérimentation. La proposition de SSA, inspirée du Régime général de 1946, repose de manière centrale sur la gestion d’une fonction sociale par les intéressés eux-mêmes plutôt que par les entreprises ou l’État. Au niveau d’une expérimentation locale de SSA, ceci pose de manière centrale la question de l’organisation de la ou des caisse(s) locale(s) de l’alimentation, de leur composition, des modalités de la prise de décision et de leur gestion. Dans la phase de construction de l’expérimentation, s’est donc posée la question de la place des citoyens dans les caisses locales de l’expérimentation ainsi que celle des collectivités locales. Cette question a été abordée en particulier pendant le deuxième semestre de l’année 2023, à un moment où le dispositif reposait sur des instances décentralisées (les Collectifs territoriaux), et deux instances centrales (auxquelles participaient les collectivités locales) – le Comité technique et le Comité stratégique. Le Comité stratégique avait notamment pouvoir de validation des orientations proposées par les Collectifs territoriaux, et le Comité technique était force de réflexion et de propositions sur un ensemble de sujets concernant les contours de l’expérimentation, depuis le montant de l’allocation mensuelle versée aux ménages jusqu’à l’outil de transaction utilisé, en passant par la forme juridique de l’expérimentation[32].

C’est précisément sur la forme juridique de l’expérimentation qu’ont porté les débats les plus longs et les plus animés au sein du Comité stratégique entre septembre et décembre 2023. La question de la qualification juridique la plus adaptée fut longuement discutée, et marquée par la participation des services juridiques des différentes collectivités locales au sein du Comité stratégique. Différentes solutions ont ainsi été examinées par ces services : marché public, groupement d’intérêt public, mutuelle, régie, association, etc. Pour schématiser, l’examen de ces solutions était pris entre différentes préoccupations : celle, pour les collectivités locales, de ne pas se déprendre d’une politique dans laquelle elles investissaient (cf. infra), celle (toujours pour les collectivités) de prévenir le risque juridique et d’éventuelles accusations de favoritisme, et celle enfin (de la part d’Acclimat’action et des membres des Collectifs territoriaux) de garantir, autant que possible, l’autonomie des caisses locales, conformément aux principes du Régime général de 1946. C’est finalement l’option qui se rapproche le plus de la philosophie du Régime général qui a été privilégiée, avec le choix d’une forme associative pour gérer l’expérimentation, sans présence des collectivités locales dans les organes de l’association. Cette association, créée en 2023 pour porter plus généralement des projets de démocratie alimentaire en Gironde, regroupe notamment les organisations membres du collectif Acclimat’action, et prévoit une représentation des membres des Parcours d’engagement. Outre cette nouvelle structure centrale, la gouvernance de l’expérimentation s’appuie sur des caisses locales de l’alimentation, au sein desquelles siègent des participantes, aussi bien du côté des usagers que du côté des fournisseurs. Ces caisses locales (une par territoire) peuvent prendre des décisions concernant l’expérimentation sur leur territoire, notamment le conventionnement de nouveaux points de vente, et l’établissement de la liste des produits conventionnés au sein de chaque point de vente. Les réunions mensuelles de ces caisses locales sont également l’occasion pour les cotisantes et les personnels des lieux conventionnés d’exprimer leurs ressentis sur le mois écoulé (cotisation, utilisation de la MonA[33]) et de préparer le suivant (proposition de nouveaux points de vente et préparation de leur visite, planification des prochains comptoirs – permanences tenues par des participantes et participants – de cotisation). En outre, ces réunions sont un espace d’éducation à l’alimentation et de formation aux enjeux de l’alimentation, autrement dit de sa politisation, à travers, par exemple, l’organisation de rencontres avec des personnes-ressources, ainsi que des visites de lieux de production et de distribution sur les territoires.

Réunion d’une caisse locale de l’alimentation, Bordeaux, septembre 2024. Photo : David Glory

La caisse locale est un espace central dans l’expérimentation en cours. Elle est le cœur de l’objectif démocratique du projet politique de la SSA puisqu’elle en constitue l’arène d’échanges, de formation et de prise de décision sur les principes du système alimentaire souhaité. L’expérimentation girondine se distingue des autres initiatives en ce sens qu’elle met immédiatement en relation quatre caisses implantées localement (Pays foyen, Bègles, Sud Gironde et Bordeaux) avec une caisse commune qui regroupe ces quatre territoires. Cette mise en relation de territoires diversifiés n’est pas sans poser quelques difficultés, et l’observation montre l’expression d’un certain nombre d’a priori de la part des participantes sur les autres territoires, qu’ils et elles méconnaissent. Pour autant, l’expérience montre qu’il s’agit là d’une matérialisation concrète de ce que pourrait constituer une SSA à l’échelle nationale, qui doit en réalité être perçue non pas comme une instance centralisée maillant l’ensemble du territoire, mais davantage comme un réseau unifié de caisses ayant chacune un certain degré d’autonomie pour ses prises de décisions dans le cadre d’une charte partagée.

Les dilemmes qu’il a fallu trancher et les arbitrages réalisés expriment, semble-t-il, une tension entre deux polarités d’une SSA en construction : assiste-t-on aux prémices d’une SSA nationale par la mise en réseau progressive de caisses locales ou bien à l’émergence d’une politique sociale territorialisée, pilotée par différentes collectivités locales ? Dans ce deuxième cas de figure, assisterait-on à la mise en place d’une politique radicalement nouvelle ou bien à une rationalisation/intégration des dispositifs existants de lutte contre la précarité alimentaire ?

Figure 1 : Les différentes instances de gouvernance de l’expérimentation de SSA en Gironde

Quel contrat social de l’expérimentation ? La démocratie sociale en tension

La SSA ne se limite pas à la mise en avant des enjeux de démocratie politique, mais se veut aussi un outil de lutte contre les inégalités sociales, afin de garantir l’accès de toutes et tous à l’alimentation. En cela, elle revendique une forme de démocratie sociale. Outre la démocratie dans la délibération et la prise de décision, la SSA repose sur les principes d’universalité et de cotisation sociale. Ces deux principes sont difficiles à satisfaire dans le contexte d’une expérimentation locale, dans la mesure où ni la participation ni la cotisation ne peuvent être rendues obligatoires a priori. Impliquant nécessairement une dimension de volontariat, une expérimentation locale amène à se départir au moins partiellement des principes d’universalité et de cotisation sociale. Mais au-delà des adaptations contraintes, les expérimentations locales achoppent peut-être sur une équivoque concernant le type de contrat social associé au projet de Sécurité sociale alimentaire, qui semble osciller entre une réactivation du Régime général de 1946 et l’élaboration d’un Revenu minimum alimentaire universel. Cette tension entre deux modèles implicites se fait particulièrement sentir sur les deux sujets suivants : celui du profil des participantes aux expérimentations de SSA et celui du modèle économique de l’expérimentation, notamment du point de vue de son rapport à la production et à l’investissement productif.

Universalité ou lutte contre la précarité

Tout d’abord, si les différentes expérimentations locales valorisent la dimension universelle de la SSA, l’universalité est en réalité une « universalité de volontaires ». Dans le cas de l’expérimentation de SSA en Gironde, les personnes intéressées pour y participer se sont fait connaître auprès d’Acclimat’action après une campagne d’information réalisée par différents moyens : communication par voie de presse ; relais auprès d’institutions locales (e g. Maison des Solidarités, CCAS) et du tissu associatif ; réunions publiques et bouche-à-oreille. Bien que non explicite, les variables que constituent le capital culturel et le capital social comme modalités de recrutement ont été actives, de manière sous-jacente. On peut supposer qu’elles ont joué un rôle important dans l’attrait qu’a pu exercer l’appel à participantes lancé pour mettre en place l’expérimentation. Pour éviter un tel biais, une modalité de tirage au sort en population générale a pu pendant un temps être envisagée, mais le coût et la logistique d’une telle démarche ont conduit à y renoncer. Pour autant, le rôle d’intermédiaire que des travailleurs et travailleuses sociaux ont pu jouer auprès de leurs publics ont permis de mobiliser des personnes qui, d’elles-mêmes, n’auraient pas pensé – ni osé – participer à ce type de dispositif.

À partir de la liste de volontaires, l’échantillon des participantes a été constitué en essayant de reproduire les caractéristiques de la population girondine d’un point de vue économique et démographique. Plusieurs catégories de participantes ont été construites, selon le double critère du revenu et de la structure du ménage. Quatre niveaux de revenus ont ainsi été fixés, répartis de part et d’autre du salaire médian. Ensuite, deux catégories de ménage ont été retenues (ménage seul et ménage avec famille). Dans un premier temps, des places ont été réservées aux citoyennes issues des Parcours d’engagement et à ceux et celles qui se sont investis dans les Collectifs territoriaux et qui souhaitaient poursuivre leur engagement. Une fois cette première vague de volontaires enregistrés dans leurs catégories respectives (représentant un peu moins du tiers des panélistes), un tirage au sort a été effectué parmi les nouveaux volontaires au sein de chaque catégorie sociodémographique construite et pour chaque territoire, finalisant ainsi le panel. Enfin, les populations en situation de précarité ont été volontairement sur-représentées dans le groupe des participantes – à hauteur de 30 % de l’ensemble du panel. Cette surreprésentation répondait à différents objectifs. Tout d’abord, comme il s’agissait notamment d’observer si la SSA pouvait permettre un meilleur accès de tous et toutes, et en particulier des plus précaires, à une alimentation saine et durable, les parties prenantes (citoyens, associations et collectivités) ont voulu pouvoir étudier de manière plus précise les effets de la mise en place d’une SSA sur ce groupe en augmentant son effectif. Ensuite, les collectivités locales étant confrontées à la nécessité de justifier l’aide financière à l’expérimentation auprès de leurs administrés, la mise en avant de la dimension de lutte contre la précarité était un argument important et a ainsi permis de correspondre aux missions du CCAS, représentant la Ville de Bordeaux au sein de l’expérimentation, pour pouvoir participer au financement de l’expérimentation. Ainsi, le groupe des participantes se trouve « tiraillé », dans sa constitution, entre un objectif d’universalité et un objectif de ciblage et de lutte contre la précarité. Ces deux ajustements – « universalité de volontaires » et surreprésentation du public précaire – montrent les arbitrages que doivent mener les porteurs d’une telle expérimentation en ce qui concerne la construction de son panel d’expérimentatrices.

La cotisation : outil de redistribution des richesses ou aide au financement ?

Dans le cadre de l’expérimentation girondine, une cotisation volontaire s’applique avec un niveau minimum de contribution obligatoire, décidée en Collectifs territoriaux (dix euros pour la première personne du foyer + cinq euros supplémentaires par personne). Le financement par la cotisation, telle que formulée par le Collectif national, est la condition sine qua non pour permettre une autonomie de la SSA et de sa gestion par les cotisantes elles-mêmes. Au-delà de cette dimension politique, il y a également un objectif central de redistribution des richesses afin de réduire le niveau des inégalités économiques entre les classes sociales.

D’un point de vue global d’abord, l’objectif affiché de la mobilisation de la cotisation est de mettre les cotisantes au rang de premier contributeur de la caisse. Ce faisant, il permet de prototyper le principe qui veut que, avec un certain degré d’autonomie, les caisses soient gérées directement par les cotisantes selon le principe ayant inspiré le Régime général de 1946 voulant que ceux et celles qui produisent soient ceux et celles qui décident. D’un autre côté, par son caractère volontaire, l’expérimentation bute sur l’objectif de redistribution des richesses entre les participantes. La règle de cotisation choisie pour eux et elles, et par les Collectifs territoriaux, est l’autodétermination guidée. Elle se matérialise à la fois par la participation à des ateliers collectifs sur les enjeux de la cotisation, mais également par des temps individuels d’ajustement de son niveau de cotisation par rapport à sa situation personnelle, et ce à partir d’outils d’aide à la décision mis à disposition, prenant en compte le revenu, le budget alimentaire ou le reste-à-vivre. Dans le cas d’une expérimentation, il serait illusoire d’envisager qu’une forme de redistribution puisse être opérante entre les participantes, ce qui signifierait pour les ménages les plus aisés des niveaux de cotisation qui dépasseraient du double, voire du triple le niveau d’allocation perçue, d’autant qu’une surreprésentation des populations précaires est affichée. Aussi, le choix d’une règle de cotisation basée sur l’autodétermination guidée plutôt qu’une règle de cotisation contrainte – ce qui aurait interrogé sur la possibilité d’exercer cette contrainte dans le cadre d’une expérimentation basée sur le volontariat – participe principalement à la compréhension de la réception d’une nouvelle forme de contribution sociale au sein des ménages, contribution sociale qui s’avère inédite puisque concernant exclusivement l’alimentation. Pour conclure, la mobilisation de l’outil de cotisation dans le cadre de l’expérimentation girondine répond avant tout à un besoin de mesurer la part que les ménages sont spontanément prêts à consacrer à ce pot commun de l’alimentation, le montant de leur cotisation effective, ré-évaluable tous les trois mois (décision prise par les Collectifs territoriaux), ainsi que l’évolution de leur cotisation au fil de l’expérimentation.

En outre, la cotisation n’est pas le seul moyen de financement de l’expérimentation de SSA en Gironde. Ainsi le budget de la caisse de l’alimentation est aussi abondé par des subventions publiques, émanant principalement des collectivités locales (département, ville, métropole) et, dans une moindre mesure, d’un service déconcentré de l’État (la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) : la répartition visée par l’expérimentation est de 40 % de cotisations et de 60 % de subventions. Articulée à un financement à la fois public et privé, la SSA tend ainsi quelque peu à s’éloigner du modèle du Régime général, pour se rapprocher d’une aide à l’accès à une alimentation durable pour les plus précaires, ou encore servir à l’élaboration d’un revenu de base alimentaire. On voit ici que la dimension de démocratie sociale, visant à garantir l’accès de toutes et tous à une alimentation saine et durable, si elle est au cœur de l’expérimentation de SSA, peut faire l’objet d’appropriations différenciées, depuis une logique universaliste jusqu’à un outil de lutte contre la précarité, en passant par un modèle de revenu minimum alimentaire.

Ainsi l’expérimentation semble balancer entre deux paradigmes, celui du Régime général et celui du revenu minimum universel. Ces deux polarités se retrouvent dans la composition des financements des caisses de l’alimentation au sein de l’expérimentation, qui regroupe à la fois des subventions publiques et des cotisations par les participantes. L’organisation autonome des caisses et de la caisse commune girondine oriente en revanche plus franchement l’expérimentation vers la polarité du Régime général. Les caisses locales décident, seules, du conventionnement des lieux de distribution, en suivant les principes de la Charte de conventionnement.

Conventionnement démocratique : vers une alimentation durable pour toutes

Le troisième pilier de la SSA (outre l’universalité et la cotisation sociale) a trait au conventionnement démocratique. En effet, le conventionnement de professionnels et de certains produits permet d’orienter le système alimentaire vers un état désirable. Les personnes inscrites dans les Parcours d’engagement ont ainsi adopté un système de conventionnement pour l’expérimentation girondine. Ce système articule un convention-nement des lieux de distribution et des produits. Le conventionnement des lieux repose sur cinq critères, établis dans la Charte de conventionnement : accessibilité et inclusivité du lieu ; bien-être au travail ; transparence des marges et juste rémunération des fournisseurs ; localité des produits ; offre de produits issus de pratiques agricoles durables. La sélection des lieux de distribution et des producteurs effectue en soi un premier tri des pratiques et des produits accessibles sous le régime de la SSA. Dans le cadre de l’expérimentation en Gironde, la logique de conventionnement des professionnels a néanmoins été complétée par un conventionnement des produits. Autrement dit, tous les produits alimentaires offerts par un lieu conventionné ne sont pas automatiquement ouverts à la prise en charge par la caisse locale. Ce deuxième principe de conventionnement renforce la dimension sélective du conventionnement et son ambition transformative, ainsi que son orientation vers l’accès de tous et toutes à une alimentation saine et durable. Néanmoins, ce principe de conventionnement des produits achoppe sur le fait que si tout le monde a une représentation de ce qu’est une bonne alimentation ou même une alimentation durable, une telle représentation ne fait pas forcément consensus. Quelles représentations de la bonne alimentation le travail de conventionnement des produits donne-t-il à voir ? Et comment d’éventuels conflits ont-ils été tranchés ? N’existe-t-il pas un risque que le travail de sélection des lieux et des produits impose une norme de la bonne alimentation, plus proche des attentes, capitaux et dispositions de certains groupes sociaux que ceux d’autres groupes sociaux ?[34] Et si oui, comment prévenir un tel risque ?

Les ateliers organisés autour de cette question ont ainsi fait apparaître un clivage assez fort entre partisans des « produits de base » et partisans des « produits durables ». En outre, cette différenciation a semblé être charpentée par un clivage entre personnes faiblement diplômées, et personnes plus diplômées, ayant en outre un profil militant. Tandis que certaines participantes valorisent les légumes et les légumineuses, et plus largement les qualités nutritionnelles, sanitaires et environnementales des produits à conventionner, d’autres valorisent les produits de base (beurre, œufs, farine, lait), utilisés de manière transversale comme ingrédients de nombreux plats faciles à apprécier et à cuisiner, comme le révèle cet extrait de compte-rendu d’observation :

P. fait une remarque en semi-aparté en disant que l’on pourrait supprimer le sucre de la liste des produits conventionnés. J. qui a entendu, réagi un peu vivement et de manière un peu ironique vis-à-vis de cette proposition en disant qu’il fallait penser à tout le monde. Elle lui dit « viens faire une journée à [Épicerie sociale], tu verras que le sucre est un produit de base ». P. n’a pas réagi, visiblement touché.

La question sous-jacente à ces débats est celle de la façon dont la SSA pourrait devenir le vecteur d’un nouveau pouvoir sur l’alimentation et favoriser l’imposition de nouvelles normes alimentaires. Concilier un objectif d’accès de tous et toutes à une alimentation saine et équilibrée et un objectif démocratique n’est pas simple, étant donné que tout le monde ne valorise pas les mêmes propriétés de l’alimentation.

Aux débats sur les produits à faire entrer individuellement dans le système de convention-nement, s’est ajouté dans certains groupes des Parcours d’engagement un débat sur la composition des paniers d’achats des consommatrices sous couvert de la SSA. Autrement dit, certains membres des Parcours se sont inquiétés de ce que les personnes incluses dans l’expérimentation pourraient profiter du conventionnement pour acheter uniquement certains produits, en particulier de la viande. En effet, la viande reste un produit assez cher, sur lequel nombre de ménages doivent se restreindre pour maîtriser leur budget[35]. Implicitement, certains membres des Parcours ont supposé que des personnes pourraient adopter un comportement « opportuniste », consistant à utiliser l’allocation perçue non pour accéder à son panier de biens habituels, mais uniquement à des produits « de luxe » qu’on ne peut s’acheter habituellement. Bref, que les usagers du système pourraient avoir une stratégie non pas d’équilibre, mais de complément. Le cas de la viande est intéressant, parce qu’il renvoie, d’un côté, à un produit jugé néfaste pour la santé et l’environnement[36] et, de l’autre, représente encore pour certaines un produit désirable, aussi bien sur le plan gustatif que symbolique. Des participantes ont ainsi émis l’idée qu’il faudrait limiter la part de la viande dans l’ensemble des achats réalisés chaque mois avec le conventionnement SSA. Assez rapidement, a été ajoutée l’idée d’une nécessaire éducation à une bonne alimentation, comme le révèle cet autre extrait de compte-rendu :

J. démarre la discussion en reprenant le parallèle du médecin. Il dit plusieurs choses :

• la SSA doit être « une prestation équilibrée » : la carte vitale permettrait d’acheter une sorte de panier équilibré composé de certains aliments en certaine quantité. Par exemple, il serait impossible d’utiliser l’intégralité de la somme pour de la viande.

• la SSA doit être contrôlée afin qu’elle soit équitable : les achats devraient être régulés pour que tous les bénéficiaires aient accès aux mêmes produits.

• le conventionnement doit se faire par produit dans les lieux de vente : il reprend l’exemple du boucher, tous les produits de son étal ne seraient pas conventionnés.

L’animatrice demande si cela convient à tout le monde de dire qu’il faut estimer en fonction des besoins des bénéficiaires, une liste de produits et les quantités nécessaires conventionnés par la SSA pour assurer une alimentation équilibrée. Il/elle pose alors la question de qui définit ce qui est équilibré. J. répond qu’il faut ¼ de la somme allouée à la viande et le reste aux légumes racines et légumes feuilles.

Cette idée de contrôle de la composition du panier de biens achetés chaque mois sous couvert du système de conventionnement n’a pas dépassé le stade de débats au sein de certains groupes, mais elle révèle néanmoins une tendance et pose un ensemble de questions : jusqu’où peut-on ou doit-on contrôler le régime alimentaire des individus et ménages pour promouvoir un régime sain et équilibré ? Un projet d’émancipation par l’alimentation ne doit-il pas respecter les préférences et goûts des individus ? Où se situe la frontière entre sensibilisation à certaines problématiques (impact de l’élevage sur le changement climatique, par exemple) et imposition de normes culturelles spécifiques à certains groupes sociaux ? Autrement dit, la mise en place de la SSA présente un risque de paternalisme ou d’instauration d’une nouvelle forme de domination culturelle. Prévenir ce risque implique de maintenir une vigilance forte sur la composition et le fonctionnement des caisses, c’est-à-dire la dimension de processus politique présentée dans la première partie. Mais, comme nous allons le voir dans la troisième partie, la lutte contre les effets de domination peut aussi entrer en tension avec la lutte contre l’exploitation économique. Ceci pose la question de l’articulation entre démocratie sociale et démocratie industrielle.

Visite d’une exploitation candidate au conventionnement par les membres d’une caisse locale, juin 2024. Photo : David Glory

Sur la portée transformative des expérimentations de SSA : démocratie industrielle et transformation des filières agroalimentaires ?

L’expérimentation de SSA en Gironde, comme d’autres expérimentations, insiste d’abord sur le volet de l’accès à une alimentation durable, autrement dit, ce que nous avons appelé la démocratie sociale. En effet, c’est le volet pour lequel il est le plus réaliste d’atteindre des résultats dans le laps de temps court d’une expérimentation. Néanmoins, elle ne perd pas de vue l’objectif de transformation des filières agroalimentaires ni le rôle de la SSA comme levier pour la transition. Les orientations prises par la Charte de conventionnement, les débats qui y ont présidé, de même que les choix en matière de conventionnement, révèlent une vision du changement dans les systèmes alimentaires posant des questions plus générales. Ainsi se pose ici la question de la manière dont la cotisation et le convention-nement démocratique pourraient être utilisés pour réorienter la production (agricole et alimentaire). C’est donc en dernier lieu la question de la démocratie industrielle que pose l’expérimentation de SSA.

La SSA comme levier de la transformation écologique

Une hypothèse centrale de la proposition de SSA tient à ce que la socialisation de l’accès à l’alimentation (cotisation solidaire) puisse servir de levier pour la transition alimentaire (par le biais du conventionnement). En d’autres termes, la SSA porte une critique radicale à la fois du système alimentaire dominant et des initiatives visant à réorienter de l’intérieur ce système vers un fonctionnement plus sain et durable. Dans un environnement à dominante capitaliste où le leitmotiv est de « produire toujours plus en baissant les coûts de revient », où la surproduction est une caractéristique structurelle, repenser une production de qualité avec un juste revenu pour les producteurs et productrices est un des enjeux de la SSA. Le projet pointe aussi les limites des alternatives au système alimentaire dominant, fondées sur les labels et l’information du consommateur (par exemple l’« Agriculture biologique ») : en restant dans la sphère marchande, elles ne s’adressent finalement qu’à une élite socio-culturelle et ne parviennent qu’à créer des niches, sans entraîner de transformation structurelle du système. Le financement par la cotisation solidaire n’a pas uniquement vocation à solvabiliser la demande, mais aussi à réorienter la production alimentaire (au sens large : production agricole, transformation, distribution). À l’instar de la Sécurité sociale qui a permis de financer l’investissement dans la production de soin (avec la création des Centres hospitaliers universitaires (CHU)), la SSA devrait permettre d’installer et financer des producteurs, mais également des transformatrices et des distributeurs pour définir collectivement et démocratiquement l’organisation du système alimentaire. Mais, cet objectif étant posé, comment le réaliser ? Les débats qui ont animé les Parcours d’engagement et les choix opérés dans la Charte de conventionnement s’avèrent éclairants sur les différentes options et stratégies qui s’offrent pour atteindre cet objectif.

Ce débat achoppe notamment sur la question des lieux à conventionner. Derrière la question de leur profil, se pose en effet celle des leviers pour la transition écologique. Ce débat a émergé dès les Parcours d’engagement et l’élaboration de la Charte de conventionnement. Quelle stratégie faut-il privilégier : celle d’une mise en réseau des alternatives au système alimentaire dominant ou bien une forme d’entrisme dans le modèle hégémonique ? La Charte de conventionnement organise les rapports entre les futures caisses locales de l’alimentation et leurs fournisseurs. Elle pose donc la question du type d’offre alimentaire et de modèle économique qui est valorisé par la SSA. Pendant les débats en vue de l’élaboration de la Charte, s’est en particulier posée la question de la place du modèle dominant d’approvisionnement alimentaire en France, la grande distribution. Ici, deux polarités se sont faites jour : d’une part, une position mettant en avant les habitudes culturelles et économiques des Français et Françaises, et en particulier des classes populaires, et d’autre part une position voyant la SSA comme un moyen de promouvoir les alternatives au système dominant :

N. et M., qui jouent tous les deux un rôle actif dans les débats, et qui ont comme point commun d’être des petits producteurs, plutôt alternatifs, développent chacun une vision spécifique de la manière d’étendre et généraliser le dispositif de la SSA, à partir d’un souci commun de sortir des alternatives de « niche ». N. est très attentif à la question du mainstreaming. Pour lui, la SSA ne pourra pas se généraliser sans les agriculteurs conventionnels et sans la grande distribution. Donc, il s’agit de faire entrer la SSA dans les pratiques de ces acteurs, en jouant sur l’attractivité du système, en étant incitatif tout en restant réaliste. D’où son idée de sectorisation de la SSA, qui crée un système d’attentes, d’incitations, mais avec des marges et des paliers de progression réalistes, plutôt que du tout ou rien. M. se pose lui aussi la question de sortir de la niche alternative, à partir de son expérience militante, où il a bien vu qu’avec le temps, les meilleures volontés finissent par s’épuiser. Il en tire la conclusion que toutes ces initiatives doivent devenir une sorte de service public. C’est là que sa vision diffère de celle de N. Lui, ce qu’il souhaite, c’est la mise en réseau des alternatives. Que la SSA permette de créer un milieu dense et cohésif entre les circuits courts, les tiers lieux, les associations, les centres sociaux, etc. (notes de terrain, Parcours d’engagement, 25 avril 2023).

Ces débats internes aux Parcours d’engagement reflètent des débats plus larges au sein d’une partie importante de la gauche politique. Le déplacement de la critique sociale, depuis les années 1980, de la lutte des classes vers l’écologie a entraîné un éloignement de la pensée critique vis-à-vis de l’industrialisme, alors que le marxisme lui était fortement associé. Aujourd’hui, il est souvent tenu pour acquis que la production à petite échelle et diversifiée est forcément meilleure que la production intensive spécialisée[37]. À cela s’ajoute l’idée que ce type d’organisation productive correspond par nature à une organisation capitaliste : mais il y a là potentiellement une confusion entre la forme juridique (propriété privée) et l’organisation productive.

Au sein des Parcours d’engagement, l’option qui a semblé prévaloir a été que le convention-nement fermait la porte à la grande distribution (modulo quelques exceptions). L’argument voulait que la SSA ne puisse avoir comme finalité de viabiliser le modèle économique de la grande distribution. Ainsi, parmi les vingt-neuf lieux conventionnés en septembre 2024, on compte des petits producteurs et productrices, des épiceries sociales et solidaires et tiers lieux associatifs, des magasins indépendants (boulangerie, par exemple), deux supermar-chés coopératifs, ainsi que deux magasins d’une enseigne de grande distribution spéciali-sée dans les produits biologiques.

Mais alors, quel est l’objectif poursuivi à travers le conventionnement ? Aujourd’hui, les magasins de la grande distribution représentent environ les deux tiers des achats alimentaires de détail des Français. Ajoutons que le groupe de distribution Carrefour est l’un des tout premiers employeurs privés en France. Si le conventionnement se construit à côté du secteur de la grande distribution et des industries agroalimentaires, on peut le comprendre de deux manières différentes. Une vision ambitieuse consisterait à parier sur la réorientation progressive des flux d’aliments de la grande distribution vers le réseau (en extension) des lieux alternatifs conventionnés. En somme, la grande distribution serait peu à peu vidée de sa substance, du fait de sa tenue à l’écart du système de conventionnement. Une vision moins ambitieuse consisterait à voir le conventionnement comme une activité de construction d’une niche protégée, à l’écart du système dominant, qui permettrait aux alternatives de se développer voire de prospérer, mais sans pour autant remettre en cause frontalement le système alimentaire capitaliste dominant. Mais, dans un tel cas de figure, la SSA perdrait de son ambition transformatrice. À l’inverse, quelle signification aurait un système de SSA qui conventionnerait des magasins de la grande distribution ? Une option, à faible visée transformative, mais convergente avec les habitudes culturelles des Français (cf. infra), consisterait à conventionner des produits au sein des magasins de la grande distribution avec un système de secteurs, comparable à celui existant au sein du système de soins[38]. Tout en assurant un accès facile à une alimentation saine et durable, un tel système aurait l’inconvénient majeur de viabiliser un modèle économique capitaliste au demeurant en crise. Une autre option, plus ambitieuse, viserait non seulement à conventionner des produits commercialisés par la grande distribution, mais plus fondamentalement à prendre le contrôle de ces enseignes et groupes. Il s’agirait ici de poursuivre une stratégie « contrôler et réorienter », où les travailleurs et travailleuses pourraient prendre le contrôle de l’outil de production grâce au financement socialisé et au conventionnement. Ici, la portée transformative de la SSA irait de pair avec une prise de contrôle de l’outil de production dominant et sa réorientation.

Solvabiliser la demande ou orienter la production ?

L’expérimentation inspirée par le projet de SSA propose d’attribuer 150 euros à chaque individu pour accéder à une alimentation durable, par le biais de la cotisation solidaire. Le conventionnement démocratique doit alors permettre à ces cotisations solidaires de servir de levier pour une transformation des systèmes alimentaires. Le site internet du collectif national « Pour une sécurité sociale de l’alimentation » précise ainsi : « Le conventionnement est le mécanisme qui doit nous permettre d’assurer une orientation par les citoyens de la production agricole et alimentaire, en élaborant démocratiquement les types de produits et les critères de qualité auxquels nous aspirons avoir accès… Et ainsi transformer l’offre actuelle de la production agricole et alimentaire pour y répondre ! En effet, les acteurs pourront être conventionnés sur la base de leurs pratiques convenant aux cahiers des charges proposés ou d’un engagement dans une transition de système de production »[39].

Les versions les plus ambitieuses de ce programme proposent d’utiliser une partie de l’argent collecté par la cotisation non seulement pour solvabiliser une demande alimentaire, mais également pour investir directement dans la production alimentaire, en installant des agricultrices, en créant des unités de transformation, etc. L’exemple historique souvent mentionné est ici celui de la création des CHU en partie grâce au financement de la Sécu-rité sociale, dans les années 1960-1970[40]. Cet exemple permet de souligner que le Régime général n’a pas simplement permis de viabiliser l’accès aux soins des Français et des Françaises, mais aussi d’investir dans la production de soins.

Dans les expérimentations locales actuellement menées, il s’agit principalement de solvabiliser l’accès à l’alimentation, en tablant sur le fait que le conventionnement des lieux de distribution et des produits exercera un effet sélectif et transformateur. Mais qu’entend-on exactement par le terme de « conventionnement » ? Littéralement, il s’agit de passer une convention entre au moins deux entités. Mais en droit de la sécurité sociale français, le conventionnement a une signification plus forte puisqu’il s’agit, pour un praticien de santé, d’adhérer à un accord national portant à la fois sur les soins et leurs tarifs. Dans le cas de l’expérimentation en Gironde, on ne s’inscrit pas tout à fait dans cette interprétation du conventionnement. En effet, la Charte de conventionnement adoptée détermine un certain nombre de critères à satisfaire relatifs aux pratiques des professionnelles et aux caractéristiques des produits. À cet égard, si la Charte inclut un critère sur les relations économiques avec les fournisseurs, leur juste rémunération et la transparence des marges pratiquées, elle ne va pas jusqu’à déterminer des tarifs collectifs qui s’appliqueraient à l’ensemble des professionnels participant à l’expérimentation.

Au-delà de l’expérimentation girondine, nous pouvons, semble-t-il, distinguer parmi les tenants de la SSA (que ce soit au niveau national ou dans les expérimentations locales) deux stratégies pour engager la transformation de la production alimentaire. D’un côté, une stratégie « durkheimienne » de régulation d’un secteur par le biais du conventionnement (incluant à la fois la détermination collective de pratiques et de tarifs) sans toucher directement à l’organisation productive, mais agissant indirectement sur celle-ci par effet de sélection ; de l’autre côté, une stratégie plus marxiste consistant à prendre directement le contrôle de l’outil de production grâce à la cotisation sociale et à l’investissement massif qu’elle permet[41].

Conclusion

L’exemple présenté dans cet article permet de mesurer à quel point les expérimentations locales inspirées du projet de la SSA instaurant des caisses communes de l’alimentation ne sont pas que des adaptations contraintes, ou des réalisations au niveau micro d’un projet macroéconomique. L’erreur serait de considérer que les choix et les orientations que prennent les collectifs initiant des expérimentations locales ne sont que de l’ordre de l’opérationnalité. En réalité, parce qu’ils sont le fruit de compromis entre les forces en présence (association, collectivité, citoyennes), ils interrogent les fondements mêmes du projet global de SSA. C’est de cette manière qu’il convient d’envisager les orientations prises par l’expérimentation girondine qui peuvent, dans un premier temps, apparaître contradictoires : se référer à l’universalité du projet de SSA tout en sur-représentant les personnes en situation de précarité ; s’inscrire dans un objectif de redistribution des richesses à travers la cotisation solidaire tout en édifiant une règle d’auto-détermination du montant de cotisation. Ces orientations invitent à prendre la mesure des difficultés que rencontrent les initiatives à mettre en œuvre des orientations théoriques d’un projet global – la SSA – dans le cadre d’un espace social local soumis par ailleurs à des logiques qui lui sont propres. La mise en place de la caisse girondine de l’alimentation révèle, de ce fait, la difficulté d’articuler démocratie politique, sociale et industrielle. Ces trois dimensions de la démocratisation de l’alimentation ne convergent pas nécessairement et peuvent même entrer en tension. En ce sens, l’articulation entre le projet de SSA et les expérimentations locales est double : si le projet théorique global de la SSA oriente l’élaboration des caractéristiques des initiatives locales, en retour, le processus d’expérimentation contribue – c’est ce que nous avons voulu montrer dans cet article – à définir – en le questionnant à l’aune de l’expérience vécue – les contours de ce que pourrait être une future SSA au niveau national. Autrement dit, le processus peut avoir un impact sur l’objectif visé. Il existe plusieurs interprétations du projet de SSA et certains éléments en restent ouverts. Les expérimentations locales contribuent, au même titre que les débats autour de la SSA, à mieux définir ses contours. Nous avons ici souligné plusieurs conséquences à nos yeux importantes de cette contribution : la possibilité de réaliser l’exigence démocratique du système ; la tension entre pouvoir d’agir citoyen et émergence de nouvelles politiques sociales territorialisées ; la concurrence entre un paradigme du Régime général et un paradigme du Revenu universel ; la tension entre lutte contre l’exploitation économique et lutte contre la domination symbolique ; et enfin, l’existence de différentes stratégies de transformation écologique, en fonction de leur rapport au système alimentaire dominant et plus spécifiquement à l’appareil productif. Ce faisant, cet article contribue à un débat plus général sur les stratégies de transition ou de transformation écologique, et pose notamment la question de la prise de décision, de l’orientation de la production par la demande, et du lien entre protection sociale et compromis productif


[1] Tim Lang, « Food policy for the 21st century: can it be both radical and reasonable? » in For Hunger-proof Cities: Sustainable Urban International Development Research CentreFood Systems, Ottawa, 1999, p. 216-224.

[2] Le collectif intitulé « Pour une sécurité sociale de l’alimentation » est composé notamment d’Ingénieurs sans frontières AgriSTA, de la Confédération paysanne, du réseau CIVAM, de VRAC, de Réseau Salariat. Voir l’ensemble des membres à l’adresse suivante : https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/les-membres-du-collectif/

[3] Colette Bec, La Sécurité sociale : Une institution de la démocratie, Paris, Gallimard, 2014.

[4] Pierre Laroque, « Le plan français de Sécurité sociale », Revue française du travail, no 1, 1946, p. 9.

[5] Collectif SSA, « Les trois piliers du mécanisme de SSA », Sécurité sociale de l’alimentation, 2021.

[6] Dans cet article, nous utilisons l’écriture inclusive de la manière suivante : utilisation de termes épicènes, alternances entre formes masculines et féminines des substantifs pluriels, alternance du masculin et du féminin dans les énumérations, utilisation du féminin neutre dans le cas des collectifs constitués majoritairement de femmes (par exemple, « animatrices » et « participantes »).

[7] Par « démocratie politique », nous entendons l’ensemble des processus et dispositifs permettant de garantir la qualité des délibérations, le caractère inclusif et représentatif d’une assemblée, ainsi que la transparence de ses décisions. À travers l’expression démocratie sociale, nous désignons l’égalité d’accès à un bien ou dans la satisfaction d’un besoin fondamental. Autrement dit, nous associons la démocratie sociale à l’égalité dans la réalisation des droits sociaux, plutôt que comme une référence à la négociation entre partenaires sociaux, selon un usage courant dans le domaine des relations professionnelles. Enfin, la démocratie industrielle renvoie pour nous à l’organisation collective, réflexive et égalitaire des rapports économiques.

[8] Tim Lang, op. cit., & du même, « Food control or food democracy? Re-engaging nutrition with society and the environment », Public Health Nutrition, vol. 8, no 6a, 2005, p. 730‑737.

[9] Antoine Bernard de Raymond, En toute saison, le marché des fruits et légumes en France, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013.

[10] Jennifer Clapp, « Explaining Growing Glyphosate Use: The Political Economy of Herbicide-Dependent Agriculture », Global Environmental Change, vol. 67, 2021, p. 102239; Nora McKeon, « GFG – Global food governance in an era of crisis: Lessons from the United Nations Committee on World Food Security », Canadian Food Studies / La Revue canadienne des études sur l’alimentation, vol. 2, no 2, 2015, p. 328-334.

[11] Dominique Paturel, Magali Ramel, « Éthique du care et démocratie alimentaire : les enjeux du droit à une alimentation durable », Revue française d’éthique appliquée, vol. 2, no 4, 2017, p. 49-60.

[12] Karen Bassarab, Jill K. Clark, Raychel Santo, Anne M. Palmer, « Finding Our Way to Food Democracy: Lessons from US Food Policy Council Governance », Politics and Governance, vol. 7, no 4, 2019, p. 32-47.

[13] Jeroen Candel, « EU food-system transition requires innovative policy analysis methods », Nature Food, vol. 3, no 5, 2022, p. 296-298.

[14]Julia Behringer, Peter H. Feindt, « How Shall We Judge Agri-Food Governance? Legitimacy Constructions in Food Democracy and Co-Regulation Discourses », Politics and Governance, vol. 7, no 4, 2019, p. 119-130.

[15] Jeroen Candel, op. cit.

[16] Zachary Henson, Genevieve Munsey, « Race, culture, and practice: segregation and local food in Birmingham, Alabama », Urban Geography, vol. 35, no 7, 2014, p. 998-1019.

[17] Dominique Paturel, Patrice Ndiaye, « Démocratie alimentaire : de quoi parle-t-on ? », Les chroniques « démocratie alimentaire » – Volet 1, 2019 [en ligne].

[18] On pourrait ajouter un quatrième aspect, relatif à la démocratie écologique, mais ceci est hors de la portée de cet article.

[19] Cf. dans ce numéro la contribution de Nicolas Castel au sujet de la tentative, limitée en la matière, au sein d’Électricité de France.

[20] Jules Simha, « Qui sont les évaluateurs d’expérimentation sociale ? », SociologieS, 2018 [en ligne].

[21] Cf. Maire de Bordeaux, « Bordeaux Projet Mandature 2020-2026 », 2021.

[22] Pour davantage d’informations sur ces Parcours et les méthodes d’animation, voir : https://acclimataction.fr/idees-recues-agriculture-alimentation/

[23] Le féminin neutre est ici utilisé en raison de la majorité de femmes au sein du groupe concerné.

[24] Source : David Glory, Antoine Bernard de Raymond, Sylvain Bordiec, Louise Doglio et Marthe-Aline Jutand, « Des Parcours d’engagement vers une démocratie alimentaire », Rapport de recherche, Bordeaux, Acclimat’action, 2024.

[25] Le féminin neutre est ici employé en raison de la majorité de femmes au sein du groupe concerné.

[26] Bernard Friot, Puissances du salariat, 2e édition, Paris, La Dispute, 2012 ; Nicolas Da Silva, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 2022.

[27] Nicolas Da Silva, op. cit.

[28] Lizabeth Cohen, A Consumers’ Republic: The Politics of Mass Consumption in Postwar America, Reprint edition, New York, Knopf Doubleday Publishing Group, 2003.

[29] Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2013.

[30] Ces « idées reçues » reprennent celles qui sont présentées dans l’ouvrage collectif de Nicolas Bricas, Damien Conaré, Marie Walser, Une écologie de l’alimentation, Versailles, éditions Quæ, 2021.

[31] Cette Charte est disponible à l’adresse suivante : https://acclimataction.fr/wp-content/uploads/2024/01/Charte-Commune-de-Conventionnement-.pdf

[32] Pour une schématisation de la gouvernance, voir : https://caisse-alimentaire-ssa-gironde.fr/?Gouvernance

[33] La MonA est la monnaie alimentaire utilisée pour le versement de l’allocation et les transactions, créée dans le cadre de l’expérimentation de la SSA de Montpellier.

[34] Philippe Cardon, Thomas Depecker, Marie Plessz, Sociologie de l’alimentation, Malakoff, Armand Colin, 2019.

[35] Nicolas Darmon, Adam Drewnowski, « Contribution of food prices and diet cost to socioeconomic disparities in diet quality and health: a systematic review and analysis », Nutrition Reviews, vol. 73, no 10, 2015, p. 643-660 ; Cyrielle Denhartigh, « Viande : pourquoi est-il si difficile de s’en passer ? », Revue Projet, vol. 367, no 6, 2018, p. 66-74.

[36] Peter Scarborough, Paul N. Appleby, Anja Mizdrak, Adam D. M. Briggs, Ruth C. Travis, Kathryn E. Bradbury, Timothy J. Key, « Dietary greenhouse gas emissions of meat-eaters, fish-eaters, vegetarians and vegans in the UK », Climatic Change, vol. 125, no 2, 2014, p. 179-192.

[37] Matthew T. Huber, Climate Change as Class War: Building Socialism on a Warming Planet, London, Verso, 2022.

[38] Cf. dans ce numéro la contribution de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva.

[39] https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/les-trois-piliers-du-mecanisme-de-ssa/ (Consulté le 29 mai 2024).

[40] Nicolas Da Silva, op. cit.

[41] Cette dernière posture est par exemple clairement exprimée dans l’ouvrage de Laura Petersell et Kévin Certenais, Régime général. Pour une sécurité sociale de l’alimentation, Saint-Étienne, Riot éditions, 2021.

Une sécurité sociale pour tout, par tous et toutes ? Un modèle de production alternatif

Introduction au numéro 3 de la revue Salariat

par Nicolas Castel, Claude Didry, Mathieu Grégoire, Emilien Julliard

Prolongeant une première expérience de sécurité sociale engagée dans le cadre du New Deal avec le Security Social Act de 1935, le programme du Conseil national de la résistance (CNR) proclame en 1944 l’ambition d’un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ». La grande ordonnance du 4 octobre 1945 dont nous commémorons cette année le quatre-vingtième anniversaire précise cette ambition, en visant l’« organisation d’une sécurité sociale destinée à garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et de famille qu’ils supportent » (art. 1er). Ce qui se dessine est donc fondamentalement une garantie de moyens d’existence, notamment par la continuation du salaire. Mais c’est également la prise en charge des soins requis en cas de maladie professionnelle ou non) et d’accident (du travail, ou non) qui se précise, en organisant un accès à la santé par un système de remboursement des soins médicaux couvrant le prix des consultations et des interventions. Cela implique par voie de conséquence la reconnaissance d’un système de santé, reposant sur l’articulation, voire la convergence, des différentes structures de production des soins médicaux (médecine de ville libérale, médecine hospitalière alliant personnel de la fonction publique hospitalière et médecins de statuts hétérogènes, hospitalisation privée, maisons de santé, dispensaires, etc.). Au vu de l’ambition de « plan complet » proclamée par le programme du CNR, la Sécurité sociale reste pourtant marquée par un inachèvement fondamental annoncé en ces termes dans l’ordonnance du 4 octobre 1945 : « Des ordonnances ultérieures procèderont à l’harmonisation desdites législations et pourront étendre le champ d’application de l’organisation de la Sécurité sociale à des catégories nouvelles de bénéficiaires et à des risques ou prestations non prévus par les textes en vigueur ». Dans les débats ultérieurs, par exemple en 1946, seront évoqués des risques – voire des besoins – nouveaux, comme le logement par Eugène Claudius-Petit dont on trouve un écho dans le décret du 6 aout 1953 qui établit le 1 % patronal, ou le chômage par Ambroise Croizat qui, pour rappel, fit l’objet en 1958 d’un régime spécifique géré par l’Unédic1, hors donc du giron strict de la Sécurité sociale. De manière similaire, le Bureau international du Travail dans son rapport de 1942, Approaches to social Security, rappelait que la politique de sécurité sociale devait se concevoir comme une partie d’un programme bien plus vaste de protection, de redistribution, de production et d’éducation2. C’est précisément la voie qu’emprunteront plusieurs pays occidentaux et notamment avec une certaine détermination, la France d’après-guerre3, mais là aussi hors du giron strict de la Sécurité sociale (i. e. sous la forme par exemple de fonctions et d’entreprises publiques).

N’est-ce pas cet inachèvement et les promesses de développement que les architectes de la Sécurité sociale ont mis en son cœur que l’on retrouve aujourd’hui, notamment à travers les expérimentations et les projets qui s’en inspirent dans les domaines de l’alimentation, de la dépendance ou de l’industrie ? Si la Sécurité sociale a bouleversé l’univers du soin médical, en organisant et en finançant, pour partie4, un système de santé articulant des « producteurs de soins » issus de différents horizons, n’y a-t-il pas là un modèle pour d’autres productions, d’autres « mises en sécurité sociale » en somme ?

En effet, en dépit des contre-réformes qui se succèdent depuis plus de quarante ans5, le système national de protection sociale identifié par Jean-Claude Barbier, Michaël Zemmour et Bruno Théret6, dont le cœur reste la Sécurité sociale, n’a cessé de s’étendre tout au long du xxe siècle, et c’est avec une vigueur méconnue que la « Sécu » fête son quatre-vingtième anniversaire. Ainsi, comme le rappellent les auteurs de cet opuscule, ce macrosystème participe en tant que tel à la reproduction de la société salariale – qu’il s’agisse de lien social, de travail ou de groupes sociaux – et ce, tout en assurant une dynamique massive de solidarités et de réduction des inégalités par des transferts sociaux entre bien portants et malades, entre actifs occupés, chômeurs et retraités inactifs, entre hommes et femmes, entre parents et personnes sans enfant, entre ménages modestes et aisés.

Cette réduction des inégalités demeure freinée par un système de protection sociale partiellement désandrocentré – la dépendance domestique des femmes restant en partie liée à la forme prise par les droits sociaux de leur mari7– et soumis à des critères de résidence qui tendent à discriminer les travailleurs étrangers. Mais c’est donc une large Sécurité sociale (en incluant ici l’assurance chômage), dans un mouvement général de déploiement du salariat engagé depuis l’après-guerre, qui est venue se substituer à des formes d’assistances et d’assurances très limitées, c’est-à-dire limitées quant aux risques couverts, quant aux rémunérations prises en compte et parce que trop faibles ou facultatives (notamment dans le cas des accidents du travail8). Désormais, la Sécurité sociale traverse l’existence de tout un chacun : souvent, on naît et on meurt à l’hôpital, tout comme on sera un jour ou l’autre un travailleur cotisant, un parent bénéficiaire des allocations familiales, un chômeur pointant à France Travail, un malade doté d’une carte Vitale ou un futur pensionné liquidant sa retraite auprès de la Carsat9 compétente. Faut-il s’arrêter là ? Qu’ils soient nouveaux ou déjà largement investis par des formes de productions publiques ou parapubliques de multiples domaines de sa possible extension peuvent être mentionnés, sachant que la présente liste n’a rien d’exhaustif : les transports, l’énergie, l’industrie, le logement, le soin, l’alimentation10, la planification écologique11, l’enseignement supérieur12, la culture13 et l’intermittence du spectacle14, la presse15, les services funéraires16.

Certes, les contre-réformes de ces quatre dernières décennies contribuent à un corsetage du système de santé, ou encore du système de retraite, suggérant un retour de la « société de marché » dont la grande transformation identifiée par Karl Polanyi17 au lendemain de la crise des années 1930 semblait avoir clos l’existence. Mais, face à ce renouveau de l’accroissement indéfini de la valeur économique sans autre but que son accumulation stérile du point de vue du bien commun, il n’est pas dit que la mise en sécurité sociale ne se renouvelle pas non plus, d’autant que ce sont bien les institutions du salariat qui nous ont permis de passer le cap d’une crise sanitaire sans précédent18. La Sécurité sociale reste centrale et inspire de nombreuses revendications ou expérimentations – nous donnons dans ce numéro l’exemple d’une expérimentation en cours de sécurité sociale de l’alimentation (SSA) et celui d’une revendication d’un statut pour les paysans. Elle nourrit donc encore aujourd’hui une pluralité de projets relatifs à son extension comme, par exemple, le projet de sécurité sociale industrielle esquissé dans ce même numéro. Cette dynamique d’expérimentation vient ainsi compléter, sur un mode éminemment offensif et désirable, les initiatives d’organisations syndicales et politiques soucieuses de maintenir un système de protection sociale attaché à l’État de droit républicain restauré au lendemain de la Libération.

La Sécurité sociale a donc pris une telle place dans la vie de toutes et tous, qu’elle est devenue un élément déterminant de nos modes d’existence. Sa participation à la reproduction sociale – que le capitalisme tend à « cannibaliser »19 – via notamment
des prestations familiales venues reconnaître et valoriser le travail domestique et parental inégalement réparti au sein des couples est un fait notable. D’autant plus que ces prestations ont vu leurs traits les plus liberticides s’estomper au fil du temps : police administrative des familles, natalisme, tutelle du mari. Cette mécanique générale de solidarités, de luttes contre les inégalités, de protections et de productions en tout genre a toutes les bonnes raisons de s’étendre au XXIe siècle. Déjà parce que sa permanence n’est pas remise en cause et parce que la population couverte continue à croître numériquement, même si cette mécanique connait des évolutions, voire des régressions. Plus encore – nous l’avons déjà dit en substance –, du fait même de sa longévité et malgré la récurrence des critiques à laquelle la soumet l’idéologie dominante, la Sécurité sociale apparait finalement aujourd’hui comme une sorte de modèle permettant d’envisager une « mise en sécurité sociale » de risques, voire d’activités nouvelles, et c’est précisément là tout l’enjeu du présent numéro de la revue Salariat. Pour cette troisième livraison, nous voulons partir des mécanismes concrets de mise en sécurité sociale – qu’il s’agisse de la cotisation, des caisses, du statut des travailleurs et des travailleuses, du conventionnement ou encore de formes de contrôle démocratique de ce qui est produit – pour penser leurs intérêts, leurs limites et leur éventuel déploiement. Dans cette optique, les contributions de ce numéro viennent donc réinterroger la Sécurité sociale instituée en 194520 (1), mais elles permettent aussi d’envisager une sécurité sociale au sens large, en revenant sur un ensemble d’expériences et de propositions qui ouvrent des perspectives de valorisation d’une production économique alternative au marché et, pour partie, à l’État (2). Reste enfin la question de l’échelle de ces mises en sécurité sociale qui pose l’enjeu du rôle de l’État dans leur possibilité de généralisation (3).

La mécanique productive de la Sécurité sociale


La mécanique de la Sécurité sociale est le fruit d’une histoire qui se construit sans direction préalable véritablement fixée, qui peu à peu va s’enrichir de différentes composantes. Si elle se donne comme priorité le remplacement du salaire, elle comporte aussi un volet production largement méconnu comme tel, volet qui recoupe pour partie le travail de reproduction sociale que les allocations destinées aux familles viennent – trop faiblement – valoriser. À l’activité libre d’une part non négligeable des dix-sept millions de bénéficiaires d’une pension retraite et au travail effectif des 150 000 salariés des différents organismes de la Sécurité sociale, on peut ajouter la confluence entre les différents producteurs de soins médicaux : santé libérale, santé assurantielle privée (assurance prise par les employeurs) et santé publique (hôpitaux, dispensaires, le soin mis sous statut de la fonction publique hospitalière), fondations du secteur non lucratif et cliniques privées. Ce volet production repose sur la répartition de cotisations sociales permettant de financer des prestations compensatoires (indemnité journalière pour la maladie, pension pour la retraite, diverses allocations pour la famille) et la prise en charge de soins par des prestataires conventionnés (établissements hospitaliers, médecins). C’est dans un cadre démocratique reposant sur le contrôle des usagers par l’intermédiaire de représentants élus que tout cela a pu se faire, du moins jusqu’aux ordonnances de 1967, avant que la représentation des salariés pour près de trois quarts des sièges ne se voit réduite à la moitié des sièges, la démocratie sociale cédant ici la place à un paritarisme entre syndicats salariés et employeurs.

Cette organisation permet de découpler le budget de la Sécurité sociale et son usage, d’une part, des budgets publics reposant sur la fiscalité, d’autre part. Même si les organismes de Sécurité sociale se trouvent aujourd’hui sous la pression constante de règles publiques fixant un Ondam (Objectif national de dépenses de l’assurance maladie), dans le cadre d’une LFSS (Loi de financement de la Sécurité sociale) votée annuellement par le Parlement depuis 1997, leur budget demeure autonome de celui des collectivités publiques en reposant toujours, pour une large part, sur les cotisations sociales. La gestion des caisses des différentes branches (maladie, allocations familiales, retraite et accidents du travail) est confiée à des conseils d’administration composés « paritairement » de représentants des organisations de salariés et d’employeurs21. Ainsi, le budget de la Sécurité sociale compte 672 milliards d’euros de recettes recouvrées en 2023, avec un déficit de 10 milliards d’euros environ. Au sein de ces recettes, les cotisations sociales comptent pour 56,4 %, la contribution sociale généralisée (CSG) pour 20,1 % et les différentes taxes et impôts pour 18 %. La cotisation sociale demeure centrale dans cet ensemble, d’autant qu’on peut y ajouter une CSG assise sur le revenu salarial qui vient rappeler le poids du travail dans ce tout. Cette situation budgétaire est à rapprocher d’un budget de l’État qui compte 284,5 milliards d’euros de recettes, avec un déficit de 154 milliards d’euros.

La Sécurité sociale constitue donc aujourd’hui une institution de premier plan dans la vie sociale, tout à la fois par ses apports au remplacement des revenus salariaux, mais aussi – et c’est peut-être là son aspect le plus révolutionnaire – par son rôle dans le développement d’activités productives et reproductives au cœur desquelles on trouve, aux côtés de l’activité libre des retraités et de la valorisation partielle du travail domestique et parental, le système de santé. En effet, au cœur des dynamiques productives que mobilise la Sécurité sociale, le conventionnement des médecins très finement analysé dans l’approche sociohistorique de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva se révèle être un marqueur des grandes évolutions que le système français de protection sociale a traversées. Le conventionnement traduit l’accommodement de la Sécurité sociale à un maintien de la médecine libérale, à laquelle il avait été convenu de ne pas toucher (voir notamment Ambroise Croizat dans son discours du 8 aout 1946), contrairement à la nationalisation de la médecine britannique. L’enjeu était de taille, dans la mesure où il tenait à l’accessibilité des usagers à des soins médicaux face à des médecins pratiquant des tarifs de consultation exorbitants au regard des remboursements prévus. En ce sens, le conventionnement des médecins contribue à inscrire une pratique libérale dans un système socialisé par un tarif de consultation opposable en matière de remboursement. De ce point de vue, le conventionnement négocié par les organisations de médecins suscite des controverses dans la corporation, attachée à un ordre social marchand et concurrentiel et opposée par principe au tiers payant, mais qui trouve dans cette négociation avec les organismes de Sécurité sociale la possibilité de garantir une solvabilité de la demande et ainsi de confortables revenus mensuels qui placent les médecins dans les 2 % des salariés les mieux rémunérés. Pour les auteurs, cet état de fait tient en grande partie à ce qu’ils nomment une « étatisation de la Sécurité sociale » plaçant sa gestion entre les mains d’une élite techno-administrative. Tout autre aurait pu être le devenir de la médecine en France, au vu de la promotion d’une médecine salariée par les caisses de Sécurité sociale des années 1940-1950, dans le cadre de maisons de santé qualifiée alors de « prisunic de la santé » par les médecins libéraux. Ce repli corporatif n’est pas l’apanage des professions libérales. On a pu en voir une expression plus mesurée – parce qu’au service des usagers – chez les électriciens-gaziers dans ce qu’il faut bien considérer comme un avant-poste de mise en sécurité sociale. Dans la dynamique historique qui porte la Sécurité sociale depuis plus de quatre-vingts ans, la suppression du régime spécifique des Industries électriques et gazières (IEG) que relate Nicolas Castel indique l’effacement d’une piste de développement reposant sur l’intégration de la protection sociale dans le fonctionnement plus large d’un service public. Précédant la construction d’un service public de l’énergie électrique et gazière, la caisse des IEG devient, au sein de l’EDF, la base d’un salaire à la qualification de la personne22 en entendant ici une garantie de continuité du salaire à travers la maladie et la retraite qui ne se retrouve nulle part ailleurs développée à ce point, y compris dans la fonction publique. Ce système de remplacement du salaire et de prestation en matière de soins repose sur des cotisations salariales que complètent des cotisations dites « de service » dans les situations, notamment, de congés de longue maladie. Il s’inscrit dans une entreprise de service public reposant sur une implication des personnels tout à la fois dans le fonctionnement des services, à travers des comités mixtes à la production et dans une mobilisation permanente au service de la continuité du service. Cette mise en sécurité sociale contribue ainsi à garantir la continuité de la production énergétique électrique et gazière, à travers la continuité du salaire, tout en garantissant la reproduction et l’entretien de la force de travail de son personnel. C’est un processus de long terme qui mène à l’inverse au démantèlement progressif de cet impressionnant système, au nom d’une adaptation du management à la modernité qui s’engage au début du second millénaire.

Deux formes de relations entre démocratisation sociale et production se font jour à travers les contributions de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva d’une part, de Nicolas Castel de l’autre. Dans le premier cas, la remise en cause de la démocratie sociale au profit d’une domination technocratique dans la gestion de la Sécurité sociale conduit à adapter l’assurance maladie au conservatisme de la médecine libérale toute en permettant, au passage, de garantir son train de vie. Dans le second, la mise en sécurité sociale des industries électriques et gazières – même si elle risque de tomber en désuétude – a garanti la capacité d’un personnel en mesure de répondre à la continuité d’une production intégrant la participation des salariés. L’article d’Ilona Delouette et Sylvain Vatan prolonge ces analyses sur les productions attachées à des formes de sécurité sociale, en revenant précisément sur ce que la mise en sécurité sociale de l’aide à domicile aurait pu être dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées dépendantes. Promue au lendemain de la pandémie de Covid au rang de cinquième risque via la création de la branche autonomie, la dépendance apparait finalement comme un champ de tension où le projet de mise en sécurité sociale envisagé par le Rapport Arreckx à la fin des années 1970 à travers le financement d’un accompagnement des personnes dépendantes par la cotisation sociale a fait long feu. Ce repli vers une mutualisation du risque dépendance au niveau des seuls retraités et de leurs familles se manifeste à travers les évolutions du statut des aides à domicile (AAD). Finalement, c’est la solution d’une incitation fiscale de la prise en charge de l’AAD par les personnes âgées et leur famille qui prévaut depuis les années 1990. Au terme de ce parcours, la création en 2021 de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie comme nouvelle branche de la Sécurité sociale ne change pas la logique forfaitaire de la rémunération des AAD, tout en passant par un financement de cette caisse par une réaffectation de la CSG. Il faudrait sans doute parler, pour cette caisse nouvelle, de « branche de papier» consacrant un repli de la solidarité nationale garantie par la cotisation sociale et une fiscalisation accrue de la protection sociale.

Un modèle inspirant pour la mise en sécurité sociale de productions essentielles ?


L’aide à domicile trouve aujourd’hui sa place dans un univers des « services à la personne », large catégorie à laquelle la loi Borloo de 2005 a œuvré, venant moderniser, c’est-à-dire bien souvent en incitant à leur marchandisation, des formes de domesticité. Mais, le retour sur l’émergence de la formalisation de cette activité suggère qu’elle aurait pu relever d’une véritable Sécurité sociale, appelant la mobilisation de la cotisation sociale pour financer la branche autonomie. Et c’est bien un tel mouvement que nous permettent d’envisager les contributions à ce numéro, en invoquant les apports d’une mise en sécurité sociale d’activités productives répondant à des besoins sociaux à partir d’une organisation non capitaliste de l’accès à ces productions.

Il en est ainsi du projet d’une sécurité sociale alimentaire (SSA) en Gironde dans laquelle ont été impliqué Antoine Bernard de Raymond, Sylvain Bordiec, Louise Doglio, David Glory
et Marthe-Aline Jutand. Comme nous allons le lire ici, l’organisation d’une SSA se dessine pas à pas, en intégrant des populations connaissant la précarité alimentaire, à travers la mise en place d’un système de cotisations donnant accès à des produits conventionnés eux-mêmes disponibles dans des lieux de distribution conventionnés. Compte tenu de la présence d’acteurs publics dans l’expérimentation (municipalité de Bordeaux, département de la Gironde), le risque est ici de passer d’une forme de sécurité sociale visant une «universalité » de l’opération, à une sorte de « revenu minimum d’alimentation » dans une optique de lutte contre la seule précarité alimentaire, non sans un soupçon de paternalisme par imposition de normes extérieures aux personnes concernées. Cependant, les acteurs et les actrices de l’expérimentation, conscients de cette possibilité, sont parvenus à faire en sorte qu’elle soit gouvernée par une association indépendante des pouvoirs publics, soucieuse de pratiques démocratiques. Leur contribution met ainsi bien en lumière l’importance d’un « conventionnement » démocratiquement établi à l’inverse du conventionnement de la médecine libérale analysé par Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva. En effet, un tel mode de conventionnement non dévoyé dessine la capacité d’orienter durablement les centres de distribution et plus lointainement d’influencer les pratiques agriculturales.

La réflexion sur un « statut paysan » que la revue présente dans son état « brut » prolonge ces expérimentations d’une SSA, en mettant en lumière le collectif des « salarié·es de l’alimentation » qui entend redonner vie à une revendication des années 1980. En effet, cette réflexion se nourrit de la lecture d’un manifeste élaboré en 1983 par la Confédération Nationale des Travailleurs Paysans, organisation née dans le sillage des critiques suscitées par l’agriculture intensive des années 1960. On pourrait y voir la manifestation d’une sorte de « ni-ni » risquant, comme tel, de brouiller les pistes en refusant le statut de salarié et celui d’indépendant. La lecture fait apparaitre une démarche bien plus subtile, suggérant de détacher l’agriculteur de sa subordination vis-à-vis d’une agro-industrie dans laquelle il faut compter les multinationales comme Bayer et Monsanto, conjuguant intrants chimiques, engrais tirés du Maroc et OGM au service de l’agriculture intensive. Mais les mots nous emportent aussi vers de nouveaux horizons, en imaginant des paysans que l’on avait cru éliminés par les agriculteurs avant que leur retour ne s’affirme au cours des dernières décennies, avec notamment la Confédération paysanne qui défie l’hégémonie de la FNSEA, ou le développement des Amap annonçant une forme originale de « salarisation » de ces
derniers par celles et ceux qu’ils nourrissent. Dans cette figure renouvelée du paysan, s’affirme non seulement le souci de « desserrer les contraintes » d’une activité agricole sans limites mais aussi, le refus d’une capitalisation par l’endettement, au profit d’un financement par l’État des terres et des équipements. La socialisation parait ici prolonger la socialisation du revenu, pour engager une socialisation publique originale des moyens de production sous la forme – osons le terme – d’une sécurité sociale paysanne.

Ce souci de prolonger à la fois la socialisation du revenu via la continuité du salaire et la socialisation du financement de certaines productions, nous le retrouvons dans la sécurité sociale industrielle (SSI) qu’envisage Claude Didry. En effet, la poursuite de l’emploi dans le cadre d’une stratégie économique proposée par les représentants du personnel confrontés
à des situations de restructuration représente bien une forme de continuité du salaire, en sortant de cette mythologique « fin de l’emploi à vie » qui a fleuri depuis les années 1980 pour accompagner une désindustrialisation que la crise du Covid a révélée sous la lumière la plus crue. Mais il est possible d’aller au-delà de l’emploi (et de son instabilité structurelle),
en se donnant justement les moyens d’en créer. L’esquisse de SSI présentée ici part alors du constat de montants colossaux de l’aide publique aux entreprises, entre 200 et 250 milliards d’euros en 2024, ne souffrant aucune discussion publique. Au contraire, la multiplication actuelle des plans de licenciement qui touchent en premier lieu des sites industriels devrait conduire à envisager une intervention des représentants des salariés à travers l’élaboration de contre-propositions à ces projets de licenciement en se fondant justement sur des investissements financés par ces aides publiques. Il reviendrait à des organismes paritaires de branche de contrôler la pertinence de ces contre-propositions, en se voyant confier la gestion des actifs publics résultant de ces investissements consolidés dans le capital des entreprises. Sortant de la logique exclusivement bancaire de BpiFrance, la gestion salariale de ces actifs publics pourrait amplifier cette démocratisation industrielle, à travers les retours financiers de ces actifs et le droit de regard qui en résulte sur la gestion des entreprises concernées. Face au péril écologique et notamment à la propension du capitalisme financiarisé à polluer ailleurs, on mesure là la nécessité d’une
sécurité sociale industrielle susceptible de financer à la fois des restructurations pour maintenir l’outil de travail et des investissements hors des circuits du capital.

L’État contre les mises en sécurité sociale ?

Un des traits les plus distinctifs des mises en sécurité sociale par rapport à d’autres projets visant à faire exister des alternatives au capitalisme, qu’il s’agisse d’expériences d’autogestion d’entreprises23 ou encore d’un travail de subsistance pour atteindre une autonomie écologique24, est celle de l’échelle. En effet, une mise en sécurité sociale vise un certain degré d’universalisation, le plus souvent dans le cadre national, comme le montre bien la proposition de Claude Didry. Cette quête de généralisation de l’expérience, qui participe de sa légitimité et de sa robustesse sur le temps long, implique, en pratique, un nécessaire soutien de l’État, non sans risque.

De fait, sans l’État, la Sécurité sociale qui a contribué au « déjà-là communiste »25 n’aurait tout simplement pas existé. Les exemples ne manquent pas, dans ce numéro ou ailleurs,
de quêtes d’un appui de l’État par les intéressés eux-mêmes aux entreprises de mise en sécurité sociale ou à une meilleure continuité du salaire – comme en témoigne, pour les situations d’emplois discontinus, la lutte des matermittentes26. L’État est tout d’abord une ressource matérielle dont il est en pratique difficile de se passer, comme le rappellent les projets de sécurité sociale de l’alimentation qui font appel aux collectivités locales. Sans l’investissement massif de l’État dans le système hospitalier dans les années 1960-1970, la qualité des soins n’aurait pas été la même, quand bien même existe la couverture du risque maladie par la Sécurité sociale et la cotisation. La nationalisation, une revendication syndicale ancienne, faisant apparaître la figure de l’État producteur, a également permis, par exemple, de répondre aux besoins énergétiques de la population comme le rappelle le texte de Nicolas Castel. Par ailleurs, l’État est aussi une ressource symbolique, mobilisée à plus d’un titre pour faire advenir la Sécurité sociale. C’est en effet à travers une série d’«actes d’État »27, au premier rang desquelles figure l’ordonnance du 4 octobre 1945, que la Sécurité sociale a pu prétendre à une certaine universalité28 et acquérir un caractère public. De la même manière, ce sont bien des réglementations et des législations publiques qui sont venues consacrer l’autonomie et la dimension démocratique de la Sécurité sociale. Ainsi, dès 1945 les Caisses primaires de Sécurité sociale sont organisées sur une base privée rapportée dans l’article 9 « aux prescriptions de la loi du 1er avril 1898 sur les sociétés de secours mutuels ». Elles sont, à ce titre, titulaires d’une « délégation de service public », le service public de la sécurité sociale. On pourrait appliquer la même logique de raisonnement à d’autres composantes essentielles de mises en sécurité sociale. Au surplus, le salariat n’existe pas en dehors de sa construction juridique par le Code du travail, qui l’institue29. Ce n’est pas pour rien que le collectif des travailleurs et des travailleuses
de l’alimentation dans ce numéro rappelle la force de l’idée d’un code du travail pour les paysans, synonyme d’un véritable statut. De façon analogue, des formes de reconnaissance parmi les plus émancipatrices du travail et des salariés se sont construites au sein du secteur public, comme le souligne dans ce numéro l’analyse du régime des électriciens-gaziers sans oublier le statut des fonctionnaires, qui incarne les possibles
d’un salaire à la qualification personnelle.

L’État, donc, dans certaines conditions sociohistoriques données, notamment celles de l’après-guerre où le rapport de force était – pour partie – favorable aux institutions du travail, peut grandement participer à garantir l’autonomie de la Sécurité sociale comme alternative au modèle capitaliste de financement de l’investissement par l’endettement. Ce qu’aujourd’hui de nombreux auteurs dénomment l’étatisation de la protection sociale, et plus particulièrement de la Sécurité sociale est d’une autre nature. Si l’État est tout aussi actif, il s’agit moins de garantir l’autonomie de la Sécurité sociale et d’en étendre le périmètre, que de la soumettre aux logiques du capital ou du champ économique selon la terminologie que l’on adopte30. Nicolas Da Silva a ainsi présenté ces enjeux en opposant la Sociale, au sens d’une Sécurité sociale aux mains des intéressés (c’est-à-dire salariés et salariées) à ce qu’il nomme l’État social, synonyme d’une protection sociale fondée sur l’assistance plutôt que l’émancipation et qui peut tout à fait se fondre dans les logiques du marché31. Ces deux catégories qu’il faut surtout comprendre comme des idéaux types wébériens, des tableaux de pensée, et non comme des faits sociohistoriques dument répertoriés et agencés aident à voir la tension manifeste qui traverse, et l’État, et la Sécurité sociale, entre leur visée communiste ou capitaliste32. La portée de la Sécurité sociale se dessine donc, depuis quatre-vingts ans, dans une dynamique historique qui ébranle en permanence son architecture. À cet égard, nous l’avons déjà signalé, l’ordonnance de 1967 ayant supprimé l’élection par les usagers de leurs représentants au conseil d’administration des caisses et qui a permis aux patronats d’obtenir 50 % des sièges est un moment charnière. De même, comme l’expliquent Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva, le conventionnement de la médecine de ville a changé de nature à mesure que l’État entendait réduire la Sécurité sociale à un appendice budgétaire des ministères de la santé et du travail soumis aux impératifs d’une austérité permanente imposée par l’exigence d’équilibre des budgets publics. Cet outil vient alors servir des objectifs de rationalisation du travail tout en accompagnant la financiarisation de la santé. La contribution d’Ilona Delouette et Sylvain Vatan montre bien les effets d’une autre figure de l’étatisation, celui de la fiscalisation du financement de la Sécurité sociale. La branche autonomie de la Sécurité sociale créée en 2020 n’a rien à voir avec un financement de prestations en nature par la cotisation sociale tel que l’envisageait le rapport Arreckx, dans la mesure où c’est un financement par la CSG et des prélèvements concentrés sur les retraités qui est aujourd’hui établi.

D’un autre côté, cette étatisation s’est produite, au moins jusqu’à une période récente, en parallèle d’une amélioration du remplacement des revenus et des prestations. Plus encore, ce processus d’une reprise en main de la Sécurité sociale par l’État a pu être justifié par des « élites du Welfare » au nom d’une universalisation de la couverture santé dans le cadre de l’instauration de la couverture maladie universelle et de ses variantes ultérieures pour des populations qui échappaient jusqu’alors à la protection sociale33. Cette ambivalence de l’État vis-à-vis de la Sécurité sociale se retrouve jusque dans le numéro de Sécurité sociale (i. e. le Numéro d’Inscription au Répertoire (NIR) national d’identification des personnes physiques) élaboré à grand renfort de moyens statistiques en vue d’« encarter» la population résidant sur le territoire national, dans le contexte liberticide du régime de Vichy, avant d’être repris au service d’un « État social » au lendemain de la Libération34. L’enjeu est alors tout à la fois de définir et de suivre les usagers, tout en organisant la lutte contre des fraudes éventuelles. S’il peut apparaitre comme un indice de « colonisation du monde vécu» (au sens de Jurgen Habermas) par la bureaucratisation administrative inhérente à l’État social, il est repris comme un signe de dignité par les épouses qui sortent de l’ombre de leur mari en reprenant un emploi après une période dites d’« inactivité », ou encore aux USA sous la forme du tatouage arboré par un ouvrier dans la célèbre photo prise en 1939 par Dorothea Lange.

credit: Dorothea Lange

Pour autant, ce mouvement d’étatisation et de soumission aux logiques du capital ne veut pas dire que la force de ce qui a été institué ne continue pas à produire des effets et du déjà-là communiste, ainsi que des marges d’autonomie dont bénéficient toujours les organismes de la Sécurité sociale vis-à-vis de l’État. Cette autonomie explique sans doute, par exemple, que la lutte contre la « fraude sociale », obsession du champ politique et des gouvernements depuis les années 1990, devenue une demande dans les conventions d’objectifs et de gestion nouées entre l’État et les organismes de Sécurité sociale35, ne soit pas toujours assumée ouvertement par ces derniers. Leurs agentes peuvent y consacrer des efforts limités(mais avec des effets réels sur les retraites des travailleurs étrangers aux carrières morcelées, comme le rappelle le texte de Paul Hobeika), voire à la détourner pour la mettre au service de la protection des travailleurs et des travailleuses contre l’irresponsabilité des employeurs36 ; une irresponsabilité dont témoignent de manière exemplaire le contentieux en matière d’accidents du travail et de maladies professionnelles (sur ce point, cf. le compte rendu de l’ouvrage de Delphine Serre).

Bien sûr, le rapport de force n’est pas immédiatement favorable à une amélioration de tous les risques actuellement couverts par la Sécurité sociale et encore moins à l’émergence de projets de mise en sécurité sociale qu’autoriseraient les ressources plurielles de l’État. Pour autant, il ne faut ni minimiser l’existant, ni sous-estimer la portée de ces expérimentations ou projets. Pour reprendre la formule d’Erik Olin Wright, ces expérimentations sont aujourd’hui à bien des égards des utopies réelles, incarnant les possibles d’une rupture

credit: Harry Mellon

progressive avec l’ordre capitaliste à mi-chemin entre les stratégies interstitielles et symbiotiques identifiées par cet auteur37. Les mises en sécurité sociale, qu’elles soient passées ou toujours à l’oeuvre, se font évidemment sous contraintes. Ce sont des contraintes qu’il s’agit d’identifier pour mieux faire avec et ainsi éviter, par exemple, que la SSA devienne une politique sociale d’assistance de plus. En insistant sur la dimension productive de la Sécurité sociale et/ou ces potentialités en la matière, ce numéro rappelle – sans idéalisation excessive grâce à une perspective réflexive et critique attentive à ce que les mises en sécurité sociale peuvent faire au concret – ses vertus transformatrices de l’ordre social.
__________________

  1. Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce. Il s’agit d’une association de collecte des cotisations gérée paritairement par les employeurs et les syndicats établie par l’accord du 31 décembre 1958. ↩︎
  2. International Labour Office, « Approaches to social security. An international survey », Studies and reports, series M (Social Insurance), n° 18, 1942, p. 97. ↩︎
  3. Cf. Richard F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, Paris, Gallimard, 1984. ↩︎
  4. Au début des années 1960 par exemple, la construction d’une structure hospitalière est financée à 30 % par l’établissement lui-même (dont la moitié via des emprunts à la Caisse des dépôts et consignations), 30 % par la Sécurité sociale et 40 % par l’État. Cf. Jean-Paul Domin, Une histoire économique de l’hôpital (xixe-xxe siècles). Une analyse rétrospective du développement hospitalier. Tome II (1946-2009), Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 2013, p. 100. ↩︎
  5. Le changement de paradigme s’opère en réalité dès les années 1960. Cf. Brigitte Gaiti, « L’érosion discrète de l’État-providence dans la France des années 1960 », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 201-202, 2014, p. 58-71. ↩︎
  6. Jean-Claude Barbier, Michaël Zemmour, Bruno Théret, Le système français
    de protection sociale
    , Paris, La Découverte, 2021 [troisième édition], p. 6-7. ↩︎
  7. À ce sujet, voir par exemple Lucy apRoberts, Nicolas Castel, « Les effets négatifs de la contributivité sur la retraite des femmes. Analyse et alternatives», Retraite et société, n° 74, 2016, p. 163-183 ; ou plus largement, Jane Lewis, « Gender and the Development of Welfare Regimes », Journal of European Social Policy, vol. 2, n° 3, 1992, p. 159-173 ; et encore plus généralement, Maud Simonet, L’imposture du travail. Désandrocentrer le travail pour
    l’émanciper
    , Paris, Éditions 10/18, 2024. ↩︎
  8. Cf. sur ce point Alexandre Parodi cité par Claude Didry in « La puissance émancipatrice de la Sécurité sociale. Le discours d’Ambroise Croizat le 8 août 1945 », Droit social, n° 7/8, 2021, p. 632-641. ↩︎
  9. Caisses d’assurance retraite et de la santé au travail. ↩︎
  10. https://securite-sociale-alimentation.org. ↩︎
  11. Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024. ↩︎
  12. Collectif Acides, Arrêtons les frais !, Paris, Raisons d’agir, 2015. ↩︎
  13. Réseau Salariat, Pour une sécurité sociale de la culture, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2024. ↩︎
  14. Mathieu Grégoire, Les intermittents du spectacle. Enjeux d’un siècle de luttes, Paris, La Dispute, 2013. ↩︎
  15. Pierre Rimbert, « Projet pour une presse libre », Le Monde diplomatique, décembre 2014, p. 20-21 & Pierre Rimbert, Sébastien Rolland, « Vers la cotisation information », Le Monde diplomatique, 2014, p. 21. ↩︎
  16. Alban Beaudouin, Richard Monvoisin, Jean-Loup de Saint-Phalle, « Pour une Sécurité sociale de la mort », Le Monde Diplomatique, novembre 2024, p. 21. ↩︎
  17. Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 [1944]. ↩︎
  18. Cf. Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, 2016 & Claude Didry (dir.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023 & Jean-Pascal Higelé, « Formes de valorisation du travail. Le “crashtest” du confinement », Les Mondes du travail, n° 26, 2021, p. 135-146. ↩︎
  19. Nancy Fraser, Le capitalisme est un cannibalisme, Marseille, Agone, 2025, p. 97-128. ↩︎
  20. Bien entendu, le présent dossier ne prétend pas couvrir toute l’entendue de la question. Par exemple, il ne dit rien sur les allocations familiales et trop peu sur les retraites et les accidents du travail. ↩︎
  21. Il s’agit là d’une vue synthétique, comme nous venons de le signaler, la gestion paritaire de la protection sociale s’étant largement déployée depuis la fin des années 1960 en défaveur des représentants des salariés et donc des principaux usagers, cf. Jean-Pascal Higelé, « À quoi sert encore le paritarisme? Le paritarisme n’est plus ce qu’il n’a jamais été », in Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse (dir.), Le dialogue social sous contrôle, Paris, PUF, 2024, p. 35-48. ↩︎
  22. Bernard Friot, L’enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012. ↩︎
  23. Maxime Quijoux, Adieux au patronat : Lutte et gestion ouvrières dans une usine reprise en coopérative, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2018. ↩︎
  24. Geneviève Pruvot, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, Paris, La Découverte, 2024. ↩︎
  25. Bernard Friot, Bernard Vaseur, Le communisme qui vient, Paris, La Dispute, 2024. ↩︎
  26. Cf. le site www.matermittentes.com. ↩︎
  27. Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Seuil/Raisons d’agir, 2012. ↩︎
  28. Cette universalité s’inscrit en effet principalement dans le salariat d’une part et dans le cadre de l’État-nation d’autre part, ce qui complique la couverture des travailleuses et des travailleurs étrangers. Cela a pu nécessiter, avant même la création de la Sécurité sociale, la construction d’accords à l’international. Sur ce point, cf. Karim Fertikh, « La loi du champ faible. L’invention des droits internationaux à l’assurance sociale durant l’entre-deux-guerres», Revue d’histoire de la protection sociale, vol. 1, n° 16, 2023, p. 24-48. ↩︎
  29. Claude Didry, L’Institution du travail, op. cit. ↩︎
  30. Sur ce phénomène, qui concernent un ensemble de champs ou d’espaces sociaux où l’État intervient au-delà de la seule Sécurité sociale, cf. Vincent Dubois, « L’action de l’État, produit et enjeu des rapports entre espaces sociaux», Actes de la recherche en sciences sociales, n° 201-202, 2014, p. 11-25. Sur la rhétorique qui sous-tend cette étatisation, cf. Julien Duval, Le mythe du “trou de la Sécu”, Paris, Raison d’Agir, 2020 [2e édition]. ↩︎
  31. Nicolas Da Silva, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 2022. ↩︎
  32. Préface de Bernard Friot in ibid., p. 9-20. ↩︎
  33. Mohammad-Saïd Darviche, William Genieys et Patrick Hassenteufel, «L’institutionnalisation de l’élite du Welfare au coeur de l’État. Les nouveaux gardiens des politiques d’assurance maladie », Revue française de science politique, n° 72, vol. 5, 2022, p. 701-721. ↩︎
  34. Béatrice Touchelay, « La création du NIR sous l’Occupation : les chiffres et la mécanographie au service de l’enregistrement des personnes », Statistique et société, n°12, vol. 2, 2024 [en ligne]. ↩︎
  35. Vincent Dubois, Contrôler les assistés. Genèses et usages d’un mot d’ordre, Paris, Raisons d’agir, 2021. ↩︎
  36. Des inspecteurs et inspectrices du travail et des caisses de Sécurité sociale parviennent ainsi parfois à faire requalifier des travailleurs « indépendants » des plateformes numériques en « salariés », cf. Sarah Abdelnour, Émilien Julliard, Dominique Méda, « L’État social au service du salariat ? De l’autonomie des corps d’inspection face à l’essor des plateformes numériques », Gouvernement et action publique, n°4, vol. 13, 2024, p. 55-79. ↩︎
  37. La revue Mouvements a consacré en 2024 son numéro 117 a sa perspective intitulé «Stratégies anticapitalistes pour le XXIe siècle ». ↩︎

Les médecins en centre de santé : des salarié·es non subordonné·es ?

Par Lucas Joubert

Quid du salariat dans une médecine traditionnellement libérale ? Lucas Joubert propose dans cet article une analyse fine de ce que l’entrée en salariat de médecins, souvent malades de l’exercice libéral, engage en termes d’activité professionnelle et relationnelle (avec leurs subordonnés comme avec leur employeur) : autonomie et subordination au travail s’en trouvent modifiées ou déplacées.

paru en janvier 2024

« Mais il n’y a pas de médecine libérale ! Il y a zéro médecine libérale en France. On peut dire qu’on est libéral parce qu’il y a la liberté d’installation encore, mais c’est tout. Nos tarifs sont fixés par la sécurité sociale, on est dépendant du remboursement si on est conventionné. Chaque pratique est fixée au centime près. La sécurité sociale est obligatoire si vous voulez une patientèle. Il n’y a pas de médecine libérale »
[Marcel, gynécologue salarié, 60 – 70 ans, Île-de-France].


Henri Hatzfeld définissait la médecine comme « une profession libérale, c’est-à-dire chargée de valeurs intellectuelles ou morales, qui s’exerce dans le cadre d’une petite entreprise libérale»[1]. Le caractère libéral de la profession inclurait ainsi deux éléments : le maintien de valeurs sociales relatives au groupe professionnel s’inscrivant dans la défense d’autonomies et de régulations professionnelles garantes de son identité[2],ainsi que le travail indépendant comme forme juridique de l’exercice du métier.

De nos jours, la médecine de ville est fortement encadrée par la convention médicale, produit du rapport de forces entre corps médical et régulation publique, ou par l’État (cf. les Agences Régionales de Santé et plus généralement le processus en cours d’étatisation de la sécurité sociale). Ces formes de régulation – qu’Henri Hatzfeld qualifiait de « grand tournant de la médecine libérale »[3] – initialement convoquées pour développer la solvabilisation des patient·es, prennent une tournure gestionnaire depuis les années 1980, avec la volonté de limiter les dépenses de soins et les coûts publics associés[4]. La problématique de la régulation s’est ensuite intensifiée, avec le développement des rémunérations incitatives à destination de la médecine libérale[5] visant, à terme, des comportements plus économes en dépenses de santé. Ce processus, conduisant à une dépendance croissante de la médecine libérale à l’égard des pouvoirs publics, a pu ainsi être qualifié de « deuxième grand tournant de la médecine libérale »[6]. Par ailleurs, l’exercice de la médecine n’est pas exclusivement attaché au statut d’indépendant. De nombreux et nombreuses médecins exercent sous la forme salariale, aussi bien à l’hôpital qu’en médecine de ville[7]. La proportion de médecins salarié·es de ville (en centres de santé) a augmenté sensiblement ces dix dernières années, passant d’un épiphénomène à un modèle alternatif d’exercice professionnel (cf. premier encadré). L’exercice de la médecine ne peut donc pas être considéré comme une profession libre de régulation, ni comme une corporation de praticiens et praticiennes indépendantes.

Cet article s’intéresse à l’un des éléments susmentionnés : la place et le rôle du salariat dans une profession définie comme libérale. Alors que la pénurie d’offre médicale causée par le numerus clausus a donné aux médecins un pouvoir d’agir sur leur parcours, iels ont été nombreux et nombreuses à s’orienter vers l’exercice salarié en centre de santé plutôt que l’exercice libéral qui demeure au centre de l’identité professionnelle du corps médical[8]. La promotion du salariat des médecins en centre de santé comme solution locale aux déserts médicaux se présente de plus en plus comme une alternative crédible à l’installation libérale. Les phases salariales dans les parcours des médecins prennent différentes formes : en complément d’un exercice libéral (en exercice mixte donc) ou un moment spécifique dans la vie professionnelle (en début et/ou en fin de carrière), ou encore l’objet de carrières pleines. Il ne s’agit pas ici de faire une étiologie des parcours des médecins salarié·es. En effet, la salarisation est un phénomène protéiforme qui entrecroise différentes transformations morphologiques du groupe professionnel : féminisation du groupe ; évolution de la pyramide des âges ; spécialisation de la médecine associée à la baisse du nombre de médecins généralistes. Ces phénomènes ont accentué la place de certains profils en centre de santé : des jeunes femmes médecins généralistes ; des hommes médecins généralistes en fin de carrière ; et des hommes et femmes spécialistes (hors MG[9]) en fin de carrière. Si l’orientation vers le salariat est plurifactorielle, une régularité des bénéfices que les médecins en retirent transparaît. Le pouvoir de marché qui leur confère un pouvoir d’agir dans l’orientation de leur exercice professionnel se retrouve à l’intérieur de l’organisation salariale du centre de santé (cf. deuxième encadré).

Alain Supiot définissait le salariat comme une forme d’encadrement du travail autour d’un « échange entre un haut niveau de subordination et de contrôle disciplinaire au bénéfice de l’employeur et un haut niveau de stabilité et de compensations de prestations sociales et de garanties pour l’employé »[10]. Néanmoins, il est important de noter que le salariat ne se limite pas à ces conditions et peut englober des situations où la dépendance prend une forme réduite. C’est justement le cas pour les médecins de ville, qui, grâce à leur position conjoncturelle favorable, se voient offrir un emploi salarié en centre de santé, dans lequel iels possèdent une position dominante. Iels mettent en effet largement à distance et la subordination salariale, et certaines contraintes existantes en exercice libéral. Nous chercherons à illustrer dans cet article comment le salariat médical induit une reconfiguration des contraintes professionnelles et statutaires, et quelles en sont les conséquences sur la relation des médecins avec l’organisation employeuse ou les autres professionnel·les du centre de santé.

Après avoir montré comment, au sein du salariat en centre de santé, les médecins disposent d’une capacité à se réapproprier leur travail concret en mettant à distance certaines contraintes de l’exercice libéral, nous discuterons de leur position de force et de leur pouvoir de négociation avec l’organisation employeuse. Si le contrat de travail induit la présomption d’un lien de subordination, la configuration décrite ici éloigne ce salariat médical d’un assujettissement effectif. D’autre part, le rapport de domination des médecins salarié·es vis-à-vis des autres professionnel·les de la chaîne de soin se renforcent[11].

La médecine salariée en centre de santé : de l’épiphénomène au modèle

Entre 2012 et 2022, le nombre de médecins exerçant une activité en centre de santé a progressé de 121,4 %, passant de 3 985 à 8 823 médecins[12]. La proportion de médecins travaillant en centre de santé est en expansion constante : la part d’activités en centre de santé sur le total des activités médicales de ville[13] (hors médecine hospitalière) passe de 3 à 6 % sur la période. Ces éléments autorisent à parler de salarisation. Même s’il reste minoritaire, le salariat dont il est question est inscrit dans un processus d’expansion tendanciel. Ce mouvement traduit une évolution de la place de ce mode d’exercice qui fut longtemps décrié et marginalisé par le groupe professionnel. Entre 2016 et 2022, le nombre de centres de santé déclarés au Fichier National des Établissements Sanitaires et Sociaux (Finess) passe de 1 816 à 2 991[14]. L’ouverture récente de nombreux centres de santé créés par des collectivités territoriales (communes, départements et régions) et associations présage la poursuite de ce développement. Bref, la médecine salariée en centre de santé semble pouvoir être considérée comme un modèle en développement dans le paysage médical actuel.

La médiation institutionnelle du salariat

Alors que les pouvoirs publics tendent à investir davantage la régulation des pratiques professionnelles et l’installation des médecins libéraux, le salariat devient un moyen d’infléchir l’usage de certains de ces outils de régulation. L’organisation employeuse constitue une médiation institutionnelle[15] entre médecins et pouvoirs publics en mettant à distance la pression déontologique du manque de médecins sur le territoire, tout en initiant une division du travail, permettant au médecin de se concentrer sur la pratique médicale.

La particularité juridique des centres de santé

Les centres de santé sont définis juridiquement dans le code de la santé publique par leur activité et certaines règles spécifiques associées (cf. les articles L1110-1 à L6441-1 du Code de la santé publique). Ce sont « des structures sanitaires de proximité, dispensant des soins de premier recours et, le cas échéant, de second recours et pratiquant à la fois des activités de prévention, de diagnostic et de soins, au sein du centre, sans hébergement, ou au domicile du patient. Ils assurent, le cas échéant, une prise en charge pluriprofessionnelle, associant des professionnels médicaux et des auxiliaires médicaux ».
Les règles associées façonnent l’activité du centre de santé. Parmi les plus marquantes, nous pouvons citer : l’impossibilité de distribuer les bénéfices issus de l’exploitation de la structure ; l’exercice du salariat obligatoire ; l’interdiction de faire appel à des professionnels·les de santé libéraux·les pour ensuite se faire rembourser les actes de soins réalisés par l’assurance maladie ; l’obligation de déterminer un « projet de santé » portant sur l’accessibilité et la continuité des soins ; la possibilité d’en constituer un lieu de stage pour les internes, etc. ; et surtout, la limitation des organismes habilités à créer ces structures sanitaires et à les « gérer ».
En effet, le centre de santé n’a pas la personnalité juridique propre et n’est donc pas employeur des médecins. L’organisme gestionnaire dispose pour sa part de la personnalité juridique et est identifiable comme employeur, le débiteur des factures, etc. Les centres de santé se distinguent par leur souplesse et la diversité possible de statuts juridiques, formes juridiques partagées entre organisations publiques et privées. Ils sont encadrés par les règles juridiques précédemment citées, en plus du fonctionnement professionnel et fiscal de leur organisation. Les organismes autorisés à créer et « gérer » ces structures de soins se limitent ainsi aux organismes à but non lucratif, aux collectivités territoriales, aux établissements publics de coopération intercommunale, aux établissements publics de santé et, depuis le 1er janvier 2018, aux personnes morales gestionnaires d’établissements privés de santé, à but lucratif ou non. Par exemple, un centre de santé géré par une collectivité doit salarier ses médecins en CDD pendant six ans avant de leur proposer un CDI. Un autre centre de santé, géré par une association, est soumis de fait au droit privé et est donc dans l’obligation de proposer un CDI si l’activité du médecin ne constitue pas l’exécution d’une tâche précise et temporaire. Nous parlerons d’organisation employeuse pour identifier l’organisme gestionnaire du centre de santé.

De la patientèle du médecin à la patientèle du centre de santé

La politique du numerus clausus, consistant à limiter le nombre d’étudiant·es admissibles en deuxième année de médecine,a eu pour conséquence un manque de médecins sur de nombreuses fractions du territoire français. Il a également ouvert aux médecins des possibilités élargies d’orientation professionnelle. En effet, iels disposent d’aides à l’installation de la part de la sécurité sociale, mais aussi des collectivités territoriales,

certaines allant jusqu’à proposer des logements de fonction, des emplois pour les conjoints, etc. Cette tendance se retrouve dans les perspectives de recrutement des structures salariales : les centres de santé sont eux aussi constamment en recherche de médecins car toujours ouverts à la perspective d’étendre leur offre. Quel que soit le mode d’exercice salarié ou libéral, les médecins voient ainsi leur champ des possibles s’étendre[16]. La limitation de la démographie médicale par le numerus clausus, au-delà d’offrir un pouvoir sur le marché du travail médical, impacte directement la quantité de travail éventuelle sur une journée de travail.

Les médecins – quelle que soit leur spécialité mais encore plus pour la médecine générale – tendent à recevoir davantage de patient·es et à augmenter leurs plages horaires de consultation. En exercice libéral, iels évoquent une difficulté à refuser le surplus de patient·es demandant des rendez-vous au-delà de leur temps de travail fixé en amont :

« La pression du téléphone est omniprésente : “docteur, vous m’avez oublié, vous avez oublié le patient.” Mais moi, je n’ai pas oublié, mais je n’ai pas eu le temps. Ce n’est pas la même chose ».

Comme Sophie [médecin généraliste durant trente ans en cabinet libéral, aujourd’hui salariée, 50-60 ans, Occitanie], beaucoup de médecins rencontré·es exerçants seul·es ou à deux dans leur cabinet libéral ont choisi de ne pas prendre de secrétaire physique et assurent la gestion des flux par des échanges directs par téléphone et par mail[17]. La relation directe entre les médecins et leur patientèle participe à accentuer le sentiment d’obligation déontologique et morale de réponse à la demande des patient·es confronté·es à une situation d’urgence. La difficulté réside ensuite dans le refus d’une consultation supplémentaire quand le soin est urgent et que les patient·es sont connu·es. Le manque de médecins et l’afflux de patient·es font perdre la maîtrise du nombre de consultations et de leur durée : « La médecine libérale c’est un contre la montre» souligne Sophie qui a intégré un centre de santé quand son collègue en libéral a pris sa retraite. En comparant les deux exercices, la pression de la pénurie médicale lui apparaît rétrospectivement avoir été d’autant plus éprouvante quand le temps de travail était extensible lorsqu’elle ne parvenait pas à endiguer le flux continu : « Quand vous laissez la porte ouverte, ça ne s’arrête pas. Moi, je ne savais pas trop dire non. Ici, ce n’est pas moi qui dis non. J’étais presque obligée de les faire, parce qu’il y avait la demande ». Elle effectuait deux fois plus de consultations dans la journée :

« Moi, j’arrivais à quarante par jour, quarante patients par jour… Là, regardez [en centre de santé], j’en fais vingt-et-un entre 13 h 30 et 20 h. Je travaille moins qu’en libéral. Vous voyez, cette journée moi j’en aurai fait quarante parce que j’ai commencé à 8 h. En libéral, vous avez les vingt autres ».

Même chose pour les congés : laisser le cabinet plus de deux semaines, quand on est en libéral, revenait pour Sophie à abandonner sa patientèle sans soin ou à « étouffer » son associé, « parce qu’il reste tout seul ». Maintenant qu’elle est salariée, c’est la première fois qu’elle prend plus de deux semaines de congés. Afin de partir en congé tout en gardant une permanence de soins, les médecins libéraux peuvent proposer un remplacement sur la période concernée. Toutefois, dans certaines zones, trouver des médecins disponibles pour cela est de plus en plus difficile.

L’absence de prise en charge des patient·es contrevient au devoir moral de continuité des soins. L’accumulation de patient·es, l’absence de congé et la pression temporelle qui en résultent conduisent à accentuer l’épuisement de certain·es praticien·nes, « pas burn-out, mais pas très, très loin. C’est-à-dire une pression de plus en plus forte des patients »[Romain, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, parti dans un centre de santé en Occitanie]. Sophie  évoque ce changement ressenti lors du passage en centre de santé :

« Je suis beaucoup plus disponible et ouverte au côté médical. Mes anciens patients, ils me disent “docteur c’est bien, vous êtes beaucoup moins fatiguée qu’avant. Vous êtes radieuse. Vous souriez.” J’ai eu des jours où j’étais vraiment fatiguée là-bas ».

Les risques psychosociaux sont particulièrement présents en exercice libéral pour les médecins de l’enquête : parmi les treize médecins ayant eu une activité libérale suivie d’un exercice salarié à la fin de leur carrière, sept disent avoir des problèmes de santé liés à leur activité professionnelle. L’absence de régulation externe de la gestion des flux conduit à une intensification du travail et semble contribuer aux orientations vers le salariat.

En centre de santé, la régulation du flux passe par la structure et ses délégué·es : les secrétaires. Le salariat apparaît comme un moyen de partager la pression déontologique et morale avec la structure employeuse. « En libéral, on est seul et les patients ont beaucoup plus d’attentes. Parce qu’on est directement concernés. Alors que là, je suis protégée par toute la structure, supportée par toute la structure » déclare Leslie [médecin ORL salariée/cabinet libéral, 50-59 ans, Île-de-France] qui partage son temps entre son exercice libéral et des vacations dans un centre municipal de santé francilien. L’activité salariée lui ouvre un autre rapport à sa patientèle. Elle se considère comme moins exposée à la pression des liens forts avec les patient·es. L’exercice mixte permet cette respiration. En dehors de son temps de travail salarié, Clothilde, collègue de Leslie, dit faire totalement abstraction de ses patient·es du centre de santé. La structure du centre fonctionne comme une instance intermédiaire qui lui permet d’éviter la situation de dépendance entre médecin et patient·e : « Quand je suis ailleurs, je ne veux pas du tout en entendre parler ».

En centre de santé, les médecins restent les seul·es agréé·es à évaluer les situations d’urgence des patient·es sans rendez-vous mais la structure protège symboliquement les salarié·es et les secrétaires se chargent de faire un premier tri :

« c’est la tâche la plus compliquée en fait… Une remise en question constante. Mais nous, on n’est pas du tout habilité à dire : “allez aux urgences”, on n’a pas le droit de le dire. C’est le médecin qui dit ça […] dès qu’on a un doute, on appelle le médecin en direct dans son bureau. Ça, c’est vraiment quand on sent qu’il y a urgence vitale. Hier, on m’a dit “urgence vitale”, alors que la personne n’était pas, en tout cas d’après ce qu’elle disait, sur le point de mourir. Une urgence vitale, c’est qu’il y a un risque de mort. Voilà donc du coup, ça pouvait pas attendre dix minutes, un quart d’heure que le médecin termine sa consultation. C’est super dur. Mais, il faut faire un travail sur soi et dire : “bon ben voilà, la personne ne va pas mourir.” On en arrive là et c’est difficile » [Manon, secrétaire médicale, 40-49, Occitanie].

Ainsi, même si la réglementation ne l’habilite pas à évaluer le niveau d’urgence des patient·es sans rendez-vous, le nombre de sollicitations oblige les secrétaires à développer des critères de sélection des appels. Seule l’urgence vitale est un motif retenu pour interpeller directement les médecins. Sinon, l’information ne passe pas la frontière du secrétariat ou est transmise dans un second temps, après la consultation ou la demi-journée de travail. Le rôle des secrétaires est donc central dans la médiation entre patient·es et médecins. Cette délégation, nouvelle division du travail, est précisément permise et acceptée par les médecins salarié·es, en partie liés à la relation distanciée qu’iels entretiennent avec les patient·es.

En effet, en exercice libéral les patient·es déclarent leurs médecins traitants en leur nom, tandis qu’en centre de santé, c’est la structure qui est déclarée. C’est donc le centre et non le médecin qui se déclare apte à s’occuper du parcours de soins de la personne concernée. Cela revient à dire que tous les médecins salarié·es du centre doivent être mobilisé·es. Ainsi, la nature de la relation médecin-patient·e évolue. On passe d’une patientèle personnelle à la patientèle du centre de santé, d’un artisan médical à un établissement médical, à une gestion collective de la santé de la patientèle. La structure salariale assure ainsi une fonction de médiation institutionnelle qui contribue à réduire la pression temporelle, physique, morale et déontologique sur les médecins.

Le salariat en centre de santé participe donc à une médiation de la demande des consultations et ainsi à la régulation du temps de travail. Il est perçu par les médecins comme un outil de gestion de leurs temps et de maitrise du temps professionnel pour des activités tierces, domestiques, politiques ou de loisir[18].

Délégation du travail administratif et maîtrise des temps professionnels

Si les revenus en exercice libéral et exercice salarié en centre de santé ne sont pas si éloignés[19], c’est la conception même du travail qui change entre les deux modes d’exercice ; le rapport au temps n’est plus rapporté à la productivité quantifiable. Le salaire au temps en centre de santé, avec des plages horaires et une durée de consultation négociée, mais fixe, constitue une manière de maîtriser son temps de travail, symbole d’une meilleure « souveraineté temporelle »[20].

L’exercice libéral induit une rémunération des médecins par le paiement à l’acte de soin : la rémunération est dépendante de la production et donc du nombre de consultations. C’est la course à la rentabilité propre à l’exercice libéral et le besoin de s’en soustraire qui les conduisent vers le salariat en centre de santé. L’exercice libéral induit une rationalisation du temps de travail professionnel en fonction d’une productivité quantifiable. Les médecins de l’enquête ayant pratiqué en libéral dévalorisent le paiement à l’acte et le pointent comme une des sources de la multiplication des actes de soin, en plus de la pression déontologique et morale déjà évoquée. Quand la tension touche à la qualité et au sens du travail, les médecins se tournent vers le salariat. Pour Marcel [gynécologue salarié, 60-70 ans, Île-de-France] :

« Quand j’étais en libéral pendant trente ans, je ne faisais pas assez d’argent parce que j’étais dépendant du nombre de consultations. Je ne voulais pas augmenter le nombre d’actes parce que je voulais garder ma façon de travailler. J’ai donc décidé de partir ».

Ce gynécologue cherche à maintenir son rythme de travail, la rémunération à l’acte induisant symboliquement une course à la rentabilité, et afin de ne pas subir de pression financière, il s’oriente vers le salariat. Ce rapport au temps est lié à la valorisation spécifique de la qualité du travail. La possibilité de « prendre le temps » devient alors unparamètre essentiel de la production d’une « médecine de qualité ». Hugues, médecin généraliste salarié [30-39 ans, Occitanie], se défend de choisir pour cela une durée de vingt minutes par rendez-vous, au lieu des dix accordées dans les consultations intensives. « Je ne pouvais pas humainement, je ne pouvais pas professionnellement et je ne pouvais pas physiquement ». La qualité est conçue ici comme constitutive du sens de l’activité professionnelle et associée à une certaine temporalité : il s’agit de « prendre le temps ».

La valorisation d’un travail de qualité s’oppose à d’autres activités qui environnent le travail médical et qui ne correspondraient pas à leur conception subjective d’un vrai boulot[21]. Les médecins salarié·es identifient plusieurs tâches, souvent confondues, qu’iels caractérisent de travail administratif, « pénible », « abrutissant ». Ces activités entraveraient l’activité purement médicale. La dimension subjective du jugement sur ce travail joue un rôle moteur dans l’orientation vers l’emploi salarié. Le salariat incarne, pour ces médecins, un moyen de se soustraire à l’exercice de comptabilité propre à l’activité libérale et de déléguer au maximum les petites tâches de fonctionnement quotidien du cabinet médical. Sans surévaluer le sentiment subjectif des médecins sur le travail administratif, il est utile de l’analyser et de le décomposer. Parmi les exemples cités, on trouve : la facturation de la consultation aux patient·es ; le scan des documents médicaux à envoyer au médecin traitant et autres médecins ; les procédures de déclaration à l’assurance maladie (tiers payant, conventionnement avec les mutuelles…) ; les calculs de tenue de comptabilité ; la déclaration du nombre d’actes réalisés chaque jour, etc. Les médecins intègrent à ce travail administratif les effets des nouveaux dispositifs de paiement à la performance relatifs à la mesure de la qualité de soins médicaux[22] mentionnés en introduction. Le Contrat d’amélioration des pratiques individuelles (Capi) en 2009 renommé Rémunération sur objectif de santé publique (Rosp) en 2011 propose aux médecins d’être rémunérés selon différents indicateurs vérifiant l’adéquation de leurs pratiques aux recommandations des autorités professionnelles et politiques. Plusieurs de ces indicateurs sont déclaratifs et nécessitent un travail supplémentaire. Si ces dispositifs sont pensés sur la base du volontariat, il est possible de les étudier comme des politiques incitatives de « découragement à l’adoption d’un comportement non désiré et ce qui constitue une pénalité qui sanctionne l’exercice »[23].

Les médecins libéraux ne peuvent pas inclure l’ensemble de ce temps de travail administratif dans leurs horaires de travail diurne, pendant la semaine de travail. Il déborde donc sur l’espace classiquement identifié comme privé. Le récit de la journée de travail de Clothilde, qui est en exercice mixte (libéral et salariat), traduit cette tension :

« Au cabinet [libéral], j’arrive à 7 h 45, en général, et j’essaie de m’avancer sur l’administratif et j’enchaîne les consultations et je ne pars pas avant 20 h, 20 h 30 le soir. J’essaie de ménager une coupure de moins d’une heure à l’heure du déjeuner. Mais, soit j’ai du boulot administratif, soit je dois gérer un truc, faire les courses, parce que ce n’est pas à 8 h du soir qu’on fait ses courses. Pour le reste de mon administratif, je le fais quand j’ai le temps. Le soir. Et après la compta de tout ça, je ne travaille pas le mercredi matin en principe justement pour pouvoir gérer tout ça. Sinon je me colle le week-end. Et après tous les dimanches soir, je me colle sur le mail du labo. Au moins deux, trois heures. Et après, je fais les comptes la journée, le week-end ».

Cet emploi du temps intègre une charge de travail qui déborde les frontières classiques de l’espace professionnel pour empiéter sur une partie de sa vie privée. L’enjeu de la délégation de ce travail administratif, assuré par les autres salarié·es en centres de santé, renvoie à la manière de penser la séparation entre vie professionnelle et vie privée. Pour Farah[médecin généraliste salariée, 30-39 ans, Île-de-France] les conditions de travail idéales pour un·e médecin sont associées à la liberté de se soustraire aux activités tierces relevant de l’entrepreneuriat. Pour elle, la liberté et la qualité du travail vont de pair et supposent le cadre salarial :

« Les gens tiennent beaucoup à leur liberté. Moi aussi, hein, mais parce qu’ils définissent leur liberté autrement. Quand on est médecin libéral, c’est pouvoir dire : “bon, cet après-midi, je n’ai pas envie de bosser” et fermer sa consultation sans avoir à demander l’autorisation à qui que ce soit, c’est ça leur liberté. Il y a des gens pour qui c’est très important. Ma liberté à moi, c’est d’arriver avec mon sac sur l’épaule. Poser mon sac, avoir tout sur place, de n’avoir pas eu à me préoccuper de commander les ordonnances, de commander les arrêts de travail, de commander le papier sur les tables. Il faut s’occuper de tout quand on est en cabinet, c’est vraiment une petite entreprise quoi. Ma liberté c’est d’arriver, de m’asseoir, de faire ma consultation et de repartir. Pour moi, c’est une vraie liberté, c’est surtout ça ».

Le travail médical en groupe (cabinet ou maison de santé pluriprofessionnelle) peut permettre de déléguer et partager une partie des tâches qui environnent le travail médical, mais l’emploi salarié va plus loin dans cette délégation : il assure la liberté de ne se soucier que de la pratique médicale.

En centre de santé, l’obligation de tiers-payant conduit à externaliser les démarches administratives confiées aux secrétaires. La définition même du temps de consultation est donc différente pour les médecins salarié·es et libéraux. Dans le temps de consultation, s’ajoute aux interactions avec les patient·es le temps des démarches de constitution des dossiers numériques partagés avec d’autres professions et structures de soins (emails, lettres, envoi de résultats…). Si les démarches administratives sont déléguées, la part médicale et le compte-rendu restent à la charge du médecin. Les médecins réalisent ce travail au départ des patient·es et non à la fin de la journée. Certains centres de santé intègrent ce temps supplémentaire dans le temps de consultation, permettant à la fois, de ne pas négliger cette composante du travail, tout en abaissant la pression potentielle engendrée par la nature élastique et incertaine du temps de consultation médicale.

À côté de sa dimension économique et du poids moral de la gestion d’un cabinet sur le mode de l’entreprise, même dans le cas d’embauche d’un·e secrétaire, l’exercice libéral induit l’intégration d’une certaine gestion des ressources humaines qui tend à sortir les médecins encore un peu plus de leur rôle médical initial. Si le regroupement libéral permet de partager le paiement d’un salaire d’un·e secrétaire et d’une partie des tâches considérées comme superflues, le salariat en centre de santé conduit à mandater l’organisation employeuse pour assurer le travail de subordination des secrétaires.

L’entrée dans le salariat revient donc à s’affranchir de certaines des contraintes en vigueur pour la médecine libérale. Être salarié·e d’un centre de santé introduit un niveau intermédiaire entre les médecins et l’État (ou de la sécurité sociale étatisée), qui les soustrait à une possible dépendance économique. Que ce soit le travail entrepreneurial ou administratif, une charge de travail supplémentaire, au-delà du travail médical, suppose d’y consacrer un temps supplémentaire, hors temps d’ouverture du cabinet consacré aux consultations médicales. La domestication temporelle par le salariat s’exprime donc à deux niveaux. D’une part, la régulation du temps de travail et la mise à distance des patient·es par la structure. D’autre part, les médecins, en entrant dans le salariat, se libèrent de la pression à la productivité induite par la rémunération à l’acte de soin et peuvent donc investir les consultations à un rythme moins soutenu. Ces dispositions d’intermédiation du salariat entre contraintes professionnelles extérieures et médecins n’apportent cependant pas d’éléments sur les conditions d’exercice au sein des centres de santé. Le salariat, par sa forme d’encadrement juridique du travail, impose ici un lien de subordination aux médecins salarié·es qui ne se traduit pas par une sujétion effective de l’organisation employeuse.

Domination et maîtrise des conditions de production

Le développement de l’indépendance dans certains secteurs peut être analysé comme une volonté des personnes concernées de répondre aux périodes de forte précarité, discontinuité de l’emploi, chômage et sous-emploi, ou renvoyer à une nouvelle recherche d’autonomie[24]. Le salariat introduirait des contraintes spécifiques alors que le statut d’indépendant serait associé à une plus grande autonomie, corollaire d’une relative insécurité. Cette lecture n’est toutefois pas satisfaisante pour penser la situation des médecins salarié·es en centre de santé.

Lors de mon enquête, la plupart des médecins caractérisent l’exercice libéral comme étant particulièrement contraignant, eu égard au travail administratif et à l’activité entrepreneuriale qui en découlent, avec des formes de dépendance aux pouvoirs publics ou à la déontologie médicale. La volonté affichée d’exercer en libéral résiderait alors dans une forme de fierté : celle de posséder et d’avoir construit son propre environnement de travail, son outil de production en étant inscrit dans l’« esprit libéral », une forme de statut social et de valorisation symbolique. L’exercice salarié en centre de santé, s’il sort les médecins de cette figure d’entrepreneur et propriétaire des moyens de production, n’altère pas leur statut social au sein de l’organisation salariale, malgré l’introduction d’un lien de subordination juridique.

Nous allons montrer dans cette section que les médecins ont un pouvoir discrétionnaire important dans le salariat en centre de santé. En effet, et ce dès leur recrutement, iels ont la possibilité de négocier leurs conditions de travail et de limiter ainsi les contraintes professionnelles qui se réduisent en général à leur aspect temporel (heure de travail, congés et temps de consultations). La position dominante qu’iels occupent leur prodigue un salaire particulièrement important, proche des revenus des médecins libéraux et une place supérieure dans la hiérarchie de la structure salariale.

La négociation des temps

Les médecins ont une position particulière dans la relation salariale avec la structure employeuse, et ce dès le processus de recrutement. En effet, iels sont la plupart du temps embauché·es d’office. Les entretiens d’embauche prennent davantage la forme d’échanges informels portant sur l’exposition des conditions de travail désirées par les médecins, plutôt qu’une véritable évaluation des motivations et du profil professionnel. Iels ne sont pas soumis·es à une quelconque pression de l’emploi, aussi bien pour monter un cabinet en tant qu’indépendant que pour trouver un autre poste en centre de santé. Le sentiment de position dominante surplombe les conditions d’embauche :

« Je sais que j’aurai toujours du travail que ça soit en libéral ou dans le salariat. C’est de la médecine générale… » [Hugues, médecin généraliste salarié, 30-39 ans, Occitanie].

« C’était : “Docteur vous nous dites vos conditions et on accepte”, quasiment. Donc moi, j’ai choisi de reprendre deux jours par semaine, le mardi et le jeudi. Ce qui me fait des week-ends de quatre jours par semaine. Ce n’est pas exténuant. Des conditions de travail optimales […], la rareté du médecin fait qu’on est plutôt en position de force… Il n’y a pas des concurrents, derrière, qui vont piquer la place. C’était plutôt “Est-ce que vous êtes d’accord docteur ? Donc, oui, voilà, vous êtes embauché. On vous prend” » [Simon, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, Occitanie].

La réflexivité de Simon et Hugues tient à leur expérience des échanges avec plusieurs collectivités et les sollicitations multiples rencontrées dès l’internat. Les organisations employeuses (collectivités, associations, etc.) cherchent à attirer des médecins sur leurs territoires à n’importe quel prix. La position de force de ces derniers se manifeste lors de négociations à l’entretien d’embauche, mais également tout au long du contrat. Elles portent aussi bien sur les conditions d’emploi (type du contrat de travail et niveau de salaire) que sur les conditions du travail et notamment sur le cadre temporel de la production. La marge de négociation des temps se joue sur deux plans : le temps de consultation et le temps de travail.

Le temps de consultation, tant dans le salariat en centre de santé ou en exercice libéral, est particulièrement élastique[25]. Deux caractéristiques du travail médical tendent à faire varier le temps global de consultation : l’annulation des rendez-vous par les patient·es et certains motifs de consultation plus ou moins chronophages. Retrouvons Sophie, désormais salariée :

« Il y a des consultations qui vont plus vite que d’autres : les renouvellements de traitement, je prends sa tension j’écoute le cœur, les poumons et je le pèse. Tu n’y passes pas deux heures non plus. Après, il y a des consultations qui durent plus longtemps. Il y en a qu’il faut canaliser, il y en a d’autres qui en ont besoin. Certains sont dépressifs, vous ne pouvez pas l’expédier ».

Cette médecin généraliste récemment recrutée dans un centre de santé dans les terres de l’Hérault, insiste sur la variabilité des temps de consultation. Les rendez-vous pour le prolongement d’ordonnance restent nécessairement moins longs que les consultations « complexes »[26]  de certain·es patient·es. L’alternance entre ces deux types de consultations et l’annulation de rendez-vous assurent un emploi du temps relativement stable, mais supposent une maîtrise de ce processus relevant de l’élasticité dans la gestion du temps. Ce constat vaut, indépendamment de la durée de consultation et du mode d’exercice, mais le salariat limite l’extension du temps de travail. De ce fait, la détermination du temps de consultation entre l’organisation employeuse et les médecins salarié·es constitue un véritable enjeu dans la négociation et se trouve définie en amont de la production du soin. Deux types de pratiques de détermination du temps de consultation en centre de santé sont ainsi apparus.

Les centres de santé ont généralement des normes prédéfinies calculées en fonction du nombre d’actes à réaliser par le médecin pour couvrir son salaire[27]. Cependant, dans les faits, aucun des centres de santé enquêtés ne dispose d’une norme de temps de consultation homogène. Ce temps varie entre les médecins selon leurs habitudes ou préférences personnelles. Dans les centres de santé plus récents, la détermination du temps de consultation moyen se fait par tâtonnement, en discussion ou négociation entre médecins et organisations employeuses. Dans l’un des gros centres de santé visités en Île-de-France (plus de quarante-cinq médecins salarié·es au moment de l’enquête), le temps de consultation est imposé, une pratique liée au fonctionnement habituel du centre et à la norme de production instituée depuis plusieurs dizaines d’années. Sur le plan individuel, les médecins peuvent réguler leur rythme du travail, s’ils dépassent le temps imparti (solidarité entre médecins, transmission de patient·e, non-déclaration des absents), mais d’un point de vue collectif, le temps de consultation est stabilisé autour de vingt minutes pour la médecine générale. Ce centre de santé est l’un des seuls de l’enquête à engager des médecins exerçant une autre spécialité que les généralistes. En médecine spécialisée (hors MG), le temps de consultation et l’autonomie dans sa détermination dépendent fortement de la spécialité. Par exemple, le pôle de radiologie, qui se trouve dans un autre bâtiment à quelques dizaines de mètres du reste du centre de santé, possède son propre secrétariat et est autonome dans la gestion du temps de consultation.

Dans les autres centres de santé de l’enquête (seize structures), le temps de consultation, même en médecine générale, est bien moins rigide et peut dépendre de deux types de négociations : individuelles ou collectives. La plupart du temps, les gestionnaires de centres de santé calculent un « temps de consultation plafond » qui permet au centre d’arriver à un équilibre budgétaire avec le remboursement des actes de soins : « Le jour où on a fixé un salaire, je leur ai demandé un minimum de visites » [Frédéric, Président de l’association qui gère le centre de santé, Occitanie]. Le temps de consultation, parfois exprimé en termes de productivité horaire (ratio entre le nombre d’actes de soin réalisés sur une tranche horaire travaillée), reste négociable. Certain·es médecins refusent de continuer à travailler avec un temps de consultation réduit et demandent une renégociation de ce temps, le plus souvent immédiatement acceptée par la direction des centres.

D’autres situations, où les médecins sont directement décideur·euses de leur temps de consultation dès le recrutement, ont connu une évolution analogue. La détermination du temps de consultation s’est progressivement inscrite dans une logique pragmatique incluant l’ajustement aux dispositions et pratiques des médecins recruté·es. Fabien, médiateur santé et co-fondateur de son centre explicite ce processus :

« Au début, on avait le projet idéal comme on l’imaginait dans notre tête, organiser l’offre de soins exactement avec les moindres détails et le temps de consultation, etc. Après on a eu un médecin gériatre qui venait de l’hospitalier. Elle nous a dit : “Moi, il me faut quarante minutes.” On s’est dit : “c’est un peu difficile pour le financement. Ça va être compliqué”, mais elle m’a dit : “Moi, je me battrais pour ne pas faire en dessous de ça”. Vu qu’on n’avait pas d’autres médecins, on s’est dit : “Bah d’accord, OK. On va voir comment on va faire. Mais pour l’instant s’il te faut ça, tu prendras ça, quoi”. Ça a duré trois, quatre mois. On s’est rendu compte que les consultations duraient super longtemps. Les gens trouvaient ça trop long, les patients eux-mêmes trouvaient ça trop long. Puis Julia est arrivée (nouvelle médecin) en octobre et elle nous a dit : “Ouais, c’est trop long. Non, moi franchement on peut baisser. Trente minutes, ça me va”. Donc on est passé à trente minutes. Là encore, c’était très juste aussi par rapport au côté financier. Puis, juste avant le Covid, on a eu une remplaçante qui est arrivée, qui a remplacé Julia qui partait en maternité. Et elle nous a dit : “Mais trente minutes, mais c’est trop long. Moi je fais vingt minutes. vingt minutes, c’est d’ailleurs ce qu’il faut.” Et là, on a pu trouver un point d’équilibre ! »

Progressivement, il y a bien une norme qui s’établit, mais elle résulte d’un tâtonnement progressif, prenant en compte les pratiques de chacun et chacune. Ce tâtonnement s’est fait au rythme des recrutements et donc à la discrétion des médecins qui exigeaient des temps de consultations différents. La gériatre a continué à travailler avec son rythme décalé jusqu’à son départ à la retraite quelques mois plus tard.

Au-delà des normes d’ajustement et d’équilibre, établies par le gestionnaire, les médecins peuvent infléchir individuellement les consignes de la direction en gardant leurs habitudes de travail :

« Moi, ça dure facilement vingt, trente minutes, parce que je prends le temps, en fait, j’aime bien. On n’a pas pu négocier le temps : juste un certain nombre d’actes par semaine. Je ne sais même pas si je les fais, mais franchement, je m’en fiche » [Pierre, Médecin généraliste, 60-69 ans, Occitanie].

Certains sont plus rapides, d’autres plus lents :

« Richard, il fait plus de trente actes par jour donc il est largement au-dessus de son quota. On avait mis vingt-cinq au départ. Donc la question ne se pose pas trop. Après Pierre est un peu plus lent (rires), il prend son temps… souvent, il a deux heures de retard… Richard, c’est une consultation toutes les quinze minutes, Pierre, c’est toutes les trente à quarante minutes » [Marjolaine, infirmière et coordinatrice du centre, 50-59 ans, Occitanie].

Comme dans les autres centres de santé, le nombre d’actes de soin minimum à réaliser est notifié aux médecins pour couvrir les frais quotidiens de la structure et les salaires. Ce nombre d’actes se traduit généralement par une norme temporelle de consultation. Les négociations individuelles et le refus de certain·es médecins à appliquer les normes de production introduisent une variété du temps de consultation au sein d’un même centre de santé.

Le deuxième élément de négociation temporelle relève du temps de travail et des congés. Quand la modification du temps de travail est voulue par l’organisation employeuse, cette dernière approche prudemment les médecins, évitant ainsi le sentiment d’imposer un cadre trop restrictif qui viendrait interférer avec leur vie privée. Manon, secrétaire médicale, nous explique la mise en place d’un rallongement de la journée de travail initié par les secrétaires à la demande répétée des patient·es.

« C’est nous qui avons demandé une réunion avec les médecins pour leur faire part de nos difficultés sur les horaires. On avait besoin de dire : “Voilà, on est confronté à ça. C’est difficile. Comment on peut faire ?”  On avait deux médecins le matin et un l’après-midi. Et en plein hiver, on a beaucoup d’actifs et beaucoup de personnes qui terminent tard sachant qu’on est ouvert jusqu’à 20 h. Du coup, on avait énormément de demandes à partir de 17 h et on avait qu’un médecin. On leur en a parlé en leur demandant s’ils seraient d’accord. Ils l’ont accepté, mais pas toute l’année, sur les mois de septembre, octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars (période avec beaucoup d’épidémies, beaucoup de malades, moins le cas l’été). Ils ont accepté de le faire. Ils sont très ouverts là-dessus ».

Ces négociations, animées par la secrétaire médicale, ont conduit ici au rallongement de la journée de travail d’un médecin jusqu’à 20 h, alors qu’à leur recrutement la négociation avait statué sur des journées de travail se terminant à 18 h voire même à 12 h pour certain·es médecins. Il s’agissait de prendre en compte les besoins des patient·es (horaires de travail, contraintes familiales). Cela s’est opéré par un ajustement négocié entre la mairie et les médecins avec un rallongement de leur journée de travail et une variation des horaires d’ouverture du centre de santé sur certaines périodes de l’année. Si les médecins se désinvestissent partiellement de la pression déontologique et morale attachée à la continuité des soins, les secrétaires, elles, sont positionnées, au contraire, en première ligne. La subordination juridique induite par le contrat de travail peut permettre une modification unilatérale des horaires de travail, mais le changement passe inévitablement davantage ici par la négociation que par l’imposition d’une nouvelle règle.

C’est la même méthode pour la fixation des congés en centre de santé, assurée généralement directement par les médecins. Si les effectifs du centre sont réduits, les négociations se font à l’amiable et individuellement entre les médecins et l’organisation employeuse. Quelle que soit la demande du médecin au niveau des congés, la direction accepte pour « service rendu »[28]. Dans un centre de santé de même envergure, ce sont les médecins qui choisissent leur temps de travail, ce qui nécessite des ajustements pour les autres professionnel·les de la structure.

« Les secrétaires sont au Smic, deux secrétaires à temps partiel. Une qui fait cinq, six heures et l’autre cinq, huit heures. Ça fait du temps partiel pour chacune. C’est les recrutements. Je leur ai proposé et elles sont d’accord. Après, je ne sais pas, elles s’arrangent pour les congés ».

Dans ce centre de santé associatif, co-dirigé par plusieurs municipalités, Nicole, élue à la santé [bénévole, 50-59 ans, Occitanie], est chargée par la mairie de s’occuper du quotidien du centre et des recrutements de médecins. Sans alternative, les différentes municipalités impliquées sollicitent trois médecins à la retraite pour intégrer leur centre de santé quelques heures par semaine. Ils acceptent de reprendre leur activité dans le cadre salarial sous certaines conditions. Dans cette configuration, Nicole dit avoir beaucoup de mal à contraindre temporellement les médecins. Tout le fonctionnement du centre est organisé autour de leurs demandes : « Le but c’était que les secrétaires soient là quand il y a les médecins. Quand le médecin s’en va à 19 h, elle finit à 19 h 30 ». Ils (ce ne sont que des hommes) imposent la plage d’ouverture de la structure selon leur temps de travail et obligent le gestionnaire à proposer deux temps partiels non convertibles en temps plein aux secrétaires. Payées au Smic, ces dernières sont alors dépendantes du temps d’ouverture fractionné du centre de santé pour que cela convienne aux horaires des médecins.

« Un des docteurs m’a dit qu’il ne serait pas là avant 10 h. OK. Et il m’a dit qu’il faisait 10 h – 18 h, point barre. Il ne s’arrête pas pour déjeuner, c’est son choix. Un autre, Xavier fait normalement 8 h 30 – 12 h, 14 h – 19 h. Ils gèrent un petit peu leur temps comme ils veulent. C’est complexe, un médecin, je ne peux pas le contraindre » [Nicole, élue à la santé, bénévole, 50-59 ans, Occitanie].

Quand le centre grossit, ces arrangements prennent la forme de négociations collectives où les médecins préparent un planning de congés sur l’année et le transmettent à la direction. Dans les gros centres de santé, un ou une médecin dite « coordinatrice » est nommée et chargée d’organiser ce planning en respectant les souhaits de chacun. Les médecins coordinateurs ou coordinatrices n’occupent pas une place de direction (contrairement à d’autres médecins placé·es à la tête de certains centres) et leur fonction supplémentaire se résume en général à la gestion des congés et, de manière générale, à organiser le travail en équipe. Pour certaines spécialités, où le centre ne dispose que d’un·e salarié·e, l’absence du médecin provoque inévitablement la cessation temporaire du service de soin.

Marcel, un gastro-entérologue, et les autres médecins spécialistes (hors MG) choisissent leurs congés et le temps de consultation dans la semaine en fonction de leurs préférences personnelles et professionnelles liées à une activité libérale ou salariale complémentaire : « En gastro-entérologie, comme ce n’est pas une grosse consultation, je prends mes vacances au mois d’août. Et comme au mois d’août c’est quand même assez calme, je n’ai jamais eu de problème à poser mes congés quand je le souhaitais ». La gestion des emplois du temps des spécialistes en centre de santé est plus flexible que celle des médecins généralistes. Iels ont une faible présence horaire et ne proposent pas, dans le centre de santé concerné, une continuité des soins sur l’ensemble de la semaine. Les médecins spécialistes qui partent en congé font tout simplement fermer l’accès à la prise de rendez-vous pour leur spécialité dans la structure de soin.

Les médecins salarié·es en centre de santé ont ainsi la possibilité de négocier, de choisir et d’organiser individuellement, et parfois collectivement, la temporalité de leur travail, le rythme des consultations et de leur présence en centre de santé. Iels ont à la fois une maîtrise individuelle des conditions de production quand iels intègrent un centre de santé assez ancien, mais aussi une maîtrise collective dans les jeunes structures. Sans véritable contrôle extérieur sur la réalisation de leur travail technique, avec une organisation employeuse éloignée et relativement désinvestie du contenu même de l’activité, les médecins salarié·es en maîtrisent les conditions de production, sans en posséder les moyens. Les salaires élevés des médecins, l’absence de profit pour l’organisation employeuse (deuxième encadré) et la maîtrise des conditions de production font des centres de santé des organisations salariales non capitalistes, sans exploitation. Non subordonné au capital, le salariat en centre de santé n’est pas voué à alimenter un capitaliste.

Des médecins au centre du centre de santé : réaffirmation de la hiérarchie professionnelle interne

Répondant à une question sur sa place dans le centre de santé, Marcel prend une feuille de papier et commence à dessiner un schéma. Il écrit d’abord son nom au milieu de la feuille puis successivement autour : les patient·es, la municipalité gestionnaire, les infirmiers et infirmières, puis les secrétaires. Il prend ensuite la parole : « Vous savez moi je dis souvent qu’il y a le bloc, le directeur de l’établissement, les patients, les infirmiers, les secrétaires et moi je suis au milieu, au centre. Bon, les patients ont plus d’importance, mais voilà. Vous avez compris » [Marcel, gynécologue salarié, 60-70 ans, Île-de-France].

Toute forme de hiérarchie n’est pas proscrite dans ces centres. Dans la plupart d’entre eux, deux types de gouvernance coexistent. Deux relais, administratif et médical, font le pont entre les médecins et l’organisation employeuse. Que ce soit par la nomination d’un·e médecin-directeur·rice ou d’un·e médecin coordinateur·rice, les décisions qui relèvent de leurs conditions de travail reviennent aux professionnel·les de santé mais peuvent parfois être déléguées à un ou une représentante.

Les médecins salarié·es en centre de santé occupent ainsi une place particulière et centrale dans la structure et en sont conscient·es. Iels ont la possibilité de négocier leur salaire, le type de contrat qu’iels signent, leurs conditions et leur cadre temporel de travail, tout en étant éloigné·es spatialement de l’organisation employeuse, de ses représentant·es physiques et de tout potentiel contrôle. Au sein des hiérarchies formelles des centres de santé, les médecins occupent bien une place dominante et spécifique dans l’organigramme. « Nos rôles [entre médecins et coordinatrices] sont complètement différents en fait » nous dit Nathalie [50-59 ans, Occitanie]. Coordinatrice administrative et responsable des secrétaires du centre de santé, elle fait le pont entre les médecins et la direction de la structure. Elle est incapable de préciser sa place dans l’organigramme du personnel médical. Elle positionne alors les médecins « à côté » dans son rôle de coordination. La médecin interrogée de ce même centre tient des propos plus tranchés en affirmant occuper une position socialement et professionnellement plus élevée que la coordinatrice administrative.

« C’est une ancienne secrétaire, et on lui a demandé de faire une coordination, d’être responsable du secrétariat et on lui a demandé de faire une coordination médicale. Après, il y a un médecin et une secrétaire qui sont élu·es par les médecins, des représentants, on a un représentant des médecins et un représentant du secrétariat » [Bénédicte, médecin généraliste salariée, homéopathe, 50-59 ans, Occitanie].

Bénédicte, médecin généraliste dans le centre de santé, replace Nathalie dans son rôle de représentante des secrétaires, une place dévalorisée par rapport à celle de coordinatrice ou représentante médicale. Pour la médecin, il ne semble pas y avoir de supérieur hiérarchique possible au-dessus des médecins, juste des représentant·es.

Dans un autre centre, les médecins expriment la volonté d’avoir un rôle et un droit de regard sur le recrutement des futurs salarié·es du centre de santé en étant désormais présent·es lors des entretiens d’embauche. Les négociations des médecins avec les gestionnaires dépassent donc largement la question du type de contrat et du salaire en intégrant pleinement l’organisation du centre de santé, surtout quand iels s’organisent collectivement. Iels ont ainsi demandé le recrutement de secrétaires supplémentaires : « On a écrit un courrier tous ensemble, avec les secrétaires et les médecins, au DG puis au président de la communauté de communes » [Simon, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, Occitanie]. Iels ont obtenu gain de cause et fait embaucher deux secrétaires supplémentaires.

Beaucoup d’autres professionnel·les travaillent au sein des centres les plus anciens d’Île-de-France : des paramédicaux, travailleur·ses sociaux·ales, mais surtout plusieurs secrétaires. Si ces entretiens n’étaient pas au cœur de cette recherche (dix entretiens), la situation d’autonomie technique, organisationnelle, de maîtrise des conditions de production et le rapport de force dans la détermination des conditions de travail, diffèrent. La situation favorable des médecins s’inscrit dans une position professionnelle de domination. Un vrai décalage existe entre la position des médecins et celle des autres salarié·es dans les hiérarchies informelle et formelle de l’organisation salariale. Les secrétaires sont payé·es au Smic, n’ont aucune marge de négociation avec une sujétion particulièrement forte, totale, vis-à-vis de la direction administrative et médicale. Les médecins entretiennent un rapport de domination avec les autres salarié·es non médicaux·ales du centre et particulièrement les secrétaires qui assurent tout le travail administratif délégué.

Nous avons parlé de la subordination, de la hiérarchie formelle et informelle entre médecins et membres de l’organisation employeuse, gestionnaires des structures de soins. Les médecins salarié·es occupent une place spécifique et hégémonique au sein du centre de santé. L’observation d’un salariat permettant une place centrale et dominante au salarié·e tient à la particularité de ce terrain de recherche : les médecins se trouvent inscrits dans une configuration où iels dominent la relation salariale, maîtrisent les conditions de production et d’exécution de leur travail, sans pour autant en posséder les moyens de production. Toutefois, certains centres de santé tentent de renverser cette organisation pour tendre vers un idéal d’égalité salariale, quel que soit le rôle de chacun dans la production de soins : ce sont les centres de santé identifiés comme « communautaires ou participatifs». Ils ont une perspective de maîtrise collective des conditions de production. Tout le monde a le même salaire, que ce soit l’infirmier, la travailleuse sociale, le médecin ou le secrétaire et de nombreuses réunions d’équipe ont pour objectif d’organiser une forme de démocratie dans la gouvernance de la structure de santé. Le plus souvent, cette perspective d’organisation horizontale émane d’une démarche politique qui peut comporter ses failles : c’est à la discrétion des médecins, dépendant de leur socialisation politique, de baisser leur salaire par rapport à la moyenne des autres centres de santé pour assurer ce rééquilibrage.

Rappelons que l’analyse de l’organisation salariale en centre de santé ne traduit pas une réalité homogène. La maîtrise des conditions de production médicale et l’affranchissement des contraintes de l’exercice libéral diffèrent selon les centres de santé. Le terrain portait ici sur les centres de santé médicaux, polyvalents, voire les centres de soins infirmiers médicalisés. Certains autres centres, notamment dentaires, n’ont parfois pas la même logique, avec notamment des dentistes à la tête de la gestion associative de la structure et des médecins généralistes fortement subordonné·es.

Conclusion

Le salariat médical en centre de santé transgresse la frontière parfois établie entre salariat et indépendance. La médecine est une profession, qui, malgré son appellation libérale, est fortement régulée par un ordre professionnel, mais aussi par les pouvoirs publics : d’abord dans une perspective de conventionnement de prix et de solvabilisation des patient·es, puis dans une perspective d’encadrement des coûts publics. L’analyse des logiques sociales et professionnelles du salariat médical en centre de santé permet de mettre en évidence le processus par lequel les médecins réussissent à mettre à distance certaines contraintes de l’exercice libéral provenant directement des politiques publiques de régulation médicale : le numerus clausus et l’incitation à la réduction des actes de soin « inutiles ».

Le salariat ouvre aux médecins une meilleure maîtrise de leur travail, en termes de gestion du flux de patient·es dans un contexte de désertification médicale, et une domestication des temps permise par la délégation du travail administratif ou le rejet du travail entrepreneurial associé à l’exercice libéral. Le numerus clausus est à la fois la source d’une augmentation de la charge de travail théorique devant être assurée par les médecins et des contraintes identifiées précédemment, et à la fois une ouverture à une position de pouvoir dans la relation salariale. Il est question d’un développement de leurs possibilités professionnelles et d’un rapport de domination sur les potentielles structures employeuses. Alors que les centres de santé deviennent un outil d’attractivité dans les déserts médicaux, la pénurie retranscrit cette position de force dans l’organisation salariale et confère au médecin un pouvoir de négociation important. Dans cette conjoncture bien particulière, la situation des médecins exprime alors un retournement des contraintes généralement associées aux statuts d’emploi. La maîtrise des temps et du sens du travail, perdue en quelque sorte dans l’exercice libéral, se trouve réaffirmée au sein du salariat médical en centre de santé. Elle leur permet d’avoir un pouvoir discrétionnaire à la fois sur les conditions de travail, la manière de produire, et les conditions de contractualisation, sans posséder les moyens de production (propriété des locaux et matériels des cabinets médicaux) et en maintenant leur autonomie technique. Les médecins sont donc particulièrement éloigné·es des deux dimensions de l’ordre imposé par le tiers employeur[29] : la dimension fonctionnelle (en haut de la hiérarchie salariale) et la dimension personnelle (peu soumis aux directives de l’organisation employeuse). Bien que salarié·es, les médecins appartiennent à une frange dominante de la population, aussi bien d’un point de vue professionnel, qu’économique, social ou politique, qui relève de la place du « pouvoir médical »[30] dans nos sociétés. Cette situation est donc propre à des travailleurs et travailleuses en haut de la hiérarchie sociale, d’autant plus qu’iels sont plongé·es dans une conjoncture socio-économique et un environnement de travail qui leur sont particulièrement avantageux. Ces résultats appellent à étudier les rapports de pouvoir effectifs inscrits dans les différentes situations d’emploi. Le contrat de travail et le lien de subordination juridique ne réduisent pas ici les médecins salarié·es à un assujettissement à l’organisation employeuse.


[1] Henri Hatzfeld, Le grand tournant de la médecine libérale, Paris, Les éditions ouvrières, 1963, p. 271.

[2] Camille Dupuy, Olivier Le Noé et Jérôme Pélisse, « Régulations professionnelles et organisations catégorielles. Pour un dialogue autour des logiques professionnelles », Terrains & travaux, vol. 25, no 2, 2014, p. 5-19.

[3] Henri Hatzfeld, op. cit.

[4] Jean-Paul Domin, « La nouvelle gouvernance de l’assurance maladie : la consécration d’une régulation marchande ? », Économie et institutions, no 15, 2010, p. 5-29.

[5] Nicolas Da Silva et Maryse Gadreau, « La médecine libérale en France. Une régulation située entre contingence et déterminisme », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, no 17, 2015.

[6] Géraldine Bloy et Laurent Rigal, « Avec tact et mesure ? Les médecins généralistes français aux prises avec les évaluations chiffrées de leur pratique », Sociologie du travail, vol. 54, no 4, 2012, p. 433‑456.

[7] Nous parlons ici de médecine de ville pour caractériser la médecine exercée dans les cabinets de ville libéraux, individuels ou collectifs, ou en centre de santé. Il s’agit d’une définition stricte de la médecine de ville, c’est-à-dire non hospitalière. Cela revient à dire que le travail médical réalisé à l’hôpital ne peut être totalement confondu avec celui réalisé dans d’autres cadres d’exercice. Façonnée par l’histoire même de la médecine et de la division du travail médical au sein du système de santé français, cette distinction est ici adoptée comme une convention. Cette convention repose sur la division du travail entre les spécialités présentes à l’hôpital (Hôpital public, Établissement privé, Établissement privé lucratif, Établissement de santé privé d’intérêt collectif (Espic)) et celles exercées en ville.

[8] La médecine, comme d’autres professions libérales, a progressivement été marquée par une identité libérale, symbolisée par un exercice libre de sa pratique et de son organisation de l’affiliation. La charte de la médecine libérale, conçu en 1927, en est le symbole. Elle mêle habilement des principes moraux et éthiques de la pratique de la médecine (libre choix du médecin par le patient, respect absolu du secret professionnel, liberté thérapeutique et de prescription), à des revendications professionnelles (droit à des honoraires pour tout malade soigné, paiement direct par le patient et liberté d’installation).

[9] Depuis la loi de modernisation sociale no 2002-73 du 17 janvier 2002 et son application au courant de l’année 2007, la médecine générale est reconnue comme spécialité médicale au même titre que les autres spécialités médicales qualifiantes, et nécessite dorénavant le passage par un internat. Néanmoins, dans un but de clarification, nous allons parfois séparer les médecins généralistes des autres spécialités. Pour faciliter la lisibilité, nous parlerons de médecins généralistes et médecins spécialistes (hors MG).

[10] Alain Supiot, Au-delà de l’emploi : Les voies d’une vraie réforme du droit du travail, Paris, Flammarion, 2016, p. 18.

[11] Le présent article est issu d’une étude effectuée entre 2018 et 2022 dans le cadre d’une recherche doctorale sur la salarisation de la médecine de ville. L’enquête a été menée en Occitanie et en Île-de-France auprès de 17 centres de santé avec 68 entretiens semi-directifs, dont 40 auprès de médecins salarié·es, la plupart généralistes, mais aussi d’élus, d’autres professionnel·les de santé, de responsables administratif·ves, fonctionnaires territoriaux·ales ou salarié·es du privé.

[12]ASIP-Sante RPPS, Drees – traitement personnel – données au 1er janvier de l’année.

[13] Nous parlons ici d’activités et non d’effectifs. En effet, nous travaillons sur l’ensemble des activités déclarées par les médecins et non sur le nombre de médecins. Les médecins peuvent être compté·es plusieurs fois si iels travaillent dans différentes structures (cabinet libéral, centres de santé, CHU, etc.). Même si ces activités sont dénombrées de manière non hiérarchisée et que les médecins sont compté·es plusieurs fois, les données utilisées permettent de dresser une évolution de la part d’activités salariales dans le champ global des activités médicales. Les activités médicales de ville correspondent à la somme du nombre de médecins déclaré·es en cabinet individuel, en cabinet de groupe et en centre de santé.

[14] Finess – traitement personnel – données au 1er janvier de l’année.

[15] En droit, le terme de médiation institutionnelle correspond au processus de résolution de conflits entre deux parties encadré et organisé par une institution-tiers. Sans complètement reprendre son acception juridique, nous qualifions de médiation institutionnelle le processus de conciliation entre les médecins et les pouvoirs publics par la structure salariale. Les deux parties ont des intérêts divergents : les pouvoirs publics tentent de réguler les pratiques professionnelles et les médecins de s’en protéger pour maintenir au mieux leur autonomie. La structure salariale, en contractualisant avec les médecins, s’introduit comme intermédiaire, neutre vis-à-vis des perspectives des pouvoirs publics centraux, et créent de nouvelles règles à l’avantage ou non de l’une des parties.

[16] Le salariat ne semble donc pas correspondre à un manque d’occasion favorable à l’installation en exercice libéral. Les médecins se retrouvent dans un rapport de force qui leur est favorable, que ce soit avec les instances de régulation démographique (politique incitative) ou avec l’organisation employeuse s’il y a exercice salarié. Iels revendiquent une inscription dans un « choix raisonné », avec une liberté de mouvement professionnel forte.

[17] Les raisons de ces refus ne sont pas toujours évoquées lors des entretiens. Il s’agit parfois de justifications économiques ou d’une volonté de se maintenir « seul maitre à bord ». La Drees comptait seulement 51 % de médecins généralistes libéraux avec un secrétariat « sur place » en 2022 et 16 % assurant eux-mêmes leur secrétariat (sans externalisation à distance ou outils de réservation en ligne). Ce phénomène est plus réduit pour les cabinets de groupe. Cf. Maxime Bergeat, Noémie Vergier, Pierre Verger, « Un médecin généraliste sur six assure lui-même son secrétariat en 2022 », Études et résultats, no 1245, Drees, 2022.

[18] Notons que la gestion des temps est tout de même différente selon le parcours et genrée si on se réfère à l’espace domestique : le salariat permet d’allier perspective politique, loisirs et activité professionnelle chez les hommes tandis qu’un profil de femmes médecins, majoritaire, se dégage dans notre enquête, pour qui les contraintes familiales sont déterminantes dans le parcours et dans l’orientation vers le salariat.

[19] À titre indicatif, les médecins généralistes libéraux déclarent en moyenne 7 500 euros de revenus nets par mois (cf. Noémie Vergier et Christophe Dixte, « Revenu des médecins libéraux : une hausse de 1,9 % par an en euros constants entre 2014 et 2017 », Études et résultats, no 1223, Drees, 2022) et un temps de travail compris entre 52 et 60 heures par semaine (cf. Philippe Le Fur, Yann Bourgueil et Chantal Cases, « Le temps de travail des médecins généralistes: une synthèse des données disponibles », Questions d’économie de la santé, no 144, 2009, p. 1-8). En centre de santé, les salaires des médecins généralistes oscillent entre 4 000 et 6 000 € net pour 35 h par semaine sachant que la plupart tournent autour de 5 000 €. Ramenés à l’heure, les revenus des médecins généralistes libéraux et salariés sont proches. La situation est plus complexe pour les autres spécialités.

[20] Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre, « Féminisation du corps médical et dynamiques professionnelles dans le champ de la santé », Revue française des affaires sociales, no 1, 2005, p. 59‑81.

[21] Alexandra Bidet, L’engagement dans le travail: Qu’est-ce que le vrai boulot ?, Paris, Presses Universitaires de France, 2015.

[22] Nicolas Da Silva, « Quantifier la qualité des soins. Une critique de la rationalisation de la médecine libérale française », Revue Française de Socio-Économie, vol. 19, no 2, 2017, p. 111‑130.

[23] Anne-Sophie Ginon, « Démographie médicale et techniques juridiques d’incitation », Politiques et management public, vol. 28, no 1, 2011, p. 23.

[24] Cf. Sarah Abdelnour, « L’auto-entrepreneuriat : une gestion individuelle du sous-emploi » & Marie-Christine Bureau et Antonella Corsani, « Du désir d’autonomie à l’indépendance. Une perspective sociohistorique » in La Nouvelle Revue du Travail, no 5, 2014.

[25] Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre, « Féminisation du corps médical et dynamiques professionnelles dans le champ de la santé », Revue française des affaires sociales, no 1, 2005, p. 59‑81.

[26] Terminologie utilisée par les médecins pour parler de consultations longues où l’« investigation » avant le diagnostic nécessite une discussion avancée et/ou un examen corporel minutieux.

[27] Les normes de productivité dans le salaire sont interdites par le code déontologique médical (articles 97 & R. 4127-97 du Code de la santé publique), mais sont présentes, de fait, dans les centres de santé, sans nécessairement d’incitations financières, par la mise en place de temps de consultation prédéterminés.

[28] Motif d’engagement retrouvé dans les entretiens avec les médecins du centre, mais également mis en avant par les gestionnaires qui ont insisté sur le caractère temporel de la salarisation des médecins retraités qui auraient préféré rester à la retraite.

[29] Alain Supiot, Le droit du travail, Paris, Que sais-je ?, 2019, p. 69-70.

[30] Frédéric Pierru, « Un mythe bien fondé : le lobby des professions de santé à l’Assemblée nationale », Les Tribunes de la santé, no 1, 2007, p. 73‑83.

Pourquoi la revue « Salariat »?

Introduction du n°1 paru en novembre 2022

Par Nicolas Castel[1], Mathieu Grégoire[2], Jean-Pascal Higelé[3], Maud Simonet[4]

Le salariat a longtemps eu mauvaise presse. Au milieu des années 1860, dans un chapitre inédit du Capital, Karl Marx écrit : « Dès que les individus se font face comme des personnes libres, sans salariat pas de production de survaleur, sans production de survaleur pas de production capitaliste, donc pas de capital et pas de capitaliste ! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail du travailleur qui vend sa propre capacité de travail) n’expriment que les deux facteurs d’un seul et même rapport »[5].

Qui dit salariat dit capitalisme et inversement. Marx invite ainsi les travailleurs et les travailleuses réuni·es dans la Première internationale, à substituer au slogan « un salaire équitable pour une journée de travail équitable », le mot d’ordre : « Abolition du salariat ! »[6].

Près d’un siècle et demi plus tard non seulement le salariat n’a pas été aboli, mais il est devenu désirable pour nombre d’individus et d’organisations syndicales. Cela ne fait guère mystère : le salariat observé par Marx et ses contemporains n’est plus celui que nous observons aujourd’hui. En tant que rapport social, le salariat a été un champ de bataille. Il a donné lieu à des stratégies d’émancipation qui se sont parfois – souvent ! – traduites en victoires et en conquêtes. Les institutions du salariat que nous connaissons aujourd’hui sont les buttes témoins de ces batailles passées.

La revue Salariat nait ainsi d’un questionnement : les sciences sociales ont-elles pris la mesure d’une telle transformation ? Certes, l’idée d’une bascule dans l’appréciation du salariat – de condition honnie à statut désiré – est un poncif : l’inscription puis le retrait de la revendication « d’abolition du salariat » dans les statuts de la Confédération générale du travail sont souvent mobilisés comme manifestation de cette idée. Mais on peut se demander si la façon dont les sciences sociales conçoivent le salariat a, parallèlement, évolué en prenant toute la mesure de ses transformations historiques qui, précisément, expliquent ce basculement radical d’appréciation. C’est justement en partant de l’explicitation de ce paradoxe que nous souhaitons introduire le projet intellectuel de la revue Salariat.

Pourquoi questionner le « salariat » ?

Le salariat du xixe siècle n’est pas le salariat du xxe siècle et ne sera pas, on peut en faire l’hypothèse, celui du xxie siècle. Si au premier abord, il s’agit d’un rapport social consubstantiel au capitalisme, on aurait tort d’arrêter là l’analyse : le salariat s’est transformé en devenant, par certains aspects, plus complexe et, par d’autres, plus simple.

Le salariat est d’abord devenu plus complexe car le rapport social salariés/employeurs ne s’exprime plus à la seule échelle de la fabrique ou de l’entreprise, ni à celle d’un face à face entre un ou des travailleurs et un capitaliste. Ce rapport se joue à plusieurs échelles comme par exemple la branche et l’échelon interprofessionnel. Il s’est par ailleurs cristallisé dans des institutions et dans le droit.

Mais le salariat est aussi devenu plus simple car dans la première partie du xxe siècle, il est encore possible d’associer le rapport salarial à une classe sociale parmi d’autres, la classe ouvrière, dont les luttes, les représentations syndicales, les institutions et le droit, n’engagent pas nécessairement ou pas directement les autres classes sociales. Les paysans, les employés, les professions intellectuelles par exemple peuvent ainsi encore s’imaginer un futur dans lequel – à l’instar des ouvriers mais à côté d’eux – ils pourront construire un droit spécifique, des protections sociales spécifiques et ce, grâce à des organisations syndicales spécifiques. Près d’un siècle plus tard, le salariat s’est généralisé numériquement et la catégorie de salariat a solidarisé des segments de travailleurs et de travailleuses : au groupe social « ouvrier » sont venus s’ajouter le groupe social « employé » ainsi que les « cadres » dont il faut noter que leur intégration au salariat fut un retournement de l’histoire particulièrement significatif[7]. Qui plus est, ces segments de travailleurs et de travailleuses ont été solidarisés dans un même rapport social qui les oppose à des employeurs ou des employeuses de façon en apparence plus simple et plus claire que par le passé. Ironie de l’histoire ou diversion, c’est précisément au moment où cette lutte entre deux classes prend sa forme la plus évidente que la lutte des classes est déclarée obsolète.

Il nous semble donc qu’au lieu de prendre toute la mesure de ces profondes transformations sociohistoriques du salariat, l’usage de cette notion par les sciences sociales s’est singulièrement appauvri. Pour Marx et ses contemporains – quelle que soit par ailleurs leur sensibilité[8] –, le salariat est d’abord une notion forgée pour identifier, décrire et expliquer une relation économique, un rapport social très androcentré qui apparaît central dans la société du xixe siècle. Pour le dire dans un vocabulaire anachronique, c’est donc avant tout un concept des sciences sociales qui donne lieu à des controverses, des interrogations. Philosophes, économistes, sociologues s’en saisissent comme d’un outil pour décrire le réel qu’ils ont sous les yeux.

Un siècle et demi plus tard, force est de constater que le terme salariat n’est plus questionné. Il est très souvent, pour les sciences sociales, une simple réalité juridico-administrative, une « donnée » ne posant pas question et au mieux une catégorie mais jamais un concept. Chacun ou chacune est ou n’est pas juridiquement « salarié » tandis que, statistiquement, l’Insee comptabilise un nombre de « salariés » et un nombre d’« indépendants » puis mesure l’évolution de leur part respective. Certes, que les sciences sociales s’intéressent à l’intérêt d’être ou non juridiquement « salarié », par exemple lorsqu’on étudie la condition des travailleurs et des travailleuses des plateformes, est utile. Mais c’est un salariat comme catégorie molle et non comme concept que le sociologue et/ou l’économiste prennent dans leur boîte à outils pour désigner ou interroger les relations économiques dans lesquelles se trouvent précisément toutes ces personnes en situation d’emploi. Cela s’explique certainement par un mécanisme assez paradoxal : cette forme juridique, salariale donc, est le fruit d’une histoire qui a vu un concept et des théories s’incarner dans le droit[9]. En effet, ce concept analytique a infusé le droit jusqu’à structurer une grande part des réalités du travail et de ses « régulations » dans une bonne partie de l’Europe continentale, au Japon, aux États-Unis et ailleurs. Cependant, cette cristallisation dans le droit s’est accompagnée d’une baisse du pouvoir analytique du concept, voire d’une neutralisation scientifique d’un concept qui n’est plus – sauf à de rares exceptions[10] – interrogé. La cristallisation dans le droit s’est ainsi accompagnée d’une vitrification conceptuelle.

Dans quels termes a-t-on donc arrêté de penser la question salariale ? Dans une définition-essentialisation : le salariat c’est l’emploi ; le salariat c’est la subordination. Plus exactement, cette définition-essentialisation est sous-tendue par une théorie implicite : celle de l’échange d’une subordination contre une protection. Ce « compromis » – fordien ou autre –, est devenu un cela va de soi ou un implicite théorique, presque un récit mythique des sciences sociales. Les analyses de Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale sont à ce titre souvent mobilisées pour opposer diamétralement deux périodes historiques. Dans la première, le salariat de la révolution industrielle serait profondément asymétrique, l’égalité formelle des parties donnant lieu à une inégalité de fait et au paupérisme. Dans la seconde, un droit du travail et des droits sociaux octroyés par l’État seraient venus compenser cette asymétrie initiale et rééquilibrer l’échange salarial[11] : subordination contre protection, « compromis fordiste », « Trente glorieuses » et « plein-emploi » comme nouvelle étape d’un rapport salarial enfin rééquilibré. L’état de « compromis » est alors plus ou moins implicitement conçu comme un climax, un optimum indépassable. Dans un tel cadre d’analyse, on ne pourra ensuite que penser des reculs, l’« effritement de la  société salariale », et ce, dans la nostalgie d’un passé certes glorieux, mais malheureusement révolu. Droits octroyés et équilibre de l’échange retrouvé : dans une telle perspective théorique, on le voit, l’univers des possibles du salariat est relativement bien borné par cet état d’harmonie sociale et d’intégration de la classe ouvrière que l’on prête à la période d’après-guerre.

Or, pleine de conflits, de conquêtes, d’émancipations, la réalité sociohistorique sur plus d’un siècle dépasse les termes de l’échange et du compromis. Penser ainsi non pas en termes de compromis mais en termes de luttes et d’émancipation, évite de présumer des définitions et limites du salariat. La réalité du salariat a changé parce que des batailles relatives au travail et/ou à la citoyenneté économique et politique ont été gagnées. Oui, le salariat est consubstantiel au capitalisme mais il est traversé en permanence, par des formes de subversion de la logique capitaliste.Le rapport salarial, en ses contradictions et ses puissances, est le point nodal de la lutte des classes et en la matière, la messe n’est pas dite tant au point de vue des structures objectives que des structures subjectives : rien ne permet de conclure que ce rapport social n’est qu’enrôlement au désir-maître capitaliste[12]. Si le régime de désir est bien celui de désirer selon l’ordre des choses capitalistes (i. e. une épithumè capitaliste[13]), il n’en demeure pas moins que depuis la théorisation produite par Marx, tout un maillage institutionnel de droits salariaux subversifs du capitalisme a pris forme au cœur du rapport salarial (sécurité sociale, cotisations sociales, conventions collectives, minima salariaux, droit du travail, statuts de la fonction publique et des entreprises publiques, etc.). En matière de salariat, on ne peut donc en rester à la théorie implicite du xixe siècle et son acquis d’une protection contreune subordination. Ce n’est pas une simple donnée juridique incontestable (être ou ne pas être « salarié ») mais un concept qui doit être discuté, débattu, interrogé, mis en question, caractérisé et caractérisé à nouveau, au fil du temps et des luttes sociales qui s’y rattachent. Si domination, exploitation, aliénation, invisibilisation il y a, il s’agit aussi de comprendre ce qui se joue dans le salariat en termes d’émancipation des femmes et des hommes. Certes, le salariat n’est pas qu’émancipation et on peut songer à d’autres possibles pour les travailleurs et les travailleuses que ceux qui s’organisent à l’échelle du salariat, mais cette dimension émancipatrice ne doit pas faire l’objet d’une occultation. Il nous parait donc nécessaire de saisir le salariat dans son épaisseur sociohistorique, dans les contradictions qui le traversent, les luttes qui le définissent et le redéfinissent, pour éclairer la question du travail aussi bien dans sa dimension abstraite que concrète. On l’aura compris, il s’agit donc ici d’interroger le salariat en lui redonnant toute sa force historique, heuristique et polémique.

Le salariat, nous l’avons dit, est devenu un rapport social qui s’exprime à de multiples échelles et qui dépassent de beaucoup le simple face à face évoqué dans la deuxième section du Capital où un employeur, l’homme aux écus, se tient devant un salarié ne pouvant s’attendre qu’à être tanné[14]. Chacune de ces échelles constitue un champ de bataille, avec ses contraintes et ses stratégies d’émancipation spécifiques. À chacune de ces échelles, le rapport social salarial s’exprime dans des collectifs, dans des solidarités et des conflictualités articulées les unes aux autres. À l’échelle de l’entreprise se jouent par exemple de nombreuses luttes pour l’emploi ou pour les salaires. À celui de la branche, par le biais des conventions collectives, se joue notamment le contrôle de la concurrence sur les salaires entre entreprises d’un même secteur. À l’échelon interprofessionnel et national se jouent l’essentiel du droit du travail et des mécanismes de socialisation du salaire propres à la sécurité sociale ou à l’assurance chômage. Le salariat est donc bien loin de la rémunération marchande de la force de travail du xixe siècle. Les champs de bataille se sont démultipliés tout en s’articulant les uns aux autres. Qu’on pense à l’importance des conventions collectives en termes de salaire et de conditions de travail pour articuler les combats dans l’entreprise et dans la branche. Qu’on pense au rôle d’activation ou au contraire d’éradication des logiques d’armée de réserve que peut jouer un mécanisme d’assurance chômage sur le marché du travail. Qu’on pense également aux mécanismes de sécurité sociale en matière de santé et de retraites en France. Ces derniers se sont constitués en salaire socialisé engageant dans une relation l’ensemble des employeurs ou des employeuses et l’ensemble des salarié·es à l’échelle interprofessionnelle là où, dans un pays comme les États-Unis, la protection contre ces « risques » est demeurée liée à la politique salariale d’un ou d’une employeur·se à travers des benefits par un salaire indirect mais non socialisé[15]. Qu’on pense également au salaire à la qualification personnelle qui émancipe largement les fonctionnaires des logiques de marché du travail.

Comprendre ce que vit individuellement un salarié ou une salariée hic et nunc, suppose de prendre en considération l’ensemble de ces dimensions collectives articulées, les dynamiques historiques, les luttes, les stratégies et la façon dont l’état des rapports de force sur chacun de ces champs de bataille s’est cristallisé dans des institutions.

S’il est un objet qui nous rappelle tous les mois que ce rapport social se joue à plusieurs échelles, c’est bien la fiche de paye. Elle est une symbolisation d’un salaire dit « individuel » ou « direct » en même temps que le lieu d’un « salaire collectif » et ce, à plusieurs égards. En effet, quant à sa détermination, le salaire est particulièrement redevable au collectif. Les forfaits salariaux négociés dans les grilles de classification des conventions collectives de branches et au niveau de l’entreprise ou encore les grades et échelons de la fonction publique sont des éléments structurants du salaire. À cet « individuel » s’ajoute une autre dimension collective dont la fiche de paye fait état, c’est la part directement socialisée du salaire à une échelle nationale et interprofessionnelle via des cotisations ou des impôts. Ces échelles et institutions plurielles ne sont pas réductibles à une fonction de protection légitimée par une subordination mais sont beaucoup plus largement le produit des dimensions collectives et conflictuelles du salaire. Et l’on voit là, pour le dire en passant, ce qu’a d’inepte la lecture marchande et purement calculatoire du salaire, économicisme malheureusement dominant. Derrière la plus ou moins grande socialisation des salaires, c’est la question des modes de valorisation du travail qui se pose : à travers la qualification et la cotisation, le salaire n’a plus grand-chose à voir avec la fiction du prix du travail (cf. infra). Enfin, derrière la maîtrise ou non de cette socialisation, c’est aussi la bataille pour la maîtrise du travail concret qui se joue : c’est-à-dire maîtriser ses finalités, maîtriser la définition de ce qui doit être produit ou pas, maîtriser les moyens et les conditions de la production.

Voilà tout ce qu’une lecture en termes de conflictualité et d’émancipation, et non seulement de protection/subordination, s’autorise à penser.

Pourquoi une revue ?

La revue Salariat est la poursuite du projet intellectuel et éditorial que l’Institut Européen du Salariat (IES) porte depuis sa création en 2008. La revue vise donc à accueillir des contributions qui prendront au sérieux les enjeux du salariat de façon ouverte et contradictoire. Il s’agit de promouvoir des analyses du salariat issues des sciences sociales au sens large (sociologie, science politique, histoire, économie, droit…) mais aussi des débats ou des controverses qui ne s’interdisent pas de tirer des conclusions politiques de ces analyses scientifiques[16]. La revue est ainsi largement ouverte à diverses disciplines et à une pluralité de registres de scientificité. Les travaux empiriques pourront ainsi côtoyer des réflexions théoriques. Des textes fondés sur un registre très descriptif pourront dialoguer avec des approches plus politiques défendant telle ou telle stratégie d’émancipation.

Grâce à ce dialogue qu’on espère fécond, nous entendons mettre la production intellectuelle de la recherche au service du débat public et des luttes politiques et sociales qui se déploient dans les domaines du travail concret et de sa valorisation. Notre revue souhaite ainsi faire vivre le débat intellectuel, le dialogue interdisciplinaire et constituer un espace de liberté scientifique en autorisant des approches diverses et non formatées, ce qui suppose en particulier que le débat puisse s’épanouir le plus possible à l’abri – voire même en dehors – des enjeux relatifs au « marché du travail » académique. Si la revue entend publier des articles d’auteurs et d’autrices dont on apprécie les qualités de chercheurs et de chercheuses, elle dénonce avec d’autres[17] la fonction d’évaluation et in fine de classement des recherches et des chercheurs et chercheuses que les politiques de l’enseignement supérieur et de la recherche tendent de plus en plus à assigner aux revues. Nous souhaiterions – autant que possible – ne pas constituer un outil de légitimation supplémentaire d’un « marché du travail » académique dans lequel de jeunes chercheurs et chercheuses – de moins en moins jeunes en fait… – font face à une pénurie extrême de postes et sont soumis à la loi du « publish or perish » ainsi qu’à l’inflation bibliométrique qui, paradoxalement, nuit à la qualité de la production scientifique. Cela signifie en pratique et entre autres, que nous voudrions rester en dehors de cette logique de « classement » des revues et donc ne pas figurer dans les listes officielles des revues dans lesquelles il conviendrait pour les candidats et les candidates à la carrière académique de publier, les critères bibliométriques permettant aux évaluateurs et aux évaluatrices de se passer d’un travail de discussion sur le fond. Cela signifie également que la composition du comité de rédaction de la revue n’est pas dépendante du statut sous lequel les membres exercent leur qualité de chercheur·se : doctorant·e, titulaire ou non titulaire, chercheur·se dans ou hors des institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous nous concevons ainsi comme un groupe ouvert à toutes celles et tous ceux qui souhaitent travailler à un projet intellectuel et proposer aux lecteurs et aux lectrices un contenu de qualité, intéressant à la fois d’un point de vue scientifique et d’un point de vue politique.

En ce sens, nous proposons plusieurs rubriques pour apporter divers éclairages ou points d’entrée d’un même questionnement puisque nous avons l’objectif de structurer chaque numéro annuel autour d’une problématique commune. La rubrique Arrêt sur image invite à décrypter les enjeux derrière une image choisie, la rubrique Lectures et débats ouvre à la discussion avec des publications académiques ou littéraires et la rubrique Brut est un espace de mise en valeur de données empiriques diverses. Ces manières d’aborder la problématique générale du numéro sont complétées par des articles dans une rubrique plus généraliste, Notes et analyses. Mais ces rubriques, plus largement présentées sur le site web de la revue[18], ne doivent pas constituer des carcans et elles sont elles-mêmes susceptibles d’évoluer.

Droit à l’emploi ou droit au salaire ?

Ce premier numéro est ainsi l’occasion de tester l’intérêt ou la validité de notre parti-pris analytique consistant à penser le salariat comme un concept de sciences sociales à vocation heuristique en dévoilant ses contradictions et ce faisant, des chemins possibles d’émancipation. La question générale que nous posons dans ce numéro est la suivante : qu’est-il préférable de garantir, un droit à l’emploi ou un droit au salaire ? Pour celles et ceux qui restent indifférent·es à une réflexion de fond sur les institutions salariales, cette question n’a pas lieu d’être car « qui dit emploi dit salaire et qui dit salaire dit emploi, garantir l’un, revient donc à garantir l’autre ». Une telle remarque passerait pourtant à côté d’un enjeu essentiel car il y a là – en première analyse et pour la période qui nous occupe, à savoir fin du xxe siècle et début du xxie siècle – deux voies d’émancipation salariale structurées autour de deux grandes familles de stratégies possibles : celles qui concourent à promouvoir l’emploi et notamment le plein-emploi et celles qui s’en départissent et promeuvent un droit au salaire ou font du droit au salaire un préalable. Ce débat, s’il est contemporain, n’est pas totalement nouveau et deux grandes organisations syndicales, la CGT et la CFDT s’en sont emparé avec leurs projets respectifs de sécurité sociale professionnelle ou de sécurisation des parcours professionnels. Il s’agit bien de projets différents dans lesquels l’emploi et le salaire ne recouvrent pas une même réalité. « Emploi », voire même « plein-emploi » peuvent prendre des sens différents et leur éventuelle garantie ne dit rien de la nécessité du salaire ou de ressources au-delà de l’emploi précisément. La question posée dans le présent numéro est donc loin d’être anodine et c’est pourquoi nous y réfléchissons depuis une dizaine d’années[19] et la remettons aujourd’hui sur le métier. Et de ce point de vue, l’expérience du confinement a été particulièrement révélatrice de ce que les différentes formes d’institutions du travail produisent en termes de droits salariaux, comme le met en lumière Jean-Pascal Higelé dans une note – révisée – de l’IES que nous publions ici.

Nous proposons donc dans ce numéro de réfléchir au sens que l’on peut donner à cette promotion de l’emploi qui se déploie depuis plus de quarante ans. Peut-être faut-il déjà souligner le paradoxe selon lequel on ne cesse de défendre l’emploi à tout prix et de déplorer une pénurie d’emplois alors même qu’on n’a jamais eu autant de personnes en emploi. Il ne s’agit pas de nier l’expérience du chômage mais de rappeler que le plein-emploi des hommes durant nos mythiques « Trente glorieuses » est bien en deçà de celui des hommes et des femmes d’aujourd’hui. À la fin des années 1960, ce sont 28 % des 25-49 ans qui ne sont pas en situation d’emploi – ils sont inactifs ou au chômage – tandis qu’au milieu des années 2010, c’est 20 % de cette même tranche d’âge qui est en non-emploi[20]. Par ailleurs, sur cette même période, on ne constate pas une plus grande instabilité de l’emploi ; c’est l’insertion dans la vie active – et notamment celle des jeunes hommes – qui apparaît aujourd’hui plus chaotique. La confusion savamment entretenue au sujet des 18-25 ans entre le taux de chômage des jeunes actifs et jeunes actives (de 25 %) et des jeunes en général (autour de 8 %) est là pour faire diversion sur l’enjeu premier de mise en cause du salaire dont les jeunes actifs et actives ont été le laboratoire. L’emphase sur les jeunes et leur insertion à travers des formes dégradées de droits salariaux dans des contrats jeunes de toutes sortes, jusqu’au travail gratuit des stagiaires, a surtout été le moyen de ne leur garantir ni emploi, ni salaire. Le problème n’est plus de réfléchir à comment faciliter l’accès à l’emploi et à une relative stabilité dans les débuts de son cycle de vie active mais de dire qu’il y a un « problème du chômage des jeunes » pour en conclure que le problème, c’est les jeunes. Est emblématique à cet égard la campagne publicitaire que Florence Ihaddadene prend comme support pour analyser l’instrumentalisation politique du service civique. Dernier avatar des mesures et dispositifs déployés pour favoriser l’emploi ou l’insertion des jeunes, le service civique ne se cache plus derrière le prétexte de l’engagement et annonce clairement la couleur : le travail (presque) gratuit pour prouver son employabilité.

On comprend donc que le droit à l’emploi dont il semblait être question au premier abord est en fait une injonction à soigner son employabilité : il y a des jeunes rencontrant des difficultés d’accès à l’emploi, activons les jeunes. Et les mesures d’abord déployées pour la jeunesse sont ensuite étendues à d’autres publics : il y a des chômeurs et des chômeuses, activons-les. Cela n’est pas propre à la France, comme l’illustre Hadrien Clouet dans son commentaire des « bonnes feuilles » qu’il a traduites de l’étude de Bettina Grimmer sur les job centers en Allemagne. La promesse d’émancipation en devenant « acteur de son parcours », soutenu par des intermédiaires du marché du travail au service de l’entreprise de soi, est un écran de fumée pour une institution de l’emploi fondamentalement disciplinaire, qui rejoint en cela le projet managérial dans lequel l’autonomie se résume surtout à une « liberté d’obéir »[21].

Le droit à l’emploi compris comme devoir d’employabilité prend alors toute sa signification. Il s’agit de socialiser les individus – ici des jeunes, là des chômeurs et des chômeuses – à une forme de docilité. Ils doivent être en capacité d’accepter ce qu’on leur propose, peu importe ce qu’on leur propose… Ils doivent se soumettre au chantage à l’emploi dont le patronat français a su faire son miel, depuis « la bataille des charges » menée au nom de l’emploi par Gattaz-père lorsqu’il dirigeait le CNPF jusqu’à la promesse par Gattaz-fils, lorsqu’il était à la tête du Medef, d’un million d’emploi en échange de la mise en cause des droits salariaux. Et la sociodicée en termes de défense de l’emploi des Gattaz, mise en lumière par Mathieu Grégoire, nous fait bien comprendre que dans l’esprit patronal, « défendre l’emploi » veut dire attaquer les salaires directs et indirects. Ici, un éventuel « droit » à l’emploi doit être appréhendé comme une arme de guerre contre un droit au salaire. On comprend ainsi – sans trop forcer le trait – que le travailler gratuitement de la dystopie de Daniele Zito que présente Karel Yon, est un des horizons possibles du désir patronal.

Mais si le plaidoyer pour l’emploi s’est mué en injonction à l’employabilité et finalement en attaque des droits salariaux, il ne doit pas nous faire oublier que l’emploi est aussi une institution historique du travail salarié et donc pas seulement ce cache-sexe patronal que nous venons d’évoquer. En effet, l’emploi s’est construit tout au long du xxe siècle comme support de droits et en cela, il devient, pour toute une partie des travailleuses et des travailleurs uberisé·es et donc relégué·es dans des situations d’infra-emploi, désirable. On le voit lorsqu’ils et elles luttent pour que leur situation d’employé·es soit reconnue et donc que les plateformes numériques assument enfin leur rôle d’employeur avec les responsabilités afférentes. Cette « bataille des statuts » étudiée dans ce numéro par Anne Dufresne se joue aujourd’hui à l’échelle européenne et mondiale. Elle est menée sur plusieurs fronts : dans diverses juridictions pour savoir si nous avons affaire à de faux-indépendants vrais-salariés et vice versa ; et sur le terrain de nouvelles luttes sociales avec de nouveaux acteurs comme les coursiers de l’Alianza unidos world action dont nous donnons à entendre les revendications en publiant leur brochure dans la rubrique Brut.

Ainsi le plaidoyer pour l’emploi ne se résume-t-il ni au chantage patronal, ni à sa version ordolibérale telle qu’on peut l’entendre dans diverses instances européennes. Au surplus et à côté ou au-delà de la réactualisation de la bataille pour le contrat de travail que l’on pensait pourtant acquise au début du xxe siècle, nous pouvons observer aujourd’hui divers collectifs associatifs et politiques revendiquant un droit à l’emploi particulier. Il s’agit d’un droit à l’emploi, non pas sous la forme d’une obligation de moyens visant à accroître l’employabilité des demandeurs ou des demandeuses d’emploi, mais comme une obligation de résultats faisant de l’État un employeur en dernier ressort à même de garantir – justement – des emplois à tous ceux et toutes celles qui le souhaitent. C’est ce débat sur le sens d’une garantie d’emploi que Jean-Pascal Higelé – informé de ce qu’il observe dans la mise en œuvre d’une expérience concrète de droit à l’emploi qu’est l’expérimentation « territoires zéro chômeur de longue durée » – discute pour en montrer les contradictions et les limites.

Défendre et revendiquer l’emploi pour pouvoir bénéficier des droits et de la reconnaissance dont il est le support représente-t-il le seul chemin pour les luttes sociales ? En matière de déploiement des nouvelles formes d’exploitation, l’uberisation du travail en tant que déni d’emploi n’est pas la seule voie empruntée par le Capital pour déployer de nouvelles sources d’accumulation : il faut aussi considérer le déni de travail lui-même. En effet, le travail gratuit, dénié comme travail et donc invisibilisé comme tel – qu’il s’agisse du hope labor des artistes, des producteurs de contenus en ligne ou des stagiaires, ou encore, du travail de redevabilité des chômeuses et chômeurs soumis·es aux politiques workfaristes – constitue aujourd’hui une expérience massive d’exploitation du travail. Fanny Gallot, Giulia Mensitieri, Ève Meuret-Campfort et Maud Simonet en étudient un nouveau pan en revenant sur l’épisode de la production de masques au début de la pandémie de Covid-19. La mobilisation de couturières bénévoles fut exemplaire de cette forme de mise au travail gratuit des femmes à l’occasion d’un régime dit « d’exception ». Elle illustre également les modalités par lesquelles le Capital peut tirer profit de ce brouillage des frontières entre travail et hors travail, entre le productif et le non productif. À cet égard, il n’est pas étonnant de retrouver sur le chemin de la conceptualisation du travail gratuit et des luttes contre la gratuitisation du travail, une pensée féministe nourrie des débats sur le travail domestique. Car pour sortir du déni de travail dont certains travailleurs et surtout certaines travailleuses sont l’objet, une série de collectifs et de mouvements de lutte se sont inscrits ces dernières années dans la filiation du mouvement international pour le salaire au travail ménager initié dans les années 1970. C’est cette filiation entre le « Wages for housework » qui fait du droit au salaire un point d’appui de la subversion du capitalisme et les autres mouvements du « Wages for » (i. e. Facebook, Artwork et Students) que Maud Simonet présente et interroge.

Comment faire ainsi du salaire une institution révolutionnaire ? C’est la question que pose Bernard Friot et à laquelle il se propose de répondre. Le salariat n’est pas seulement passé de l’indignité à la protection par la qualification du poste de travail dans l’institution de l’emploi-salarié – sécurisant les travailleurs et les travailleuses par la déconnexion entre le salaire et la mesure du travail –, il s’est également déployé sous la forme du statut chez les fonctionnaires et chez les agents et agentes des entreprises publiques, statut dans lequel la qualification est celle de la personne et non du poste. Ce salaire à la qualification personnelle, point de départ d’un statut communiste de la personne travailleuse, Bernard Friot propose de le défendre et de l’étendre, justement contre les projets de droit à l’emploi. Le salaire à la qualification personnelle n’est pas seulement une garantie de droits salariaux, c’est un point d’appui pour la conquête d’une souveraineté des travailleurs et des travailleuses sur le travail abstrait comme sur le travail concret. Bref, seul un véritable droit au salaire, et non un droit à l’emploi, est en mesure de contester le monopole capitaliste sur les fins et les moyens du travail dont on voit qu’il conduit à l’épuisement des femmes et des hommes aussi bien qu’à l’épuisement de la planète.

Crédit: Céline Martinet

[1] 2L2S, Université de Lorraine, nicolas.castel@univ-lorraine.fr.

[2] IDHE.S, Université Paris Nanterre, mgregoire@parisnanterre.fr.

[3] 2L2S, Université de Lorraine, jean-pascal.higele@univ-lorraine.fr.

[4] IDHE.S, Université Paris Nanterre, CNRS, msimonet@parisnanterre.fr.

[5] Karl Marx, Le chapitre VI, manuscrits de 1863-1867 – Le Capital, Livre I, Paris, les éditions sociales (LDES), 2010, p. 159.

[6] Karl Marx, « salaire, prix et plus-value (1865) » in Œuvres I, Économie I, Paris, Éditions Gallimard, nrf, bibliothèque de la pléiade, 1963, p. 533.

[7] Luc Boltanski, Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Les éditions de minuit, 1982. Bernard Friot, Puissances du salariat. Emploi et protection sociale à la française, Paris, La Dispute, 1998.

[8] Qu’on pense, parmi des dizaines d’autres possibles, au socialiste Eugène Buret, à l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon ou au libéral Frédéric Bastiat…

[9] Comme le soulignent, non sans humour, Thierry Pillon et François Vatin lorsqu’ils nous disent que la théorie de Marx est entrée dans le droit français, cf. « Chapitre premier. La question salariale : actualité d’un vieux problème » in François Vatin (dir.), Sophie Bernard (coll.), Le salariat. Théorie, histoire et formes, Paris, La Dispute, 2007, p. 33.

[10] Outre l’ouvrage dirigé par François Vatin (op. cit.) mentionnons pêle-mêle et sans soucis d’exhaustivité les ouvrages suivants qui apportent une réflexion intéressante sur notre objet : Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 ; Pierre Rolle, Où va le salariat ?, Lausanne, Éditions Page deux, 1997 ; Bernard Friot, Puissances du salariat. Emploi et protection sociale à la française, Paris, La Dispute, 1998 ; Robert Boyer, Économie politique des capitalismes. Théorie de la régulation et des crises, Paris, La Découverte, 2015 ; Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, 2016 ; Sylvie Monchatre, Sociologie du travail salarié, Paris, Armand Colin, 2021.

[11] Cf. Claude Didry, Bernard Friot, Robert Castel, « Symposium sur Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, de Robert Castel », Sociologie du travail, Vol. 43, no 2, 2001, p. 235-263 et, sur le salariat chez les économistes régulationnistes, cf. Guillaume Gourgues, Karel Yon, « Rapport salarial » in Colin Hay, Andy Smith (dir.), Dictionnaire d’économie politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, p. 391-402.

[12] Cf. Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris, La fabrique éditions, 2010.

[13] Ibid.,p. 73-77.

[14] « Au moment où nous prenons congé de cette sphère de la circulation simple ou de l’échange des marchandises, à laquelle le libre-échangiste vulgaris emprunte les conceptions, les notions et les normes du jugement qu’il porte sur la société du capital et du travail salarié, il semble que la physionomie de nos dramatis personae se transforme déjà quelque peu. L’ancien possesseur d’argent marche devant, dans le rôle du capitaliste, le possesseur de force de travail le suit, dans celui de son ouvrier ; l’un a aux lèvres le sourire des gens importants et brûle d’ardeur affairiste, l’autre est craintif, rétif comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché et qui, maintenant, n’a plus rien à attendre …que le tannage. », Karl Marx, Le Capital, livre 1, Paris, les éditions sociales (LDES), 2016, p. 172.

[15] Cette protection peut aussi dépendre de la présence ou non sur le site d’un syndicat pouvant négocier collectivement (bargain) pour l’ensemble des travailleurs et des travailleuses qu’il représente.

[16] Delphine Naudier, Maud Simonet (dir.), Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherche et engagements, Paris, La Découverte, 2011.

[17] Cf. la mobilisation des revues en lutte https://universiteouverte.org/category/revues-en-lutte/ et la plateforme issue du Parlement des revues inauguré en novembre 2020 :

[18] http://www.revue-salariat.fr/

[19] Cf. Jean-Pascal Higelé, « Sécurisation des parcours professionnels et sécurité sociale professionnelle : deux projets antinomiques pour le travail », les notes de l’IES, no 20, mars 2011 ; Mara Bisignano, « Maintien de l’emploi et chômage partiel. Un modèle italien de flexicurité », les notes de l’IES, no 31, mars 2013 ; Romain Vila, « Sécurité sociale professionnelle ou sécurisation des parcours professionnels. Quelle place pour les jeunes ?, les notes de l’IES, no 34, septembre 2014 ; Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès, « Le compte personnel d’activité. Où sont les droits attachés à la personne ? », les notes de l’IES, no 39, février 2016 ; Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès, « Pour un droit personnel à la carrière. Contre le compte personnel d’activité. », les notes de l’IES, no 40, avril 2016.

[20] Marion Plault, Métamorphoses et permanences des parcours professionnels en France (1968-2018). Pour une approche cohortale et sexuée des évolutions de l’emploi, Thèse de doctorat de sociologie, Université Paris-Saclay, 2019, p. 71.

[21] Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020.

Au sein, au seuil et au-delà du salariat : les dimensions politiques du salaire

Introduction au numéro 2 « Formes et frontières du salariat »

par Jean-Luc Deshayes, Florence Ihaddadene, Maud Simonet, Daniel Veron, Claire Vivès, Karel Yon

mis en ligne le 29 janvier 2024

Si la question du salaire est au cœur de la conflictualité au travail, le mouvement contre la réforme des retraites de 2023 a mis au jour le double enjeu des luttes salariales, en nous rappelant qu’elles sont à la fois des luttes pour le salaire comme revenu et des luttes pour le salariat comme statut. Avec le report de l’âge légal de départ en retraite de soixante-deux à soixante-quatre ans et l’accélération de l’accroissement du nombre d’annuités requises pour liquider sa pension à taux plein, s’annonce une baisse du niveau de revenu pour toutes celles et ceux n’ayant pas cotisé à la hauteur demandée, à commencer par les femmes qui sont les plus exposées aux carrières hachées et à la précarité[7]. En parallèle, la centralité de la thématique de la pénibilité du travail témoigne du fait que derrière la bataille des retraites, ce qui est en jeu est la défense de cette condition exceptionnelle qu’octroie le statut de retraité en associant le salaire continué à la libération du travail subordonné[8]. Cette double dimension du salaire en fait un objet éminemment politique.

Comme nous l’écrivions dans l’introduction au premier numéro de la revue Salariat, si le salariat est politique, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’une institution ayant cristallisé un type de « compromis » social et permis une forme de stabilisation du capitalisme, comme l’analysent les économistes régulationnistes[9]. En effet, l’institutionnalisation du rapport salarial transforme le salaire et le salariat en le socialisant. Cette transformation s’incarne notamment dans la qualification, la cotisation sociale et le droit à la retraite, autant d’éléments qui ont fait advenir un mode de valorisation politique du travail qui « n’a plus grand-chose à voir avec la fiction du prix du travail »[10].

Cependant, depuis plusieurs décennies, une disjonction dans la conflictualité sociale semblait avoir éloigné les salaires de la scène politique. L’économie politique du néolibéralisme tend à dissocier d’un côté les luttes économiques distributives sur les salaires, confinées à l’échelle des entreprises, tournées vers l’employeur[11], et de l’autre les luttes sur les institutions politiques du salariat – comme le droit du travail, les retraites ou l’assurance chômage –, menées dans l’espace public, mettant les syndicats aux prises avec l’État et les gouvernements. Cette disjonction pouvait laisser penser qu’à une conflictualité adressée au patronat, routinisée et morcelée par les négociations annuelles obligatoires, une conflictualité finalement inoffensive en raison de son caractère « purement » économique – car portant sur la distribution de la valeur sans mettre en cause le pouvoir même sur la valeur[12] –, s’opposait une conflictualité réelle car réellement politique, plus éruptive, visible et unifiée dans la confrontation à l’État.

En plus de la bataille des retraites, la pandémie de Covid-19 et la crise inflationniste ont mis en lumière l’artificialité de cette séparation et rappelé la dimension éminemment politique du salaire. Déjà, la pandémie a éclairé sous un jour nouveau la valeur d’un travail autrement invisibilisé, et entraîné des mouvements pour la revalorisation salariale des métiers essentiels. Elle a aussi souligné l’importance du salaire socialisé en révélant la fragilité des travailleur·ses réduit·es à se payer en chiffre d’affaires et privé·es de tout filet de sécurité, en comparaison avec la protection dont ont bénéficié les salarié·es, et plus encore les fonctionnaires[13]. L’intervention de l’État au nom du « quoi qu’il en coûte » a de la sorte concouru à un début de repolitisation du salaire[14].

Les grèves menées depuis l’automne 2021 dans le contexte de l’inflation ont prolongé cette tendance, qu’il s’agisse des mouvements engagés dans l’énergie, la pétrochimie ou les transports ou, plus récemment, des ouvrières de Vert Baudet, des salariés de Disneyland Paris, de l’entreprise de logistique Sonelog ou de bien d’autres restées hors des projecteurs médiatiques. En plus de nourrir parmi de larges franges de salarié·es un sentiment de déclassement social, l’inflation révèle les fondements politiques du salaire, en rappelant l’importance du dispositif de régulation publique que représentent le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) et son indexation sur l’inflation. Les vagues de grèves qui se sont développées en France l’ont souvent été à cause du tassement des grilles salariales, les employeurs n’étant pas contraints de répercuter la hausse du salaire minimum sur l’échelle des classifications. C’est aussi ce que révèlent, en creux, les mouvements contre la vie chère dans les départements ultramarins[15]. Déjà, la grève générale de 2009 en Guadeloupe revendiquait une augmentation des bas salaires et le calcul d’un Smic adapté à la situation locale tout autant que la transparence sur la fixation des prix des produits de première nécessité. En 2023, à La Réunion, les revendications sont proches, auxquelles s’ajoute l’urgence d’une action climatique. Alors que les hausses des prix ont en grande partie été tirées par une volonté de préserver et même d’accroître les marges de profit des capitalistes[16], ce contexte rappelle le caractère fondamentalement politique de la décision d’augmenter (ou non) les salaires, de la part du patronat comme des pouvoirs publics[17].

Le salaire est politique

Le premier numéro de notre revue appelait à sortir de la « catégorie molle » du salariat comme simple « forme juridique » pour le saisir « dans son épaisseur sociohistorique, dans les contradictions qui le traversent, les luttes qui le définissent et le redéfinissent »[18]. Le présent dossier tente de relever ce défi en envisageant le salaire dans l’ensemble de ces dimensions, sans s’en tenir uniquement à l’idée d’une rémunération, et en mettant l’ambivalence du salariat au cœur des analyses.

Penser le salariat non seulement comme un horizon mais aussi comme un terrain de luttes politiques, c’est donc l’analyser comme une institution éminemment ambivalente : à la fois institutionnalisation d’un rapport d’exploitation et vecteur d’émancipation collective. Cette ambivalence est présente dès la naissance du concept, comme le révèle l’émergence du terme même de « salariat » qu’analyse François Vatin. Alors que le mot « salaire », d’usage ancien, renvoie à l’idée de revenu en contrepartie du travail, l’apparition du terme « salariat » au milieu du xixe siècle témoigne de l’intensification des débats sur les « formes juridico-économiques du travail ». Loin de simplement désigner un groupe social, comme le fait plus couramment à l’époque le terme « prolétariat », la notion de « salariat » acquiert d’emblée une portée analytique dans les écrits des théoriciens fouriéristes qui en font un « régime spécifique d’inféodation du travail ». La force de ce concept retiendra l’attention de Karl Marx et Friedrich Engels, qui reprennent aux fouriéristes l’idée de la subordination salariale comme nouvelle forme de servitude. Mais elle sera aussi reprise par des économistes libéraux qui voient au contraire dans le salariat « une institution qui protège le travailleur du risque économique tout en préservant sa liberté personnelle ». Cette ambivalence de la notion de « salariat » se retrouve dans le cheminement ayant conduit Frédéric Lordon et Bernard Friot à converger dans leur analyse du salaire à la condition de l’accompagner d’un prédicat[19] : distinguer le « salaire communiste » du « salaire capitaliste » permet de souligner la tension intrinsèque qui fonde l’histoire du salaire tout en articulant deux traditions de pensée, l’une qui partait de l’idée du salaire comme instrument de l’exploitation, l’autre qui revisite le salaire comme support de l’émancipation. Cette tension était également présente dans la double interjection portée par les féministes dans les années 1970 : wages against, wages for[20].

Dans cette perspective, on distinguera trois terrains de lutte, trois nœuds de la conflictualité salariale qui se situent au sein du salariat, au seuil du salariat et au-delà de ce qu’on considère habituellement comme du travail. Chacun de ces « lieux » est traversé de luttes et d’ambivalences qui soulèvent des questions spécifiques. Au sein du salariat : Quelles formes peuvent revêtir les institutions du salaire ? Quels enjeux soulève leur défense face aux attaques qu’elles subissent ? Comment les salarié·es interviennent-iels pour redéfinir « leur » salariat ? Au seuil du salariat : Que se passe-t-il quand d’autres formes d’activité économique entendent se réorganiser sous le régime du salariat ? En quoi entrer dans le salariat peut venir ouvrir des marges d’autonomie supplémentaires quant au pouvoir sur son travail ? Et au-delà même des acceptions courantes du « travail », en quoi la revendication d’un salaire change-t-elle le regard sur des groupes dont l’activité n’est pas reconnue comme du travail, soit que sa valeur économique est déniée, comme dans le travail domestique ou le travail étudiant, soit qu’elle est jugée indigne, comme dans le travail du sexe ?

En d’autres termes, il s’agit de réfléchir aux différentes dimensions politiques du salaire, et d’en interroger à la fois les formes et les limites : quand l’inscription dans la réalité juridique du salariat participe de la reconnaissance sociale du travail ; quand la lutte pour faire reconnaître une rémunération comme du salaire fait entrer dans un régime de droits ; et quand le débat sur les formes de la rémunération pose la question du pouvoir sur la valeur économique.

Au sein du salariat

Les ambivalences du salariat se retrouvent ainsi dans les ambiguïtés de la revendication salariale, qui tout à la fois peut exprimer un rapport d’antagonisme de classe – « le mot salaire comme réplique politique objectivement antagoniste au mot profit »[21] – et formuler une demande de reconnaissance. Preuve que le salariat n’est pas seulement synonyme de domination mais peut aussi représenter un horizon positif et désirable. C’est ce que révèlent les mouvements multiformes de demandes de salariat, qui ne concernent pas seulement les travailleur·ses du bas de l’échelle assigné·es à l’infra-emploi[22], mais aussi des professions libérales parmi les plus prestigieuses comme les médecins, étudiés par Lucas Joubert dans ce numéro. Il montre en quoi le salariat peut constituer un recours pour s’affranchir d’un pilotage managérial de l’activité qui entrave de plus en plus la pratique libérale et permettre ainsi de regagner de la maîtrise sur le travail concret. En cela, le salariat apparaît comme une alternative aux contraintes du marché et du management, deux formes d’autoritarisme qui se confortent mutuellement. Cependant, cet article révèle également que la mise à distance des contraintes de l’exercice libéral par le salariat repose aussi sur une division du travail en centre de santé qui délègue les tâches jugées subalternes à d’autres salarié·es. En cela, il nous rappelle que les usages du salariat doivent toujours être réinscrits dans l’ensemble des rapports sociaux qui configurent le travail.

Dans le même ordre d’idée, l’article de Guillaume Gourgues et Ana Carolina Coppola nous rappelle que toute forme de résistance ou de subversion du capitalisme n’est pas nécessairement synonyme d’émancipation. Il et elle documentent l’expérience de la Communauté de travail de Boimondau entre 1944 et 1946, qui se présente comme une « utopie réelle » visant à organiser le travail et sa rémunération selon des règles collectivement consenties, conçues en opposition à la logique du salariat capitaliste. Ces règles n’en conduisent pas moins à reproduire des inégalités, à commencer par les inégalités de genre : alors que la politisation du salaire conduit à mettre en débat la question du statut et de la valeur du travail domestique, elle débouche sur un renforcement de l’assignation des femmes à cette activité.

D’autres formes de contradictions se donnent à voir dans la contribution de Florence Ihaddadene et Karel Yon sur la place des salarié·es dans une organisation syndicale. Elle et il étudient les tensions qui ont accompagné la salarisation puis le « licenciement » de deux permanent·es d’Asso, le syndicat de travailleur·ses associatif·ves affilié à l’Union Syndicale Solidaires. Ces tensions surviennent dans une organisation qui, sans doute plus que toute autre, avait réfléchi au problème de la salarisation des activités bénévoles. Les chercheur·es font l’hypothèse que la crise traversée par Asso est révélatrice du rapport contradictoire que ses militant·es – et, plus largement, une grande partie des syndicalistes – entretiennent avec le salariat : alors que le salariat est une norme (juridique) positive que les syndicalistes invoquent sans cesse dans leur travail extérieur de représentation et de défense des salarié·es, il fait plutôt l’objet d’une grande défiance à l’intérieur des syndicats, renvoyant aux figures de la subordination et de l’autoritarisme patronal que les militant·es combattent – a fortiori quand iels se veulent autogestionnaires comme à Asso.

Au seuil du salariat

La question des frontières du salariat est souvent appréhendée en fonction de la ligne de partage tracée entre travail subordonné et travail indépendant ; son brouillage se traduit par l’émergence de tiers-statuts qui tendent à formaliser une « zone grise » entre ces deux mondes[23]. En Italie par exemple, le travail parasubordonné en est l’incarnation. Celui-ci, analysé dans ce numéro par Mara Bisignano, désigne la position d’un·e travailleur·se indépendant·e en situation de dépendance économique fonctionnelle à un ou plusieurs donneurs d’ordre[24]. La catégorie du travail parasubordonné pour caractériser un groupe de travailleur·ses indépendant·es se rapproche sur de nombreux aspects de la condition des franges précarisées du salariat et nourrit l’infra-emploi (disqualification sociale et salariale, droits minorés, etc.). Cette contribution met l’accent sur les processus de mise en visibilité/reconnaissance qui ont contribué à institutionnaliser ce pan de l’infra-emploi contemporain[25]. Les travailleur·ses parasubordonné·es sont à la fois les premier·ères à subir les conséquences des stratégies d’externalisation productive et la première pierre d’une sous-couche du salariat qui dispose de ses propres institutions du travail, édifiées au fil des interventions législatives des cinquante dernières années.

Les enjeux juridiques autour de l’intégration des institutions du salariat sont révélateurs de leur dimension émancipatrice, notamment du fait de l’édifice de protections que celles-ci convoquent. Dans la rubrique Arrêt sur image, Nicole Teke évoque des plateformes qui alimentent le gisement d’activités des « services à la personne » mais hors de la forme classique des particuliers employeurs. En effet, l’existence de ces plateformes repose sur une forme de « flemme d’être employeur », tant pour les plateformes de services domestiques que pour leurs client·es. Vendant des services à la tâche, l’investissement et la part de risques reposent essentiellement sur les travailleurs·es, qui restent ainsi au seuil du salariat. Les outils de travail sont à leur charge, de même que leur protection sociale. Grâce à ce modèle très avantageux pour ces intermédiaires numériques, les plateformes s’exemptent à la fois de la responsabilité d’employeur, des investissements matériels nécessaires aux travaux exécutés et, surtout, des cotisations sociales.

Dans un autre registre, le texte d’Aurélien Catin, acteur des luttes en cours pour le salaire et notamment du mouvement Art en grève, porte sur la reconnaissance du travail dans les mondes de l’art. Outre une étude de la place des analyses féministes comme vecteur de cette mobilisation, il met en lumière les tensions et les ambivalences pour les créatrices actrices du mouvement qui éprouvent un sentiment d’étrangeté (voire de distance, sinon de répulsion) vis-à-vis des institutions du salariat, tout en s’impliquant dans une lutte pour la requalification de leurs activités qui s’accompagne de la formulation de revendications salariales.

Crédit: Menjoulet

Au-delà des acceptions courantes du « travail »

La dimension politique vient pour finir servir de révélateur des conflits autour de la définition même du travail, c’est-à-dire de la frontière des activités désignées comme créatrices de valeur économique. En ce sens, Aurélien Casta analyse, comme Nicole Teke, un travail invisibilisé. Il invite, à partir de la proposition de loi sur la rémunération étudiante de 1951, à interroger les études comme un travail à salarier. En 1948, l’Union nationale des étudiants de France (Unef) obtient grâce à la Commission du travail et de la sécurité sociale de l’Assemblée nationale que les étudiant·es aient accès aux prestations du régime général de l’assurance-maladie. Par la suite, l’organisation poursuit la mobilisation pour permettre le versement d’un salaire aux étudiant·es pendant leurs études, ce qui aboutit indirectement au dépôt de la proposition de loi du 12 mai 1951. Le texte rend compte des différentes questions que la mobilisation de l’Unef, de ses alliés et de nombreux partis politiques a soulevées : en quoi le travail étudiant devrait-il être considéré comme un travail ? Faut-il le payer et comment le faire ?

Dans une analyse de l’ouvrage Grève des stages, grève des femmes[26]issu de la lutte des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) au Québec, Al Caudron prolonge cette réflexion. Cette lutte a réuni plus de 60 000 grévistes au plus fort du mouvement. Les auteur·es montrent que ce mouvement a reposé sur des revendications offensives (ici la rémunération de tous les stages, leur rattachement au droit du travail salarié et plus largement un salaire étudiant) plutôt que défensives (traditionnellement, la gratuité de l’éducation). Iels analysent la centralité du travail gratuit, son extension et les formes de hiérarchie qu’il reproduit entre travailleur⋅ses. Iels se concentrent sur la structuration du mouvement mais aussi sur les pratiques quotidiennes des militantes pour étendre la grève, ce qui a nécessité de s’affranchir des routines militantes des syndicats et des associations étudiantes pour penser avec inventivité une stratégie adaptée aux spécificités des travailleur⋅ses stagiaires.

Pour alimenter ces réflexions, Maud Simonet et Claire Vivès partagent, dans la rubrique Brut, le tract du Comité autonome du travail du sexe (CATS) qui appelle à la décriminalisation du travail du sexe et sa pleine reconnaissance comme travail. Il fait écho à la dimension protectrice du salaire mise en lumière par les mesures politiques qui ont fait suite à la mise à l’arrêt d’un certain nombre d’activités économiques et à cette « sécurité que procurent les formes de droits salariaux les plus avancées : ceux précisément où la rémunération n’est pas déterminée par le marché des produits ou l’occupation au jour le jour d’un poste de travail »[27].

CUTE et CATS ont en commun de lutter contre un déni de travail et pour « un statut de travailleuse et les droits et protection qui l’accompagnent ». Comme dans les revendications des féministes marxistes au cours des années 1970 pour la reconnaissance du travail des femmes au foyer, ces luttes peuvent être analysées comme la première étape d’une réappropriation politique du travail et l’inscription des travailleuses dans la classe laborieuse[28].

À l’issue de ce numéro, Jean-Pascal Higelé propose une lecture de l’ouvrage Sociologie du travail salarié de Sylvie Monchatre[29] dans lequel l’autrice revisite de nombreux travaux de sociologie du travail à la lumière de la question salariale. Dans la lignée de Pierre Naville, elle appréhende le salariat comme « un fait social total », ce qui la conduit à définir un champ large pour la sociologie du travail qui dépasse la seule question du travail concret pour inclure l’analyse des qualifications, de la valeur du travail, de la définition de l’émancipation, etc. En écho aux réflexions qui traversent ce numéro, Jean-Pascal Higelé interroge la définition que l’autrice propose des frontières du salariat et le flou qui demeure autour de la notion de « salaire ». Un autre compte-rendu de lecture proposé par Carole Yerochevski, celui de l’ouvrage Sur le terrain avec les Gilets jaunes coordonné par Sophie Béroud, Anne Dufresne, Corinne Gobin et Marc Zune, revient sur une mobilisation qui a pu être considérée comme une forme de conflit salarial hors de la sphère du travail[30]. En insistant sur la composition sociale de ce mouvement, Carole Yerochevski s’interroge sur la place des fractions des classes populaires précarisées, les plus directement atteintes par l’effritement des institutions du salariat, dans la conflictualité sociale contemporaine.

Ce numéro interroge ainsi la dimension politique du salaire et ce que les luttes politiques font aux frontières et aux institutions du salariat. Que ce soit depuis le secteur libéral, les espaces marchands de la « fausse indépendance », ou depuis des sphères d’activité dont la production peine à être reconnue comme du travail, les revendications d’inscription dans le salariat nous renseignent sur la dimension protectrice de ses institutions face à la brutalité du marché ou de l’exploitation accrue de l’informalité. Une approche empirique des luttes menées au cœur, au seuil et au-delà des institutions salariales confirme cependant la nécessité de les situer socialement et historiquement et de les analyser en tension entre institutionnalisation d’un rapport d’exploitation et vecteur d’émancipation collective.

Crédit: Nicolas Vigier

[1] CITERES/COST, Université de Tours, jean-luc.deshayes@univ-tours.fr.

[2] CURAPP-ESS, Université de Picardie Jules Verne, florence.ihaddadene@u-picardie.fr.

[3] IDHE.S, Université Paris Nanterre, CNRS, msimonet@parisnanterre.fr.

[4] ESO, Université de Caen, daniel.veron@unicaen.fr.

[5] LISE-CEET, CNAM, claire.vives@lecnam.net.

[6] IDHE.S, Université Paris Nanterre, CNRS, karel.yon@parisnanterre.fr.

[7] Fanny Gallot, « Les femmes et les minorités de genre, en première ligne de la lutte pour nos retraites », Contretemps (en ligne), 2023.

[8] Bernard Friot, Prenons le pouvoir sur nos retraites, Paris, La Dispute, 2023.

[9] Nicolas Castel, Mathieu Grégoire, Jean-Pascal Higelé et Maud Simonet, « Pourquoi la revue Salariat ? », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 7-23.

[10] Ibid., p. 14.

[11] Au cours des dix dernières années, en moyenne, une entreprise sur deux du secteur marchand ayant connu une grève mentionnait le thème des rémunérations comme un motif du conflit. En 2021, face à l’inflation, ce sont même 73 % des entreprises ayant connu une grève qui ont été confrontées à cet enjeu, cf. « Les grèves en 2021. Une hausse portée par des revendications salariales », DARES Résultats, no 8, février 2023.

[12] Comme l’écrit Frédéric Lordon : « D’un certain point de vue, la grève salariale, en tant que telle, est la plus fade des grèves – trade-unioniste dirait Lénine. On se met en grève, on obtient tant de pourcents, on retourne à la mine. La grève salariale est le point de confort suprême du syndicalo-syndicalisme, exercice institutionnel revendicatif type qui, par définition, ne touche à rien puisque, revendiquant dans le cadre, il reconnaît de fait le cadre – donc ne charrie aucun projet de le renverser », Frédéric Lordon, « Une bonne fois », La pompe à phynance (en ligne), 15 octobre 2022.

[13] Jean-Pascal Higelé, « Crise sanitaire et salariat. Ce que le confinement révèle des formes d’institution du travail », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 27-37.

[14] Quoiqu’à son corps défendant : inspiré du chômage partiel, le dispositif mis en place suite à l’arrêt d’un certain nombre d’activités après mars 2020 consistait à subventionner les entreprises pour qu’elles maintiennent les salaires directs. En rupture avec cette période, au sortir de l’état d’urgence sanitaire, le discours des pouvoirs publics a mis l’accent sur la nécessité de « rembourser la dette » contractée à cette occasion.

[15] Élise Lemercier, Valelia Muni Toke, et Élise Palomares, « Les Outre-mer français », Terrains & travaux, vol. 1, no 24, 2014, p. 5-38.

[16] « Euro Area Inflation after the Pandemic and Energy Shock: Import Prices, Profits and Wages », 2023, IMF Working papers, no 2023/131.

[17] Erik Bengtsson, Magnus Ryner, « The (International) Political Economy of Falling Wage Shares: Situating Working-Class Agency », New Political Economy, vol. 20, no 3, 2015, p. 406-430.

[18] Nicolas Castel et al., art. cit., p. 12.

[19] Bernard Friot et Frédéric Lordon, En travail. Conversations sur le communisme, Paris, La Dispute, 2021, p. 184-187.

[20] Maud Simonet, « “Wages for”. Une approche féministe du salaire comme puissance subversive », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 87-100.

[21] Selon une formule du philosophe opéraïste Mario Tronti, cf. Karel Yon, « Le salaire de l’opéraïsme (première partie) : qu’y a-t-il de politique dans le “salaire politique” ? », Salariat (en ligne), 2022.

[22] Anne Dufresne, « La bataille des statuts. Les dessous de la loi européenne pour les travailleurs de plateforme », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 57-85.

[23] Marie-Christine Bureau et al., Les zones grises des relations de travail et d’emploi : Un dictionnaire sociologique, Buenos Aires, Teseo, 2019.

[24] Cette modalité d’emploi concernait près d’1 million de travailleurs sur 24,9 millions d’actifs en 2021.

[25] Bernard Friot, « Faire de la qualification un droit politique de la personne majeure », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 39-56.

[26] Collectif, Grève des stages, grève des femmes. Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant (2016-2019), Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2021.

[27] Jean-Pascal Higelé, art. cit.

[28] Maud Simonet, art. cit.

[29] Sylvie Monchatre, Sociologie du travail salarié, Paris, Armand Colin, 2021.

[30] Quantité critique, « Les Gilets jaunes et le contournement de la négociation collective », 2019 [en ligne : https://qcritique.hypotheses.org/303].

Lutte de classe, féminismes et création. Le statut des artistes dans le grand bain des luttes salariales

par Aurélien Catin

Collectif La Buse et Réseau Salariat

mis en ligne le 29 janvier 2024

Depuis la période révolutionnaire, le domaine de la création est régi par un corpus juridique qui escamote la question de la production derrière des droits de propriété intellectuelle. Ce n’est que récemment que des organisations d’artistes se sont reconfigurées autour de la notion de travail et que certaines d’entre elles ont commencé à formuler des revendications salariales.

Ce phénomène a pris de l’ampleur en 2019 avec le mouvement Art en grève qui a rassemblé sous une même bannière des individus et des collectifs déterminés à lutter pour la reconnaissance du travail artistique[1]. Dans des mondes de l’art de plus en plus féminisés où l’accès aux plus hauts niveaux de reconnaissance est encore contrôlé par des réseaux très masculins[2], les analyses féministes se révèlent de puissants vecteurs de mobilisation et une composante importante de cette nouvelle dynamique militante. En outre, elles permettent de politiser le sujet de la rémunération en abordant le salaire comme un instrument de transformation sociale.

L’article qui suit a été écrit par un acteur des luttes en cours. En tant qu’auteur et militant, je suis partie prenante des mouvements que je m’attache à présenter. J’en propose une lecture orientée qui se nourrit de travaux scientifiques autant que d’observations empiriques. Mon texte résulte de la conjonction de deux points de vue complémentaires parfois difficiles à concilier.

Situation. La propriété comme obstacle à l’institution du travail

Le droit de la propriété intellectuelle distingue deux types d’artistes : les auteurs au sens large, dont l’activité relève de la création[3], et les interprètes, communément considérés comme des travailleurs. Aux côtés des ouvriers et techniciens du spectacle, ces derniers se sont mobilisés pendant plus d’un siècle pour bénéficier des conquêtes attachées à l’emploi. Cette stratégie leur a permis d’obtenir une présomption de salariat et d’entrevoir un dépassement de l’emploi à travers un régime d’assurance chômage connu sous le nom d’intermittence[4]. De leur côté, les créateurs se sont longtemps tenus à l’écart des mobilisations sociales. En effet, l’activité des dramaturges, des écrivaines et des paroliers, comme celle des peintres, des sculptrices et des graveurs, n’a pas été en premier lieu validée par les institutions du travail mais par la propriété littéraire et artistique dont découlent les droits d’auteur. Cette catégorie d’artistes a donc construit son identité sur un rapport de propriété, réputé garant d’une certaine liberté, en opposition au travail (ou pire, au salariat), décrit comme le lieu de la subordination.

En France, les premières lois sur le droit d’auteur furent votées pendant la Révolution. Issue du « domaine de la pensée »[5], pourvoyeuse d’inattendu, la création était alors entourée d’une aura positive. Le vocabulaire usité dans les débats parlementaires évoquait la renommée, la vigueur et la volonté, des attributs traditionnellement associés au masculin[6]. Très tôt, la pratique artistique a été assimilée à un exercice de « développement », source de progrès, d’innovation et d’accomplissement personnel. Pour l’artiste féministe Mierle Laderman Ukeles, les « systèmes de développement » se démarquent des tâches de « maintenance », ancrées dans la banalité du quotidien, déconsidérées et généralement assignées aux femmes[7]. C’est pourtant cette intention de faire de l’art une activité supérieure qui s’est retournée contre les créateurs en les séparant d’un monde ouvrier combatif et enclin à l’action collective. Isolés, repliés sur un corpus juridique dont on peut dire qu’il légitime l’ontologie différentialiste qui alimente les débats de la période révolutionnaire, ils n’ont pas été en mesure de faire reconnaître leur contribution à la production de valeur. Comme nous allons le voir, les créateurs pâtissent aujourd’hui de la fragilité de leurs revenus, de la faiblesse de leurs droits sociaux et d’une image de passionnés à qui la société doit apporter son aide[8].

Bien entendu, ce tableau esquissé à grands traits ne saurait faire oublier les initiatives qui ont contribué, à différents niveaux et avec un succès inégal, à le nuancer. En France, par exemple, une réforme impulsée par Jean Zay, ministre des Beaux-Arts issu du Front populaire, jeta les bases d’un changement de paradigme. Elle prévoyait la requalification des artistes en « travailleurs intellectuels » et leur intégration partielle au droit commun. Le projet de Jean Zay fut suspendu par la guerre, détricoté par le régime de Vichy et enterré par la loi de 1957 sur la propriété littéraire et artistique[9]. Dans le monde anglo-saxon, des expériences autonomes s’attachèrent à démystifier la figure de l’artiste et à rapprocher les créateurs des grandes luttes politiques. Ce fut le cas notamment de l’Art Workers’ Coalition fondée à New York en 1969[10]. Très avancée dans l’articulation des analyses antiracistes, écologistes et féministes, cette alliance informelle éprouva toutefois des difficultés à sortir du cadre existant. Ses propositions sur le statut des artistes se limitèrent à l’instauration de rémunérations spécifiques comme les honoraires d’exposition et le droit de suite[11].

Pour de multiples raisons, ces initiatives n’ont pas réussi à renverser la conception de l’art comme activité séparée du travail et régie par des dispositifs exceptionnels. Ces échecs ont au moins un facteur commun : au contraire des interprètes, les créateurs ont toujours eu du mal à se définir comme des travailleurs, en partie parce que les institutions du salariat ont longtemps suscité leur défiance. Ces dernières années, des collectifs ont réactivé la mémoire des luttes passées et mis la question du travail au cœur de leurs réflexions. Une certaine détermination à lever le tabou du salaire s’est manifestée dans Art en grève, un mouvement né à Paris à la veille de la mobilisation contre le projet de réforme des retraites de 2020.

Crédit: Art en grève

Transformation. L’irruption des travailleuses de l’art

Avant d’aller plus loin, je précise que j’ai fait partie du groupe qui a rédigé l’appel à la grève du 27 novembre 2019[12]. Dans les réunions préparatoires à sa diffusion, puis dans le mouvement Art en grève, les femmes étaient majoritaires, comme elles le sont dans les organisations qui en découlent ou qui portent des revendications analogues. Dans le reste du texte, je prendrai donc le parti de « renverser l’universel » en employant le féminin pour désigner l’ensemble des travailleur·ses de l’art[13]. Par ce choix, j’entends souligner la dimension de genre de la bascule des représentations qui s’y opère.

Quelle que soit la discipline, qu’elle soit quantitativement masculine (cinéma, rap), mixte (arts plastiques, littérature) ou féminine (danse, théâtre), il est plus difficile pour les femmes de se professionnaliser[14]. En effet, les réseaux qui permettent de bâtir une carrière et d’accéder au succès demeurent essentiellement masculins, si bien que « la population des femmes artistes est d’autant plus élevée qu’est faible la légitimité artistique du lieu où elles apparaissent »[15]. Cela se traduit par de fortes inégalités de revenus qui entraînent des difficultés d’accès aux droits. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant de voir émerger une nouvelle dynamique militante mêlant critique des structures qui déterminent le travail artistique et contestation d’une domination masculine encore bien ancrée.

C’est dans ce cadre où s’articulent des enjeux de classe et des tensions liées au genre qu’a été lancé « Art en grève », un appel à cesser le travail adressé à un secteur dans lequel sept personnes sur dix ne sont pas salariées[16]. Il invitait les professionnelles des arts graphiques et plastiques, quel que soit leur statut, à rejoindre la mobilisation en tant que travailleuses concernées par le sort des régimes de retraite. L’appel plaçait les artistes « à l’avant-garde de l’absence de protection sociale » et se concentrait sur des points saillants qui vont nous permettre de décrire leur condition.

Tout d’abord, les créatrices sont mal payées et leurs droits sociaux incomplets. Mis en avant par les médias, le succès économique d’une poignée de vedettes est le paravent d’une pauvreté endémique. Dans les arts graphiques et plastiques, 53,1 % des artistes ont perçu moins de 8784 euros de revenus artistiques en 2017[17]. Un rapport commandé par le ministère de la Culture nous apprend que les écarts de ressources entre hommes et femmes y atteignent des sommets. Ainsi, le revenu médian global des plasticiennes est de 10 000 euros par an contre 15 000 pour les plasticiens. Les conclusions sont similaires dans tous les champs de la création. Dans la BD, par exemple, 50 % des autrices perçoivent des revenus qui les situent sous le seuil de pauvreté, contre 36 % des auteurs[18]. L’une des ambitions de l’appel à la grève était donc de pointer l’existence d’un « prolartariat créatif »[19] et de lui donner corps à travers l’arrêt du travail et la présence en manifestation.

Art en grève se proposait d’expliquer cette situation par le statut spécifique des artistes qui les empêche de se définir comme des productrices et de défendre efficacement leurs droits. Avant toute chose, il fallait donc populariser une façon de se désigner qui avait déjà été employée dans le monde anglo-saxon mais dont l’usage n’était pas courant en France. Les collectifs à l’origine de l’appel ont ainsi cherché à diluer la figure de l’artiste dans le grand ensemble des « travailleuses de l’art » qui englobe « toute personne exerçant une activité dans ce champ ». Sur ce plan au moins, la lutte a porté ses fruits puisque l’expression est désormais en circulation dans la plupart des organisations politiques et syndicales de transformation sociale.

Cette appellation, assurément polysémique, devait encore trouver un débouché dans l’action. La chose était loin d’être entendue pour le sous-ensemble des artistes, symbole du rejet du travail, dont la modeste énergie militante était plutôt tournée vers le code de la propriété intellectuelle. Art en grève devait donc donner une assise matérielle à la catégorie de travailleuse de l’art en appelant toutes les professionnelles du secteur à rejoindre les salarié·es dans la défense d’une institution interprofessionnelle de socialisation du salaire. Quoique d’aspect technique, ce point était au cœur de la stratégie du mouvement puisqu’il permettait d’expérimenter un postulat (« nous sommes toutes des travailleuses ») à la faveur d’une lutte fédératrice. En même temps, l’appel incitait les créatrices à « faire reconnaître [leurs] activités comme productrices de valeur économique ». C’est là sans doute que se sont manifestées les premières contradictions d’une initiative dont le but implicite était de poser l’horizon d’un « au-delà de l’emploi » via le droit politique au salaire[20]. Nous reviendrons sur ce point.

Car en effet, Art en grève appelait moins à lutter pour une bonne rémunération des activités artistiques qu’à s’engager aux côtés des différentes composantes du salariat pour bloquer une réforme qui prévoyait de supprimer le droit au salaire des retraité·es. Son appel visait à convaincre les professionnelles des arts graphiques et plastiques qu’elles avaient « les mêmes intérêts que l’ensemble des travailleur·ses ». Cette affirmation valait également pour les créatrices qui sont en partie intégrées aux institutions du salariat.

Bien entendu, elles ne sont jamais payées en salaire, sauf cas exceptionnels. La structure de leurs revenus repose sur trois piliers :

1° Les droits d’auteur sur l’exploitation des œuvres reproductibles. La propriété littéraire et artistique fait de l’œuvre un patrimoine, acquis par un travail non quantifiable, qui produit une rente proportionnelle à son succès commercial.

2° Les honoraires qui rémunèrent la cession d’œuvres uniques et la vente de prestations périphériques à la création (ateliers, conférences, expositions, interventions en milieu scolaire, etc.) Payés sur facture, ils relèvent du travail indépendant.

3° Les bourses et les aides à la création qui pallient l’insuffisance des deux premiers piliers.

Cependant, si ces modes de rémunération ne sont pas du salaire, les revenus qu’ils génèrent sont additionnés et convertis en heures Smic par la Sécurité sociale des artistes-autrices. Depuis les années 70[21], le régime des créatrices est adossé au régime général et leur ouvre les mêmes droits que les salarié·es pour la santé, les prestations familiales et la retraite[22]. Il est somme toute excessif de dire que les artistes sont « à l’avant-garde de l’absence de protection sociale », mais il est vrai que leur couverture est incomplète puisqu’elles n’ont ni assurance chômage ni indemnités en cas d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Entre verre à moitié plein et verre à moitié vide, l’analyse produite par le mouvement Art en grève était conçue comme un point d’entrée. Elle préfigurait des luttes plus avancées pour l’assimilation des artistes-autrices au salariat pris comme classe et comme ensemble institutionnel. Mais l’objectif d’un « au-delà de l’emploi » n’était pas explicite. Il apparaissait en filigranes dans un appel qui cherchait à donner corps au prolartariat et à populariser des outils salariaux non réductibles à la subordination. Cet horizon quelque peu voilé laissait la porte ouverte à deux stratégies à priori divergentes.

Contradiction. Les deux supports du salaire

Les individus et les collectifs qui se sont fédérés dans Art en grève s’inscrivent dans la continuité de luttes féministes qui ont contribué à désenclaver les activités de la création. Dès la fin des années 60, des autrices comme Jacqueline Feldman se sont penchées sur les conditions d’exercice de la littérature[23]. Par une approche matérialiste, elles ont éclairé le fonctionnement de l’institution littéraire et favorisé la démystification des pratiques artistiques. Aujourd’hui, c’est dans les arts graphiques et plastiques que la militance des artistes-autrices est la plus combative. De nouvelles organisations d’étudiantes en art, de curatrices et de plasticiennes développent une critique de l’infrastructure qui détermine l’économie de la création. Elles transcendent les apports des luttes passées en portant la contestation sur le terrain du salaire et des droits sociaux plutôt que sur celui du patrimoine et des droits d’auteur. Cette volonté d’imposer une lecture alternative du statut des créatrices débouche sur deux voies d’action que le mouvement Art en grève n’a fait qu’ébaucher.

La première consiste à postuler que les activités artistiques produisent de la valeur et qu’elles doivent être rémunérées. C’est ce que défendent des collectifs comme WAGE[24] aux États-Unis, GARAGe[25] en Suisse ou Économie solidaire de l’art en France. À l’heure actuelle, la plupart des initiatives de ce type ne se soucient pas du mode de rémunération à conquérir. Elles se contentent de revendiquer la reconnaissance des activités périphériques à la vente d’œuvres sans s’appesantir sur ce qui distingue, par exemple, une bourse d’un salaire. Dans une telle configuration, la situation des artistes-autrices tend à se rapprocher de celle des travailleurs de plateforme dans plusieurs pays européens, entre travail indépendant et accès à un « socle réduit »[26] de droits salariaux. Or l’option d’un tiers statut est discutable. Certes, elle déplace l’action des créatrices en les détournant du paradigme propriétaire, mais elle risque de les épuiser dans la défense d’une forme d’« emploi dégradé »[27].

C’est pourquoi d’autres collectifs adoptent une position plus offensive et proposent que les mêmes activités soient rémunérées en salaire. C’est le cas du syndicat des travailleuses artistes-autrices (STAA CNT-SO) qui entend « mettre un terme à l’utilisation abusive du statut artiste-auteur de la part de diffuseurs voulant se dédouaner des cotisations sociales par la requalification en contrat salarié »[28]. Il s’agit de calquer la condition des créatrices sur celle des interprètes par l’application d’une présomption de salariat donnant accès au socle complet des droits attachés à l’emploi. Cette option présente deux avantages :

1° Elle n’enferme pas les artistes dans une logique de revenu. En effet, tous les modes de rémunération ne se valent pas. L’emploi au sens propre est caractérisé par le respect du code du travail, par l’attribution d’une qualification au poste et par la cotisation de sécurité sociale. Pris dans ce cadre, le salaire valide une contribution à la production de valeur et s’écarte d’une conception du revenu comme prix de la force de travail[29].

2° Elle s’inscrit dans le giron de l’emploi sans s’y enfermer. Le STAA revendique des droits fondés sur le contrat et demande que les diffuseurs soient assimilés à des employeurs. Néanmoins, les caractéristiques du travail artistique impliquent de mobiliser deux outils bien connus des intermittent·es : la présomption de salariat, qui distend la relation entre subordination et droits salariaux, et l’assurance chômage, qui garantit le maintien d’un salaire de référence entre les contrats. Ce sont de possibles prémices d’une sortie de l’emploi par le haut[30].

Pour autant, cette approche ne rompt pas avec la vision capitaliste du statut des travailleur·ses qui lie leurs droits économiques à la validation de leur activité. En évoquant le « droit au salaire pour les retraité·es », le mouvement Art en grève a défini les contours d’une seconde stratégie qui consiste à postuler que toute personne est en capacité de produire de la valeur. En conséquence, la rémunération doit être dissociée de l’activité et fondée sur une qualification personnelle. Cette voie d’action vise à inclure les créatrices dans la construction d’un « statut communiste du producteur »[31] posant le salaire comme droit politique. Plus généralement, il s’agit de faire que toute personne majeure soit dotée d’un premier niveau de qualification, irrévocable et inconditionnel, et de la rémunération correspondante[32].

Il est difficile de se projeter dans une abstraction qui peut paraître éloignée des réalités de nos métiers. Pourtant, la généralisation d’un statut économique garanti aurait sans doute des effets bénéfiques sur des pratiques artistiques de plus en plus soumises à des dynamiques de marchés et dépendantes du soutien de fondations d’entreprise. En tant qu’auteur, je dois produire en continu pour enchaîner les publications. Lorsque j’ai besoin de compléter mes revenus, je suis contraint de multiplier les prestations rémunérées, jusqu’à l’absurde. Titulaire d’un salaire à vie, je publierais moins mais mieux, sans crainte d’être économiquement sanctionné par la « non-validation sociale de [mon] produit »[33].

Certains collectifs plaident ainsi pour un modèle dissociant le statut des personnes de la nature de leur activité. C’est le cas de METAL[34], un groupe fondé en Belgique qui s’appuie sur les luttes en cours pour défendre « une définition du chômage comme reconnaissance de la qualité de productrice, même hors de l’emploi »[35]. En France, La Buse tente d’explorer des modalités d’accès au salaire à la qualification personnelle à partir de la situation des créatrices. Ce réseau de curatrices, d’enseignantes et de plasticiennes a coordonné la rédaction d’une tribune cosignée par des syndicats de travailleuses de l’art[36]. Les organisations signataires revendiquent un renforcement du régime des artistes-autrices par la création d’une assurance chômage « conçue comme un droit à la continuité du revenu »[37]. Elles envisagent une indemnisation mensuelle minimum de 1700 euros accessible à partir d’un bénéfice annuel de 3000 euros, soit 266 heures Smic. À l’instar de METAL, La Buse affirme que le maintien du salaire entre les contrats « pose chacune comme pleinement productrice » et préconise un début de déconnexion entre la rémunération des créatrices et leur activité. Inspirée du « déjà-là »[38] du régime général de Sécurité sociale, sa tribune interroge explicitement la définition de la valeur et le statut économique des personnes. Cependant, sa proposition ne va pas jusqu’au bout du raisonnement. Elle sert une stratégie critique de l’emploi qui ne conçoit pas de rupture immédiate. L’absence de réflexion sur la qualification des artistes est sans doute un frein au développement d’un mouvement qui assumerait pleinement les conséquences de ses analyses.

Mais derrière la théorie se pose une question pratique qui touche au rapport de force et à l’état des représentations dans les milieux artistiques : comment les créatrices, qui sont encore nombreuses à se sentir étrangères aux institutions du salariat, peuvent-elles s’approprier les enjeux du droit politique au salaire ? L’expérience nous enseigne que la bataille pour la requalification de leurs activités en travail peut être un point d’appui pour se projeter au-delà de l’emploi.

Crédit: AG des travailleur·ses de l’Art

Articulation. Du salaire pour changer le travail

En effet, chaque secteur s’inscrit dans la lutte des classes selon des logiques qui lui sont propres. Les organisations de transformation sociale doivent y être attentives afin d’identifier des voies d’action fructueuses. Dans les arts graphiques et plastiques, les mobilisations pour la reconnaissance des activités périphériques à la vente d’œuvres sont un terreau propice à la sensibilisation des travailleuses aux thématiques salariales. Par ailleurs, dans ce milieu où la production est souvent camouflée en passion et où les femmes représentent 68 % des étudiant·es en écoles d’art[39], la définition du travail est un sujet crucial et sa dimension de genre particulièrement tangible. Plusieurs collectifs font ainsi référence au mouvement international pour le salaire au travail ménager initié par des féministes marxistes dans les années 70[40]. Le groupe WAGE, par exemple, se réclame des écrits de Silvia Federici[41]. Lancée en Suisse en 2017, la campagne Wages For Wages Against puise aux mêmes sources pour « questionner les logiques néolibérales qui sous-tendent les milieux de l’art contemporain »[42]. De son côté, La Buse invoque régulièrement l’expérience québecoise des comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) qui ont animé une grève des stages autour de mots d’ordre inspirés du mouvement pour le salaire au travail ménager[43].

Une part de la politisation du secteur s’opère donc à la jonction de conflits sur la rémunération et de luttes féministes porteuses d’une réflexion sur le périmètre du travail. En résulte une conception du salaire qui n’est pas sans rapport avec la revendication d’un statut économique garanti.

1° Elle permet de démystifier l’aspect vocationnel de la création et d’excéder la figure historique du travailleur, longtemps cantonnée dans l’emploi industriel masculin.

2° Elle légitime le terme de travailleuse et lui donne une charge symbolique positive. Elle autorise des personnes extérieures au salariat, souvent privées de ressources au nom de valeurs comme la passion, à dénoncer des formes de travail gratuit en s’emparant des « instruments de la conflictualité salariale »[44].

3° Elle rappelle que le salaire n’est pas qu’une question de revenu mais « l’expression fondamentale d’une relation de pouvoir entre le capital et la classe laborieuse »[45]. Dans un secteur accoutumé aux aides et acquis au paradigme du droit d’auteur, cette politisation de la rémunération est précieuse.

Toutefois, il n’est pas question de nier les limites d’une stratégie centrée sur l’activité. Nous ne sortirons pas du capitalisme en adoptant sa vision du salaire comme contrepartie d’un travail validé. Une telle adhésion nous soumet à l’agenda d’une classe dirigeante qui contrôle le marché de biens et services et qui façonne le marché du travail au gré de ses intérêts. Le risque est de buter contre le mur du chantage à l’emploi ou de tomber dans les chausse-trapes de l’infra-emploi que sont les tiers statuts et le revenu de base. C’est pourquoi il faut rappeler avec Anne Dufresne que toute lutte salariale devrait avoir pour ambition de « se passer de donneurs d’ordre […] pour une émancipation salvatrice et une redéfinition du travail en tant que tel »[46].

Ceci dit, la seule perspective du salaire à la qualification personnelle est insuffisante. Certes, elle permet de se démarquer du statut capitaliste des travailleur·ses, mais elle n’épuise pas le débat sur le contenu d’une production qui inclut des activités écocidaires, des emplois inutiles, une division des tâches inique, et qui reconduit des dominations de genre. Outre qu’elles constituent un ressort de mobilisation, les approches féministes du salaire nous aident à penser les contours du travail à partir d’expériences minoritaires. Elles pointent des conflits à l’œuvre dans la question de la rémunération et montrent que celle-ci n’est pas une fin en soi mais « un point de départ vers l’expression d’une autonomie politique »[47]. En pratique, elles favorisent l’orientation de nouvelles dynamiques militantes vers des outils préfigurant le dépassement de l’emploi. À l’aune de leur apport, la construction de la maîtrise collective du travail artistique pourrait emprunter ce chemin : « identifier [le communisme] à des institutions familières »[48], populariser le salaire comme moyen d’action, et faire de la qualification personnelle le support légitime des droits économiques.


[1]     Maïlys Celeux-Lanval, « Pourquoi les artistes se mettent-ils eux aussi en grève ? », Beaux Arts Magazine, 6 décembre 2019. https://www.beauxarts.com/grand-format/pourquoi-les-artistes-se-mettent-ils-eux-aussi-en-greve/

[2]     Marie Buscatto, « Femme et artiste : (dé)jouer les pièges des ‘‘féminités’’ », in Isabelle Berrebi-Hoffmann (dir.), Politiques de l’intime. Des utopies sociales d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui, Paris, La Découverte, 2009, p. 266-267.

[3]     Fondée sur la notion d’originalité, la différence entre travail et création est au cœur des débats sur le droit d’auteur. On la retrouve dans différents manuels destinés aux mondes de l’art dont Jean Vincent, Droits d’auteur et droits voisins, 2e édition, Nantes, M Médias, Coll. « La Scène, aide-mémoire », 2016, p. 12-13.

[4]     Mathieu Grégoire, Les intermittents du spectacle. Enjeux d’un siècle de luttes, Paris, La Dispute, 2013.

[5]     Assemblée nationale constituante, comité de Constitution, Rapport fait par M. Le Chapelier sur la pétition des auteurs dramatiques, 13 janvier 1791.

[6]     Le député Le Chapelier loue le « glorieux travail » des dramaturges et des « génies qui ont rendu la France célèbre ». Il se fait le relai de ceux qui parlent « avec énergie de liberté » et défend la libéralisation du théâtre : « Le perfectionnement de l’art tient de la concurrence. Elle excite l’émulation, elle développe le talent, elle entretient des idées de gloire ». Ainsi, le statut sexuel des femmes « vient en contradiction avec les caractéristiques auxiliaires attachées à la profession d’artiste » (Dominique Pasquier, « Carrières de femmes : l’art et la manière », in Sociologie du travail, 25e année, n° 4, octobre-décembre 1983, Les professions artistiques, Paris, Dunod, p. 419).

[7]     Mierle Laderman Ukeles, « Manifeste ! Pour un art de la maintenance – Proposition pour une exposition », in S. Cras, Écrits d’artistes sur l’économie, une anthologie, Paris, Éditions B42, 2022, p. 93-97.

[8]     L’aide est un mode de rémunération ordinaire des activités artistiques, comme en témoigne la brochure éditée par le Centre national des arts plastiques en 2012, 140 aides privées et publiques en faveur des artistes.

[9]     Anne Latournerie, « Petite histoire des batailles du droit d’auteur », Multitudes, 2001/2, n° 5, p. 49-53.

[10]   Lucy R. Lippard, ‘‘The Art Workers’ Coalition: Not a History’’, Studio International, 1970, vol. 180, n° 927.

[11]   Le droit de suite accorde à l’artiste un pourcentage du prix de revente de son œuvre.

[12]   L’appel est en ligne sur Paris-luttes.info : https://paris-luttes.info/appel-aux-travailleuses-et-au-13012

[13]   Ce parti pris s’inspire d’une proposition de Maud Simonet dans Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, Paris, Textuel, 2018, p. 12.

[14]   Marie Buscatto, « Entrer, rester, être reconnue : les conditions de féminisation des mondes de l’art », entretien filmé pour le projet Visuelles.art, 2018. https://visuelles.art/les-entretiens/

[15]   Dominique Pasquier, « Carrières de femmes », art. cit., p. 421.

[16]   Alain Hayot (dir.), Culture en force !, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2019, p. 195.

[17]   Maison des artistes, Rapport d’activité. Année 2018, p. 12.

[18]   Bruno Racine, L’auteur et l’acte de création, ministère de la Culture, janvier 2020, p. 25.

[19]   Olivier Quintyn, « La valeur somptuaire de l’art et la pauvreté des artistes », in J.-P. Cometti, N. Quintane (dir.), L’art et l’argent, Paris, Éditions Amsterdam, 2017, p. 44.

[20]   Sur la « sortie de l’emploi par le haut » et le droit politique au salaire, voir Bernard Friot, Vaincre Macron, Paris,  La Dispute, 2017.

[21]   Loi n° 75-1348 du 31 décembre 1975 relative à la sécurité sociale des artistes auteurs d’œuvres littéraires et dramatiques, musicales et chorégraphiques, audiovisuelles et cinématographiques, graphiques et plastiques.

[22]   Les artistes-autrices ont la même assurance maladie que les salarié·es dès le premier euro déclaré. Elles valident quatre trimestres de retraite à partir de 600 heures SMIC, soit environ 6700 euros de revenu brut, et peuvent bénéficier de congés maladie et d’indemnités journalières de maternité.

[23]   Delphine Naudier, « La cause littéraire des femmes dans les années 1970 », in M. Reid (dir.), Femmes et littérature. Une histoire culturelle, II, Paris, Gallimard, 2020, p. 388.

[24]   Working Artists and the Greater Economy.

[25]   Groupe d’action pour la rémunération des artistes à Genève.

[26]   Anne Dufresne, « La bataille des statuts. Les dessous de la loi européenne pour les travailleurs de plateforme », Salariat, octobre 2022, n° 1.

[27]   Ibid.

[28]   Présentation du STAA sur le site de la CNT-SO : https://cnt-so.org/lancement-du-syndicat-des-travailleurs-artistes-auteurs-staa

[29]   Bernard Friot, Vaincre Macron, op. cit., p. 33-42.

[30]   C’est l’une des thèses développées dans Aurélien Catin, Notre condition. Essai sur le salaire au travail artistique, Saint-Denis, Riot Éditions, 2020.

[31]   Bernard Friot, Vaincre Macron, op. cit., p. 12.

[32]   Le salaire à la qualification personnelle est expliqué en détail dans Bernard Friot, Frédéric Lordon, En travail. Conversations sur le communisme, Paris, La Dispute, p. 30-44.

[33]   Ibid, p. 30.

[34]   Mouvement des étudiantes travailleuses des arts en lutte.

[35]   METAL, « En finir avec l’artiste. Continuité d’une lutte de discontinues », Théâtre/Public, janvier-mars 2022, n° 242, p. 59.

[36]   Le STAA, SUD Culture, le syndicat national des artistes plasticiennes (SNAPcgt) et le syndicat national des écoles d’art et de design (Snéad-CGT).

[37]   La tribune est en ligne sur le blog de La Buse : https://blogs.mediapart.fr/la-buse/blog/221221/garantir-un-droit-la-continuite-du-revenu-aux-travailleur-euses-de-l-art-0

[38]   Bernard Friot, « Le salaire universel : un déjà-là considérable à généraliser », Mouvements, 2013/1, n° 73, p. 60-69.

[39]   Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication, ministère de la Culture, 2022, p. 6.

[40]   Sur ce sujet, voir Silvia Federici, Wages Against Housework, Bristol, Falling Wall Press, 1975.

[41]   En 2015, Lise Soskolne de WAGE a participé à une table ronde avec Silvia Federici. Le texte de son intervention peut être consulté en ligne : https://wageforwork.com/files/dnOjerAJO6TgJl8Z.pdf

[42]   Tiphanie Blanc, « Wages For / Wages Against », in Wages For Wages Against, We are not where we need to be but, we ain’t where we were, Bruxelles/Genève, L’Amazone/Privilege, 2021, p. 7.

[43]   Collectif, Grève des stages, grève des femmes. Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant (2016-2019), Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2021.

[44]   Maud Simonet, Travail gratuit, op. cit., p. 146.

[45]   Ibid, p. 33. Citation de Nicole Cox et Silvia Federici.

[46]   Anne Dufresne, « La bataille des statuts », art. cit.

[47]   Valérie Simard, « (Psych)analyse d’une grève », in Grève des stages, grève des femmes, op. cit., p. 62.

[48]   Bernard Friot, Frédéric Lordon, En travail, op. cit., p. 15.

Le salaire de l’opéraïsme. Première partie (années 1960) : qu’y a-t-il de politique dans le « salaire politique » ?

par Karel Yon

Les intellectuels issus de la tradition italienne de l’opéraïsme, comme Toni Negri, Paolo Virno ou Carlo Vercellone, ont joué un rôle important dans la formulation de la revendication du revenu garanti, avec une influence notable dans les années 1990-2000 sur les mouvements de chômeur·ses et des intermittent·es du spectacle. Si ce courant, que l’on qualifie aujourd’hui plus volontiers de « post-opéraïste », utilise encore parfois le terme de salaire, le fait de lui préférer celui de revenu ou de parler d’un salaire social reflète un cheminement critique marqué notamment par une mise à distance des institutions du travail[1]. Le contraste est en effet net avec le discours opéraïste des origines, saturé de la référence au salaire, un « salaire variable indépendante »[2] qui était conçu comme « une expression de l’autonomie politique de la classe ouvrière »[3].

Plusieurs recherches récentes ont renouvelé l’intérêt pour l’analyse empirique des modes de rémunération en montrant à quel point le salaire structure, tant symboliquement que matériellement, l’engagement et le rapport au travail[4]. Le regard opéraïste ajoutait à cela un questionnement sur le rôle du salaire dans les processus de subjectivation politique, ce qu’ont prolongé les théorisations féministes du salaire au travail ménager[5]. C’est cette idée d’un usage politique du salaire qui justifie selon moi l’intérêt d’une généalogie du salaire opéraïste[6].

Dans ce texte, je présente pour commencer la place du salaire dans la théorie opéraïste des années 1960, en montrant qu’il articule alors deux concepts clé de ce courant politico-intellectuel, l’ouvrier-masse et la composition de classe (1). Je reviens ensuite plus en détail sur les fondements théoriques et contextuels de la revendication du « salaire variable indépendante » (2). J’aborde enfin les controverses qui opposent, au tournant des années 1960-70, les opéraïstes à la gauche syndicale italienne incarnée par Bruno Trentin, et permettent de mieux cerner ce qu’il y a de politique dans le salaire politique (3).

Un second texte, à paraître ultérieurement, sera consacré à l’extension du domaine du salaire dans la réflexion opéraïste, à travers la formulation de la théorie du « salaire social » dans les années 1970. Je montrerai que l’usage politique du salaire s’est élargi à cette époque à travers la théorisation de « l’autovalorisation » et la stratégie de « l’exode », mais que son contenu s’est dissous, jusqu’à la quasi-disparition du mot.

Le salaire de l’ouvrier-masse

L’opéraïsme est un courant politico-intellectuel né dans les années 1950 en Italie, qui entreprend de renouveler la théorie marxienne à partir d’une démarche d’enquête attentive aux transformations du capitalisme et de l’expérience ouvrière, tout en réaffirmant la centralité du travail ouvrier, d’où le terme d’operaismo[7]. Le recours à un italianisme plutôt que la traduction littérale en « ouvriérisme » permet d’éviter la confusion avec une posture lourdement chargée, dans le contexte français, d’anti-intellectualisme et d’un économisme antipolitique. L’opéraïsme italien est en effet tout le contraire, pour le meilleur et pour le pire : intellectualiste, anti-économiste et fondamentalement politique. Il prend initialement forme au sein d’une revue, les Quaderni Rossi, qui rassemble des dissidents venus des partis socialiste et communiste italiens et du syndicalisme, et paraît de 1961 à 1964. Selon Steve Wright, qui a retracé l’histoire politique et intellectuelle de ce courant, c’est avec le journal Classe operaia (1964-67) que s’opère « la phase classique du développement de l’opéraïsme », lequel se structure autour de quelques points : l’idée que le développement du capitalisme est provoqué par les luttes ouvrières (plutôt que l’inverse) ; l’identification du travailleur déqualifié de la grande industrie (le fameux « ouvrier-masse ») comme nouveau sujet révolutionnaire ; et, ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, « l’accent mis sur la lutte salariale comme terrain décisif du conflit politique »[8]. Portée par divers groupes militants locaux, puis à l’échelle nationale par des organisations politiques dont Potere operaio (« Pouvoir ouvrier », 1969-73), cette insistance sur la lutte salariale constitue alors un trait distinctif de l’opéraïsme dans l’espace des marxismes critiques, à l’époque davantage portés sur les luttes autogestionnaires.

Ouvrier-masse, composition de classe et enquête 

Face à un mouvement ouvrier traditionnel jugé incapable de prendre la mesure des transformations du capitalisme et des conditions nouvelles qu’elles créent pour la transformation sociale, l’opéraïsme naît de la conviction que l’action politique doit se renouveler par un travail d’enquête à la fois théorique et empirique. La dimension philosophique sera en particulier explorée par Mario Tronti, qui entreprend dans les années 1960 de revisiter la critique marxienne de l’économie politique. La dimension empirique correspond à la démarche de l’enquête ouvrière. Le fondateur des Quaderni Rossi, Raniero Panzieri, parlait d’un « usage socialiste de l’enquête » pour défendre le mariage de la praxis marxiste avec la sociologie industrielle[9]. C’est notamment la recherche qu’il impulse à la fin des années 1950 sur les transformations du travail aux usines Fiat de Mirafiori, à Turin, recherche que poursuivra Romano Alquati dans la décennie suivante, qui fait émerger le couple conceptuel pivot de l’opéraïsme : l’ouvrier-masse et la composition de classe.

L’ouvrier-masse désigne un type de travailleur qui apparaît dès l’aube du xxe siècle aux États-Unis et dans l’entre-deux-guerres en France. En Italie, il émerge avec le « miracle économique » des années 1950 : dans les régions déjà industrialisées du Nord (autour de Gênes, Turin et Milan), l’afflux de capitaux états-uniens et la rationalisation taylorienne ont entraîné une concentration et une division accrues du travail autour du système de la chaîne de production. Cette nouvelle organisation du travail a permis l’embauche d’ouvriers sans qualification, souvent venus des régions pauvres et rurales du sud, « étrangers aux mots d’ordre productivistes et souvent ignorés par les syndicats »[10]. Les émeutes et grèves sauvages qui éclatent au début des années 1960 sont interprétées par les opéraïstes comme l’affirmation de ce nouvel acteur sur la scène politique. L’ouvrier-masse est ce nouvel ouvrier « sans qualité » des chaînes de production, culturellement étranger aux traditions du mouvement ouvrier et qui se distingue par son refus de jouer dans les règles des relations industrielles, c’est-à-dire d’accepter le leadership des organisations syndicales et la défense de revendications négociables avec le capital[11]. À travers les révoltes de l’ouvrier-masse se manifeste la dialectique de la composition de classe : les réorganisations technico-productives au sein de l’usine impliquent une nouvelle composition technique de la force de travail, laquelle va de pair avec l’émergence d’une nouvelle subjectivité politique.

La composition de classe est conçue comme une version sociologiquement informée de la conscience de classe, une version plus solidement matérialiste du vieux couple marxiste classe en soi / classe pour soi. Plutôt que de considérer la relation, typique du schéma de la conscience de classe, entre une potentialité inconsciente et une actualité consciente, la composition de classe s’appuie sur l’ambivalence du terme pour tracer une corrélation entre la façon dont une classe est composée, c’est-à-dire matériellement constituée (sa composition technique), et la façon dont elle se compose, c’est-à-dire combine activement les différentes parties d’elle-même pour construire un tout (sa composition politique)[12]. Au schéma fréquemment idéaliste de la conscience de classe, selon lequel la portée révolutionnaire de l’agir ouvrier résulte d’un travail d’éducation politique, celui de la composition de classe repose sur l’idée que la subjectivité révolutionnaire ne dépend pas d’une vision du monde préexistante mais se construit dans l’expérience directe des antagonismes. Une hypothèse centrale de la notion de composition de classe est ainsi celle de la relation étroite entre formes de production et formes de lutte. « L’expérience prolétarienne »[13] de l’ouvrier spécialisé intégré à la machinerie productive, nié dans son individualité, exploité comme pure force de travail interchangeable, implique en effet de nouvelles façons de « faire classe » : les ouvriers « contestent moins l’autorité patronale qu’ils ne s’en libèrent immédiatement en instaurant un rapport de force, en faisant passer les sociabilités auxquelles la grève et l’oisiveté consécutive donnent lieu au premier plan »[14]. « Sous le coup de la déqualification, l’attachement au travail s’est de la sorte retourné en refus du travail »[15], comme l’expriment les formes éruptives de lutte qui sont alors privilégiées : grève sauvage, émeute, démission sans préavis ou sabotage.

La démarche opéraïste se distingue ainsi par son souci de produire une sociologie politique du travail industriel et des comportements de classe attentive aux conditions technico-matérielles de formation des attitudes et des luttes ouvrières. Mais elle est tout aussi critique du déterminisme économique qui fait de la conscience de classe un simple reflet de la position dans la division du travail et le processus de production. Se distinguant des analyses de la sociologie industrielle française et notamment de la façon dont Serge Mallet, dans son livre La Nouvelle classe ouvrière[16], fait des techniciens l’aile avancée par nature de la lutte autogestionnaire, les travaux d’Alquati mais aussi de Sergio Bologna insistent sur le fait que c’est dans le cours de la lutte que se construisent les sujets politiques. Par conséquent, l’intervention politique marxiste ne consiste pas dans la transmission, depuis l’extérieur, d’une idéologie révolutionnaire, et encore moins dans l’attente que le développement des forces productives fasse advenir une classe ouvrière mature et consciente d’elle-même, mais dans l’accompagnement des luttes ouvrières et la production, en situation, d’une réflexivité collective susceptible de renforcer l’autonomie politique du travail face au capital, grâce à cette pratique militante de l’enquête qu’Alquati rebaptise « co-recherche »[17]. On comprendra dans ce cadre l’importance donnée, à côté de l’étude des formes de luttes, à celle des revendications qui les accompagnent. Celles-ci ne sont pas seulement conçues en réponse à des besoins objectifs mais comme des éléments-clés qui orientent les processus de subjectivation politique.

Le salaire comme revendication politique

Comme d’autres groupes les ayant inspirés dans cette démarche (Socialisme ou Barbarie en France, Correspondence aux États-Unis), les opéraïstes fondent leur réflexion sur le recueil du matériau vivant des luttes sociales. Si les analyses du début des années 1960 insistaient sur le « refus de revendiquer » des ouvriers, elles notaient déjà l’apparition d’un usage « provocateur » de la revendication salariale : des ouvriers en grève qui exigent des augmentations massives et égales pour tous, tout de suite, en sachant très bien que les syndicats seront incapables d’y parvenir[18]. Cet usage de la revendication salariale est analysé comme un simple moyen tactique de faire durer la grève, un moyen d’empêcher que celle-ci puisse être traduite en revendications intégrables dans le jeu des relations professionnelles. Il exprime également le profond égalitarisme de la « masse compacte » des ouvriers non qualifiés, que traduisent aussi d’autres revendications portant davantage sur la structure des salaires, comme le refus des divisions entre ouvriers qualifiés et non qualifiés ou entre ouvriers et employés qui sont inscrites dans les conventions collectives. Cet égalitarisme s’exprime aussi dans les formes d’action. En s’organisant en assemblées ou comités de base prenant le contrôle direct de la lutte, ces conflits remettent en cause tant le leadership que le discours revendicatif des ouvriers de métier, lesquels forment alors l’ossature des organisations syndicales.

Potere Operaio (1972) di Nanni Balestrini – crédit: Edoardo Tacconi

À la fin de la décennie, l’usage disruptif de la revendication salariale prend un relief nouveau dans le discours opéraïste. Sous l’influence des thèses de Mario Tronti (voir infra) et face au regain de la conflictualité usinière, la « thématique du salaire » est désormais considérée comme un moyen de franchir un seuil qualitatif dans la lutte des classes. Le mai-juin 1968 français le confirme aux yeux des opéraïstes. Dans une analyse à chaud publiée en juillet de la même année en Italie, Sergio Bologna et Giairo Daghini considèrent la revendication du salaire minimum à 1 000 Francs par mois, portée par les OS de Renault Billancourt, comme « une des exigences politiques les plus significatives » de ces travailleurs, non seulement parce qu’elle permet « l’unification » de la classe, mais aussi parce qu’elle implique « une pression consciente en vue d’augmenter le coût du travail, de mettre en crise le Plan. Renault, modèle du néocapitalisme français, devient sous cet aspect la pointe la plus avancée de l’élan politique de classe »[19].

Prenant le contre-pied d’autres groupes gauchistes qui retiennent du printemps 68 les expériences de contrôle ouvrier et d’autogestion, les opéraïstes mettent l’accent sur la centralité politique des revendications « matérialistes » sur les salaires. Dans son journal, le groupe opéraïste de Vénétie écrit en 1968 : « le terrain politique sur lequel se mesure aujourd’hui le rapport de force entre ouvrier et capitaliste est celui de l’usine, et le rapport salaire-productivité est la clé du fonctionnement global de la société capitaliste. Ce qui hier était économique est aujourd’hui le seul réel terrain politique ; ce qui hier était politique est aujourd’hui devenu apparence »[20]. Les militants du même groupe, qui intervenait depuis quelques années auprès des ouvriers du complexe pétrochimique de Porto Marghera, reprendront l’idée d’une augmentation uniforme de 5 000 lires à l’été 68, alors que s’ouvrent des négociations dans l’industrie chimique. La popularité de la revendication est telle qu’elle contraint la CGIL à la reprendre à son compte[21]. De l’automne 1968 à l’automne 1969, le « mai rampant » italien est marqué par le développement de ces mouvements hors des syndicats qui marquent l’entrée en lutte des ouvriers spécialisés et remettent en cause les systèmes négociés de classifications au nom de l’égalitarisme, contraignant les organisations syndicales à tenir compte de cette nouvelle donne[22]. Au cours de l’automne chaud, l’accent mis sur le salaire par les opéraïstes regroupés à Rome autour du journal La Classe leur permet ainsi de gagner l’attention d’ouvriers habituellement indifférents à la rhétorique gauchiste : « Pour ces ouvriers, parler de salaires plus élevés et de cadences de travail plus lentes était plus concret que ne l’était généralement la propagande gauchiste »[23].

Anatomie du salaire

Ces développements sont particulièrement visibles au sein des usines Fiat de Mirafiori à Turin, un complexe de 50 000 ouvriers, équivalent italien du Billancourt français. Nanni Balestrini les a consignés dans un chapitre de son roman Nous voulons tout, publié pour la première fois en 1971[24]. En tant que composition littéraire, le texte ne livre pas de construction théorique globale et cohérente. À la manière de Balestrini, il s’agit d’un collage d’extraits de tracts, d’articles de presse ou d’entretiens, prélevés directement auprès des ouvriers de Mirafiori[25]. Le texte n’en esquisse pas moins une analyse opéraïste du salaire. Sa portée théorique est d’ailleurs toujours reconnue par des groupes militants se revendiquant du marxisme autonome, qui le mettent à disposition en ligne, parmi d’autres réflexions critiques sur le travail[26].

Le texte s’attarde dans un premier temps sur la structure duale du salaire, avec d’un côté le « salaire de base » qui correspond au salaire horaire et de l’autre toute la part variable. C’est d’abord sur cette part variable que se concentre la critique : il s’agit de la part de la rémunération qui est conditionnée au zèle de l’ouvrier et à l’appréciation de ses chefs. En d’autres termes, elle produit autant qu’elle mesure l’obéissance ouvrière à l’ordre industriel. On trouve là une première dimension de la critique opéraïste du salaire, qui insiste sur le lien indissociable entre sa fonction économique, la seule que retienne en général l’économie orthodoxe (le salaire comme mécanisme incitatif), et sa fonction politique de dispositif disciplinaire. Est donc d’abord affirmée l’idée que le salaire de base devrait être le seul salaire, la seule base légitime pour payer l’ouvrier : le salaire au temps plutôt que le salaire au zèle, le salaire objectivé dans les heures passées au travail plutôt que le salaire soumis à l’appréciation subjective des chefs, le paiement automatique du travail abstrait plutôt que la récompense conditionnelle du travail concret.

L’analyse aborde ensuite « la structure verticale du salaire » qui renvoie à la hiérarchie du « système des qualifications et des catégories, et des autres instruments que le patron utilise à tour de rôle pour diviser ses ouvriers entre eux […]. Tout ça paie la différence de qualité du travail fourni par les ouvriers »[27]. Ici se manifeste davantage la spécificité de la critique opéraïste, une critique qui se veut ajustée au point de vue de l’ouvrier-masse : au sein de la grande usine rationalisée, la complexité de la force de travail n’est plus un attribut individuel lié à des savoir-faire de métier, mais un résultat de la division du travail ; la socialisation du processus de production est telle que chaque travailleur contribue avec le même degré de nécessité au cycle productif[28]. Les différenciations salariales fondées sur le poste de travail sont donc illégitimes. Tout comme est illégitime la distinction par « le statut, c’est-à-dire la division, faite par le patron, des forces de production en deux secteurs. Les ouvriers d’un côté, les employés et techniciens de l’autre »[29].

Toutes les divisions basées sur « la qualité du travail », autrement dit les formes diverses de qualification, sont dès lors rejetées. Les qualifications instituées par la négociation collective sont mises dans le même sac que les promotions au mérite et les dessous-de-table, c’est-à-dire des différenciations objectivées et d’autres subjectives, en tant qu’elles renvoient toutes in fine à une seule et même rationalité, celle de la production capitaliste. Elles sont considérées comme des différences imposées par le patron (induites par la rationalité de la division capitaliste du travail), avec la complicité des organisations ouvrières :

« ce fait que le type de travail que fait un ouvrier a une valeur différente, qu’il est payé plus ou moins que le travail d’un autre ouvrier, ça, c’est une invention capitaliste. C’est les patrons qui ont inventé ça, pour avoir en main un autre instrument de contrôle politique sur la classe ouvrière. Et n’oublions pas que le parti et le syndicat aussi sont d’accord avec cette invention capitaliste. Pour eux aussi, il est juste que le pognon que reçoit un ouvrier soit basé sur la différence de qualité du travail qu’il fait »[30].

Ces différenciations statutaires sont présentées comme totalement étrangères aux ouvriers : « les objectifs des ouvriers, c’est uniquement le nécessaire économique et matériel, leurs besoins vitaux, […] ils se foutent complètement des exigences des patrons »[31]. C’est l’attitude de l’ouvrier-masse, esclave salarié enchaîné matériellement à son travail, pas celle de l’ouvrier qualifié symboliquement attaché à celui-ci : « cet argent, nous en avons besoin pour vivre dans cette société de merde. […] Parce que nous ne voulons pas passer la moitié de notre vie à l’usine. Parce que le travail est malsain »[32]. Dans un article paru en février 1968 dans la revue Contropiano, Mario Tronti a parlé de la « Rude race païenne, sans idéals, sans foi et sans morale » : ce que les intellectuels opéraïstes retiennent du contact avec les ouvriers à la porte des usines, c’est l’ancrage fondamentalement matérialiste de la lutte ouvrière, qui ne s’encombre aucunement de valeurs ou d’idéaux : « Pas la moindre adhésion à l’enrichissez-vous bourgeois, mais le mot salaire comme réplique politique objectivement antagoniste au mot profit »[33].

Si le chapitre de Balestrini s’ouvre sur la distinction entre bonne et mauvaise part du salaire, il se poursuit par un rejet de la logique même d’un salaire qui soit la contrepartie du travail et par la mise en avant d’une autre logique de rémunération, celle d’une « garantie de salaire »[34] indépendante de la productivité. Ce salaire garanti[35] est présenté comme une revendication politique clé pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il déconnecte le revenu du contrôle politique des patrons. Deuxièmement, parce qu’il fait dérailler le plan capitaliste, dans la mesure où les augmentations de salaire déliées d’une augmentation de la production (à l’encontre de la « politique des revenus » alors à la mode dans le capitalisme administré) attaquent directement le taux de profit[36]. En refusant d’autolimiter leurs revendications salariales et de les plier aux logiques de la rationalisation, les ouvriers s’affrontent ainsi directement à l’ordre industriel : non seulement à la domination des patrons mais aussi à un système plus large dans lequel prennent place les institutions traditionnelles du mouvement ouvrier, partis et syndicats. Dans leur lutte pour un « salaire garanti, indépendant de la productivité »[37], les ouvriers se retrouvent en effet face au syndicat, « qui fait la putain pour aller négocier avec le patron quelques sous en plus pour l’ouvrier », lequel « devient lui aussi un instrument de contrôle politique sur la classe ouvrière. Dans la lutte pour ses objectifs économiques et donc politique, la classe ouvrière finit toujours par trouver en face le syndicat »[38].

Un salaire hors de la raison économique

Les analyses consignées par Balestrini font écho à celles produites peu de temps auparavant par Mario Tronti et compilées dans Ouvriers et capital, la sommequi fonde théoriquement cette ligne politique[39]. Revenir sur le contenu de la réflexion trontienne, mais aussi sur le contexte dans lequel elle a pris forme, permet de comprendre la centralité stratégique d’une revendication salariale formée hors de la raison économique.

Une critique en acte de l’économie politique

La théorie du salaire variable indépendante vient conforter la réappropriation opéraïste de la critique de l’économie politique marxienne, une lecture fondamentalement anti-économiciste de la loi de la valeur. Selon Tronti, chez Marx « la valeur est un concept politique au même titre que l’exploitation. Il ne laisse pas de place à “l’économie” en tant que catégorie séparée et a fortiori dominante »[40]. Dans ses « Premières thèses », il consacre de nombreuses pages à la théorie marxienne de la valeur-travail, expliquant ainsi : « Pour Marx, la valeur-travail est une thèse politique, un mot d’ordre révolutionnaire ; et non une loi de l’économie ou un moyen scientifique d’interprétation des phénomènes sociaux ; ou plutôt elle est ces deux dernières choses sur la base des deux premières et comme leurs conséquences »[41]. À l’encontre du marxisme orthodoxe dissociant le plan de la rationalité économique, marqué par une forme de développement irrépressible des forces productives, et le plan de l’action politique, seul terrain véritable de la lutte révolutionnaire à travers la conquête du pouvoir d’État, il défend l’idée que c’est au contraire au cœur de la production, au cœur de l’usine, que se joue le combat politique décisif, car c’est là où se noue le rapport social capitaliste, là où le travail produit le capital. C’est sur ce socle que se construira la revendication du salaire garanti, en tant qu’elle permet à la classe ouvrière d’exprimer sa volonté autonome et son rejet du capitalisme depuis le lieu-même de la production. Les « “formes innombrables” prises par le salaire » deviennent ainsi le principal indicateur du développement capitaliste autant que de l’affirmation politique de la classe ouvrière[42].

La réflexion trontienne sur le rôle politique du salaire se forme dans l’analyse de deux tournants de l’histoire du capitalisme : l’instauration de la journée de travail normale dans l’Angleterre du xixe siècle et l’expérience du New Deal aux États-Unis. La première séquence montre comment la lutte collective de la classe ouvrière, en imposant la législation sur la journée de travail, a contraint le capital à révolutionner son propre mode de production en passant de la survaleur absolue, c’est-à-dire « la survaleur produite par allongement de la journée de travail »[43], à la survaleur relative, obtenue par l’accroissement de la productivité du travail. Le capital réagit à l’action ouvrière en transformant sa composition interne, ce qui en retour transforme la composition de la classe ouvrière : une « différence [qui] constitue bel et bien un saut d’ordre politique » et marque « le départ d’une réaction en chaîne de révolutions du procès de travail »[44]. La seconde séquence engendre un approfondissement de la socialisation du rapport capitaliste. Face à la crise économique de 1929, la combinaison des luttes ouvrières et de l’intervention de l’État parvient à imposer au capital, là encore contre lui-même, la « révolution capitaliste » dont Keynes rédigera ensuite le manuel[45] : une mue qui relance son développement tout en y intégrant plus étroitement la classe ouvrière et en modifiant à nouveau sa composition. L’organisation centralisée du capital et l’organisation centralisée de la classe ouvrière (sous la forme du syndicalisme industriel) se nourrissent ainsi dialectiquement. La nouvelle configuration du système de relations industrielles « à l’américaine » associant managers, syndicats et médiations gouvernementales se substitue au collective bargaining « à l’anglaise » qui opposait patron et syndicat.

L’institutionnalisation progressive du rapport salarial, d’abord grâce à la mise en place d’une législation sur le temps de travail, ensuite grâce à l’intervention régulatrice de l’État qui crée les conditions pour que les hausses de salaire s’inscrivent dans le cycle vertueux d’une production tirée par la consommation, témoigne ainsi du caractère éminemment politique des luttes pour le salaire, qui partent du point de production pour se résoudre sur le terrain de l’État, avant de transformer en retour les conditions de la production. Dans le néo-capitalisme de l’après-Seconde Guerre mondiale, les rendez-vous périodiques pour la renégociation des contrats collectifs deviennent ainsi un épisode majeur de la lutte des classes. Elles concentrent la conflictualité gréviste pendant la phase de renégociation des conventions, renforçant le caractère d’enjeu politique national des revendications salariales, a fortiori quand prévalent des clauses de « paix sociale »[46].

Le salaire « variable indépendante »

C’est parce que le système italien de relations professionnelles est très proche du schéma étatsunien que celui-ci est une référence centrale pour les opéraïstes. Contrairement à la France, où un Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) a été instauré par la loi du 11 février 1950 (transformé en 1970 en Salaire minimum interprofessionnel de croissance, Smic), l’État n’intervient pas dans la définition des salaires[47]. Les minima sont généralement établis par la négociation de branche et varient en outre selon les régions. Si l’État italien a initié une politique d’emploi avec la Cassa integrazione guadagni, un fonds public créé en 1954 pour accompagner les restructurations industrielles, il reste plus en retrait dans la sphère des relations professionnelles, qui reposent avant tout sur l’autorégulation par la négociation collective. À partir de 1962-63 est même mis en place un système de « négociation articulée » par lequel des accords-cadres, conclus à l’échelle nationale, ouvraient la possibilité de négociations ultérieures à un échelon inférieur, notamment celui de l’entreprise. Ce système entendait figer les différents niveaux de compétence et reposait sur l’idée de « trêve contractuelle », entendue comme « l’engagement, pour la durée du contrat, de ne pas soulever à nouveau, avec recours à l’action directe, des questions ayant fait l’objet d’accords entre les parties »[48].

À la lumière de ce contexte, on comprend mieux la formulation de la revendication du « salaire variable indépendante »[49] qui, comme le rappelle Tronti dans un ouvrage récent, est à l’origine une revendication syndicale[50]. Élaborée par l’économiste italien Piero Sraffa[51], elle est reprise dans un article de 1967 par un syndicaliste de la CGIL, Luciano Lama[52]. Selon Sraffa, qui théorise une loi de la valeur des biens indépendante de l’offre et de la demande, le salaire ne peut être considéré ni comme une variable dépendant des opérations de marché, ni comme un coût avancé par l’employeur, mais comme une fraction du revenu national[53], à ce titre redevable de choix politiques. Pris en tenailles entre l’État et le patronat qui cherchaient avant tout à contenir la poussée inflationniste des revendications salariales, et les grèves sauvages qui réclamaient une plus grande part des fruits de la croissance, les syndicalistes trouvent dans cette théorie un moyen de défendre la liberté de revendication et de négociation sur les salaires. Revendiquer le salaire variable indépendante revient pour eux à défendre « une “variable indépendante” de politique salariale »[54], contre toute tentative d’en poser a priori les limites au nom des « nécessités économiques » : une théorie qui ménage au syndicat une marge de manœuvre autonome en reconnaissant dans le même temps, et le bien-fondé de la discussion macroéconomique sur les salaires, et la liberté d’action ouvrière[55]. Reprenant la revendication syndicale du « salaire variable indépendante », les opéraïstes en réorientent la logique politique en avançant que la lutte autonome pour les salaires ne doit pas seulement être indépendante de la politique des revenus mais orientée contre la logique même de cette politique, utilisée comme un bélier pour briser le « plan du capital ». Ce que Tronti, au milieu des années 1960, résume en ces termes : « Dans le capitalisme moderne, la lutte politique du point de vue ouvrier est celle qui tend consciemment à mettre en crise le développement capitaliste dans ses mécanismes économiques »[56].

Dans un texte de 1998, le philosophe Paolo Virno, lui-même ancien militant de Potere Operaio, est revenu sur cette logique de mise en crise par le salaire. Selon lui, avec des slogans tels que « salaire dissocié de la productivité », « salaire comme variable indépendante », « plus d’argent, moins de travail », les luttes ouvrières italiennes de 1968-69 ont mis en crise « le système même du travail salarié et de ses unités de mesure ». L’irrationalité économique (du point de vue capitaliste) de ces revendications permettait de rompre « l’illusion d’optique selon laquelle le salaire serait la compensation du travail », et par la même occasion de remettre en question le caractère de marchandise de la force de travail. « De la seule manière possible, précise-t-il : en en augmentant le coût, en créant une démesure continue (qui renvoie à une incommensurabilité) ». Et de ramener ainsi le salaire à son véritable statut d’enjeu politique, d’enjeu de pouvoir. On est donc là encore dans l’idée que la revendication salariale à l’excès vaut comme une affirmation, strictement antagoniste, de l’autonomie ouvrière. Elle est une déclaration de souveraineté ayant « une valeur symbolique analogue à la trinité de 89 : “Liberté, égalité, fraternité” ».

De leur analyse des formes du salaires, les opéraïstes tirent ainsi deux conclusions : parce que la régulation du capitalisme dépend fondamentalement du rapport salarial, c’est seulement sur ce terrain du salaire que la subversion de l’ordre capitaliste est possible ; et si l’organisation collective de la classe ouvrière sous forme de syndicats a permis d’opérer le saut politique nécessaire à la défense de ses intérêts, ces mêmes institutions collectives ont désormais acquis un rôle fonctionnel au sein du cycle keynésiano-fordiste, ce qui les rend inaptes à la lutte révolutionnaire. Assimilant le travail à l’activité productive prise dans les rapports sociaux capitalistes, ils considèrent que la classe ouvrière tend désormais à rejeter, dans un même mouvement, le patron, l’usine et les syndicats qui leur sont solidaires : c’est le refus du travail.

Le « refus du travail » plutôt que sa libération ?

Dans le contexte italien des années 1960-70, l’intervention opéraïste ne se positionne pas seulement contre la stratégie communiste orthodoxe qu’incarne la direction du PCI. Elle se définit aussi par rapport aux positions rénovatrices de dirigeants syndicaux qui entendaient eux aussi replacer le lieu de production au centre de la lutte politique, le plus célèbre d’entre eux étant Bruno Trentin[57]. Cette gauche syndicale partage les analyses de Raniero Panzeri et des Quaderni Rossi quant à la nature du néocapitalisme. Elle rejoint les opéraïstes dans leur critique du postulat de la neutralité des forces productives et de la vision apologétique du progrès technico-scientifique qui domine le mouvement ouvrier, et cherche également à politiser les relations de production au sein de l’usine, mais d’une autre manière : non pas en poussant la lutte salariale dans le sens du refus du travail, mais en agissant pour libérer le travail.

Les syndicalistes se rebiffent

Dans son maître-ouvrage La Cité du travail[58], Bruno Trentin est revenu sur la critique de l’idéologie productiviste et son hégémonie au sein de la gauche sociale et politique. Remontant à Lénine, il montre que la plupart des dirigeants du mouvement ouvrier, fascinés par le taylorisme, y ont vu une force objective devant permettre le meilleur développement des forces productives[59]. L’organisation (scientifique) du travail étant jugée bonne en soi, ils ont accepté le commandement patronal de la production, considérant que la lutte politique pour l’émancipation de la classe ouvrière se jouait hors de la sphère économique, à travers l’action des partis et la conquête de l’État. À l’encontre de cette vision, les années 1960-70 ont été marquées par un rejet massif de la division du travail capitaliste, la résurgence de formes d’auto-organisation et l’exploration de nouveaux champs revendicatifs remettant en cause la séparation entre l’économie et la politique. Alors que les opéraïstes voient dans la revendication salariale le principal vecteur de cette repolitisation de la production, Trentin met au contraire l’accent sur les luttes autour de l’organisation du travail et de la gestion, tout en disqualifiant le « salarialisme » des opéraïstes qu’il analyse comme un symptôme de la domination de la rationalité taylorienne.

Un chapitre entier de La Cité du travail est ainsi consacré à la critique des thèses opéraïstes[60]. Trentin reproche à la « théorisation [opéraïste] de la révolte sociale au nom d’un salaire “politique”, irréductible aux règles et aux contraintes de la compatibilité du système capitaliste », d’être fondée sur une figure idéalisée de l’ouvrier-masse, « pur et sans passé ». L’idée selon laquelle, dans le néocapitalisme, l’ouvrier aurait été réduit à n’être qu’une pure force de travail, relève selon lui d’une « métaphysique fordiste mise au service d’un “rebellionisme” soumis à la suprématie du capital ». Il considère la ligne opéraïste comme une théorie du conflit social élaborée par des intellectuels qui y « avaient surtout participé en tant que spectateurs », un économisme vulgaire enrobé de justifications intellectuelles sophistiquées, mais dont les conclusions politiques – le rejet des syndicats qui prétendaient intervenir dans la gestion de l’économie et de l’État – rejoignaient en pratique les forces conservatrices ayant toujours voulu réduire l’action syndicale à sa dimension distributive, depuis les syndicalistes modérés soucieux de se maintenir à l’écart des affaires politiques, jusqu’aux « organisations patronales, occupées depuis des décennies (elles aussi !) à ramener à la question du salaire toutes les questions sociales ».

Trentin est, à l’époque du mai rampant italien, le secrétaire général de la fédération CGIL des métaux (FIOM). Il défend alors de fortes augmentations de salaires, mais selon un pourcentage variant avec la qualification, qu’il considère comme une conquête ouvrière, et dénonce la démagogie des augmentations indifférenciées. L’ensemble des syndicats ont été percutés par les révoltes ouvrières des années 1960 et s’y sont opposés dans un premier temps. On l’a déjà souligné, les opéraïstes encourageaient ce mouvement de rupture par une critique radicale du système des qualifications, qu’ils considéraient comme une adaptation du travail ouvrier aux besoins de la production capitaliste et comme le support d’inégalités injustes entre travailleurs[61]. Les syndicats vont progressivement s’inspirer des revendications égalitaristes des luttes d’usine pour redéfinir le sens des qualifications, réussissant notamment, « vers la fin de l’année 1969, à présenter de façon unitaire des plateformes revendicatives qui, à la fois, tenaient compte des exigences égalitaires des O.S. (réduction du nombre de niveaux de qualification, classements similaires des ouvriers et des employés) et présentaient une thématique originale, axée sur la capacité professionnelle qui permettait d’évaluer et de classer le savoir-faire des ouvriers »[62]. En pratique cependant, les luttes d’usine demandaient rarement l’abolition pure et simple des qualifications. Elles visaient surtout à réduire le pouvoir discrétionnaire des employeurs dans leur attribution et à dépasser le principe d’une qualification des postes de travail – ce que symbolisait le système de la job evaluation – pour faire en sorte « que la carrière, même ouvrière, soit irréversible»[63]  – ce qui, pour le dire en passant, n’est pas étranger au principe de la qualification personnelle telle qu’elle sera popularisée en France au début des années 2010[64]. Ainsi l’Assemblée autonome de Porto Marghera fait-elle la proposition, en 1972, de « susciter l’idée d’une qualification liée à l’ancienneté [pour] en faire un moment de rupture de la mécanique du contrôle patronal à travers les chefs »[65]. L’idée d’une « progression automatique entre qualifications » devient à cette période une des principales revendications de l’Assemblée, avec les « augmentations de salaires égales pour tous » et la « diminution de la durée du travail avec les 36 heures »[66].

Si Bruno Trentin ne néglige pas l’importance des revendications salariales, il considère que ce qui donne à l’action syndicale un contenu politique se trouve ailleurs, dans la lutte pour l’obtention de nouveaux droits et libertés dans le travail. Les luttes sociales de la fin des années 1960 ont selon lui avant tout exprimé une volonté de « changer la façon de travailler » : « En ces années, on contestait, pour la première fois depuis l’expérience des conseils de gestion de l’immédiat après-guerre, le monopole de la décision que l’entreprise revendiquait à son propre avantage en matière d’organisation du travail »[67]. L’action syndicale apparaît dès lors comme un moyen de conquérir l’autonomie de l’intérieur même du travail, en permettant aux ouvriers de prendre conscience de leurs compétences propres, de faire l’expérience de leur capacité à gérer et de remettre ainsi en cause la division sociale du travail. La défense des qualifications s’inscrit dans ce cadre, en tant qu’elles constituent le moyen de contraindre l’employeur à reconnaître la « professionnalité » ouvrière[68].

Limites et impensés du « salarialisme » opéraïste

Le ton ouvertement polémique de Trentin est typique des stratégies engagées par les porte-parole attitrés de la classe ouvrière pour défendre leur position face aux tentatives de faire émerger une parole concurrente[69]. Il ne rend pas justice à la démarche opéraïste. Loin des intellectuels coupés des masses, l’opéraïsme a en effet contribué à mettre sur pied des espaces d’intervention et de réflexivité politiques originaux, alliant des militants intellectuels extérieurs aux usines (étudiants et universitaires) à des noyaux ouvriers combatifs en leur sein, espaces auxquels des syndicalistes participèrent à l’origine. Vittorio Foa, militant de la gauche socialiste italienne, responsable du bureau d’études de la CGIL auprès de qui Trentin a commencé sa carrière syndicale[70], fut par exemple de l’aventure des Quaderni Rossi[71].

Là où Trentin vise plus juste, c’est dans la mise en cause de la centralité politique donnée à l’ouvrier-masse, présumé « pur et sans passé ». La doctrine opéraïste du tournant des années 1960-70 fonctionne encore selon un schéma avant-gardiste, soucieuse d’identifier le sujet politique susceptible de provoquer l’effondrement révolutionnaire. Les études historiques portant sur les luttes ouvrières et syndicales dans l’Italie des années 1960-70 montrent que la réalité est plus complexe. Si les O.S. méridionaux de la Fiat sont vierges de toute socialisation usinière ou syndicale préalable, ils n’apportent pas moins avec eux des expériences de lutte ou d’organisation. Reprenant les observations du syndicaliste Vittorio Foa qui soulignait l’importance des traditions organisationnelles des ligues du Mezzogiorno, les historiens Diego Giachetti et Marco Scavino évoquent ce « mythe du “bon sauvage”, de l’ouvrier méridional pas encore contaminé par le jeu de la politique et de la bureaucratie syndicale », auquel souscrivaient pour des raisons différentes – les uns pour le déplorer, les autres pour le glorifier – les militants syndicalistes, communistes et opéraïstes[72]. En d’autres termes, les formes de lutte horizontales et les revendications égalitaristes s’expliquent davantage par le heurt de la confrontation entre l’organisation du travail industriel et les trajectoires et propriétés sociales des nouveaux ouvriers qu’elles n’expriment une sorte d’hypothèse ontologique d’extranéité radicale de l’ouvrier-masse à la logique du capital[73].

Du reste, les luttes de 1969 à la Fiat, qui seront par la suite constituées en événement fondateur et emblématique de la révolte de l’ouvrier-masse, impliquèrent des segments hétérogènes de la main d’œuvre ouvrière. La chronique précise du mouvement à la Fiat souligne ainsi le rôle décisif joué dans son déclenchement en mai 1969 par les ateliers Auxiliaires, un secteur chargé de la maintenance et de la réalisation de pièces spécifiques complexes où prédominaient les ouvriers qualifiés, et « un des rares secteurs de l’usine où existait réellement présent un réseau d’organisations ouvrières, surtout liées au PSIUP »[74]. Cette hétérogénéité sociale et politique, au cœur même du berceau de la figure de l’ouvrier-masse, se traduira aussi par des rapports très variés au principe de la représentation, que les chantres de l’autonomie ouvrière rejetaient par principe.

En outre, les luttes ouvrières de l’époque ne se réduisaient ni à celles des OS, ni à celles de l’industrie automobile, toutes deux résumées dans l’histoire mythique de la Fiat. Et ce sont des figures ouvrières très différentes qui apparaissent en première ligne de la contestation dans d’autres segments de l’industrie italienne. Ainsi dans le complexe pétrochimique de Porto Marghera, considéré comme un autre bastion de l’opéraïsme, ce sont les techniciens qui sont le moteur des luttes ouvrières[75]. La croissance rapide de ce complexe industriel a certes profondément bouleversé la composition de la force de travail, ainsi que le rapport aux syndicats. Comme à la Fiat, c’est une main d’œuvre d’origine rurale qui peuple les usines, mais ce sont des migrants pendulaires provenant des villages environnants de Vénétie. Comme à la Fiat, la présence syndicale est faible, mais moins en raison du paternalisme usinier que du cléricalisme clientélaire de la démocratie chrétienne dominant le territoire et l’accès aux embauches. Mais à la différence de la Fiat, une main d’œuvre beaucoup plus qualifiée de techniciens prédomine dans les procès productifs, qui combine le « refus du travail » à des formes plus classiques de contrôle ouvrier, et dont le rapport aux syndicats est plus complexe et mouvant qu’un simple rejet : certains se détachent du syndicalisme et y reviendront par la suite par le biais de l’institution des délégués[76], réinventant – pour reprendre les mots d’un témoin de l’époque – un « syndicalisme radical » inscrit dans le sillage des conseils d’usine célébrés par Gramsci dans les années 1920[77].

L’autre critique pertinente de Bruno Trentin porte sur le caractère écrasant du « salarialisme » opéraïste, conduisant à masquer d’autres enjeux des luttes ouvrières. Là aussi, le cas de Porto Marghera est éclairant, moins pour donner raison à Trentin que pour distinguer le discours opéraïste produit par les groupes politiques tels Potere operaio, et la pratique des luttes ouvrières, beaucoup plus diverse. Non seulement les luttes salariales s’articulent étroitement avec celles pour la santé au travail, mais celles-ci ont de surcroît été largement rendues possibles par cette jonction entre militants de l’intérieur et de l’extérieur qu’a permis le dispositif opéraïste. Le témoignage de Gianni Sbrogio, ancien technicien dans une usine de Marghera, ancien militant de Potere Operaio et de l’autonomie ouvrière, décrit ainsi une situation à front renversé du tableau dépeint par Trentin, avec des militants opéraïstes reprenant le slogan « la santé ne s’achète pas » pour marquer leur refus d’échanger contre des primes la nocivité inhérente aux produits fabriqués et aux méthodes de production[78]. De même, le sociologue Devi Sacchetto souligne que les réseaux opéraïstes ont permis aux ouvriers mobilisés de Porto Marghera de nouer une « relation de plus en plus étroite […] avec les étudiants et les assistants de l’Institut de médecine de Padoue » qui, par l’organisation de contre-visites médicales, la production d’une contre-expertise sur la nocivité, la légitimation du refus du travail par la distribution d’arrêts maladie permettant d’organiser « un absentéisme collectif », a contraint les syndicats locaux à sortir du déni[79]. Le même ouvrage évoque aussi la constitution de comités contre l’insalubrité qui, plutôt que d’agir en surplomb des situations de travail et de négocier les « concentrations maximales acceptables » de substances toxiques, consistaient en des « noyaux organisés d’ouvriers qui font cesser les tâches dangereuses »[80]. Les militants de l’autonomie ouvrière développèrent ainsi une forme d’action directe pour protéger la santé au travail, en posant le problème des rythmes de travail, des effectifs et surtout d’une réduction de la durée du travail. Dans cette perspective, le salaire garanti devenait aussi une revendication au service des luttes pour la santé, puisque les comités ouvriers revendiquaient la suspension du travail avec continuité du salaire pour la mise aux normes des ateliers jugés insalubres par les ouvriers[81].

À rebours des mobilisations ouvrières concrètes, la théorisation opéraïste des luttes du tournant des années 1960-70 procédait ainsi selon un double réductionnisme sociologique et politique : réduction sociologique d’une composition de classe hétérogène à la figure « chimiquement pure » de l’ouvrier-masse, et réduction politique du pluralisme revendicatif à la seule thématique jugée révolutionnaire, celle du salaire. Une posture qui, chez Tronti, conduit à retenir les éléments empiriques qui confortent la théorie plutôt qu’à confronter la théorie à la réalité empirique, et que Toni Negri radicalisera par la suite en faisant du « travail vivant » le sujet politique générique ajustable à n’importe quelle réalité empirique.

Deux formes de politisation du travail

La polémique entre la gauche syndicale incarnée par Trentin et la gauche extra, voire antisyndicale des opéraïstes a le mérite de mettre en lumière des conceptions différenciées de la politique et, avec elles, de la place que la question salariale y occupe. Pour Bruno Trentin, la politique est pensée en positif comme un ensemble de droits de participation qui sont à conquérir dans la sphère de la production. Tout en reprenant la vieille distinction marxienne entre droits réels et droits formels, il défend la « priorité stratégique d’une véritable réforme de la société civile »[82]. Il ne s’agit pas tant de résoudre la contradiction entre droits formels et droits réels (laquelle passe généralement par la lutte contre l’exploitation) mais d’agir sur cette autre « contradiction explosive entre un travailleur, citoyen dans la “polis”, habilité au gouvernement de la “cité”, mais privé (par les hommes, pas par la nature) du droit de rechercher également dans le travail la réalisation de soi et d’obtenir son “indépendance”, en participant aux décisions qui sont prises sur le lieu de travail […]. Il s’agit de la contradiction entre les droits formels reconnus au citoyen dans le gouvernement de la ville et les droits formels refusés au travailleur salarié dans la défense de son propre travail »[83]. La « politique » renvoie dans son analyse à l’acception libérale d’une lutte pour les droits et libertés, reproduisant au sein-même de la sphère économique la séparation de l’économique et du politique. Le désaccord fondamental avec les opéraïstes est ici : quand bien même Trentin figure parmi les plus farouches critiques de la rationalité taylorienne, et continue à ce titre d’influencer fortement les pensées de gauche, y compris de la gauche radicale[84], il promeut une « démocratie industrielle » dont la condition de possibilité (renvoyée hors de la politique) est la viabilité économique de l’entreprise. En d’autres termes, sa politique s’exerce dans les limites de la rationalité économique[85].

A contrario, si la thèse du « refus du travail » maintient l’opéraïsme solidement arrimé à la critique de l’exploitation, sa pensée du politique est purement négative et se manifeste dans le refus de la domination et de l’exploitation qui sont consubstantiels au procès de production capitaliste. C’est le sens de son maximalisme salarial, qui vise à dénoncer et détruire la domination indissociablement économique et politique du capital. Le salaire des opéraïstes est politique en tant qu’il exprime une insubordination, une pure négativité qui rejette la domination capitaliste et sa logique économique. D’une certaine manière, il n’existe pas de « bon » niveau de salaire dans la logique politique opéraïste. Ou plutôt, le seul bon niveau de salaire est celui qui excède les capacités d’absorption du capitalisme et le fait dérailler. Ce salaire à l’excès, par opposition aux revendications syndicales « raisonnées » ou « raisonnables », est pour les opéraïstes l’expression d’un double refus : refus de la relation de subordination et refus du rapport social d’exploitation que matérialise le salaire capitaliste. On retrouvera cet usage politique de la revendication d’un salaire « hors de la raison commune » dans le geste des féministes revendiquant un salaire au travail ménager. Il ne s’agit alors pas tant de quantifier le « juste prix » du travail des femmes que de politiser un rapport social en désignant, dans le même temps, une relation politique de domination et le profit matériel, économique, qu’en tirent à la fois les hommes et le système capitaliste.

En construisant le salaire comme « refus du travail », les opéraïstes en viennent cependant à négliger totalement cette autre contradiction, mise en lumière par Trentin, qui travaille de l’intérieur la sphère de la production capitaliste. En témoigne leur lecture unilatérale du système des qualifications qui néglige le fait que celles-ci puissent être à la fois un accommodement aux règles de la division du travail capitaliste et une forme d’abstraction du travail alternative à la valeur-travail[86]. Ce qui les conduit, dans la continuité d’une critique marxiste ancienne[87], à réduire les syndicats à la fonction de rouages de l’ordre industriel, sans voir que ces organisations sont des institutions plastiques qui, selon la façon dont elles sont investies, peuvent aussi être des supports de subjectivation politique, des cadres de résistance à la réduction de la force de travail au statut de marchandise[88]. En d’autres termes, des vecteurs d’une possible critique pratique de la valeur-travail au sein-même de production. Rejetant dans un même mouvement syndicats et délégués d’atelier accusés de rester inféodés à la rationalité capitaliste, les opéraïstes assisteront impuissants, à l’orée des années 1970, à la remontée du syndicalisme traditionnel : « la plupart des membres dirigeants du groupe étaient incapables de voir que les processus de composition et recomposition de classe pouvaient être tout à fait différents à l’extérieur des pôles les plus “avancés” de l’accumulation capitaliste »[89].

La solution consiste sans doute à tenter d’avancer sur une ligne de crête en tenant les deux approches : en retenant d’un côté, du « refus du travail » (du salariat capitaliste), sa critique de l’économie politique, c’est-à-dire de la nature socialement construite, non nécessaire, de la séparation entre l’économie et la politique, contre la fétichisation de la logique économique ; et en y associant de l’autre une conception positive, instituante et pas seulement antagonique, de la politique. L’absence d’une telle conception dialectique de la politique, réconciliant en quelque sorte Trentin et Tronti, expose sinon au risque de retomber dans une lecture « progressiste » des transformations du capitalisme, inscrivant dans la logique du développement capitaliste la nécessité de son dépassement[90]. C’est du moins la philosophie implicite de l’histoire qui semble sous-tendre les réflexions de Toni Negri et que celui-ci approfondira en inventant une nouvelle figure politique, « l’ouvrier social », et avec elle la revendication d’un salaire social nourrissant désormais la confrontation privilégiée avec l’État, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain texte.


[1] Voir par exemple : « Quelle place pour le travail ? Débat entre Carlo Vercellone, Jean-Marie Harribey », L’Économie politique, n°67, 2015, p. 62-75.

[2] Mario Tronti, Nous opéraïstes. Le ‘roman de formation’ des années soixante en Italie, Paris/Lausanne, Éd. d’en bas/Éd. de l’éclat, 2013 (1e éd. Italienne 2008), p. 177.

[3] Nanni Balestrini, Primo Moroni, La horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977, Paris, Éd. de l’éclat, 2017 (éd. italienne de 1997), p. 29.

[4] Sophie Bernard, Élodie Béthoux, Élise Penalva Icher (dir.), « Enquêter sur les rémunérations », Terrains & Travaux, n°35, 2019 ; Sophie Bernard, Le nouvel esprit du salariat, Paris, Seuil, 2020 ; Anne-Catherine Wagner, Coopérer. Les SCOP et la fabrique de l’intérêt collectif, Paris, CNRS Éditions, 2022.

[5] Voir l’article de Maud Simonet dans cette même revue : «“Wages for”. Une approche féministe du salaire comme puissance subversive », Salariat, n°1, 2022, ainsi que le dossier du n°46 de Travail, Genre et Société (2021) consacré à ce sujet. J’aborde le salaire comme vecteur de subjectivation politique dans : Karel Yon, « Politiser le travail ou l’entreprise ? Trois registres de citoyenneté industrielle », Sociologie du Travail, vol. 64, n°4, 2022(à paraître).

[6] Cet article prolonge une interrogation formulée dans un précédent texte : Karel Yon, « La désintégration par le travail. À propos de Robledo, de Daniele Zito », Salariat, n°1, 2022.

[7] Parler d’opéraïsme au singulier s’avère problématique, puisque ce courant se divise en multiples ramifications incarnées par autant de groupes, revues ou journaux aux stratégies distinctes. Pour une introduction à cette histoire protéiforme, voir les guides de lecture proposés sur le site de la revue Période (« Opéraïsmes », par Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, et « Autonomies italiennes », par Julien Allavena et Azad Mardirossian), ainsi que Nanni Balestrini et Primo Moroni, La Horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977 (L’éclat, Paris, 2017, 1e éd. Italienne 1988). Dans la mesure où ce texte n’a pas vocation à produire une histoire de l’opéraïsme mais plutôt du regard opéraïste sur le salaire, mon attention s’est concentrée sur les productions théoriques ayant pris le salaire pour objet. Il en résulte une insistance particulière sur deux figures, celles de Mario Tronti et Toni Negri, qui incarnent par ailleurs deux devenirs distincts de l’opéraïsme : Tronti fera le choix, à la fin des années 1960, des institutions du mouvement ouvrier et du maintien dans le PCI, jusqu’à être élu sénateur de ce parti en 1992 (jusqu’en 1994, puis de 2013 à 2018) ; venu du Parti socialiste italien, Negri au contraire se lancera à corps perdu dans les aventures extra-parlementaires, de la fondation de Potere operaio jusqu’à l’expérience de l’autonomie ouvrière, de sa condamnation en 1979 pour « responsabilité morale » dans les violences révolutionnaires de l’époque, jusqu’à son exil en France et son retour en Italie, en 2003, pour finir de purger sa peine de prison. Si le travail de Toni Negri est déjà bien connu en France, on commence seulement à découvrir celui de Mario Tronti. À ce sujet, voir Davide Gallo Lassere, « La trajectoire politique de Mario Tronti », Période (en ligne), 2018.

[8] Steve Wright, À l’assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien,  Marseille, Senonevero, 2007 (2002), p. 67.

[9] Ferruccio Ricciardi, « Aux origines d’une sociologie critique du travail : opéraïsme et enquête militante en Italie », in Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret et Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019, p. 125-137.

[10] Julien Allavena, Matteo Polleri, « Avant-propos » à Lutte à la Fiat de Romano Alquati, Actuel Marx, n°65, 2019, p. 150.

[11] Romano Alquati, « Lutte à la Fiat » (1964), Actuel Marx, n°65, 2019, p. 155-167.

[12] Salar Mohandesi, « Class Consciousness or Class Composition? », Science & Society, vol. 77, n°1, 2013, p. 72-97.

[13] Claude Lefort, « L’expérience prolétarienne » (1952), repris in Eléments d’une critique de la bureaucratie, Genève, Droz, 1971, p. 39-58.

[14] J. Allavena, L’hypothèse autonome, Paris, Éd. Amsterdam, 2020, p. 28.

[15] Ibid., p. 46.

[16] Serge Mallet, La Nouvelle classe ouvrière, Paris, Seuil, 1963.

[17] J. Allavena, M. Polleri, art. cité.

[18] R. Alquati, art. cité.

[19] Sergio Bologna, Giairo Daghini, Mai 68 en France, Genève et Paris, Entremonde, 2019, p. 42.

[20] Cité in S. Wright, op. cit., p. 109.

[21] Ibid., p. 110-111.

[22] Luciano Rouvery, Pierre Tripier, « Une nouvelle problématique des qualifications : l’exemple italien », Sociologie du travail, vol. 15, n°2, 1973, p. 136-156.

[23] S. Wright, op. cit., p. 118.

[24] Nanni Balestrini, Nous voulons tout, Genève et Paris, Entremonde, 2012 (1971).

[25] K. Yon, « La désintégration par le travail… », art. cit.

[26] https://infokiosques.net/spip.php?article633

[27] N. Balestrini, op. cit., p. 90.

[28] L. Rouvery, P. Tripier, art. cité.

[29] N. Balestrini, op. cit., p. 91.

[30] Ibid., p. 90.

[31] Ibid., p. 91.

[32] Ibid., p. 92-93.

[33] M. Tronti, Nous opéraïstes…, op. cit., p. 24.

[34] N. Balestrini, op. cit., p. 95.

[35] Précisons qu’il n’existe pas en Italie de salaire minimum interprofessionnel garanti, contrairement à la France. Les minima salariaux sont généralement définis au niveau des branches et ne représentent que la portion congrue des salaires réels qui se composent de multiples éléments (cf. Emilio Mentasti, La « Garde rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78), Paris, Les nuits rouges, 2009, p. 42-44). Outre les variations d’ordre sectoriel et individuel, les salaires connaissent des écarts importants entre les régions du Nord et du Sud du pays.

[36] Selon Tronti (Nous opéraïstes…, op. cit., p. 123), un tel phénomène s’est effectivement passé en 1969, provoquant la très forte contre-mobilisation politique et patronale des années ultérieures. Selon d’autres, c’est davantage l’insubordination ouvrière qui a provoqué le backlash conservateur (Diego Giachetti, Marco Scavino, La FIAT aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, p. 265-288).

[37] N. Balestrini, op. cit., p. 92.

[38] Ibid.

[39] Paru en 1966, Ouvriers et capital (par la suite, OC) est un recueil de textes publiés dans les Quaderni Rossi et Classe operaia entre 1962 et 1965, complété par un long texte de 1965 consacré à la critique marxienne de l’économie politique et plus précisément de la loi de la valeur. La deuxième édition Italienne de 1971 est enrichie d’un post-scriptum écrit l’année précédente qui met l’accent sur l’expérience des luttes de la classe ouvrière étatsunienne. C’est cette version qui a été traduite en français par Yann Moulier-Boutang et publiée par Christian Bourgois en 1977. Elle a été récemment rééditée par Entremonde. La pagination indiquée dans cet article correspond à cette édition : Mario Tronti, Ouvriers et capital, Genève et Paris, Entremonde, 2016.

[40] Jacques Wajnsztejn, L’opéraïsme italien au crible du temps, La Bauche, 2021, Éditions À plus d’un titre, p. 113.

[41] M. Tronti, « Premières thèses », 1965, repris in OC, p. 300.

[42] M. Tronti, « L’usine et la société », 1962, repris in OC, p. 57.

[43] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, PUF p. 354.

[44] M. Tronti, « Premières thèses », 1965, repris in OC, pp. 271, 278.

[45] M. Tronti, « Post-scriptum », 1970, OC, p. 385.

[46] Il s’agit de clauses qui interdisent tout arrêt de travail pendant la durée de validité d’un contrat collectif. Communes aux États-Unis ou dans les pays d’Europe du Nord, elles sont introduites en Italie au début des années 1960 dans le cadre de la « négociation articulée », cf. infra.

[47] Ce sont précisément les luttes de l’Automne chaud qui changeront en partie la donne, avec l’adoption du Statut des travailleurs en 1970 et la mise en place d’un mécanisme d’indexation automatique des salaires sur l’inflation en 1975 (resté en vigueur jusqu’en 1992).

[48] Gino Giugni, « L’Automne chaud syndical », Sociologie du travail, vol. 13, n°2, 1971, p. 168, qui précise : « Une telle méthode avait été à la rencontre des nécessités d’une planification du développement dans les industries de pointe – principalement dans les entreprises à participation d’État » (ibid.).

[49] Paolo Virno, « Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire variable indépendante » (1998), repris in L’usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, Paris, Éd. de l’Éclat, 2016, p. 267-274.

[50] L’expression renvoie aussi directement à une formule de Marx tirée du Capital, que Toni Negri cite dans un texte de 1967 : « Dans le partage entre plus-value et salaire sur lequel repose essentiellement la fixation du taux de profit, deux éléments très différents agissent de façon déterminante, la force de travail et le capital ; ils sont fonction de deux variables indépendantes qui se limitent réciproquement. » Extrait du Livre III du Capital, cité in « John M. Keynes et la théorie capitaliste de l’État en 1929 » [1967], repris dans Toni Negri, La Classe ouvrière contre l’État, Galilée, 1978.

[51] Piero Sraffa (1898-1983), proche à la fois de Keynes, de Gramsci et de Wittgenstein, est considéré comme le fondateur du néo-ricardisme. Il a enseigné l’économie à Cambridge (Angleterre) à partir de 1927. Selon J. Wajnsztejn, « Sraffa influencera Claudio Napoleoni, qui entretiendra des rapports étroits avec Tronti » (op. cit., p. 115).

[52] Luciano Lama (1921-1996) a été député communiste, dirigeant syndical de la fédération des métaux (FIOM) et de la CGIL.

[53] Ce qui implique aussi d’abandonner l’idée de la double nature du salaire (une partie correspondant au salaire de subsistance nécessaire à la reproduction de la force de travail, l’autre correspondant à la part du surplus revenant au travailleur) pour le considérer tout entier comme un part du produit annuel. Cf. Gilbert Faccarello, « Piero Sraffa, critique de l’Économie Politique », Cahiers d’économie politique, n°1, 1974, p. 175-187.

[54] G. Giugni, art. cité, p. 171.

[55] Ainsi les grèves de l’Automne chaud de 1969 mettent à mort la « négociation articulée » et, avec elle, la trêve contractuelle : « le contenu du contrat peut être rediscuté à nouveau n’importe où et sur n’importe quelle clause, alors même que le contrat national reste valide. […] Le contrat est signé pour faire cesser le conflit en cours, et non pour garantir les entreprises contre des conflits possibles à l’avenir. » (G. Giugni, art. cité, p. 169).

[56] M. Tronti, « Classe et parti » (1964), OC, p. 148.

[57]Francesco Sabato Massimo, « Une trajectoire singulière dans le siècle des masses », Carnet Citindus, février 2021 (en ligne, https://citindus.hypotheses.org/102, consulté le 10 jan. 2022).

[58] Bruno Trentin, La Cité du travail. Le fordisme et la gauche, Paris, Fayard, 2012 (1e éd. italienne 1997).

[59] Sur le rapport de Lénine au taylorisme, on consultera Robert Linhart, Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 2010 (1e éd. 1976).

[60] B. Trentin, « Du “salaire politique” à l’“autonomie du politique” », La Cité du travail, op. cit.,p. 129-158. Les citations qui suivent sont extraites de ces pages. Trentin cible en particulier le courant incarné par Mario Tronti qui, dans les années 1970, a fait le choix du repli au sein du PCI.

[61] B. Trentin répondait en mai 1969 : « Les qualifications … sont un patrimoine de la classe ouvrière, ce n’est pas une arme du patron » (cité in L. Rouvery, P. Tripier, art. cité, p. 142).

[62] Ibid. L. Rouvery et P. Tripier étudient le cas des accords Italsider (sidérurgie du secteur public) qui mettent fin au système de la job evaluation, assouplissent la grille des classifications, en réduisent le nombre d’échelons de 24 à 8, et harmonisent les conditions des ouvriers et des employés. Ils montrent cependant que cette réorganisation du système des qualifications a aussi servi dans les franges modernistes du patronat à favoriser une « utilisation plus rationnelle des possibilités créatives de chaque ouvrier » (Ibid., p. 144).

[63] L. Rouvery, P. Tripier, art. cité, p. 139.

[64] B. Friot, L’Enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012, p. 71-96.

[65] Cité in Devi Sacchetto, Gianni Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera. Du Comité d’usine à l’Assemblée régionale (Vénétie – 1960-80), Paris, les nuits rouges, 2012 (1e éd. Italienne 2009), p. 95-96.

[66] Ibid., p. 103-104. Voir aussi le témoignage d’Augusto Finzi, autre protagoniste de l’époque, p. 328-329, qui précise que cette réflexion par laquelle l’Assemblée autonome « passe des qualifications égales pour tous, aux qualifications à l’ancienneté », s’inscrit, après la rupture avec les syndicats, dans le contexte d’une seconde rupture avec les groupes politiques opéraïstes comme Potere operaio, Lotta continua et Avanguardia operaia.

[67] B. Trentin, La Cité du travail, op. cit., p. 130.

[68] « En italien, ce mot désigne à la fois la qualification professionnelle mais aussi l’attachement de l’ouvrier au travail bien fait, sa conscience professionnelle. » (D. Sacchetto, G. Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera…, op. cit., p. 395).

[69] On observe à la même période des processus analogues en France à l’encontre des « établis », ces militants d’extrême gauche qui se faisaient embaucher en usine et contestaient l’autorité des représentants syndicaux, cf. Annie Collovald, Karel Yon, « Des ouvriers au centre de toutes les attentions », et Laure Fleury, Julie Pagis et Karel Yon, « “Au service de la classe ouvrière” : quand les militants s’établissent en usine », in Collectif Sombrero, Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Paris, Actes Sud, 2018, p. 103-132 et p. 453-484.

[70] F. S. Massimo, « Une trajectoire singulière dans le siècle des masses », art. cité.

[71] D. Giachetti, M. Scavino, op. cit., p. 302.

[72] D. Giachetti, M. Scavino, op. cit., p. 63-64.

[73] Une lecture remise au goût du jour par certains thuriféraires de l’émeute qui ont vu dans le mouvement des gilets jaunes une résurgence de l’autonomie ouvrière. On le voit bien dans le récent livre de J. Allavena, pour qui la figure stylisée de l’ouvrier-masse sert un argument plus ontologique que sociologique sur la supériorité présumée des formes de vie extérieures aux rapports sociaux capitalistes, jusqu’à faire de « l’utopie monastique » et de la restauration de formes de vie préindustrielles son horizon politique (L’hypothèse autonome…, op. cit.).

[74] D. Giachetti, M. Scavino, op. cit., p. 22. Le Partito Socialista Italiano d’Unità Proletaria est une scission de gauche du Parti socialiste italien, fondé en 1964 par les opposants à l’entrée du parti dans un gouvernement de coalition avec la Démocratie chrétienne. Les militants du PSIUP participaient à l’animation de la gauche syndicale dans la CGIL.

[75] D. Sacchetto, G. Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera…, op. cit. Comme à la Fiat, le secteur qualifié de la maintenance est au Petrolchimico un bastion militant et même le « réservoir traditionnel du groupe opéraïste » (p. 375).

[76] Le Mai rampant italien s’est traduit par l’émergence de nouvelles formes d’organisation et d’action collectives répondant au désir des travailleurs de contrôler directement leur lutte. D’un côté, des comités unitaires de base se constituent qui revendiquent leur caractère politique et dont le périmètre déborde parfois des usines, unissant par exemple ouvriers et étudiants. De l’autre, un système de délégués de chaîne et d’atelier se structure, jusqu’à englober dans les conseils d’usine, légalisés par le Statut des travailleurs de 1970, les anciennes commissions internes où siégeaient les syndicalistes. Les groupes opéraïstes défendaient le principe des comités de base ouverts à tous et combattaient le système des délégués et conseils d’usine : plus directement relié à l’organisation productive, ils l’analysaient comme une nouvelle façon d’enchaîner l’action ouvrière au plan capitaliste. A contrario, les syndicats vont s’appuyer sur cette forme de représentation au plus près du procès de travail pour retrouver leur assise, dans une stratégie consistant à coopter les délégués, à « chevaucher le tigre » comme on dit alors, pour donner naissance au « syndicat des conseils » théorisé par Trentin. Sur le mouvement des délégués, voir ces deux articles dans Sociologie du travail, vol. 13, n°2, 1971 : François Sellier, « Les transformations de la négociation collective et de l’organisation syndicale en Italie », p. 141-158, G. Bianchi et al., « Les délégués ouvriers : nouvelle forme de représentation ouvrière », p. 178-190.

[77] Germano Mariti, cité in D. Sacchetto, G. Sborgio, op. cit., p. 334.

[78] D. Sacchetto, G. Sborgio, op. cit., p. 45-46.

[79] Ibid., p. 320-321.

[80] Ibid., p. 89-90.

[81] Ibid., p. 105, p. 153.

[82] B. Trentin, La Cité du travail…, op. cit., p. 405.

[83] Ibid., p. 401.

[84] Voir par exemple Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Paris, Seuil, 2018.

[85] Une posture qui fait écho à certaines thèses aujourd’hui en vogue (cf. par exemple Isabelle Ferreras, Julie Battilana, Dominique Méda (dir.), Le Manifeste Travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Paris, Seuil, 2020)dont les plaidoyers en faveur de la démocratisation de l’économie font l’impasse sur une critique radicale de la séparation entre « économie » et « politique » (cf. K. Yon, « Démocratiser le travail ou l’entreprise ?… », art. cité).

[86] Ici, la réflexion de Trentin en termes de professionnalité peut être complétée par des analyses portant sur la critique des institutions de la valeur, cf. B. Friot, L’Enjeu du salaire, op. cit.

[87] K. Yon, « Syndicats », in Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan, Stéphanie Roza (dir.), Histoire globale des socialismes. xixe-xxie siècle, Paris, PUF, p. 598-609.

[88] A. Allal, K. Yon, « Citoyennetés industrielles, (in)soumissions ouvrières et formes du lien syndical : pour une sociologie politique des relations de travail », Critique internationale, n°87, 2020, p. 15-32.

[89] S. Wright, À l’assaut du ciel…, op. cit., p. 124-125.

[90] Pierre Dardot, Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, Paris, La Découverte, 2007.

« Wages for ». Une approche féministe du salaire comme puissance subversive

par Maud Simonet

En novembre 2018, des dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants québécois étaient en grève et en appelaient à une grève générale des stages pour le début de l’année 2019. Ils et elles défilaient dans les rues de Montréal en criant : « ras-le-bol d’être bénévoles » ; « un salaire pour les stagiaires » ; « la grève des stages est une grève des femmes »[1]. Ils et elles en appelaient plus largement à un « salaire étudiant », reprenant ainsi une revendication qui avait été portée dans les années 1970 par un groupe de militant·es américain·es ayant produit un fascicule intitulé « Wages for Students »[2]. Georges Caffentzis, l’un des auteurs de ce petit livre de 1975, était présent en 2019 auprès des stagiaires en grève du Québec. Il était venu soutenir ces Comités unitaires du travail étudiant (CUTE) qui s’étaient construits depuis plusieurs années dans les universités et les écoles québécoises et qui y développaient la revendication d’un salaire étudiant en y construisant la grève des stages, « face la plus visible de l’exploitation du travail étudiant »[3].

Cette grève des stages, les CUTE la désignaient comme « une grève des femmes », rappelant continûment dans leurs prises de paroles, que les stages, lorsqu’ils étaient réalisés par des hommes comme ingénieurs, dans la médecine, l’informatique, étaient en général rémunérés, ce qui était loin d’être le cas pour les stages réalisés dans les secteurs dits féminins (l’éducation, la culture, la santé, le social…). Faire la grève de ces stages, c’était donc montrer que le système productif – et en l’occurrence ici toute une partie des services publics – ne pouvait fonctionner sans ce travail gratuit principalement fourni par des jeunes femmes. C’était, dans le sens de la grève féministe[4], performer le travail, donner à voir, par l’arrêt de travail, la travailleuse et le caractère indispensable de son travail.

Outre Georges Caffentzis, d’autres militantes des années 1970 qui lui sont proches, comme Silvia Federici et Louise Toupin, sont venues soutenir ces Comités unitaires et la grève des stages. Ces deux féministes, italienne pour la première, québécoise pour la seconde avaient participé dans les années 1970, entre 1972 et 1977 plus précisément, à un mouvement féministe international dont les revendications avaient largement influencé la demande d’un salaire étudiant, ce Wages for Students des étudiant·es new yorkais·es de l’époque. Ce mouvement féministe international – dont Federici avec d’autres comme Mariarosa Dalla Costa, Selma James ou Leopoldina Fortunati faisaient partie –, c’est celui que l’on retient sous le nom de Wages for Housework, ou « salaire au travail ménager » pour reprendre la traduction québécoise qu’on lui a donnée à l’époque.

Comme l’illustre la mobilisation des étudiantes québécoises pour un salaire étudiant, mais aussi d’autres mobilisations que nous évoquerons rapidement ici – comme le mouvement Wages for Facebook[5], ou le Wages for/Wages against art work[6] –, cette approche féministe du salaire, née dans les années 1970, trouve des échos, une caisse de résonnance au-delà de la question du travail domestique, dans des luttes actuelles contre le travail gratuit. Ces luttes qui portent sur la reconnaissance du travail posent, à partir de la revendication d’un salaire, la question de la définition du travail et de ses formes d’exploitation.

Après une brève présentation de la conception féministe et subversive du salaire portée par le mouvement international du Wages for Housework, on cherchera à souligner, en s’appuyant notamment sur les filiations contemporaines du « Wages for », en quoi elle peut permettre de nourrir les débats et de renouveler les analyses sur la valeur et la valorisation du travail aujourd’hui.

Naissance du mouvement Wages for Housework

On peut dater le départ de ce mouvement ou cette « campagne pour un salaire au travail ménager » à la publication en italien en 1972, par Mariarosa Dalla Costa et Selma James, de l’ouvrage Le pouvoir des femmes et la subversion sociale composé de trois textes, l’un de Selma James, l’autre de Mariarosa Dalla Costa « les femmes et la subversion sociale » et le troisième collectif, sur la maternité et l’avortement. Comme l’écrit Louise Toupin qui a largement documenté ce mouvement[7] : « la stratégie du salaire au travail ménager n’apparait alors qu’en note de bas de page »[8]. Celle-ci sera développée à l’écrit un peu plus tard mais le livre n’en constitue pas moins un manifeste car on y trouve tout à la fois :

« une nouvelle compréhension du rôle joué par la famille en société capitaliste (centre de production et non seulement de consommation), une nouvelle conception de la position des femmes (productrices et reproductrices de la force de travail), une nouvelle appréhension du pouvoir des femmes : si elles effectuent un travail productif, alors en refusant ce travail productif elles peuvent subvertir la société »[9].

Comme le dira Mariarosa Dalla Costa dans son entretien avec Louise Toupin, « on a découvert l’autre pôle de l’accumulation capitaliste, la maison à côté de l’usine, on a découvert que la classe était composée de salarié·es et de non salarié·es »[10].

La campagne internationale Wages for Housework est lancée à l’été 1972 à Padoue avec la formation du Collectif Féministe International. Le deuxième texte clé du mouvement, « Wages against housework »[11], sera publié quelques années plus tard, en 1975, par Silvia Federici. Il commence par un poème, en exergue, dont la première ligne est restée très célèbre : « They say it is love. We say it is unwaged work ». L’idée principale développée dans ce texte est que le capitalisme a naturalisé le travail domestique et l’a assigné aux femmes pour se développer. Federici écrit ainsi :

« Le capital a dû nous convaincre que c’était une activité naturelle, inévitable, et même épanouissante d’accepter de travailler sans salaire. En retour, la condition non salariale du travail domestique a été l’arme la plus puissante pour renforcer l’acception commune selon laquelle le travail domestique n’est pas du travail, empêchant ainsi les femmes de lutter contre cela, à l’exception des querelles menées dans l’espace privé de la cuisine ou de la chambre à coucher, querelles que toutes sociétés s’accordent à ridiculiser, réduisant encore les possibilités de lutte ».

Et Federici de conclure : « on nous voit comme des râleuses hystériques, pas comme des travailleuses en lutte »[12].

Quelle conception du salaire ?

La conception du salaire portée par ce mouvement féministe international est avant tout celle d’une stratégie politique de subversion du capitalisme. Un salaire pour le travail domestique doit s’entendre, non pas comme un programme concret, mais comme une perspective, une stratégie politique – « radicale » dira Dalla Costa, « révolutionnaire » écrira Federici – pour dénaturaliser, dévoiler et attaquer le système d’exploitation sur lequel le travail domestique repose. À la différence d’autres propositions formulées par des féministes matérialistes radicales à l’époque qui entendent faire payer le mari[13], le mouvement pour un salaire au travail ménager propose lui de demander des salaires à l’État, considéré comme le représentant du capital : « the real Man profiting from this work »[14]. Faire payer au capital un salaire pour le travail domestique, c’est remettre en cause tout le système d’oppositions sur lequel le capitalisme est construit : opposition entre production et reproduction, entre productif et non productif, entre travail salarié et travail gratuit, travail visible et travail invisible. En politisant et donc en dénaturalisant le travail domestique, en « coupant le cordon ombilical qui relie le travail domestique à la “nature” des femmes »[15], le salaire est à la fois « révélateur du travail invisible »[16] et levier de pouvoir pour les femmes.

« Exiger un salaire pour le travail ménager, c’est donc rendre évident le fait que nos esprits, nos corps et nos émotions ont tous été déformés pour répondre à une fonction spécifique, et que, après coup on nous les a imposés comme des modèles auxquels nous devons toutes nous conformer si nous voulons être acceptées en tant que femmes dans cette société ».

Et Federici d’ajouter :

« nous ne devons pas sous-estimer le pouvoir du salaire comme manière de démystifier notre féminité et de rendre visible notre travail, notre féminité comme travail. Comme nous ne devons pas sous-estimer non plus le pouvoir que l’absence de salaire a eu pour nous enfoncer dans ce rôle et cacher notre travail »[17].

Le salaire permet donc de faire advenir la travailleuse comme travailleuse (et non comme mère, comme épouse, comme femme…) et la sépare de son travail en le dénaturalisant, comme c’est le cas dans le travail salarié (« Vous n’êtes pas ce travail. Aujourd’hui vous êtes postier, demain chauffeur de taxi »[18]). À partir de cette position de travailleuse, il est donc possible de négocier les conditions du travail ménager et notamment de « sortir du servage illimité et inconditionnel »[19], de la disponibilité qui le caractérise. Comme le souligne Louise Toupin dans son ouvrage, le mouvement du Wages for Housework voit aussi dans ce salaire pour le travail domestique à la maison une manière de lutter contre les assignations que les femmes subissent sur le marché du travail et la dévalorisation de leur travail qui s’y produit. Reprenant les analyses de Mariarosa Dalla Costa, Louise Toupin écrit ainsi à propos des emplois majoritairement occupés par les femmes sur le marché du travail, qu’ils :

« reproduisent essentiellement les rôles tenus par les femmes à la maison, c’est pour cette raison qu’ils sont si mal payés. […] plus les femmes mettront un prix sur toutes les tâches que comprend le travail ménager et ce qui vient avec lui (sourire, être douce, consolante, rendre toutes sortes de petits services, répondre au doigt et à l’œil aux besoins de l’entourage, etc.) et plus ce prix sera élevé, plus nous aurons de force pour négocier auprès des patrons le coût de notre travail à l’extérieur »[20].

Alors que de nombreuses féministes de l’époque pensent que la disparition du destin domestique des femmes et leur émancipation découleraient d’une meilleure place de celles-ci sur le marché du travail, les féministes du Wages for Housework considèrent – à l’inverse en quelque sorte – que la lutte à la maison sera bénéfique pour les emplois à l’extérieur de celle-ci. Quelques décennies plus tard, en revenant lors d’un entretien sur la perspective politique portée par le salaire au travail ménager, Selma James affirme ainsi à propos de ce sens de la lutte :

« J’ai commencé à comprendre […] comment on devait commencer [la lutte] par les travailleurs non-salariés plutôt que par les travailleurs salariés. Et ensuite on allait vers les travailleurs salariés. Mais quand on commence par les travailleurs salariés, on ne va jamais ensuite vers les travailleurs non-salariés »[21].

Ouvrir la classe ouvrière aux non salarié·es, telle est sans doute la principale proposition stratégique du salaire au travail ménager, celle qui fait – selon Federici – qu’« elle est non seulement une perspective révolutionnaire mais qu’elle est la seule perspective révolutionnaire féministe qui unira finalement l’ensemble de la classe ouvrière »[22]. En s’attaquant, via le salaire au travail ménager, au cœur du rapport capitaliste d’appropriation du travail gratuit des femmes, on transforme le périmètre et la conception même de la classe ouvrière. On la redéfinit. Or, cette entrée des « travailleuses domestiques » dans la classe ouvrière par le salariat, dont les féministes du Wages for Housework répèteront incessamment qu’elle marque le début et non la fin du combat, constituera l’une des résistances principales rencontrées chez les marxistes (autonomes) italiens dont elles étaient pourtant si proches. Dans son entretien avec Louise Toupin, Mariarosa Dalla Costa explique que si ce mouvement s’est bien développé en parallèle de l’opéraïsme, s’il en a en partie émergé, et s’est même nourri des approches de ce courant du marxisme, on ne peut manquer de souligner la grande résistance des opéraïstes à « accepter d’élargir le concept de classe ouvrière pour y inclure les ménagères »[23].

À cette première résistance face à la revendication d’un salaire au travail ménager, on peut en ajouter deux autres exprimées sous forme de critiques[24]. La première critique est celle du risque d’un renforcement de l’assignation des femmes aux tâches domestiques via la rémunération. C’est par exemple le débat entre Carole Lopate et Silvia Federici au milieu des années 1970. À Carole Lopate qui leur reproche de maintenir le statu quo de la division sexuée du travail en rémunérant le travail domestique[25], Nicole Cox et Silvia Federici rétorquent que cette critique « ignore que le salaire n’est pas juste un peu d’argent, mais l’expression fondamentale d’une relation de pouvoir entre le capital et la classe laborieuse »[26]. La deuxième critique, qui sera formulée tout aussi bien aux tenantes du salaire au travail ménager qu’à celles du salaire étudiant, est celle du risque de marchandisation. La réponse formulée par Georges Caffentzis lors de son échange avec les CUTE sera la suivante :

« travailler gratuitement pour le capitalisme ne constitue pas un acte révolutionnaire ! Le travail gratuit peut être un signe de désespoir ou d’une ambition personnelle à “réussir” dans le système, mais il n’a rien de révolutionnaire. Ceux et celles qui croient qu’un salaire réduirait le pouvoir des travailleuses et des travailleurs devraient d’abord découvrir elles et eux-mêmes la nature du salaire et se questionner sur l’impact individuel et collectif de son absence. Les révolutionnaires veulent démarchandiser la société, mais pas en augmentant le travail non rémunéré ! »[27].

Lors de sa conférence « un salaire contre le travail gratuit » donnée à Montréal en mai 2016 en soutien à la mobilisation des CUTE, Silvia Federici, qui avait déjà largement essuyé cette critique dans les années 1970à propos du travail ménager[28], interpellera, en ces termes, les professeurs qui la formulent aujourd’hui à propos du travail étudiant : « si vous avez peur de la marchandisation, rendez donc votre salaire ! »[29].

Qu’en est-il de ce mouvement aujourd’hui ?

Quand on se penche sur la postérité du Wages for Housework aujourd’hui, on ne peut manquer de souligner le paradoxe suivant : la revendication d’un salaire pour le travail domestique semble s’être éteinte alors que la reprise militante du slogan « Wages for » s’est répandue dans d’autres sphères d’activités.

La revendication d’un salaire au travail ménager, déjà minoritaire parmi les combats féministes à l’époque, n’est en effet plus centralement défendue aujourd’hui par les militantes qui la portaient alors. Par exemple, Silvia Federici se fait plutôt l’avocate d’une « politique des communs » visant à réorienter les ressources économiques pour les mettre au service de la reproduction sociale et à construire, localement, des manières de décider collectivement de leur orientation et de leur distribution[30]. À une revendication qui portait principalement sur le travail gratuit accompli dans le foyer succède donc une réflexion sur le travail reproductif dans le cadre de communautés locales de vie et de travail. On passe ainsi de la revendication du salaire à la revendication d’un ensemble de ressources (salaires, terres, services sociaux…) et de l’inscription au sein d’une mobilisation internationale à l’appel à un ancrage local des débats et des décisions. Toutefois, si les réponses diffèrent, « la question reste la même », insiste la représentante historique du courant du salaire au travail ménager : celle de l’appropriation par le capitalisme de tout ce travail gratuit massivement assigné aux femmes, travail invisible, invisibilisé même par ce système économique et politique, et indispensable à sa reproduction…

Alors même que cette revendication du Wages for Housework n’est plus portée aujourd’hui[31], notamment par celles qui la soutenaient, on ne peut manquer de souligner la filiation importante de ce courant féministe dans de nombreuses mobilisations contemporaines autour de la valeur du travail et de son exploitation, du travail gratuit et de son appropriation. De nos jours encore, on continue à scander le « Wages for » dans de nombreuses luttes sociales interpellant les frontières du travail. En effet, quarante ans après la campagne internationale du salaire au travail ménager et dans un écho assumé à celle-ci, des mobilisations contemporaines dans différentes parties du monde investissent ce slogan, pour dénoncer des formes d’invisibilisation du travail et d’exploitation capitaliste par le travail gratuit. Il en est ainsi du « Wages for Students » scandé par les jeunes stagiaires en grève dans les rues de Montréal par lequel nous avons ouvert cet article. On peut citer également la campagne « Wages for/Wages against » pour la rémunération des artistes basée à Genève[32]. Leur premier manifeste[33], publié en 2017, se termine par la reprise d’un extrait du texte de Federici où les termes « women » sont remplacés par « artists » et « housewife » par « worker ». Sur un registre très proche, le manifeste « Wages for Facebook »[34] lancé en 2014 pour dénoncer la mise au travail gratuit sur internet et l’appropriation du travail des internautes sur les réseaux sociaux, démarre par la reprise, détournée, du même poème d’ouverture du texte « Wages against housework ». Au « They say it is love. We say it is unwaged work » qui ouvrait le texte pionnier de Federici en 1975, fait ainsi écho, dans le contexte du capitalisme de plateforme, la formule « They say it’s friendship. We say it’s unwaged work ». « J’ai réalisé que si l’on remplaçait le mot “housework” par “Facebook” 80 % de ce texte était encore clair comme de l’eau de roche et ça m’a vraiment fait flipper » dira ainsi lors d’un entretien Laura Ptak, l’une des initiatrices de ce mouvement[35]. Reprenant la revendication du salaire au travail ménager des années 1970, elle insiste sur la perspective politique qu’elle ouvrait, en termes de prise de conscience collective.

« Comment fait-on pour politiser des gens à propos d’une condition d’exploitation que la société n’a pas vraiment envie ou ne nous permet pas vraiment de voir facilement ? ».

Certes, ces différents mouvements n’investissent pas nécessairement ce mot d’ordre « Wages for » au même niveau. Tous n’y voient peut-être pas aussi clairement à la fois « une opportunité pour critiquer le capitalisme et une réelle stratégie pour transformer le salaire, généralement perçu comme un outil d’aliénation, en une arme de libération contre l’aliénation »[36] pour reprendre les échanges entre Caffentzis et les CUTE à propos de la campagne pour un salaire étudiant des années 1970 à New York. Mais « de plus en plus de travailleur·ses reconnaissent aujourd’hui la similarité essentielle de leur condition de travail avec celle de la femme au foyer » déclarait en 2018 Silvia Federici au sujet de ces usages militants contemporains du « Wages for »[37]. Et ils et elles, en écho à ces combats féministes des années 1970, s’appuient sur le salaire pour dénoncer les processus de naturalisation, d’invisibilisation et de « gratuitisation » de leur travail, pour politiser et même conquérir leur statut de travailleur·se, et revendiquer une autre place dans la production et la définition de la valeur que celle que leur accorde le système capitaliste.

À ce titre, les analyses du mouvement du salaire au travail ménager comme les luttes qui s’y réfèrent mériteraient sans doute d’être davantage intégrées dans les réflexions à la fois scientifiques, politiques et syndicales qui se mènent aujourd’hui, particulièrement depuis la pandémie, sur la valeur du travail et ses processus de reconnaissance et de valorisation, réflexions qui se cantonnent généralement à la seule sphère du travail rémunéré. Étant donné l’actualité des questions évoquées ici, celle du travail domestique bien sûr, mais aussi celle du salaire étudiant qui est porté par de nombreuses organisations syndicales nationales et internationales[38], celle de la condition des artistes, et plus largement face à la multiplication et l’institutionnalisation des formes de travail gratuit, plus ou moins « volontaires », sur le marché du travail, on est en droit de se demander si la voix, pourtant puissante des féministes du Wages for Housework ne fait pas encore trop souvent défaut ? Et ce, non pas tant dans les mobilisations sociales et les analyses qui y sont portées et produites, mais bien dans les débats scientifiques et politiques sur pourquoi et comment garantir, réformer ou dépasser l’emploi, et les propositions plus ou moins radicales qui se développent autour d’une alternative à l’emploi, d’une autre articulation entre l’activité productive et sa rémunération ? Ne peut-on trouver dans cette approche féministe stratégique du salaire non pas un programme – elles ne l’ont jamais voulu – et encore moins une fin en soi, mais bien un début, un point d’appui pour penser, de manière moins androcentrée, le travail[39], et intégrer sérieusement dans les réflexions sur la valeur du travail, les enjeux politiques du travail invisible et gratuit, de son assignation et de son exploitation, mais aussi de ses mobilisations ?

Et si c’était à partir de ce travail non reconnu comme tel, par ces travailleur·ses sans salaire, qu’il fallait, pour reprendre les termes de Selma James, « commencer » ? Commencer par penser le travail, les rapports de production et les rapports de classe et repenser ainsi le salariat… dans toute sa puissance subversive ?


[1] Pour une présentation détaillée de cette mobilisation, on se reportera à l’ouvrage collectif Grève des stages, grève des femmes-Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant (2016-2019), éditions du Remue-ménage, 2021.

[2] Georges Caffentzis, Neill Monty, John Willshire-Carrera, Wages for Students – Common notions, 2020 [1975].

[3] Sandrine Boisjoli, Valérie Simard, « Grève des stages, salaire étudiant. Récit d’une mobilisation autonome », Mouvements, vol. 103, no 3, 2020, p. 164-174.

[4] Voir Veronica Gago, «#WeStrike: Notes toward a Political Theory of the Feminist Strike », The South Atlantic Quarterly, no 117, 2018 ; et l’analyse qu’en propose Karel Yon dans « Le syndicalisme, la retraite et les grèves », Contretemps, 4 mai 2020.

[5] http://wagesforfacebook. com/

[6] http://www. wagesforwagesagainst. org/

[7] Louise Toupin, Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977), Montréal, éditions du Remue-Ménage, 2014.

[8] Silvia Federici, Mariarosa Dalla Costa, La crise de la reproduction, Entretiens avec Louise Toupin, Montréal, éditions du Remue-Ménage, 2020.

[9] Mariarosa Dalla Costa, op. cit., p. 6.

[10] Ibid., p. 9.

[11] Silvia Federici, « Wages Against Housework », Falling Wall Press and the Power of Women Collective, Bristol, 1975.

[12] Ibid., p. 3.

[13] Pour une présentation de ces différentes approches de la rémunération du travail domestique hier et aujourd’hui, voir la controverse « Rémunérer le travail domestique, une stratégie féministe ? » que nous avons coordonnée avec Fanny Gallot pour la revue Travail, Genre et Sociétés, no 46, 2021.

[14] Silvia Federici, « Introduction », Revolution at Point Zero- Housework, Reproduction, and Feminist Struggle, PM Press, 2012, p. 9.

[15] Louise Toupin, « Les luttes des CUTE sont filles du mouvement du salaire au travail ménager », in Grève des stages, grèves des femmes, op. cit., p. 108.

[16] Ibid., p. 108.

[17] Silvia Federici, « Wages against Housework », op. cit., p. 4.

[18] Ibid., p. 2.

[19] Louise Toupin, Le salaire au travail ménager, op. cit., p. 96.

[20] Ibid., p. 97.

[21] https://www.democracynow.org/2012/4/16/housework_as_work_selma_james_on.

[22]  Silvia Federici, « Wages against Housework », op. cit., p. 2.

[23] Mariarosa Dalla Costa, entretien avec Louise Toupin, La crise de la reproduction, op. cit., p. 10.

[24] Pour une analyse plus détaillée des critiques auxquelles se heurtera ce mouvement, voir notamment Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », Travail, Genre et Sociétés, op. cit., p. 179-184 ; et Louise Toupin, « Wages for Housework : un mouvement, une pensée et sa polémique », in Alexandra Oeser, Maud Simonet (dir.), Work3-Travail domestique, travail professionnel, travail politique, à paraître, 2022.

[25] Carole Lopate, « Women and Pay for Housework », Liberation, vol. 18, no 8, May-June 1974.

[26] Nicole Cox, Silvia Federici, « Counterplanning form the kitchen », fallen walls, 1975.

[27] Annabelle Berthiaume, « Salaire critique : sur la rémunération des stages et le salaire étudiant avec Georges Caffentzis », in Grève des stages, grèves des femmes, op. cit., p. 100.

[28] Voir Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », Travail, Genre et Sociétés, op. cit., p. 179-180.

[29] Annabelle Berthiaume, op. cit., p. 100.

[30] Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », op. cit.

[31] On soulignera toutefois son actualité médiatique comme son retour dans les revendications politiques en Amérique Latine et notamment en Argentine, cf. Fanny Gallot, Maud Simonet, « Rémunérer le travail domestique : une stratégie féministe ? », Travail, Genre et Sociétés, op. cit.

[32] http://www.wagesforwagesagainst.org/

[33] https://wagesforwagesagainst.org/en/publications/wfwa, sur ces thématiques voir aussi les travaux proches des collectifs La buse https://la-buse.org/, Art en grève https://artengreve.com/, et l’ouvrage d’Aurélien Catin, Notre condition. Essai sur le salaire au travail artistique, Saint-Étienne, Riot Éditions, 2020.

[34] http://wagesforfacebook.com/

[35] E. Alex Jung, « Wages for Facebook », Dissent magazine, spring 2014.

[36] Annabelle Berthiaume, op. cit., p. 97.

[37]  Silvia Federici, « introduction », in Silvia Federici, Arlen Austin, The New York Wages for Housework Committee, 1972-1977: history, theory and documents, New York, Autonomedia, 2018.

[38] Sur les mobilisations autour du salaire étudiant aujourd’hui voir : Léa Alexandre, « Vers l’autonomie des étudiant∙es ? Le salaire étudiant comme outil de lutte contre la précarité : comparaisons européennes » https://academia.hypotheses.org/22973; Aurélien Casta, « les mouvements pour un salaire étudiant », à babord ! Revue sociale et politique, no 79, avril-mai 2019, https://www.ababord.org/Les-mouvements-pour-un-salaire-etudiant et Mona Malak, « le salaire au travail ménager : de l’intérêt de déterrer un combat oublié », Revue Ouvrage, 31 octobre 2021 http://www.revue-ouvrage.org/le-salaire-au-travail-menager/..

[39] Maud Simonet, « L’exploitation des bénévoles ? Des questions du terrain au questionnement des catégories », Sociologie, vol. 12, no 4, 2021, p. 411-418.

La bataille des statuts. Les dessous de la loi européenne pour les travailleurs de plateforme

par Anne Dufresne

mis en ligne le 11 juillet 2022

Si l’infra-emploi ou l’emploi dégradé restent le lot commun des travailleurs de plateforme, quelques récentes victoires laissent augurer, pour elles et eux, de la reconnaissance d’un véritable emploi et permettent de réfléchir à un au-delà de l’emploi dans le monde des plateformes. Anne Dufresne examine ici les stratégies judiciaires des travailleurs de plateforme et montre que l’intérêt mais aussi les limites d’un horizon fondé sur la seule requalification. De la Californie à l’Espagne, de la France aux instances de l’Union Européenne, la bataille des statuts passe aussi par la revendication de nouvelles normes. Anne Dufresne analyse et compare ici les législations qui se mettent en place, pour améliorer le statut de ces travailleurs, en s’appuyant sur les notions de tiers statut d’un côté ou de présomption de salariat de l’autre.

Au tournant des années 2010[2], une nouvelle vague de travailleurs dits « de plateforme » a vu le jour avec l’émergence des entreprises de plateforme high tech. Ces dernières poussent à l’extrême les logiques de standardisation et d’externalisation des tâches. Dans ce contexte, le travail est devenu très instable et incertain et le statut des travailleurs toujours plus ambigü.

Les travailleurs de plateformes subissent une exploitation spécifique qui repose sur trois éléments clés : l’extrême dégradation des conditions de travail, l’exploitation numérique, et last but not least, le dit « flou juridique » sur le statut d’emploi.  

D’abord, le travail de plateforme est mal rémunéré, avec des horaires longs et instables, une protection sociale faible ou inexistante, une autonomie largement fictive et une individualisation/fragmentation des relations de travail qui mine les possibilités de représentation et de mobilisation collectives. Ces caractéristiques ne sont pas propres au travail de plateforme, mais leur caractère cumulé et poussé à l’extrême, lui, est par contre spécifique. C’est pourquoi nous le définissons comme un « travail mis à nu », (presque) sans droit.

Ensuite, le travailleur de plateforme subit de nouvelles formes de dépendance et d’exploitation numériques. Son travail est en effet largement numérisé. Il repose sur des formes complexes de management algorithmique qui renforcent l’asymétrie de pouvoir entre les plateformes et leurs travailleurs. Il repose également sur la récolte et l’exploitation massive de données par les plateformes qui décident et profitent seules de leur utilisation.

Enfin, et ce dernier élément constitue la focale principale de notre article, l’incertitude sur le statut de ces travailleurs est moins liée à la nature de leur travail qu’à la volonté délibérée des plateformes de se soustraire aux obligations légales des employeurs. La majorité des travailleurs de plateforme est ainsi privée des droits, protections et garanties normalement attachées au statut de salarié[3].

Après les travailleurs à durée déterminée et les intérimaires des années 1980, les travailleurs de plateforme sont la nouvelle vague de travailleurs dits atypiques.  Comme les vagues précédentes, celle-ci tend à créer de nouvelles sous-catégories du droit du travail et de nouveaux régimes d’emploi. Alors que les plateformes à la demande ont pour objectif principal de parvenir à créer des monopoles internationaux sur certains secteurs (le transport de personnes pour Uber, la livraison de repas pour Deliveroo…), la majorité des gouvernements accompagnent leur modèle économique anti-social avec des lois sur mesure. La légalisation des pratiques illégales des plateformes avec l’invention de nouvelles catégories juridiques accentue le détricotage d’un droit du travail déjà très dégradé par la vague des « lois travail » en Europe[4] . En tant que stratégie de flexibilisation exacerbée du travail et de l’emploi, elle induit un nouveau mode d’exploitation[5] et s’inscrit dans le projet politique de long terme de déconstruction de l’État social ouest-européen.

Face à ce nouveau laboratoire de régression sociale se développe un laboratoire de contestation sociale mêlant complémentairement des formes d’action collective et d’action juridique. Cet article porte sur l’action juridique et ses prolongements législatifs. En effet, face au flou juridique délibérément entretenu par les plateformes, les travailleurs ont tout d’abord essayé individuellement et collectivement d’obtenir auprès des tribunaux la requalification de leur statut en statut de salarié. Le juge est alors apparu comme le premier rempart contre la fragilisation de la protection sociale des travailleurs de plateforme avec la création d’une jurisprudence favorable et un formidable conquis de requalifications de contrats commerciaux en contrats de travail. Suite à ce conquis juridique obtenu par ces nouveaux travailleurs, s’est mise en marche ce que nous appelons la « bataille des statuts » au niveau des États et de l’Union européenne autour d’une législation encadrant spécifiquement le travail de plateforme. Cette bataille pose des enjeux essentiels en termes d’évolutions normatives des protections collectives des travailleurs. Nous chercherons à définir trois modèles de régimes d’emploi étant donné les cas nationaux existants pour le moment : entre le maintien des travailleurs dans une forme d’infra-emploi, le recours à des statuts d’emploi dégradé, et l’emploi.

La confrontation de ces modèles et de leurs perspectives respectives nous amènera à mieux comprendre les dessous de la future loi européenne. Pour conclure, nous ouvrirons sur un quatrième modèle, celui de l’au-delà de l’emploi et des expériences de plateformes coopératives offrant des perspectives intéressantes, même si elles restent encore largement embryonnaires et parfois ambiguës.

Préliminaire 1 : typologies des plateformes

            Les entreprises de plateforme dominent désormais l’économie du 21ème siècle. Et sur les dix premières entreprises mondiales en termes de capitalisation boursière, plus de la moitié sont des plateformes. On y retrouve les fameuses « GAFAM » américaines (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), suivies de près par leurs rivales chinoises des « BAT » (Baidu, Alibaba, Tencent). Nick Srnicek regroupe les plateformes en cinq catégories qui nous aident à mieux comprendre l’ampleur du phénomène. Leur point commun est de ne presque[6]  rien produire de tangible.

Cinq catégories de plateforme 

1/ La plateforme publicitaire (Google, Facebook) extrait l’information de ses usagers et en fait l’analyse, pour utiliser le résultat de ce processus et vendre de l’espace publicitaire.

2/ La plateforme nuagique (Amazon Web Service[7]) repose sur la propriété d’équipements informatiques et de logiciels qui sont ensuite loués aux entreprises.

3/ La plateforme industrielle (General Electric, Siemens) se concentre sur la fabrication d’équipements et de logiciels nécessaires pour transformer la production industrielle traditionnelle en processus en ligne, ce qui implique de transformer les biens en services et de baisser considérablement le coût de production.

4 / La plateforme de produits (Spotify) utilise d’autres plateformes pour transformer les marchandises traditionnelles en services sur lesquels elle peut collecter des frais de location ou de souscription.

5/ La plateforme allégée (AirBnB, Uber, Deliveroo, Helpling, Upwork) s’efforce de réduire ses actifs à un strict minimum et de dégager des profits en baissant le plus possible ses coûts de fonctionnement.

Source : Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie de plateforme, Lux, 2018 : 54

Nous nous focaliserons dans l’article sur la cinquième catégorie de plateforme mentionnée ici, celle dite « allégée ». Si la crise économique et financière de 2008 avait déjà servi de catalyseur à la multiplication de ces plateformes d’un nouveau type, la pandémie a encore accéléré leur expansion, et en particulier celles de deux secteurs particuliers : la livraison de repas chauds et le transport de personnes, qui sont examinés dans cet article.

Il existe plusieurs types de plateformes allégées. Une première distinction existe entre les plateformes « de travail » qui assurent l’intermédiation du travail comme Upwork[8] et les plateformes « de capital » qui gèrent des actifs comme AirBnB. Se limitant aux plateformes « de travail », Valerio de Stefano[9] pointe une autre distinction entre « travail à la demande via des applications » (work on demand via apps) et « travail de la foule » (crowdwork). Le travail à la demande fait référence aux activités de travail traditionnelles, localisées, où l’application n’est que l’intermédiaire entre le client et le travailleur. Ces activités sont souvent peu qualifiées, comme le transport de personnes (Uber), le nettoyage (Helpling) ou la livraison de repas (Deliveroo). Le « travail de la foule », non localisé, renvoie, lui, aux tâches en ligne mobilisées directement via des plateformes. La majorité des travaux réalisés dans ce cadre sont là aussi peu qualifiés, et sous la forme de microtâches telles que la transcription ou le nettoyage de forum en ligne (Mechanical Turk, Upwork)[10]. Toutefois, la distinction entre ces deux catégories – « travail à la demande » et « travail de la foule » – n’est pas toujours claire, car le travail de la foule est également fourni à la demande et les services à la demande dépendent d’une multitude de travailleurs[11]. 

Préliminaire 2 : Régimes d’emploi des coursiers et chauffeurs

Je propose ici trois catégories de régime d’emploi afin de mieux comprendre les enjeux de l’évolution normative en cours autour de la directive européenne pour « améliorer les conditions de travail des travailleurs de plateforme ».

Tout d’abord, l’infra-emploi désigne un travail nu, un ensemble de tâches, dépouillé des attributs historiquement conquis du poste de travail. Dans l’économie de plateforme, il concerne principalement les travailleurs faux-indépendants et autres autoentrepreneurs. Si ces derniers se trouvent dans une relation de subordination au moins aussi forte que celle d’un salarié, les employeurs (se) sont pourtant affranchis des obligations de droit commun qui leur incomberaient si le droit du travail s’appliquait. Aujourd’hui, la grande majorité des travailleurs de plateforme travaillent sous ce régime et sont donc privés des garanties légales attachées au contrat de travail. Un exemple est la mise en place d’un nouveau statut de travailleur indépendant « amélioré » en Californie, résultat de la législation qui a suivi le référendum proposé par Uber.

Ensuite, l’emploi dégradé est une catégorie indistincte située entre les statuts d’indépendant et de salarié qui consacre une harmonisation des droits par le bas. Il concerne les travailleurs sous tiers statut qui n’ont accès qu’à un socle réduit de droits, sélectionnés dans les codes du travail. L’emploi dégradé s’illustre non seulement par les statuts préexistants de workers au Royaume-Uni ou de TRADE[12] en Espagne, mais aussi par le récent projet de loi français que nous détaillerons dans l’article.

Enfin, l’emploi correspond à l’emploi salarié doté de tous les droits attachés au contrat de travail. Il concerne les salariés titulaires d’un contrat à la qualification du poste de travail dont les attributs sont le salaire et le respect de la qualification du poste, le versement de cotisations sociales, ainsi que les protections concernant les horaires, la santé, le chômage, le licenciement, etc. Conquête en permanence menacée, ce régime est l’objectif de statut que se donne le mécanisme de présomption de salariat. La présomption signifie qu’un travailleur dont l’emploi est contrôlé par une plateforme peut présumer qu’il est un salarié. On distingue trois types de présomption : la présomption absolue ou irréfragable qui, de par la loi, ne peut être contestée ; la présomption réfragable simple lorsque l’une des parties peut apporter la preuve contraire, et la présomption réfragable « mixte » lorsque les moyens de preuve nécessaires pour renverser la présomption sont ceux définis par la loi. Dans ce dernier cas, la présomption est assortie d’une inversion de la charge de la preuve : c’est-à-dire, que, si les plateformes souhaitent définir les travailleurs comme indépendants, elles ont l’obligation légale de prouver que le travailleur n’est pas un salarié.

Concernant les travailleurs de plateforme, la présomption figure dans la loi espagnole (irréfragable) et dans le projet actuel de directive européenne (réfragable mixte).

Finalement, dans cet article, nous utiliserons la distance entre chacun des statuts étudiés et la catégorie « emploi » comme grille de lecture pour étudier l’évolution accélérée de la deuxième catégorie nommée « emploi dégradé »[13], catégorie qui recouvre les nouvelles formes d’exploitation en plein essor en Europe, sous le prétexte de l’économie de plateforme.

Après ces longs préliminaires, venons-en aux prémices du débat en cours, à savoir les actions judiciaires victorieuses qui poussent la bataille des statuts.

1. Le juge face aux plateformes : le conquis des requalifications

Dans le combat des travailleurs de plateforme, le juge apparaît incontestablement comme le premier rempart face à la fragilisation de la protection sociale des coursiers, des chauffeurs, et des travailleurs de plateformes plus généralement. Néanmoins, la tactique de la guérilla judiciaire est également mobilisée par les plateformes. Elles jouent sur ce même terrain, mais avec des moyens considérables relativement à ceux du banc des travailleurs.

Rappelons tout d’abord que l’enjeu est bien de définir la nature de la relation entre les plateformes digitales et les « prestataires » auxquels elles ont recours pour offrir leurs services, comme le transport de personnes ou la livraison de repas. En effet, le droit social et le droit du travail conditionnent la reconnaissance d’un nombre important de droits (salaire minimum, maximum d’heures prestées, régime favorable de sécurité sociale,…) à l’existence d’un contrat de travail entre ces deux acteurs. Le modèle économique des plateformes repose sur la disponibilité d’un grand nombre de travailleurs payés à la tâche et résignés à n’être pas payés entre les tâches que leur octroie la plateforme. Cette intermittence est une première source de précarité. Par ailleurs, le modèle économique des plateformes ne tient que si ces travailleurs prestent des services en tant qu’indépendants et non dans une relation salariée. Seul le recours à la prestation indépendante, beaucoup moins coûteuse, leur permet de maintenir les tarifs très bas qui font leur succès auprès d’une large clientèle. Pour lutter contre ce modèle économique, des coursiers ou chauffeurs demandent la requalification de leur contrat d’indépendant en contrat salarié devant les tribunaux[14]. Et ils ont souvent de solides arguments sur lesquels s’appuyer : la situation des travailleurs de plateformes, géolocalisés, incapables de fixer le prix de leurs prestations, obligés de respecter des contraintes en matière de temps de travail, de porter un équipement déterminé, susceptibles d’être « déconnectés » par les plateformes… ne ressemble pas à celle des vrais indépendants. Si ces « faisceaux d’indices » marquant la subordination peuvent varier selon les plateformes et leurs pratiques respectives, ils constituent un argument principal dans les décisions jurisprudentielles.

Les actions judiciaires entreprises par des coursiers ou chauffeurs en vue d’obtenir une jurisprudence favorable sont soutenues par les organisations syndicales dans chacun des pays. Ces dernières sont armées au plan juridique et ont le plus souvent une expérience préalable dans d’autres secteurs, car la problématique des faux indépendants est née bien avant l’économie de plateforme. Face à ces demandes, les décisions judiciaires ont évolué.

Crédit : Nicolas Duprey/ CD78

Jusqu’à juin 2018, les juges d’Europe et d’ailleurs ont majoritairement débouté les coursiers, les actions en justice aboutissant le plus souvent à l’impossibilité d’une requalification du statut d’indépendant en statut salarié. Certaines décisions étaient justifiées en particulier par « l’absence d’obligations mutuelles » entre la plateforme et le coursier. Les obligations étant pour l’employeur de fournir du travail et pour le travailleur de l’accepter, c’est en effet une condition particulièrement complexe à satisfaire dans le cas de relations de travail caractérisées par un haut degré de précarité. Dans un raisonnement qui excluait la requalification en relation salariale, le cœur de l’argumentation des juges portait à l’époque sur la (soi-disant) liberté des travailleurs de plateforme (coursiers ou chauffeurs Uber) « d’allumer l’App », donc de pouvoir choisir librement s’ils veulent ou non travailler, leurs heures et lieux de prestations[15].

Le vent tourne en juin 2018. Pour la première fois en Europe, un tribunal requalifie les travailleurs de plateforme en salariés, en Espagne. Le tribunal du travail de Valencia rend sa décision requalifiant la relation de travail avec la plateforme Deliveroo en relation de travail salarié. Son jugement se fonde sur un critère réaliste bien connu des juristes en droit social, qui postule que « la réalité de l’exécution du contrat prime sur la forme décidée par les parties ». Autrement dit, même si formellement la plateforme dit n’avoir qu’un rôle d’intermédiation de particulier à particulier, le juge constate qu’elle exerce en réalité un contrôle sur le coursier, les indices de la subordination étant nombreux : suivi GPS, fixation du prix, des créneaux horaires et des lieux de prestation, propriété des moyens de production identifiés dans le site Web et l’application, port du logo de l’entreprise.

En France, en novembre de la même année (2018), cette décision se voit confirmée. La Cour de cassation, la plus haute juridiction française, s’est prononcée sur les relations contractuelles existant entre des coursiers et la plateforme Take Eat Easy. Elle retient essentiellement deux critères caractérisant le lien de subordination : 1) L’application est dotée d’un système de géolocalisation permettant le suivi en temps réel de la position du coursier et comptabilisant le nombre total de kilomètres parcourus, et donc il n’y a pas qu’une simple mise en relation. 2) La société dispose d’un pouvoir de sanction à l’égard du coursier : les retards dans les livraisons entraînent une perte de bonus et peuvent même conduire à la désactivation du compte du coursier au-delà de plusieurs retards. 

Ces décisions importantes ouvrent la porte à une série d’autres décisions du même type ainsi qu’à d’autres contentieux sur des plateformes similaires. Dans les trois mois qui suivent ces, trois autres jugements se succèdent allant dans le même sens. Les juges mettent là encore en évidence les indices du lien de subordination et prouvent le pouvoir de contrôle et de sanction de la plateforme, que ce soit Deliveroo sur les coursiers d’Amsterdam ou Take Eat Easy poursuivie par les conseils des prud’hommes à Nice et à Paris.

Cette jurisprudence mouvementée se décline dans les différents pays. En Italie, la Cour d’appel de Turin a, par sa décision du 11 janvier 2019, créé une insécurité juridique : sans requalifier le coursier Foodora comme salarié, elle lui a reconnu certains droits du travail, mais pas tous. La situation devient plus claire à partir de la décision de la Cour de cassation du 24 janvier 2020 : depuis, tout travail organisé par autrui (lavoro etero-organizzato) bénéficie de l’ensemble du droit du travail, sauf convention collective spécifique[16]. En France, il apparaît que la tendance est à la requalification en salariés, depuis la décision de la Cour de cassation sur la plateforme Take Eat Easy, citée par le Conseil des Prud’hommes de Paris dans une décision du 6 février 2020 qui condamne Deliveroo pour « travail dissimulé ». Enfin, en Espagne, la jurisprudence favorable a joué un rôle important dans l’adoption en 2021 d’une loi qui favorise la requalification des travailleurs en salariés. Il s’agit de la loi dite « Rider » (voir infra).

Sur les dernières années, on constate donc au sein des tribunaux nationaux, un grand nombre d’actions en justice alléguant une classification erronée des travailleurs des plateformes en tant que « sous-traitants indépendants » plutôt que « salariés ». La jurisprudence fait état de plus de 100 décisions de justice et de 15 décisions administratives rendues dans l’UE concernant le statut professionnel des personnes travaillant par l’intermédiaire de plateformes.

 Si le juge est devenu le premier rempart à la fragilisation de la protection sociale des coursiers et chauffeurs, et celui des travailleurs de plateforme plus généralement, la bataille se joue maintenant aussi au niveau des États et de l’UE autour d’une législation qui va devoir encadrer spécifiquement le travail de plateforme. Quels sont aujourd’hui les différents modèles proposés dans cette bataille ?

2. La bataille des statuts

Depuis quelques années, le travail « mis à nu » des coursiers et d’autres travailleurs de plateformes commence à se légaliser, pays par pays, dans des formes qui soit réaffirment le statut de travailleur indépendant et l’infra-emploi qu’il constitue, soit mobilisent un « tiers statut » dans lesquels les travailleurs concernés n’ont accès qu’à un socle réduit de droits, caractéristique de l’emploi dégradé. Seul le modèle espagnol semble résister à cette tendance lourde et régressive et défend l’emploi contre toute forme de statut précaire. C’est aussi la position de la députée de la France insoumise, Leïla Chabi, porteuse d’un projet de directive qui défend l’idée que les travailleurs de plateforme sont des travailleurs salariés en tant que tels. On verra comment la « présomption de salariat » s’est trouvée finalement reprise dans la proposition de directive mise sur la table le 9 décembre 2021.

Nous retraçons dans cette partie l’histoire de ces différents exemples des trois types de régime d’emploi proposés : l’infra-emploi, l’emploi dégradé et l’emploi tout court, c’est-à-dire le salariat, pour mieux comprendre les dessous de la future directive européenne.

L’infra-emploi : Un nouveau statut d’indépendant « amélioré » en Californie

C’est en Californie, berceau des plateformes les plus emblématiques (dont Uber) qu’une loi sur l’emploi promue pas les syndicats est votée par l’Assemblée législative en septembre 2019. Novatrice, cette législation codifie et élargit un arrêt de la Cour suprême de l’État datant de 2018[17] permettant de classer les travailleurs de plateforme comme des salariés plutôt que comme des indépendants.

Les 3 critères pour définir le statut d’indépendant selon la loi votée par les législateurs en Californie en 2019

La loi de 2019 identifie des critères de la qualification de la relation de travail dégagés par la jurisprudence. Elle définit un test qui distingue quand une relation de travail doit être salariée et quand elle doit être indépendante selon trois critères principaux :
– le travailleur est libre de tout contrôle ou directive ;
– le service rendu par le travailleur est étranger à l’activité de l’employeur ;
– le travailleur est établi comme une société, un professionnel ou une entreprise qui offre à d’autres clients ce qu’il réalise pour l’employeur.

Ce n’est que si ces trois critères sont remplis simultanément, que la prestation peut être qualifiée d’indépendante.

Selon les critères définis par la loi de 2019 (voir encadré ci-dessus), les prestataires des plateformes telles qu’Uber, Lyft ou Deliveroo ne sont pas des indépendants, mais incontestablement des salariés. Ils sont donc censés bénéficier de tous les aspects du Code du travail de Californie, y compris l’accès au chômage, aux négociations collectives et à la protection de la loi anti-discrimination.

Malgré l’entrée en vigueur de cette loi le 1er janvier 2020, les plateformes ont continué leurs activités sans modifier leurs pratiques, désormais clairement hors-la-loi. En août 2020, quand les tribunaux ont exigé que les entreprises requalifient les chauffeurs comme salariés, les plateformes ont alors menacé de cesser leurs activités dans l’État californien. Pour riposter à cette loi, elles ont même obtenu l’organisation d’un référendum public, le jour des élections présidentielles[18]. Grâce à une campagne de lobbying à hauteur de plus de 200 millions de dollars[19], elles sont parvenues à ce que 58% des votants californiens se rallient à ce référendum, communément appelé la « Proposition 22 »[20], qui soumettait au vote populaire la création d’un nouveau statut d’indépendant spécifique aux chauffeurs des plateformes remettant ainsi en cause la loi votée par les législateurs en 2019. La « Proposition 22 » oblige les chauffeurs à rester indépendants, tout en leur donnant accès à de nouveaux avantages et protections grâce à un statut d’indépendant « amélioré », inventé par Uber.

Le référendum de 2020 : un nouveau statut d’indépendant « amélioré »

Le nouveau statut d’indépendant issu de la « Proposition 22 », adoptée par référendum le 3 novembre 2020 dans l’État de Californie, améliore le statut d’indépendant sur quatre points principaux :- En matière de rémunération, le salaire horaire pour le temps passé à conduire[21] doit être égal à 120% du salaire minimum local ou national. – Les conducteurs reçoivent une allocation pour l’achat d’une assurance maladie lorsque le temps de conduite moyen est d’au moins 15 heures par semaine, allocation qui augmente si le temps de conduite moyen passe à 25 heures par semaine. Cette contribution à l’achat d’une assurance maladie est conforme aux contributions patronales requises en vertu de la réforme fédérale de l’assurance maladie votée sous le président Obama en 2010.  – Les chauffeurs reçoivent aussi une indemnisation de certaines dépenses pour le véhicule et une assurance contre les accidents du travail. – La discrimination par les plateformes en matière d’emploi est interdite et les travailleurs ont le droit d’intenter une action en justice en vertu des lois anti-discrimination de Californie.

Si, formellement, ce nouveau statut, aurait dû offrir des avantages et créer une sorte de tiers statut de source privée (Uber), en réalité, il n’en a rien été. Le statut inventé par Uber n’était qu’un leurre destiné à convaincre les chauffeurs californiens de soutenir et de voter pour la « Proposition 22 »[22]. Ces derniers se sont finalement retrouvés avec un statut d’indépendant brut, car les « améliorations » du statut d’indépendant décrites dans l’encadré ci-dessus n’ont jamais vu le jour.

Cette victoire politique des entreprises de plateforme est une double défaite démocratique. D’une part, ces sociétés ont contourné le gouvernement de l’État de Californie en dépensant de grosses sommes d’argent pour influencer les électeurs, avec des publicités et un marketing direct auprès des clients Uber. D’autre part, l’adoption de cette mesure porte un coup aux puissants syndicats californiens qui avaient milité en faveur de la loi de 2019 afin de requalifier les travailleurs de plateformes en salariés. Ils n’ont pu résister à la campagne d’Uber du fait de leurs moindres ressources financières (le montant investi dans la campagne contre la proposition 22 était de 20 millions).

Juste après l’adoption de la « Proposition 22 », le patron d’Uber, Dara Khosrowshahi, a souhaité profiter de cet élan pour étendre le modèle Uber partout dans le monde : « À l’avenir, vous nous verrez plaider plus vigoureusement en faveur de nouvelles lois comme la Prop 22, qui, selon nous, trouve l’équilibre entre la préservation de la flexibilité que les conducteurs apprécient tant, tout en ajoutant les protections que tous les travailleurs de plateforme méritent. C’est une priorité pour nous de travailler avec les gouvernements des États-Unis et du monde entier pour que cela devienne une réalité »[23].

Pour autant la lutte juridique sur le statut d’indépendant « amélioré » n’est pas close. Le 20 août 2021, la « Proposition 22 » a été invalidée par le juge Frank Roesh de la cour du comté californien d’Alameda qui a considéré comme inconstitutionnel et « inapplicable » le résultat du référendum de novembre 2020[24]. La propagation du modèle de Uber est ainsi ralenti, en Californie du moins, même si son porte-parole a rapidement réagi contre la décision de la cour : « Nous allons faire appel et nous pensons que nous allons gagner »[25].

L’expérience californienne est caractéristique de la manière dont les plateformes luttent pour maintenir un régime d’infra emploi qui les exonère de leurs responsabilités d’employeur. En effet, le contrat d’indépendant amélioré est choisi par l’employeur et échappe au droit du travail et à toute régulation politique. Si formellement, le statut formulé par Uber promettait des améliorations du statut d’indépendant, en réalité, étant donné le rapport de force défavorable aux travailleurs, il coïncide finalement avec l’infra-emploi stricto sensu.

 Cette expérience interroge aussi quant à ses effets sur les législateurs européens pris dans le même étau du développement des plateformes et des contestations du statut de leurs travailleurs. La tendance Uber vers le statut d’indépendant « amélioré », malgré sa récente remise en cause, continuera-t-elle à influencer la future directive européenne et les codes du travail du vieux continent ?

L’emploi dégradé : tiers statuts et socle réduit de droits

Certains gouvernements européens (en particulier en Espagne, en Italie, et au Royaume-Uni) ont fait le choix de soutenir le modèle économique de plateforme en utilisant pour le secteur une zone grise de tiers statuts, à mi-chemin entre salarié et indépendant. Ces formes spécifiques d’emploi, aujourd’hui utilisées pour les travailleurs de plateforme, ne leur étaient pas réservées au moment de leur élaboration. Ce sont les workers au Royaume-Uni qui n’accèdent qu’à un socle réduit de droits (salaire minimum, congés payés, indemnités maladie légales, protection contre les discriminations)[26] ou bien les travailleurs sous statut parasubordinato en Italie, répertorié comme ayant un statut d’« indépendant protégé ». Enfin, ce sont aussi les TRADE en Espagne[27]. Ces « tiers statuts » qui semblent être capables de fournir certaines garanties sont en réalité largement défavorables aux travailleurs car lorsque les garanties associées sont relativement importantes comme pour les workers au Royaume-Uni, alors les plateformes tentent d’échapper à ce statut. Et lorsque les garanties sont faibles, comme en Italie, l’existence même de ce sous-statut empêche toute demande de requalification du statut d’indépendant en un vrai statut de salarié.

Crédit: Axel Ingé

Certains États, dont la France, ne recyclent pas des statuts hybrides existants comme les pays évoqués ci-avant, mais cherchent plutôt à utiliser le récent phénomène des plateformes pour organiser des zones d’exception et encourager la déréglementation des conditions de travail en général.

En France, une lutte juridique est engagée pour faire émerger un tiers-statut auxquelles les plateformes pourraient avoir recours. Dès 2018, faisant suite à une première proposition dans le cadre de la « loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel »[28], l’article 44 de la loi d’orientation des mobilités (LOM)[29] prévoyait la possibilité pour les plateformes d’adopter une charte déterminant leurs droits et obligations vis-à-vis des travailleurs. Le principe de l’adoption d’une telle charte inscrit la relation qui lie les travailleurs à leur plateforme en droit commercial, et non en droit du travail, ce qui permet aux plateformes de décider unilatéralement des conditions de travail et de rémunération, ainsi que de la protection sociale de ces travailleurs. Cette mesure qui aurait prémuni les plateformes contre la requalification par la justice des travailleurs en salariés a toutefois été rejetée par le Conseil constitutionnel dans sa décision du 20 décembre 2019. La situation reste donc jugée au cas par cas par les différentes cours de justice.

Cette décision du Conseil constitutionnel reprécise les périmètres du droit du travail. Elle pousse le gouvernement à proposer une nouvelle stratégie alternative à l’adoption d’une charte de droits et devoirs. Le 14 janvier 2020, le Premier ministre confie une mission à Jean-Yves Frouin, ancien président de la Chambre sociale de la Cour de cassation, afin de définir les scénarios envisageables pour construire un cadre permettant la représentation des travailleurs de plateformes et préparer l’ordonnance, prévue par l’article 48 de la loi LOM, qui déterminerait les modalités de cette représentation. Les conclusions du rapport Frouin portent sur deux points : d’une part, elles recommandent l’utilisation (obligatoire, mais conditionnée) du portage salarial et des coopératives d’activités et d’emploi pour jouer le rôle de tiers sécurisateur entre les plateformes et leurs travailleurs ; et, d’autre part, elles organisent des élections syndicales.

Le Gouvernement n’a retenu que ce dernier point. Il a alors proposé au travers du projet de loi concernant la mise en œuvre du dialogue social dans le secteur des plateformes de mobilité, de ratifier l’ordonnance du 21 avril 2021 qui pose les premiers jalons d’un dialogue social. Concrètement, il a été décidé d’organiser une élection nationale à tour unique par vote électronique au printemps 2022 pour permettre aux travailleurs d’élire leurs organisations et de désigner leurs représentants, choisis parmi les collectifs de travailleurs ou les centrales syndicales. Une Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (Arpe) est également créée, qui est notamment chargée d’organiser le scrutin.

Grève des chauffeurs Uber à Paris en 2016

La ministre du travail souligne : « La régulation sociale de ce secteur passe par la structuration d’un dialogue social entre les plateformes et les représentants des travailleurs indépendants ». Elle précise : « Nous constatons que ces plateformes permettent la création d’emplois, indépendants ou salariés. Nous ne souhaitons pas définir un statut a priori. Nous souhaitons que les travailleurs soient protégés, quel que soit leur statut…. L’idée est que les travailleurs puissent choisir leur statut, négocier avec les plateformes et bénéficier d’une protection sociale améliorée ». L’exécutif entend ainsi, par le truchement du dialogue social, à maintenir le statut « d’indépendants » pour les travailleurs de plateformes, en allant contre la jurisprudence favorable à la requalification en contrat de travail. Cela crée un tiers statut discriminatoire qui ne reconnait pas de droits sociaux par la loi à ces travailleurs, mais seulement la possibilité de négocier pour assurer un minimum de protection sociale et de droits aux coursiers et chauffeurs.  Ceci s’inscrit parfaitement dans la logique du transfert de la loi vers la négociation collective amorcée par la loi Travail de 2016.

Toutefois, malgré ce projet de loi, le régime juridique français qui s’applique aux coursiers et aux chauffeurs continue de subir la pression croissante de la jurisprudence favorable aux requalifications. C’est pourquoi le gouvernement cherche à stabiliser son modèle de sous-salariat par l’édiction d’un nouveau statut intermédiaire qui favorise le travail comme indépendant, irrévocable cette fois. Il souhaite ainsi créer un précédent à proposer comme modèle pour l’UE puisque la France a pris la présidence du Conseil de l’Union européenne, depuis le 1er janvier 2022.

 L’emploi : la loi Rider espagnol et la directive européenne

La troisième catégorie, l’« emploi », correspond à l’emploi salarié doté de tous les droits attachés au contrat de travail. Conquête en permanence menacée, ce régime est l’objectif que se donne le mécanisme de présomption de salariat qui figure, d’une part, dans la première législation nationale espagnole sur les travailleurs de plateforme, unique en Europe, et d’autre part dans la directive européenne. Nous rappelons ici brièvement leurs histoires respectives.

Pour le moment, l’Espagne semble être l’État le plus avancé dans l’amélioration du sort des travailleurs de plateforme.

Depuis 2017 et sur plusieurs fronts, nombreuses ont été les actions en défense des travailleurs de plateforme. Les syndicats UGT, CCOO et CNT, le mouvement des collectifs Riders x Derechos présents dans huit régions et d’autres groupes de coursiers ont obtenu quelques victoires significatives. Les plus importantes sont une série de décisions de justice qui ont requalifié la relation de travail de nombreux travailleurs de plateforme.

En 2019, Deliveroo est condamné pour fraude à la sécurité sociale sur plainte de l’inspection du travail. Celle-ci considère que les coursiers sont indûment déclarés « autonomes » et réclame les cotisations sociales impayées par l’employeur[30]. Un premier jugement, rendu à Valence en juin 2019, tranche en faveur de l’administration qui dénonce le cas de 97 coursiers. À Madrid, un mois plus tard, la justice émet un jugement similaire concernant le cas de 532 coursiers et condamne là aussi la plateforme au paiement de 1,2 million d’euros de cotisations sociales. Puis, en septembre 2020, la Cour suprême espagnole reconnait l’existence d’une « relation de travail » entre un coursier et la société espagnole Glovo, poussant le gouvernement à clarifier le statut juridique des coursiers. Le texte, dénommé « loi Rider », adopté mi-mai 2021, est entré en vigueur le 12 août 2021. Résultat de trois ans de lutte, il avait pour objet de combattre le faux travail indépendant.

Outre la transparence de l’algorithme[31], revendication spécifique des travailleurs des plateformes, sur la question plus générale du statut des travailleurs, la loi introduit dans le code du travail une « présomption de salariat »[32] irréfragable bénéficiant à toute personne « distribuant n’importe quel bien de consommation ou marchandise » au service d’une entreprise organisant le travail « à travers une plateforme numérique ».

Comment cette loi a-t-elle été reçue par les parties concernées ? Le collectif des coursiers Riders X Derechos identifie une limite importante de cette loi qui est celle de la limitation de la loi au secteur de la livraison de repas. Son champ d’application très limité exclut les autres secteurs précaires, ubérisés ou non, comme les chauffeurs, les employés de maison, les artistes, etc.

Si les collectifs de coursiers critiquent cette loi trop timorée, les plateformes elles, ont très vite cherché à la contourner en s’engouffrant dans les brèches qu’elle laisse ouverte. Les réactions patronales sont diverses. La plus radicale est celle de Deliveroo qui décide de quitter l’Espagne. La plateforme engage alors ses 3 800 coursiers pour se conformer à la loi, puis lance une procédure de licenciement collectif pour tous les renvoyer. Mais le retrait de Deliveroo d’Espagne n’est pas uniquement lié à la nouvelle loi. Il est aussi et surtout le résultat de la concurrence sur le marché de la livraison. Sur la péninsule ibérique, Uber Eats et Glovo ont des parts de marché beaucoup plus importantes et ont, pour leur part, décidé de rester en Espagne, en empruntant des chemins de contournement de la loi.

Uber Eats a choisi d’embaucher par le biais de sous-traitants[33], tandis que Glovo continue d’embaucher 80 % de ses chauffeurs sur une base « indépendante ». Elle s’est engagée à salarier seulement 2 000 des 12 000 coursiers qui travaillent pour elle dans le pays. Hors-la-loi, les deux plateformes sont mises en cause : Uber Eats est poursuivie en justice par le syndicat CCOO pour transfert illégal de travailleurs, et Glovo est soumise à une enquête de l’inspection du travail qui entend rassembler des preuves afin de prendre des sanctions à son encontre. Seule Just Eat, plateforme qui salarie déjà ses travailleurs, est épargnée. Elle a lancé des négociations avec les syndicats pour l’adoption d’un accord collectif.  Quant à l’autre dimension de la loi Rider, à savoir que les représentants des travailleurs obtiendraient l’accès aux algorithmes de la plateforme pour pouvoir représenter les travailleurs avec les informations nécessaires, elle n’a pas eu, jusqu’à présent, de développements concrets.

Finalement, on constate que la loi espagnole, âprement disputée avant son introduction, a engendré pour le moment peu d’amélioration des conditions de travail, la puissance politique des plateformes les incitant à son contournement. Pourtant, les évolutions sur le terrain espagnol sont essentielles, non seulement pour les travailleurs du pays, mais aussi à titre de modèle dans le combat politique qui a lieu désormais dans l’arène bien spécifique des institutions européennes.

Il est important de bien comprendre l’évolution du débat à l’échelon européen. Dans ses orientations politiques pour la Commission européenne 2019-2024, Ursula von der Leyen a dit vouloir examiner « les moyens d’améliorer les conditions de travail des travailleurs de plateforme ». La Commission avait annoncé la tenue d’un Sommet social sur cette question au cours du troisième semestre 2020. La pandémie de Covid-19 a conduit à son annulation et son remplacement par de multiples consultations des partenaires sociaux et des autres acteurs concernés. L’exécutif européen a également publié une étude relative aux conditions de travail des travailleurs de plateformes[34]. En parallèle, le Parlement européen a commencé la rédaction d’un rapport d’initiative sur le sujet[35]. Ce processus avait pour objectif de déboucher rapidement sur un texte potentiellement législatif, présenté par la Commission, instaurant un socle social minimal pour les travailleurs de plateforme. 

Étant donné les évolutions législatives nationales, le groupe GUE-NGL au Parlement européen a décidé de proposer une directive alternative[36] avant même la sortie du projet de la Commission avec pour objectif principal de garantir la protection des travailleurs des plateformes numériques, en alignant leurs droits du travail et leurs droits sociaux sur ceux du reste des travailleurs. Si son ambition était bien d’être un outil de communication pour le débat autour du projet de loi européenne, elle a lancé le débat sur ce qui, juridiquement, permettrait d’aboutir à une requalification généralisée des travailleurs de plateforme : la présomption de salariat. Le jeudi 9 décembre 2021, la publication de la proposition de directive « pour l’amélioration des conditions de travail sur les plateformes », rédigée par la Commission européenne[37], allait dans ce même sens.

La Commission propose que les travailleurs de plateforme bénéficient « de droits du travail et d’une protection sociale appropriés »[38] [39]. Le projet de directive établit la « présomption légale de l’existence d’une relation de travail entre la plateforme de travail numérique et une personne exécutant un travail via une plateforme, dès lors que la plateforme numérique de travail contrôle certains aspects de l’exécution du travail »[40] (article 4). Sur cette base, les États membres devront établir un cadre pour que la présomption légale s’applique « dans toutes les procédures administratives et judiciaires pertinentes et que les autorités chargées de faire appliquer la législation, telles que les inspections du travail ou les organismes de protection sociale, puissent également s’appuyer sur cette présomption »[41].

La présomption légale, réfragable mixte, est donc assortie d’une « possibilité de la renverser » (article 5), d’une inversion de la charge de la preuve : c’est-à-dire, que si les plateformes ne souhaitent pas salarier leurs travailleurs, « elles ont l’obligation légale de prouver que le travailleur n’est pas un salarié ». La charge de la preuve est inversée et incombera désormais à la plateforme numérique, l’employeur.  La proposition de directive assortit une liste de critères permettant de déterminer si la plateforme est bien un « employeur » et par conséquent son travailleur un salarié. Ces critères devraient « s’inspirer de la jurisprudence de l’Union et de la jurisprudence nationale et tenir compte de la conception nationale de la relation de travail ». Le texte en évoque certains.

Cinq critères de la Commission européenne : la plateforme est employeur si elle réunit deux critères parmi les cinq suivants : 

  • elle détermine la rémunération des travailleurs
  • elle fixe des normes d’apparence et de conduite
  • elle supervise la qualité du travail
  • elle restreint la capacité d’accepter ou de refuser des tâches
  • elle limite la capacité de constituer une clientèle

Si la plateforme répond à au moins deux de ces critères, elle est légalement présumée être un employeur, et ses travailleurs peuvent donc être considérés comme salariés. Le déclenchement de la présomption n’exclut toutefois pas la possibilité pour les plateformes de réfuter cette décision[42]. Les deux critères sur cinq sont a priori rempli, pour le moment, pour les principales plateformes de livraison de repas chauds (Deliveroo, Ubereats, Glovo…) ou de transports de personnes (Uber…).  Les travailleurs des plateformes de ces secteurs requalifiés comme salariés bénéficieraient alors des droits associés au statut d’emploi salarié existant dans les différents pays. En effet, il n’existe pas de définition de la notion de travailleur ou de salarié au niveau de l’UE, et le droit de l’UE ne peut qu’être complémentaire du fait du principe de subsidiarité[43].

Si la proposition de directive représente certes un pas important en faveur des travailleurs de plateforme, elle laisse subsister de très nombreuses questions relatives aux conditions tant de son adoption, que de son application.

Au plan des rapports de force entre États membres, les représentants du gouvernement français, fervents défenseurs des intérêts des plateformes (et non de leurs travailleurs) prennent la tête de la présidence tournante du Conseil européen au premier semestre 2022, semestre où doit justement être adoptée la directive. Les représentants de la France souhaitent toujours influencer le processus vers un tiers-statut à la française agrémenté de « dialogue social » et rejeter la présomption de salariat[44]. Cela, même s’ils apparaissent, pour le moment, relativement isolés dans l’UE, les ministres espagnol, italien, belge et allemand ayant approuvé la carte blanche de la Confédération européenne des syndicats sur l’actuelle proposition en faveur de la présomption de salariat[45].

Concernant l’applicabilité de la loi européenne, on constate une différence importante entre la loi Espagnole et le projet de directive.  Dans le cas espagnol, la présomption n’est pas conditionnée. Elle est irréfragable et s’applique de toute façon. En revanche, dans le projet de directive, la possibilité de renverser la procédure (que ce soit la plateforme qui doive fait une procédure pour pouvoir travailler avec des indépendants, et pas le travailleur qui doive faire une procédure pour obtenir ses droits) n’est pas garantie, à cause de l’imposition des critères. Le risque est évidemment que ces critères soient appréciés par la plateforme, qui s’arrangerait pour ne pas y correspondre, et obligerait donc les travailleurs à aller en Justice pour obtenir l’application de la présomption.

D’où l’importance de ces critères de classification des travailleurs en tant que salariés. La bataille des statuts s’étend alors à une bataille sur le nombre et la qualité des critères. Ceci pourrait changer la donne. Si certains États fixaient des critères limitant la possibilité de présumer que les principales plateformes sont employeurs, cela annulerait en effet l’effet juridique prévu par la présomption de salariat. Dans ce scénario, la majorité des travailleurs de plateforme resteraient alors des faux indépendants, et les lignes directrices sur la négociation collective pour les indépendants travaillant par l’intermédiaire de plateformes[46] pourraient bien devenir le nouveau point de mire. Ceci pousserait alors vers un modèle similaire au statut d’indépendant « amélioré » adopté par referendum en Californie, donc de l’infra-emploi. La bataille des statuts n’est pas achevée.

Conclusions et perspectives

Alors que les plateformes ont imposé et les gouvernements accepté l’infra-emploi lors de leurs implantations dans les plus grandes villes d’Europe, la justice a mis le holà en prouvant, par de très nombreuses décisions, une relation de travail subordonné du travailleur à ce nouvel employeur mal identifié qu’est la plateforme. Depuis, les parlements nationaux et européen se hâtent pour définir ce que pourrait être le statut d’emploi d’un « travailleur de plateforme » entre deux pôles paradigmatiques. D’un côté, les plateformes se battent pour maintenir leurs travailleurs dans de l’infra-emploi postulant leurs coursiers ou chauffeurs comme des « travailleurs libres » donc hors du droit du travail. De l’autre, les syndicats et collectifs de travailleurs des plateformes ainsi que certaines juridictions cherchent à faire advenir l’emploi comme cadre de leur travail, impliquant un contrat de travail complet comme dans la récente loi espagnole. Se dessine finalement entre temps et en l’état de la bataille des statuts, pour stabiliser le modèle, l’invention européenne d’un nouveau droit de l’emploi dégradé, différencié de pays à pays. La future norme européenne se trouve, elle, à la fois en amont et en aval des processus législatifs nationaux et pourrait selon ses modes de transposition dans les différents pays, produire des effets très divers sur la réalité du statut des travailleurs de plateforme.  

Si nous avons essentiellement traité dans cet article de la question juridique du statut du travailleur de plateforme et des batailles judiciaires et législatives qui s’imposent, celles-ci ne peuvent être séparées de la représentation et de l’action collective des travailleurs. Car c’est bien l’accumulation des forces dans la lutte et la construction d’un acteur collectif puissant qui ont ouvert et ouvrent l’opportunité d’une victoire des travailleurs dans cette bataille des statuts. D’où l’importance d’évoquer ici la construction de cet acteur collectif. En effet, depuis 2016, et en dépit de difficultés réelles de syndicalisation (liées à l’atomisation, au turn-over, et à une population hétérogène), les travailleurs de plateforme se sont regroupés en collectifs, avec ou en marge des syndicats, selon le pays. Ils ont mis en place des actions directes et des grèves-déconnexions, portant des revendications pour des améliorations concrètes en termes de rémunération ou d’organisation du travail. Les collectifs agissent à de multiples échelles : leurs mobilisations prennent place au niveau local, national, mais aussi européen et international, comme en témoigne la mise en place de l’Assemblée européenne des coursiers à Bruxelles en octobre 2018, ou encore la coordination internationale nommée Alianza Unidos World Action (AUWA), en octobre 2020[47]. Ce faisant, un nouvel acteur collectif « glocal » — c’est-à-dire qui agit localement et qui pense au niveau global — se construit, avec comme objectif de construire une identité́ commune face aux plateformes multinationales, appelant à un nouvel internationalisme.

Pour finir, une question s’impose : même avec une requalification des travailleurs en statut salarié – à supposer qu’elle soit viable économiquement – le type d’emploi proposé par les plateformes n’incarne-t-il pas, de toute façon, une dégradation de l’emploi (atomisé, numérisé) contre lequel il faut s’élever ? Plutôt que d’en appeler à un employeur qui s’assume, les travailleurs des plateformes ne devraient-ils pas revendiquer de se passer de donneurs d’ordre quel que soit leur statut, pour une émancipation salvatrice et une redéfinition du travail en tant que tel, au-delà de l’emploi ? D’autant que le confinement, en mettant en évidence le travail et les travailleurs « essentiels » à la survie de la collectivité a révélé la potentialité d’une société qui ne soit pas subordonnée aux exigences d’un travail soumis au régime d’accumulation du capital.

On peut trouver cette approche radicalement différente concernant le travail de plateforme au sein du mouvement coopératif. Par exemple, pour la Fédération européenne de coopératives Coopcycle, « créer des plateformes coopératives vise à incarner une alternative au modèle des plateformes d’exploitation [et à] défendre un modèle anticapitaliste » (charte de Coopcycle)[48]. Elle s’interroge également sur des questions nouvelles liées aux impensées de l’économie numérique : jusqu’où cautionner l’existence même des services proposés par les plateformes ? « Ubériser » un maximum de secteurs est-il la seule voie ? Ne devrait-on pas considérer les plateformes comme des infrastructures publiques[49] ? Ou encore, quid du statut des données qui pourraient être considérées comme des communs[50] ?

Le mouvement coopératif bute sur ces difficiles questions. En effet, pour le moment, les coopératives sont des tentatives de réappropriation du travail concret mais sans pouvoir de définition d’un « au-delà de l’emploi »[51]. Elles incarnent certes une volonté d’auto-gestion du travail de plateforme, de réappropriation des données et des algorithmes. Cependant, elles n’ouvrent pas, au-delà de quelques secteurs de niche, sur la possibilité d’une économie de plateforme alternative, sur la désirabilité d’une « autre plateformisation » à la fois sociale et écologique, le coût environnemental étant rarement soulevé.


[1] Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea), CIRTES/UCL, Bruxelles, anne.dufresne@gresea.be.

[2] Le présent article s’inspire du récent rapport Dufresne, A., Leterme C., La lutte pour les droits dans l’économie de plateforme, Gresea, 2021. Nous tenons à remercier Lucy apRoberts, Mara Bisignano, Noelle Burgui, Jean-Luc Deshayes et Jean-Pascal Higelé, pour leurs relectures précieuses.

[3] Nous n’aborderons pas ici la question posée par l’arrivée massive de travailleurs informels dans le champ des travailleurs de plateforme. Il s’agit de mineurs ou de sans-papiers qui, n’ayant pas de numéro national leur permettant de s’inscrire sur l’application, louent des identifiants. Ces « sous- traitants » ne touchent alors plus qu’une partie (souvent faible) de la commande, selon la bonne volonté́ de leur loueur. Pour une réflexion plus générale sur le travail informel se déployant dans l’infra-emploi, voir Veron D. (2022), Les travailleurs sans-papiers aux frontières du droit du travail, in Chappe V.-A. et Tonneau, J.-P., Le droit du travail en sociologie, pp. 167-178.

[4]. Voir Dufresne A., « Loi travail. Attention danger », Gresea Échos, n° 88, décembre, 2016. Pour un tour d’horizon des lois travail en Europe : lois Hartz en Allemagne à partir de 2003, loi travail en Espagne (2012), Job’s Act en Italie (2016), loi travail en France (2016) et loi Peeters en Belgique (2016).

[5] Voir Gomes, B., « La plateforme numérique comme nouveau mode d’exploitation de la force de travail », in Actuel Marx 2018/1 (n° 63), pages 86 à 96.

[6]. Presque, car la captation des données est aussi un moyen pour produire des marchandises dans une seconde phase : Deliveroo a déjà créé des cuisines pour produire les plats les plus appréciés par les clients livrés par leurs coursiers tandis qu’Amazon assure déjà la production, notamment dans le secteur textile.

[7]. AWS est la branche de la firme américaine qui propose un service de stockage de données. Elle possède à cet effet les infrastructures physiques, les serveurs, pour réaliser ce clouding.

[8]. Upwork est une plateforme américaine de recrutement de travailleurs indépendants sur internet qui les met en relation avec des clients pour effectuer des taches en ligne dans 180 pays.

[9]. Valerio De Stefano, « The Rise of the ‘Just-in-Time Workforce’: On-Demand Work, Crowdwork and Labour Protection in the ‘Gig Economy’ », Comparative Labor Law and Policy Journal, vol. 37, n°3, p. 471-504, https://doi.org/10.2139/ssrn.2682602. 

[10] À noter que lorsque les tâches en ligne relèvent d’un travail moyennement ou hautement qualifié (graphisme, services juridiques, analyse de données, informatique, design, ou comptabilité), on nomme alors les travailleurs de ces derniers secteurs « indépendants solos » et non crowdworkers.

[11] Jesnes, K. « Employment Models of Platform Companies in Norway: A distinctive Approach? », Nordic Journal of Working life Studies, 2019.

[12] Trabajador autónomo económicamente dependiente, travailleur autonome économiquement dépendant.

[13] Le « sous-emploi » est une sous-catégorie de l’« emploi dégradé ». Il désigne les situations intermédiaires entre chômage et emploi. Sa définition internationale se résume au temps partiel subi. C’est, selon l’OIT, la situation des personnes travaillant involontairement à temps partiel qui souhaitent travailler plus d’heures et qui sont disponibles pour le faire ou qui cherchent à le faire, ainsi que des personnes ayant involontairement travaillé moins que d’habitude (en cas de chômage partiel par exemple). Même si ces situations privent les individus de droits ou amputent ceux-ci, la définition ne se réfère pas aux attributs des contrats de travail.

[14]. Une autre jurisprudence, que nous ne traiterons pas, pose la question de savoir si ces plateformes sont de simples intermédiaires ou bien des opérateurs professionnels (taxis en particulier). Elle a des répercussions importantes, car si les États peuvent interdire à certaines plateformes d’exercer leurs services si elles ne se soumettent pas aux réglementations locales, elles ne pourront évidemment pas exercer leur effet de nuisance sur le droit des travailleurs. Des décisions d’interdiction d’exercice de son activité pour la compagnie Uber ont été prises au niveau de l’UE. En mai 2017, le procureur de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) décide : « La plateforme électronique Uber, tout en étant un concept innovant, relève du domaine du transport, si bien qu’Uber peut être obligée de posséder les licences et les agréments requis par le droit national. » (Mai 2017) En décembre 2017, la CJUE reconnaissait Uber comme une entreprise de transport. D’autres décisions de ce type ont été prises en Norvège en 2017 (même si révoqué depuis) et en Allemagne en décembre 2019.

[15]. Rocca, M., « Perspectives internationales : les juges face aux plateformes. La liberté d’allumer l’app et celle d’éteindre le droit du travail », in Lamine, A. Wattecamps, C., Quel droit social pour les travailleurs de plateforme ? Arthémis, Bruxelles, 2020, p. 85-97.

[16]. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/02/19/geopolitique-des-plateformes/.

[17] Cour suprême de Californie, « Dynamex Operations West, Inc. v. The Superior Court of Los Angeles County » https://www.courts.ca.gov/opinions/archive/S222732.PDF.

[18]. En Californie, les électeurs peuvent déclencher un referendum si au moins 5% des électeurs signent une pétition pour qu’une proposition soit soumise à un référendum.

[19]. Les contributions à la campagne proviennent de cinq plateformes qui soutiennent la mesure : Uber, Lyft, mais aussi DoorDash, Postmates et la société mère d’Instacart.

[20] Chaque initiative soumise à un vote référendaire est qualifiée de « proposition ». Celle concernant les travailleurs de plateformes était la vingt-deuxième initiative concernant la Californie soumise à référendum lors de l’élection de novembre 2020.

[21]  Les heures de travail ne comprennent que le temps passé à conduire, à prendre et à transporter une livraison à une destination, et non le temps d’attente entre deux voyages.

[22] Brian Chen et Laura Padin, “Prop 22 Was a Failure for California’s App-Based Workers. Now, It’s Also Unconstitutional”, nelp.org, 16 September 2021.

[23] California ballot initiative as a model for other states, 11/05/2020. https://www.politico.com/states/california/story/2020/11/05/uber-ceo-sees-california-ballot- initiative-as-a-model-for-other-states-9424660.

[24] « Le statut des chauffeurs Uber remis en jeu en Californie », Libre Eco, La libre, 21 août 2021. Pour plus de détails sur le jugement, voir Park, J., « Court rules California gig worker initiative is unconstitutional, a setback to Uber and Lyft », Capitol Alert Sacbee, 20 août 2021.

[25] La libre, 21 août 2021, idem

[26]. Au Royaume-Uni, tout l’enjeu des conflits juridiques actuels est de faire qualifier de workers les personnes travaillant pour des plateformes alors que ces dernières les considèrent comme des self employed (indépendants). Et au-delà, le statut de worker restant précaire, la confédération TUC revendique, en outre, la suppression de la distinction entre workers et employees, cette dernière catégorie ayant le droit à toutes les protections inscrites dans la législation du travail et dans les accords collectifs.

[27]. Pour une analyse juridique comparative des différents tiers statuts de travailleurs indépendants économiquement dépendants, voir Gomes, B. (2017), Le statut juridique des travailleurs économiquement dépendants, étude comparée en droit allemand, espagnol, français, italien et anglais, 21 décembre 2017, OIT.

[28]. Loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000037367660?r=Q6amDBlZ8j.

[29]. Loi n° 2019-1428 du 24 décembre 2019 d’orientation des mobilités : https://www.legifrance.gouv.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000037646678/.

[30].https://www.lesechos.fr/economie-france/social/deliveroo-dans-le-collimateur-de-la-justice-espagnole-1122616

[31] Les représentants du personnel, dans les comités d’entreprise des plateformes, doivent désormais avoir accès à une partie de l’algorithme (ses paramètres, ses éléments de notations, etc.) utilisé par l’entreprise pour établir les horaires, distribuer les commandes entre les coursiers, ou encore décider d’écarter un travailleur.

[32] Voir définition générale de la présomption de salariat, p.4.

[33] Grâce à la sous-traitance, l’entreprise peut passer outre la loi et confier des responsabilités à des sous-entreprises fictives ou créer de fausses coopératives de travail pour établir des garanties minimales.

[34] Kilhoffer, Z., De Groen, W.-P., Lenaerts, K., Smits, I., Auben, H., Waeyaert, W., Giacumacatos, E., Lhernould, J.-P., Robin-Olivier, S. (2019), Study to gather evidence on the working conditions of platform workers, European Commission final Report, https://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=738&langId=en&pubId=8280, décembre 2019.

[35]Au Parlement européen, c’est Sylvie Brunet de LREM qui a été désignée rapporteuse, suite à un lobbying intense de l’Elysée.

[36] Directive du Parlement européen et du Conseil sur les travailleurs des plateformes numériques, Proposition de directive de Mme Leïla Chaibi, Membre de la commission de l’emploi et des affaires sociales, 21.09.2020, https://leilachaibi.fr/wp- content/uploads/2020/11/Directive-travailleurs-des-plateformes-WEB.pdf.

[37] CE (2021), Proposition de directive relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme, COM (2021 (762) final, le 9.12.2021 https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52021PC0762&from=EN

[38] Ben Wray a répertorié les premières réactions des acteurs concernés sur le site Gig Economy Project : https://braveneweurope.com/gig-economy-project-reaction-to-the-platform-work-directive

[39] Outre le caractère principal du statut d’emploi qui permet la défense des droits sociaux, cette proposition de directive apporte également des éléments sur deux autres questions : la création de droits numériques (gestion algorithmique et transparence des données) et le dialogue social, même si ces deux sujets sont abordés de manière beaucoup plus floue et peu opérationnelle.

[40] CE (2021), p. 19.

[41] Idem

[42] La Confédération européenne des syndicats (CES) a identifié de nombreuses insuffisances découlant des critères de déclenchement de la présomption et du manque d’explications concrètes sur la manière dont la réfutation sera opérée. Voir ETUC analysis of Draft European Directive on improving working conditions in platform work, 16 février 2022.

[43] Voir Tisak, M. Dullinger, T., The concept of “worker” in EU law. Status quo and potential for change, n° 140, ETUI 2018.

[44] Pour plus de détails sur le lobbying exercé par le Gouvernement français, voir Verheecke, Lora, https://multinationales.org/Attention-travailleurs-des-plateformes-la-France-est-presidente-du-Conseil-de-l

[45] https://www.etuc.org/fr/document/lettre-ouverte-la-presidente-de-la-commission-europeenne-ursula-von-der-leyen-pour-une

[46] Communication de la Commission européenne, Lignes directrices relatives à l’application du droit de la concurrence de l’UE aux conventions collectives concernant les conditions de travail des travailleurs indépendants sans salarié, version provisoire.

[47] Voir le détail des revendications et le plaidoyer pour le salariat de l’AUWA dans la rubrique Brut de ce numéro.

[48] Pour plus de détails sur notre analyse concernant la stratégie des coopératives, avec toutes ses limites et ambiguïtés, voir « Des coopératives pour refonder le travail de plateforme ? », in Dufresne, Leterme (2021), pp. 112-117.

[49]Voir https://www.arc-culture.be/publications/casser-les-gafam-ou-socialiser-les-infrastructures-de-feedback/ et https://newleftreview.org/issues/ii116/articles/evgeny-morozov-digital-socialism.

[50] Pour des réflexions sur une « autre plateformisation », voir le rapport d’IT for Change : https://itforchange.net/index.php/launching-platform-planet-development-intelligence-economy

[51] Cet au-delà de l’emploi correspond au droit politique lié à un statut de travailleur reconnu en fonction d’une qualification attachée à sa personne (voir article de B. Friot).