Malgré la révélation des Uber Files, le lobby Uber a encore frappé en Belgique, sur le terrain du syndicalisme, cette fois ! Après avoir obtenu la légalisation de ses pratiques sociales légalisé ses pratiques sociales grâce au récent « plan taxi » adopté par le Gouvernement bruxellois, Uber cherche maintenant à se légitimer comme « partenaire social » grâce à la signature d’un accord avec la centrale des Transports de la FGTB. La plateforme américaine, encore hors-la-loi il y a peu, continue toutefois de refuser d’être un employeur respectant le droit du travail. Mais comment un syndicat peut-il se prêter à cette drôle de danse d’un dialogue social avec Uber ?
Uber, acteur politique légitimé par le lobbying
La stratégie d’Uber est politique. Ceci se revèle avec certitude depuis juillet 2022 avec lesdits « Uber Files ». Plus de 124 000 documents internes de l’entreprise ont alors été transmis au quotidien britannique The Guardian[1] par un lanceur d’alerte, ex-cadre d’Uber, dont il était un des principaux lobbyistes : Mark MacGann. Le journal britannique a partagé avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ)[2] les informations confidentielles datées de 2013 à 2017, comprenant des emails et messages des dirigeants de la plateforme, ainsi que des présentations, notes et factures. Ces révélations ont donné les preuves qu’Uber organisait depuis 2014 un lobbying intense tant au niveau national qu’européen pour adapter la législation à ses intérêts.
Plus récemment, le 25 octobre 2022, le même lanceur d’alerte a participé à l’audition publique « Uber files, lobbying and workers rights » devant la Commission Emploi et Affaires sociales du parlement européen qui a lancé une enquête publique[3]. Il affirme alors que, dans la mission qu’il avait en tant que cadre d’Uber, l’objectif principal qui lui était assigné était « d’éviter de faire porter à Uber la responsabilité qui incombe aux employeurs ». Et il explique de manière très imagée, prenant l’employeur pour un canard : « Si Uber finissait par ressembler à un ‘canard’, il aurait fallu lui donner le nom de ‘canard’. C’est pourquoi, la direction nous disait toujours : surtout, continuer à dire que c’est un ‘hamster’ ! ». « Pour que le modèle commercial d’Uber fonctionne, il faut des perdants : les chauffeurs, évidemment.La plateforme refuse tout droit aux travailleurs sur base de la sacro-sainte ‘flexibilité’ ».
Cette audition de la commission d’enquête parlementaire est importante pour remettre en perspective le lobbying scandaleux d’Uber. Si les preuves des Uber Files s’arrêtent en 2017, un excellent rapport[4] montre que Uber n’a cessé depuis d’exercer son influence politique. En effet, la présence des lobbyistes des plus grandes entreprises du secteur – Uber, Deliveroo, mais aussi Bolt, Wolt, Free now, Delivery Hero et Glovo – s’est encore considérablement renforcée en 2019, lorsque la Présidente de la Commission européenne, Ursula Van der Leyen, a décidé de mettre le sujet des travailleurs de plateforme à l’agenda politique ; Puis en 2021, lorsqu’il s’est agi d’écrire une proposition de loi européenne en vue d’« améliorer les conditions de travail des travailleurs de plateforme ».
Concernant les Uber files, en Belgique plus précisément, les documents analysés par les journaux Le Soir, Knack et De Tijd révèlent, entre autres, que l’ex-ministre bruxellois de la Mobilité, Pascal Smet (Vooruit), était particulièrement proche de la société américaine, qui a déployée une véritable « machine de lobbying » dans la capitale belge dès 2014. C’est l’année où Uber s’est implantée en Belgique dans le secteur du transport de personnes (LVC), se développant ensuite dans le secteur de la livraison de repas avec Uber Eats. La plateforme y a développé une stratégie économique spécifique : s’implanter sans crier gare et capter le marché en obligeant chauffeurs et coursiers à travailler pour elle comme faux-indépendants ou sous le régime P2P[5] (pour les coursiers), mais surtout pas comme salariés. Évitant toute responsabilité d’employeur envers ses travailleurs, Uber a jusqu’à il y a peu refusé la concertation sociale et la négociation avec les syndicats. Ses pratiques sociales mènent ainsi non seulement à un démantèlement des statuts et de la norme sociale d’emploi, mais aussi à s’affranchir des mécanismes de solidarité nationale (protection sociale, impôts).
Les autorités publiques, influencées par le lobbying accompagnent le mouvement et élaborent ou utilisent des lois sur mesure pour l’économie de plateforme. En Belgique, elles l’ont même précédé avec la loi Decroo qui défiscalise et désocialise le travail. En effet, depuis le 1er mars 2017, si une plateforme est agréée comme entreprise d’économie collaborative, elle peut faire travailler ses prestataires sous régime P2P, c’est-à-dire avec un taux d’imposition de 10 % (et non plus de 33 % comme cela était le cas jusqu’alors) et une dispense de cotisations sociales sur les premiers 5 100 euros annuels (sans limites de plafond mensuel)[6]. Et c’est bien ce régime que Uber Eats utilise pour 85 % des coursiers en Belgique, le reste étant des faux-indépendants. Du côté des chauffeurs, Uber a pu se développer et finalement « plateformiser » le secteur des taxis bruxellois, grâce au tout récent « plan taxi »[7]. La loi Decroo et le « plan taxi » sont de beaux exemples de légalisation des pratiques des deux entreprises que sont Deliveroo ou Uber dans le cadre spécifique de la Belgique, petit paradis des plateformes.
La Belgique, paradis des plateformes
En effet, le cadre juridico-politique bien spécifique de la Belgique, au-delà du cas d’Uber et contrairement à d’autres États de l’Union européenne[8], est très favorable à l’implantation et au développement des plateformes. Cela s’est encore confirmé par deux fois l’année passée : primo, une décision de justice a tranché le 8 décembre 2021 en faveur de Deliveroo[9]. Le Tribunal du travail de Bruxelles a en effet rendu un jugement à rebours de la majorité de la jurisprudence européenne[10], estimant que les coursiers n’ont pas de contrat de travail avec Deliveroo mais sont des travailleurs indépendants. Secundo, le gouvernement fédéral a adopté le 15 février 2022 un « accord travailleurs de plateforme » dans le cadre du « Deal pour l’Emploi »[11], qui n’offre quasiment pas de droits aux « nouveaux travailleurs » que sont les coursiers. Ainsi, l’extension de la loi sur les accidents du travail, qui apparaissait comme l’élément principal de l’accord, n’est finalement prévue que pour les 15 % de coursiers qui restent sous statut indépendant. La majorité des livreurs prestant sous le régime P2P ne sont donc pas concernés par cette extension.
Dans cet espace de régulation molle qu’est la Belgique, les plateformes continuent d’avancer dans leur processus de légitimation : Uber – et peut-être bientôt d’autres plateformes – souhaitent désormais attirer les organisations syndicales les moins contestataires dans un dialogue social. Après avoir légalisé des sous-statuts de travailleurs, s’agit-il d’entamer ou de subvertir – un peu plus qu’elle ne l’est déjà – la capacité de représentation et de négociation collective des organisations syndicales ?
Uber, partenaire social et attrape-mouche des syndicats d’accompagnement
Après s’être implanté et légitimé au plan légal par le lobbying, Uber est devenu un acteur politique de premier plan et s’attaque maintenant aux syndicats. Franck Moreels, Président de l’UBT, la centrale des transports de la FGTB, qui a signé un accord avec Uber le 21 octobre dernier, explique l’évolution d’Uber dans son rapport aux organisations de défense des travailleurs :
« Dans le passé, nous avons eu des combats assez virulents avec Uber. Sous le régime de Kalanick, l’ancien CEO d’Uber, la société ne voulait rien savoir du dialogue social avec les syndicats, que du contraire. Nous étions considérés comme des ennemis. Cela a changé sous la direction de Dara Khorsrowshahi [depuis 2017].[…] Ils sont à la recherche du dialogue social »[12].
Le terme « dialogue social » a son importance[13] : le rapprochement entre Uber et l’UBT-FGTB s’effectue bien par l’entremise d’un « dialogue social » entre « partenaires sociaux » et non par une « négociation collective » entre interlocuteurs sociaux qui prendrait sa force dans l’organisation et la mobilisation des travailleurs des secteurs concernés. Rappelons ici, avec Georges Debunne, secrétaire général de la FGTB dans les années 1970, la différence fondamentale qu’induisent ces deux expressions.
« Partenaires sociaux » d’un dialogue ou « interlocuteurs sociaux » d’une négociation ?
« Le terme « partenaires sociaux » me heurtait […]. Le syndicat n’était pas un partenaire du patronat. On ne vivait pas ensemble, on n’était ni associés ni mariés. De là ma préférence à l’expression « interlocuteurs sociaux », beaucoup plus correcte et davantage réaliste. Qu’on me comprenne bien. J’étais un partisan du dialogue, de la discussion, de la négociation, de la concertation de la recherche d’accords avec le syndicat patronal mais nul ne pouvait ignorer que nos intérêts étaient ou pouvaient être divergents […]. Nous étions bien séparés les uns des autres. Eux à l’intérieur de la place, les possesseurs et nous à l’extérieur, les demandeurs ! »
Source : Extrait de Georges Debunne (2003), À quand l’€urope sociale?, Paris, Syllepse, p. 41.
Outre la faiblesse de ce que peut promettre ce « dialogue social », l’accord UBT-FGTB est intervenu à un moment bien spécifique de nécessaire re-légitimation d’Uber : après avoir mis les pieds dans l’économie belge par des moyens prédateurs, souvent illégaux, il était important pour la plateforme de ré-assainir son image. Que l’accord ait été signé le 21 octobre 2022 en Belgique, à la veille de l’audition de Mark Mac Gann, le lanceur d’alerte des Uber Files ayant mis Uber sous pression, n’est pas un hasard. Mais cet accord belge n’est pas le premier signé avec Uber. Il a un précédent très intéressant au Royaume-Uni, qui nous permet de mieux comprendre ses tenants et aboutissants.
Le laboratoire britannique
En effet, le tout premier syndicat à être entré dans le jeu du dialogue social d’Uber est le syndicat anglais GMB au Royaume-Uni. Il a signé un accord dit « historique » avec la plateforme dès le 26 mai 2021[14]. Dans sa communication, Uber dit alors reconnaître GMB formellement, « ce qui permet au syndicat de représenter les 70 000 chauffeurs dans tout le pays ». Cet accord a ceci de spécifique qu’il fait suite à un jugement du 19 février 2021 de la Cour suprême du Royaume-Uni qui a décidé que les chauffeurs Uber devaient être traités comme des « workers » plutôt que comme des indépendants[15]. Grâce à ce statut, les chauffeurs Uber britanniques sont donc censés toucher au moins le salaire minimum (National Living Wage), avoir droit à des congés payés et pouvoir cotiser à un plan d’épargne-retraite, auquel contribue la société.
En plus de ces trois éléments inclus dans le statut actuel de worker (salaire, congés, retraite) et qu’il doit aider à faire appliquer, l’accord entre le syndicat GMB et Uber aborde d’autres sujets (voir encadré ci-dessous).
Sujets du dialogue social GMB-Uber
– les avantages discrétionnaires, y compris l’assurance gratuite AXA contre la maladie et les blessures, ainsi que le programme de fidélité des chauffeurs Uber, en place depuis 2018 ;
– la Santé, la sécurité et le bien-être ;
Mais aussi :
– la représentation: GMB et la direction d’Uber se rencontreront tous les trimestres pour discuter des problèmes et des préoccupations des conducteurs.
– l’organisation des chauffeurs : Uber a accordé des droits d’accès aux représentants GMB aux hubs des chauffeurs afin de leur permettre de rencontrer et de soutenir les chauffeurs.
– la désactivation de comptes : GMB jouera un rôle dans la représentation des chauffeurs s’ils perdent l’accès à l’application Uber
Si les deux premiers sujets n’affichent rien de nouveau, car ils étaient déjà abordés depuis 2018, les trois suivants correspondent à ce qui semble devenir la norme standard d’un dialogue social de plateforme, ultra-minimaliste que l’on retrouvera dans le futur accord belge. Primo, la « représentation » consiste uniquement à une rencontre par trimestre – qui existe le plus souvent déjà sous un autre nom. Secundo, ce qui est nommé ici « organisation des chauffeurs » est explicité dans le communiqué : « Uber soutiendra les chauffeurs s’ils choisissent d’adhérer au GMB. Et, des représentants syndicaux seront présents dans les centres d’assistance aux chauffeurs afin de favoriser leur adhésion ». À défaut d’une organisation véritable des travailleurs, cette pratique relève de la caricature d’adhésion forcée à un syndicat d’accompagnement. Reste le dernier point sur la désactivation des comptes et la question du rôle que peut y jouer GMB.
Laboratoire du dialogue social avec les plateformes, Uber a-t-elle changé à la suite de l’arrêt de la Cour suprême et de l’accord de reconnaissance conclu avec le GMB[16] ? Rien n’est moins sûr, selon les représentants des deux syndicats de base de chauffeurs, l’IWGB et l’App Drivers and Couriers Union (ADCU).
Concernant l’application du statut de worker, selon James Farrar, secrétaire général de l’App Drivers and Couriers Union (ADCU) : « un an plus tard, Uber ne s’est toujours pas conformé à la décision de justice de payer le temps de travail de l’ouverture à la fermeture de la session, et une grande partie du temps de travail n’est toujours pas payé ». James Vail, responsable de la communication de l’IWGB, s’est montré tout aussi critique sur les rémunérations : « les chauffeurs d’Uber sont très vulnérables aux pressions inflationnistes, telles que l’augmentation du prix du carburant. L’accord avec GMB n’a rien fait pour améliorer les salaires ».
Sur l’organisation, il est intéressant de constater que, au Royaume-Uni du moins, l’accord Uber-GMB ne semble pas avoir affecté les efforts de syndicalisation des deux syndicats contestataires. Selon Vail (IWGB) : « l’accord GMB a été conçu par les patrons d’Uber pour embrouiller les chauffeurs quant au syndicat auquel ils doivent adhérer et pour étouffer notre organisation. Malgré cela, nous avons continué à progresser au cours de l’année qui a suivi la conclusion de l’accord : nous restons un syndicat dirigé par les travailleurs et organisé au niveau de la base et nous constatons une augmentation régulière des membres »
Enfin, concernant la désactivation/licenciement, Mick Rix, responsable national du syndicat GMB explique en tant que signataire de l’accord : « nous avons représenté plus de 500 chauffeurs (sur les 10 600 en 2021)[17] qui avaient été suspendus ou désactivés de l’application Uber. Grâce à nos représentations, environ 92 % de ces chauffeurs ont pu reprendre leur travail sur l’application ».
Le bilan de l’accord après un an montre que sur les principaux points de l’application du statut de worker (salaire et temps de travail), les syndicats contestataires ne sont absolument pas satisfaits du résultat. Sur les autres points de l’accord qui correspondent à la future norme standard du dialogue de plateforme, les avis sont partagés entre les syndicats, même s’ils restent globalement très critiques.
L’ITF impulse le premier « accord de désaccord » européen avec Uber : en Belgique !
Après ce premier accord britannique inédit, la fédération internationale des transports (ITF) a, elle aussi, signé en février 2022 un protocole d’accord (memorandum of understanding) avec Uber[18] pour entamer un « dialogue social » sur les conditions de travail des coursiers et chauffeurs dans le monde.
Les deux signataires, Uber et ITF s’engagent à organiser des tables rondes entre leurs membres (les syndicats des transports nationaux) et la direction de l’entreprise. Point important, l’ITF dit aussi vouloir contester vigoureusement la classification erronée des faux indépendants et prôner le salariat.
Sur cette base, l’ITF demande l’extension de ce type d’accords dans d’autres pays avec les trois points-clés : représentation, organisation, désactivation. Après un deuxième accord de dialogue social signé dans un pays anglo-saxon, l’Australie[19], la Belgique se manifestera comme premier de la classe pour signer le premier accord sur le continent européen.
C’est donc comme membre de l’ITF, et un mois après la signature du mémorandum de l’organisation internationale que l’UBT-FGTB, la centrale des transports du syndicat a proposé à Uber d’entamer un dialogue en vue d’un accord. Selon le signataire de l’accord, Tom Peeters[20] : « les discussions sur cet accord ont commencé dès le mois de mars 2022, et notre visite du Hub d’Uber à Londres nous a convaincu que cette collaboration était importante ». Une collaboration importante, pourquoi ?
L’UBT-FGTB veut exister à l’international
La section transport de l’UBT est une des plus petites centrales de la FGTB. Elle a signé un accord le 21 octobre 2022 dans le but d’exister dans le secteur à l’échelon européen et international alors qu’elle n’existe pas sur le terrain en Belgique. Et ceci, d’autant plus que le Président de l’UBT, Frank Moreels déjà vice-président de l’ITF souhaite désormais se présenter à la présidence de la fédération internationale. Ceci pose un véritable enjeu de démocratie syndicale et de la forme que prendra à l’avenir la représentation des travailleurs. L’UBT, fédération des transports de la FGTB se dit représentative des chauffeurs et coursiers alors même qu’elle n’a que très peu d’affiliés chez Uber ou Deliveroo. Elle prétend à cette représentativité du fait de ses 60 000 membres dans le secteur des transports, plus généralement. Les enjeux internationaux défendus par la centrale UBT l’éloignent des questions essentielles : l’unité des travailleurs et de leurs représentants sur les revendications émanant des travailleurs eux-mêmes. L’UBT souhaite en effet devenir le seul représentant du secteur auprès de la plateforme, alors que le Collectif des Coursiers, l’organisation des chauffeurs de taxi Uber (USCP) et ACV United Freelancers ont toujours été les acteurs les plus représentatifs des coursiers et chauffeurs.
Un vernis sur le statut, un trou noir sur les rémunérations
Le contenu de l’accord est creux puisqu’il s’agit avant tout de s’asseoir à la table de négociation, même si le cahier de revendications est hors-sol, faute d’un nombre suffisant d’affiliés et d’organisation des travailleurs. Dialoguer pour exister sans objet réel de négociation : c’est le syndicalisme d’accompagnement, tendance largement présente au sein du mouvement syndical en Belgique et ailleurs, activé ici dans sa caricature absolue puisque lié à une entreprise encore illégale il y a deux ans.
Pour maintenir la face, le signataire de l’UBT explique que l’accord signé est un « accord de désaccord » sur le statut d’emploi. La centrale se refuse à être d’accord avec Uber sur le fait de faire travailler, en Belgique, des faux indépendants ou des prestataires sous le statut p2p. L’UBT prône donc le statut salarié pour les coursiers et chauffeurs, statuts qui leur permettrait par la suite de les inscrire dans des commissions paritaires et d’obtenir ainsi des droits spécifiques. La centrale conciliante avec Uber explique ainsi l’expression « accord de désaccord » : « Nous sommes radical sur la défense du statut salarié, mais souhaitons progresser sur le dialogue social pour améliorer les conditions de travail[…]. Pour nous, le premier pas est d’être représentatif dans la société Uber. »
Par conséquent, en quoi consiste le contenu de cet accord de dialogue social ? Dans un communiqué de presse, le signataire explique les « trois points-clés » qui correspondent à ceux figurant dans l’accord de l’ITF[21] : premièrement, la représentation des travailleurs consiste à mettre en place quatre réunions par an avec Uber et un permanent syndical présent dans le Hub bruxellois afin de fournir des services aux chauffeurs et coursiers. Le deuxième point de l’accord est, selon Peeters, « l’amélioration des conditions de travail : des questions de sécurité au travail et de conditions de travail pourront être discutées avec Uber ». Ceci reste très flou et surtout les questions essentielles du salaire et du contrôle de l’algorithme n’apparaissent pas. Le dernier point concerne les déconnections arbitraires : « le syndicat représentera les chauffeurs s’ils cherchent à faire appel en cas de perte d’accès à l’application Uber ».
Malgré le faible contenu de cet accord, son signataire se félicite de suivre le modèle de l’accord britannique. Il faut pourtant les distinguer. En effet, le syndicat anglais GMB a certes signé un accord avec Uber, mais sur une autre base car, comme nous l’avons déjà dit, les travailleurs anglais possèdent le statut spécifique de « worker » comprenant un salaire horaire, des congés payés et un plan de retraite. Les belges, eux, n’ont aucun statut valable et donc aucun accès à un salaire horaire, le p2p étant un régime fiscal plus qu’un statut. Même si les workers anglais touchent un salaire inférieur au salaire minimum, ce qui les place dans une situation de sous-salarié, ils échappent toutefois au travail à la tâche qui est encore le sort des travailleurs belges.
Pour conclure, si Uber souhaite désormais signer des accords avec les syndicats qui le voudront bien, c’est essentiellement pour assoir sa légitimité comme acteur du « dialogue social » sans rien lâcher pourtant sur les éléments essentiels de la négociation collective : statut et salaire.
Uber suit encore sa même stratégie internationale consistant à donner d’une main et à prendre de l’autre. En affichant le statut de worker de ses chauffeurs au Royaume-Uni comme preuve de son changement de cap depuis 2017, la plateforme continue de se battre devant les tribunaux pour résister à ce changement qui lui est imposé dans d’autres pays. Uber ne semble pas avoir changé ses méthodes prédatrices, mais devient de plus en plus habile en ajoutant notamment le « dialogue social » à sa stratégie initiale.
Le partenaire social Uber n’est toujours pas un employeur négociateur, juste un attrape-mouche des syndicats d’accompagnement. Agissant sur le monde entier, la plateforme de transports va finalement permettre d’identifier dans chaque pays les syndicats les plus conciliants, ou dit autrement, ceux qui, selon Frank Moreels (UBT) sont prêts à « s’aventurer sur le sentier du dialogue social au lieu de camper sur les positions du champ de bataille »[22].
[5] Le régime P2P, de particulier à particulier, correspond au régime instauré par la loi-programme adoptée le 1er juillet 2016 (dite loi De Croo), et entrée en vigueur le 1er mars 2017. Pour le détail de cette loi, voir dans le texte ci-dessous.
[6] En matière d’applicabilité du droit du travail, cette loi maintient un vide juridique en ne donnant pas de statut social au travailleur. Pour être protégé, le travailleur dispose alors trois solutions : être salarié, être indépendant par ailleurs, ou avoir des droits dérivés.
[7] Le projet d’ordonnance relative aux services de taxis a été adopté au Parlement bruxellois le 3 juin 2022. Le texte tend à unifier le secteur des taxis et autres formes de transport rémunéré de personnes sous un statut commun, via des conditions d’exploitation identiques pour les exploitants et les chauffeurs indépendants. La catégorie LVC disparaît. Pour plus de détails sur le « plan taxi », voir Dufresne, Anne, Bauraind Bruno (2022), Le nouveau « plan taxi » à Bruxelles : vers une upérisation du secteur ?, Chronique internationale de l’IRES, n° 179, septembre 2022, https://gresea.be/Le-nouveau-plan-Taxi-a-Bruxelles-vers-une-uberisation-du-secteur
[8] En Allemagne, en Espagne, en France ou au Royaume-Uni, on trouve des exemples de tentatives de régulation uniformes à tous les acteurs d’un même secteur dans le domaine du transport particulier de personnes. Cette régulation veille à ce que les plateformes appliquent les mêmes règles que leurs concurrents lorsqu’elles fournissent un service bien identifié, quitte à faire évoluer ces règles pour prendre en compte les changements induits par le numérique. Pour le détail des régulations dans ces différents pays, voir IRES (2019), « Le secteur de transport individuel de personnes en milieu urbain à l’épreuve des plateformes numériques » n° spécial, Chronique internationale de l’IRES, n° 168, décembre 2019.
[9] Cette décision est à l’opposé de ce qu’il s’est passé en France. Le verdict du Tribunal correctionnel de Paris concernant également un « procès Deliveroo » est tombé le 19 avril 2022. La plateforme a été condamnée au pénal pour la première fois, pour travail dissimulé et fraude aux cotisations sociales. Pour plus de détails, lire l’entretien de Jerôme Pimot, fondateur du CLAP sur ce procès : https://gresea.be/https-gresea-be-Le-proces-de-l-uberisation
[10] Dans la plupart des grands pays de l’UE, le juge apparaît bel et bien depuis juin 2018 comme le premier rempart face à la fragilisation de la protection sociale des chauffeurs et des coursiers. Pour le détail des décisions de justice dans les différents pays portant sur la requalification juridique, voir Anne Dufresne et Cédric Leterme,, Travailleurs de plateforme. La lutte pour les droits dans l’économie numérique, Bruxelles, Gresea, avril 2021, p. 73-77 ; annexe p. 150-156. https://gresea.be/IMG/pdf/etude_gue_fr_version_finale_finale.pdf
[11] C’est à l’initiative du ministre de l’Économie et du Travail belge que le gouvernement fédéral s’est accordé́ sur le « Deal pour l’emploi » qui comprend un ensemble de réformes du marché́ du travail pour « adapter le monde du travail à la réalité du XXIe siècle ».
[12] Interview de Frank Moreels, Président de l’UBT-FGTB, sous forme de tract intitulé « Enfin un syndicat qui défend les droits de tous les travailleurs : taxis et Uber », distribué lors du rassemblement devant le Parlement européen, place du Luxembourg, 21 octobre 2022.
[13] Pour une généalogie critique du concept de dialogue social, voir Anne Dufresne, Corinne Gobin, Nicole Maggi-Germain, « De la négociation collective au dialogue social : l’influence de l’Union européenne sur la transformation des relations professionnelles », in Anne Dufresne et Nicole Maggi-Germain (eds), Les relations professionnelles en Europe et en Amérique Latine. Études de cas, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, p. 71-102.
[15] La loi britannique distingue le statut spécifique de travailleurs « workers » de celui de salariés au sens strict (« employees ») qui bénéficient d’un contrat de travail en bonne et due forme, autrement dit de toutes les protections inscrites dans la législation du travail et dans les accords collectifs. « Worker »est un troisième statut, à mi-chemin entre « salarié » et « indépendant ». La confédération britannique TUC revendique la suppression de la distinction entre « workers » et « employees ».
[17] À noter que les chiffres de désactivation sont montés en flèche ces dernières années : d’environ 390 en 2018, 4 500 en 2020, ils sont passés à 10 600 en 2021.
[20] Secrétaire fédéral adjoint BTB-ABVV, responsable de la logistique, signataire de l’accord avec Uber.
[21] Selon le communiqué de presse de l’UBT : https://www.btb-abvv.be/fr/nouvelles/66-nouvelles-transport-logistique/1451-l-ubt-fgtb-et-uber-concluent-un-accord-historique-pour-des-milliers-de-chauffeurs
[22] Interview de Frank Moreels, Président de l’UBT-FGTB, Idem.
Nous vivons une situation historique paradoxale en matière d’emploi : nous ne sommes pas au plein-emploi et pourtant jamais la population en âge de travailler n’a été autant en emploi qu’aujourd’hui.
Depuis des décennies, les pouvoirs publics sont engagés – au nom de la lutte contre le chômage –dans des politiques en faveur de l’emploi. Nous courons donc, sans trop nous interroger sur la pertinence d’un tel objectif, derrière le plein-emploi. Pourquoi s’interroger d’ailleurs ? L’emploi c’est bien. Le chômage c’est mal. Et lutter contre le chômage passe par la création d’emplois. Tout ça semble être frappé du coin du bon sens.
Pourtant les choses sont très loin de fonctionner de façon si simple et si évidente.
Le plein-emploi…pour quoi faire?
Prenons d’abord toute la mesure de la situation actuelle : à force de créer des emplois – au nom de la lutte contre le chômage – nous sommes parvenus à un niveau d’emploi jamais atteint historiquement. En 2021, le taux d’emploi a atteint un record à 67,5% de la population en âge de travailler (15-64 ans). Jamais l’INSEE n’avait enregistré un tel niveau. Même au beau milieu des années 1970 et des « Trente glorieuses » dont nous entretenons la nostalgie, l’emploi n’avait pas un tel niveau d’emprise dans la population en âge de travailler. Alors pourquoi nous battons-nous pour davantage d’emploi encore ? Pour venir à bout d’un taux de chômage qui demeure encore, début 2021, au-dessus de 7%. Mais les créations d’emploi ont-elles vraiment pour effet de faire baisser le chômage ?
Regardons les choses dans le détail en distinguant deux périodes.
De 1995 à 2010[1], l’évolution de l’emploi se caractérise par une étrange arithmétique. Il y avait 3 millions de chômeurs en 1995. Nous avons créé 3 millions d’emplois entre 1995 et 2010… Il y avait toujours 3 millions de chômeurs en 2010. 3 – 3 = 3 ! Cette arithmétique n’est en réalité étonnante que si l’on a la naïveté de penser que l’emploi et le chômage ne sont que les deux faces d’une même pièce… Et qu’il suffit de créer des emplois pour faire diminuer d’autant le chômage. Entre 1995 et 2010, en réalité, les 3 millions d’emplois créés ont été absorbés par l’augmentation de 3 millions de personnes de la population active… Et cette augmentation de la population active correspond également à l’augmentation de la population en âge de travailler de 3 millions de personnes. Donc créer des emplois ne s’est traduit par aucune baisse du nombre de chômeurs durant cette période. Mais c’est normal nous dit-on : la population a augmenté. Il faut créer des emplois non seulement pour faire baisser le nombre de chômeurs mais également pour absorber l’augmentation démographique de la population en âge de travailler.
Admettons-le. Mais comment expliquer dans ce cas, la dynamique observée depuis dix ans ?
Créer des emplois n’est pas réduire le chômage
De 2011 à 2019, l’argument de la démographie tombe complètement. Et pour cause, la population en âge de travailler a commencé à baisser : la population des 15-64 ans a diminué d’environ 400 000 personnes. Et on a créé 900 000 emplois ! Qu’est-ce que cela signifie ? Dans le monde (malheureusement imaginaire) dans lequel les créations d’emploi et les variations de la démographie ont un effet direct sur le nombre de chômeurs, on pourrait imaginer que 900 000 emplois en plus et 400 000 personnes en moins dans la population puissent donner le potentiel d’une baisse du nombre de chômeurs allant jusqu’à 1,3 millions. En réalité le nombre de chômeurs n’a baissé que de 400 000 personnes. Pourquoi 900 000 chômeurs n’ont-ils pas bénéficié de cette conjoncture économique et démographique pour trouver un emploi ? La réponse est assez simple : cette conjoncture a été l’occasion de faire baisser la population inactive de 900 000 personnes. La lutte pour l’emploi s’est avant tout traduite par une mise en emploi des plus âgés et des plus jeunes en repoussant l’âge de départ à la retraite, d’une part, en accentuant l’emprise du marché du travail sur les jeunes d’autre part. Voilà le type de dynamiques qui permettent tout à la fois de maintenir un taux de chômage encore important tout en battant des records de taux d’emploi. Les créations d’emplois n’ont qu’un effet mineur sur la baisse du nombre de chômeurs. Elles ont surtout pour effet d’augmenter le taux d’emploi c’est-à-dire avant tout la proportion de jeunes et de seniors qui se trouvent en emploi au lieu d’être scolarisés ou en retraite.
Au-delà des fausses évidences, il y a bien lieu de s’interroger : de quoi la lutte pour l’emploi est-elle vraiment le nom ? Celui de la lutte contre le fléau du chômage ? Ou celui du recul de l’âge du départ à la retraite et de la déscolarisation des jeunes ?
[1] L’ensemble des données mobilisées dans la tribune correspondent aux séries longues du marché du travail (enquêtes Emploi de l’INSEE) en se limitant à la population des 15-64 ans pour la France entière (hors Mayotte) https://www.insee.fr/fr/statistiques/4498649?sommaire=4498692
Les intellectuels issus de la tradition italienne de l’opéraïsme, comme Toni Negri, Paolo Virno ou Carlo Vercellone, ont joué un rôle important dans la formulation de la revendication du revenu garanti, avec une influence notable dans les années 1990-2000 sur les mouvements de chômeur·ses et des intermittent·es du spectacle. Si ce courant, que l’on qualifie aujourd’hui plus volontiers de « post-opéraïste », utilise encore parfois le terme de salaire, le fait de lui préférer celui de revenu ou de parler d’un salaire social reflète un cheminement critique marqué notamment par une mise à distance des institutions du travail[1]. Le contraste est en effet net avec le discours opéraïste des origines, saturé de la référence au salaire, un « salaire variable indépendante »[2] qui était conçu comme « une expression de l’autonomie politique de la classe ouvrière »[3].
Plusieurs recherches récentes ont renouvelé l’intérêt pour l’analyse empirique des modes de rémunération en montrant à quel point le salaire structure, tant symboliquement que matériellement, l’engagement et le rapport au travail[4]. Le regard opéraïste ajoutait à cela un questionnement sur le rôle du salaire dans les processus de subjectivation politique, ce qu’ont prolongé les théorisations féministes du salaire au travail ménager[5]. C’est cette idée d’un usage politique du salaire qui justifie selon moi l’intérêt d’une généalogie du salaire opéraïste[6].
Dans ce texte, je présente pour commencer la place du salaire dans la théorie opéraïste des années 1960, en montrant qu’il articule alors deux concepts clé de ce courant politico-intellectuel, l’ouvrier-masse et la composition de classe (1). Je reviens ensuite plus en détail sur les fondements théoriques et contextuels de la revendication du « salaire variable indépendante » (2). J’aborde enfin les controverses qui opposent, au tournant des années 1960-70, les opéraïstes à la gauche syndicale italienne incarnée par Bruno Trentin, et permettent de mieux cerner ce qu’il y a de politique dans le salaire politique (3).
Un second texte, à paraître ultérieurement, sera consacré à l’extension du domaine du salaire dans la réflexion opéraïste, à travers la formulation de la théorie du « salaire social » dans les années 1970. Je montrerai que l’usage politique du salaire s’est élargi à cette époque à travers la théorisation de « l’autovalorisation » et la stratégie de « l’exode », mais que son contenu s’est dissous, jusqu’à la quasi-disparition du mot.
Le salaire de l’ouvrier-masse
L’opéraïsme est un courant politico-intellectuel né dans les années 1950 en Italie, qui entreprend de renouveler la théorie marxienne à partir d’une démarche d’enquête attentive aux transformations du capitalisme et de l’expérience ouvrière, tout en réaffirmant la centralité du travail ouvrier, d’où le terme d’operaismo[7]. Le recours à un italianisme plutôt que la traduction littérale en « ouvriérisme » permet d’éviter la confusion avec une posture lourdement chargée, dans le contexte français, d’anti-intellectualisme et d’un économisme antipolitique. L’opéraïsme italien est en effet tout le contraire, pour le meilleur et pour le pire : intellectualiste, anti-économiste et fondamentalement politique. Il prend initialement forme au sein d’une revue, les Quaderni Rossi, qui rassemble des dissidents venus des partis socialiste et communiste italiens et du syndicalisme, et paraît de 1961 à 1964. Selon Steve Wright, qui a retracé l’histoire politique et intellectuelle de ce courant, c’est avec le journal Classe operaia (1964-67) que s’opère « la phase classique du développement de l’opéraïsme », lequel se structure autour de quelques points : l’idée que le développement du capitalisme est provoqué par les luttes ouvrières (plutôt que l’inverse) ; l’identification du travailleur déqualifié de la grande industrie (le fameux « ouvrier-masse ») comme nouveau sujet révolutionnaire ; et, ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, « l’accent mis sur la lutte salariale comme terrain décisif du conflit politique »[8]. Portée par divers groupes militants locaux, puis à l’échelle nationale par des organisations politiques dont Potere operaio (« Pouvoir ouvrier », 1969-73), cette insistance sur la lutte salariale constitue alors un trait distinctif de l’opéraïsme dans l’espace des marxismes critiques, à l’époque davantage portés sur les luttes autogestionnaires.
Ouvrier-masse, composition de classe et enquête
Face à un mouvement ouvrier traditionnel jugé incapable de prendre la mesure des transformations du capitalisme et des conditions nouvelles qu’elles créent pour la transformation sociale, l’opéraïsme naît de la conviction que l’action politique doit se renouveler par un travail d’enquête à la fois théorique et empirique. La dimension philosophique sera en particulier explorée par Mario Tronti, qui entreprend dans les années 1960 de revisiter la critique marxienne de l’économie politique. La dimension empirique correspond à la démarche de l’enquête ouvrière. Le fondateur des Quaderni Rossi, Raniero Panzieri, parlait d’un « usage socialiste de l’enquête » pour défendre le mariage de la praxis marxiste avec la sociologie industrielle[9]. C’est notamment la recherche qu’il impulse à la fin des années 1950 sur les transformations du travail aux usines Fiat de Mirafiori, à Turin, recherche que poursuivra Romano Alquati dans la décennie suivante, qui fait émerger le couple conceptuel pivot de l’opéraïsme : l’ouvrier-masse et la composition de classe.
L’ouvrier-masse désigne un type de travailleur qui apparaît dès l’aube du xxe siècle aux États-Unis et dans l’entre-deux-guerres en France. En Italie, il émerge avec le « miracle économique » des années 1950 : dans les régions déjà industrialisées du Nord (autour de Gênes, Turin et Milan), l’afflux de capitaux états-uniens et la rationalisation taylorienne ont entraîné une concentration et une division accrues du travail autour du système de la chaîne de production. Cette nouvelle organisation du travail a permis l’embauche d’ouvriers sans qualification, souvent venus des régions pauvres et rurales du sud, « étrangers aux mots d’ordre productivistes et souvent ignorés par les syndicats »[10]. Les émeutes et grèves sauvages qui éclatent au début des années 1960 sont interprétées par les opéraïstes comme l’affirmation de ce nouvel acteur sur la scène politique. L’ouvrier-masse est ce nouvel ouvrier « sans qualité » des chaînes de production, culturellement étranger aux traditions du mouvement ouvrier et qui se distingue par son refus de jouer dans les règles des relations industrielles, c’est-à-dire d’accepter le leadership des organisations syndicales et la défense de revendications négociables avec le capital[11]. À travers les révoltes de l’ouvrier-masse se manifeste la dialectique de la composition de classe : les réorganisations technico-productives au sein de l’usine impliquent une nouvelle composition technique de la force de travail, laquelle va de pair avec l’émergence d’une nouvelle subjectivité politique.
La composition de classe est conçue comme une version sociologiquement informée de la conscience de classe, une version plus solidement matérialiste du vieux couple marxiste classe en soi / classe pour soi. Plutôt que de considérer la relation, typique du schéma de la conscience de classe, entre une potentialité inconsciente et une actualité consciente, la composition de classe s’appuie sur l’ambivalence du terme pour tracer une corrélation entre la façon dont une classe est composée, c’est-à-dire matériellement constituée (sa composition technique), et la façon dont elle se compose, c’est-à-dire combine activement les différentes parties d’elle-même pour construire un tout (sa composition politique)[12]. Au schéma fréquemment idéaliste de la conscience de classe, selon lequel la portée révolutionnaire de l’agir ouvrier résulte d’un travail d’éducation politique, celui de la composition de classe repose sur l’idée que la subjectivité révolutionnaire ne dépend pas d’une vision du monde préexistante mais se construit dans l’expérience directe des antagonismes. Une hypothèse centrale de la notion de composition de classe est ainsi celle de la relation étroite entre formes de production et formes de lutte. « L’expérience prolétarienne »[13] de l’ouvrier spécialisé intégré à la machinerie productive, nié dans son individualité, exploité comme pure force de travail interchangeable, implique en effet de nouvelles façons de « faire classe » : les ouvriers « contestent moins l’autorité patronale qu’ils ne s’en libèrent immédiatement en instaurant un rapport de force, en faisant passer les sociabilités auxquelles la grève et l’oisiveté consécutive donnent lieu au premier plan »[14]. « Sous le coup de la déqualification, l’attachement au travail s’est de la sorte retourné en refus du travail »[15], comme l’expriment les formes éruptives de lutte qui sont alors privilégiées : grève sauvage, émeute, démission sans préavis ou sabotage.
La démarche opéraïste se distingue ainsi par son souci de produire une sociologie politique du travail industriel et des comportements de classe attentive aux conditions technico-matérielles de formation des attitudes et des luttes ouvrières. Mais elle est tout aussi critique du déterminisme économique qui fait de la conscience de classe un simple reflet de la position dans la division du travail et le processus de production. Se distinguant des analyses de la sociologie industrielle française et notamment de la façon dont Serge Mallet, dans son livre La Nouvelle classe ouvrière[16], fait des techniciens l’aile avancée par nature de la lutte autogestionnaire, les travaux d’Alquati mais aussi de Sergio Bologna insistent sur le fait que c’est dans le cours de la lutte que se construisent les sujets politiques. Par conséquent, l’intervention politique marxiste ne consiste pas dans la transmission, depuis l’extérieur, d’une idéologie révolutionnaire, et encore moins dans l’attente que le développement des forces productives fasse advenir une classe ouvrière mature et consciente d’elle-même, mais dans l’accompagnement des luttes ouvrières et la production, en situation, d’une réflexivité collective susceptible de renforcer l’autonomie politique du travail face au capital, grâce à cette pratique militante de l’enquête qu’Alquati rebaptise « co-recherche »[17]. On comprendra dans ce cadre l’importance donnée, à côté de l’étude des formes de luttes, à celle des revendications qui les accompagnent. Celles-ci ne sont pas seulement conçues en réponse à des besoins objectifs mais comme des éléments-clés qui orientent les processus de subjectivation politique.
Le salaire comme revendication politique
Comme d’autres groupes les ayant inspirés dans cette démarche (Socialisme ou Barbarie en France, Correspondence aux États-Unis), les opéraïstes fondent leur réflexion sur le recueil du matériau vivant des luttes sociales. Si les analyses du début des années 1960 insistaient sur le « refus de revendiquer » des ouvriers, elles notaient déjà l’apparition d’un usage « provocateur » de la revendication salariale : des ouvriers en grève qui exigent des augmentations massives et égales pour tous, tout de suite, en sachant très bien que les syndicats seront incapables d’y parvenir[18]. Cet usage de la revendication salariale est analysé comme un simple moyen tactique de faire durer la grève, un moyen d’empêcher que celle-ci puisse être traduite en revendications intégrables dans le jeu des relations professionnelles. Il exprime également le profond égalitarisme de la « masse compacte » des ouvriers non qualifiés, que traduisent aussi d’autres revendications portant davantage sur la structure des salaires, comme le refus des divisions entre ouvriers qualifiés et non qualifiés ou entre ouvriers et employés qui sont inscrites dans les conventions collectives. Cet égalitarisme s’exprime aussi dans les formes d’action. En s’organisant en assemblées ou comités de base prenant le contrôle direct de la lutte, ces conflits remettent en cause tant le leadership que le discours revendicatif des ouvriers de métier, lesquels forment alors l’ossature des organisations syndicales.
Potere Operaio (1972) di Nanni Balestrini – crédit: Edoardo Tacconi
À la fin de la décennie, l’usage disruptif de la revendication salariale prend un relief nouveau dans le discours opéraïste. Sous l’influence des thèses de Mario Tronti (voir infra) et face au regain de la conflictualité usinière, la « thématique du salaire » est désormais considérée comme un moyen de franchir un seuil qualitatif dans la lutte des classes. Le mai-juin 1968 français le confirme aux yeux des opéraïstes. Dans une analyse à chaud publiée en juillet de la même année en Italie, Sergio Bologna et Giairo Daghini considèrent la revendication du salaire minimum à 1 000 Francs par mois, portée par les OS de Renault Billancourt, comme « une des exigences politiques les plus significatives » de ces travailleurs, non seulement parce qu’elle permet « l’unification » de la classe, mais aussi parce qu’elle implique « une pression consciente en vue d’augmenter le coût du travail, de mettre en crise le Plan. Renault, modèle du néocapitalisme français, devient sous cet aspect la pointe la plus avancée de l’élan politique de classe »[19].
Prenant le contre-pied d’autres groupes gauchistes qui retiennent du printemps 68 les expériences de contrôle ouvrier et d’autogestion, les opéraïstes mettent l’accent sur la centralité politique des revendications « matérialistes » sur les salaires. Dans son journal, le groupe opéraïste de Vénétie écrit en 1968 : « le terrain politique sur lequel se mesure aujourd’hui le rapport de force entre ouvrier et capitaliste est celui de l’usine, et le rapport salaire-productivité est la clé du fonctionnement global de la société capitaliste. Ce qui hier était économique est aujourd’hui le seul réel terrain politique ; ce qui hier était politique est aujourd’hui devenu apparence »[20]. Les militants du même groupe, qui intervenait depuis quelques années auprès des ouvriers du complexe pétrochimique de Porto Marghera, reprendront l’idée d’une augmentation uniforme de 5 000 lires à l’été 68, alors que s’ouvrent des négociations dans l’industrie chimique. La popularité de la revendication est telle qu’elle contraint la CGIL à la reprendre à son compte[21]. De l’automne 1968 à l’automne 1969, le « mai rampant » italien est marqué par le développement de ces mouvements hors des syndicats qui marquent l’entrée en lutte des ouvriers spécialisés et remettent en cause les systèmes négociés de classifications au nom de l’égalitarisme, contraignant les organisations syndicales à tenir compte de cette nouvelle donne[22]. Au cours de l’automne chaud, l’accent mis sur le salaire par les opéraïstes regroupés à Rome autour du journal La Classe leur permet ainsi de gagner l’attention d’ouvriers habituellement indifférents à la rhétorique gauchiste : « Pour ces ouvriers, parler de salaires plus élevés et de cadences de travail plus lentes était plus concret que ne l’était généralement la propagande gauchiste »[23].
Anatomie du salaire
Ces développements sont particulièrement visibles au sein des usines Fiat de Mirafiori à Turin, un complexe de 50 000 ouvriers, équivalent italien du Billancourt français. Nanni Balestrini les a consignés dans un chapitre de son roman Nous voulons tout, publié pour la première fois en 1971[24]. En tant que composition littéraire, le texte ne livre pas de construction théorique globale et cohérente. À la manière de Balestrini, il s’agit d’un collage d’extraits de tracts, d’articles de presse ou d’entretiens, prélevés directement auprès des ouvriers de Mirafiori[25]. Le texte n’en esquisse pas moins une analyse opéraïste du salaire. Sa portée théorique est d’ailleurs toujours reconnue par des groupes militants se revendiquant du marxisme autonome, qui le mettent à disposition en ligne, parmi d’autres réflexions critiques sur le travail[26].
Le texte s’attarde dans un premier temps sur la structure duale du salaire, avec d’un côté le « salaire de base » qui correspond au salaire horaire et de l’autre toute la part variable. C’est d’abord sur cette part variable que se concentre la critique : il s’agit de la part de la rémunération qui est conditionnée au zèle de l’ouvrier et à l’appréciation de ses chefs. En d’autres termes, elle produit autant qu’elle mesure l’obéissance ouvrière à l’ordre industriel. On trouve là une première dimension de la critique opéraïste du salaire, qui insiste sur le lien indissociable entre sa fonction économique, la seule que retienne en général l’économie orthodoxe (le salaire comme mécanisme incitatif), et sa fonction politique de dispositif disciplinaire. Est donc d’abord affirmée l’idée que le salaire de base devrait être le seul salaire, la seule base légitime pour payer l’ouvrier : le salaire au temps plutôt que le salaire au zèle, le salaire objectivé dans les heures passées au travail plutôt que le salaire soumis à l’appréciation subjective des chefs, le paiement automatique du travail abstrait plutôt que la récompense conditionnelle du travail concret.
L’analyse aborde ensuite « la structure verticale du salaire » qui renvoie à la hiérarchie du « système des qualifications et des catégories, et des autres instruments que le patron utilise à tour de rôle pour diviser ses ouvriers entre eux […]. Tout ça paie la différence de qualité du travail fourni par les ouvriers »[27]. Ici se manifeste davantage la spécificité de la critique opéraïste, une critique qui se veut ajustée au point de vue de l’ouvrier-masse : au sein de la grande usine rationalisée, la complexité de la force de travail n’est plus un attribut individuel lié à des savoir-faire de métier, mais un résultat de la division du travail ; la socialisation du processus de production est telle que chaque travailleur contribue avec le même degré de nécessité au cycle productif[28]. Les différenciations salariales fondées sur le poste de travail sont donc illégitimes. Tout comme est illégitime la distinction par « le statut, c’est-à-dire la division, faite par le patron, des forces de production en deux secteurs. Les ouvriers d’un côté, les employés et techniciens de l’autre »[29].
Toutes les divisions basées sur « la qualité du travail », autrement dit les formes diverses de qualification, sont dès lors rejetées. Les qualifications instituées par la négociation collective sont mises dans le même sac que les promotions au mérite et les dessous-de-table, c’est-à-dire des différenciations objectivées et d’autres subjectives, en tant qu’elles renvoient toutes in fine à une seule et même rationalité, celle de la production capitaliste. Elles sont considérées comme des différences imposées par le patron (induites par la rationalité de la division capitaliste du travail), avec la complicité des organisations ouvrières :
« ce fait que le type de travail que fait un ouvrier a une valeur différente, qu’il est payé plus ou moins que le travail d’un autre ouvrier, ça, c’est une invention capitaliste. C’est les patrons qui ont inventé ça, pour avoir en main un autre instrument de contrôle politique sur la classe ouvrière. Et n’oublions pas que le parti et le syndicat aussi sont d’accord avec cette invention capitaliste. Pour eux aussi, il est juste que le pognon que reçoit un ouvrier soit basé sur la différence de qualité du travail qu’il fait »[30].
Ces différenciations statutaires sont présentées comme totalement étrangères aux ouvriers : « les objectifs des ouvriers, c’est uniquement le nécessaire économique et matériel, leurs besoins vitaux, […] ils se foutent complètement des exigences des patrons »[31]. C’est l’attitude de l’ouvrier-masse, esclave salarié enchaîné matériellement à son travail, pas celle de l’ouvrier qualifié symboliquement attaché à celui-ci : « cet argent, nous en avons besoin pour vivre dans cette société de merde. […] Parce que nous ne voulons pas passer la moitié de notre vie à l’usine. Parce que le travail est malsain »[32]. Dans un article paru en février 1968 dans la revue Contropiano, Mario Tronti a parlé de la « Rude race païenne, sans idéals, sans foi et sans morale » : ce que les intellectuels opéraïstes retiennent du contact avec les ouvriers à la porte des usines, c’est l’ancrage fondamentalement matérialiste de la lutte ouvrière, qui ne s’encombre aucunement de valeurs ou d’idéaux : « Pas la moindre adhésion à l’enrichissez-vous bourgeois, mais le mot salaire comme réplique politique objectivement antagoniste au mot profit »[33].
Si le chapitre de Balestrini s’ouvre sur la distinction entre bonne et mauvaise part du salaire, il se poursuit par un rejet de la logique même d’un salaire qui soit la contrepartie du travail et par la mise en avant d’une autre logique de rémunération, celle d’une « garantie de salaire »[34] indépendante de la productivité. Ce salaire garanti[35] est présenté comme une revendication politique clé pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il déconnecte le revenu du contrôle politique des patrons. Deuxièmement, parce qu’il fait dérailler le plan capitaliste, dans la mesure où les augmentations de salaire déliées d’une augmentation de la production (à l’encontre de la « politique des revenus » alors à la mode dans le capitalisme administré) attaquent directement le taux de profit[36]. En refusant d’autolimiter leurs revendications salariales et de les plier aux logiques de la rationalisation, les ouvriers s’affrontent ainsi directement à l’ordre industriel : non seulement à la domination des patrons mais aussi à un système plus large dans lequel prennent place les institutions traditionnelles du mouvement ouvrier, partis et syndicats. Dans leur lutte pour un « salaire garanti, indépendant de la productivité »[37], les ouvriers se retrouvent en effet face au syndicat, « qui fait la putain pour aller négocier avec le patron quelques sous en plus pour l’ouvrier », lequel « devient lui aussi un instrument de contrôle politique sur la classe ouvrière. Dans la lutte pour ses objectifs économiques et donc politique, la classe ouvrière finit toujours par trouver en face le syndicat »[38].
Un salaire hors de la raison économique
Les analyses consignées par Balestrini font écho à celles produites peu de temps auparavant par Mario Tronti et compilées dans Ouvriers et capital, la sommequi fonde théoriquement cette ligne politique[39]. Revenir sur le contenu de la réflexion trontienne, mais aussi sur le contexte dans lequel elle a pris forme, permet de comprendre la centralité stratégique d’une revendication salariale formée hors de la raison économique.
Une critique en acte de l’économie politique
La théorie du salaire variable indépendante vient conforter la réappropriation opéraïste de la critique de l’économie politique marxienne, une lecture fondamentalement anti-économiciste de la loi de la valeur. Selon Tronti, chez Marx « la valeur est un concept politique au même titre que l’exploitation. Il ne laisse pas de place à “l’économie” en tant que catégorie séparée et a fortiori dominante »[40]. Dans ses « Premières thèses », il consacre de nombreuses pages à la théorie marxienne de la valeur-travail, expliquant ainsi : « Pour Marx, la valeur-travail est une thèse politique, un mot d’ordre révolutionnaire ; et non une loi de l’économie ou un moyen scientifique d’interprétation des phénomènes sociaux ; ou plutôt elle est ces deux dernières choses sur la base des deux premières et comme leurs conséquences »[41]. À l’encontre du marxisme orthodoxe dissociant le plan de la rationalité économique, marqué par une forme de développement irrépressible des forces productives, et le plan de l’action politique, seul terrain véritable de la lutte révolutionnaire à travers la conquête du pouvoir d’État, il défend l’idée que c’est au contraire au cœur de la production, au cœur de l’usine, que se joue le combat politique décisif, car c’est là où se noue le rapport social capitaliste, là où le travail produit le capital. C’est sur ce socle que se construira la revendication du salaire garanti, en tant qu’elle permet à la classe ouvrière d’exprimer sa volonté autonome et son rejet du capitalisme depuis le lieu-même de la production. Les « “formes innombrables” prises par le salaire » deviennent ainsi le principal indicateur du développement capitaliste autant que de l’affirmation politique de la classe ouvrière[42].
La réflexion trontienne sur le rôle politique du salaire se forme dans l’analyse de deux tournants de l’histoire du capitalisme : l’instauration de la journée de travail normale dans l’Angleterre du xixe siècle et l’expérience du New Deal aux États-Unis. La première séquence montre comment la lutte collective de la classe ouvrière, en imposant la législation sur la journée de travail, a contraint le capital à révolutionner son propre mode de production en passant de la survaleur absolue, c’est-à-dire « la survaleur produite par allongement de la journée de travail »[43], à la survaleur relative, obtenue par l’accroissement de la productivité du travail. Le capital réagit à l’action ouvrière en transformant sa composition interne, ce qui en retour transforme la composition de la classe ouvrière : une « différence [qui] constitue bel et bien un saut d’ordre politique » et marque « le départ d’une réaction en chaîne de révolutions du procès de travail »[44]. La seconde séquence engendre un approfondissement de la socialisation du rapport capitaliste. Face à la crise économique de 1929, la combinaison des luttes ouvrières et de l’intervention de l’État parvient à imposer au capital, là encore contre lui-même, la « révolution capitaliste » dont Keynes rédigera ensuite le manuel[45] : une mue qui relance son développement tout en y intégrant plus étroitement la classe ouvrière et en modifiant à nouveau sa composition. L’organisation centralisée du capital et l’organisation centralisée de la classe ouvrière (sous la forme du syndicalisme industriel) se nourrissent ainsi dialectiquement. La nouvelle configuration du système de relations industrielles « à l’américaine » associant managers, syndicats et médiations gouvernementales se substitue au collective bargaining « à l’anglaise » qui opposait patron et syndicat.
L’institutionnalisation progressive du rapport salarial, d’abord grâce à la mise en place d’une législation sur le temps de travail, ensuite grâce à l’intervention régulatrice de l’État qui crée les conditions pour que les hausses de salaire s’inscrivent dans le cycle vertueux d’une production tirée par la consommation, témoigne ainsi du caractère éminemment politique des luttes pour le salaire, qui partent du point de production pour se résoudre sur le terrain de l’État, avant de transformer en retour les conditions de la production. Dans le néo-capitalisme de l’après-Seconde Guerre mondiale, les rendez-vous périodiques pour la renégociation des contrats collectifs deviennent ainsi un épisode majeur de la lutte des classes. Elles concentrent la conflictualité gréviste pendant la phase de renégociation des conventions, renforçant le caractère d’enjeu politique national des revendications salariales, a fortiori quand prévalent des clauses de « paix sociale »[46].
Le salaire « variable indépendante »
C’est parce que le système italien de relations professionnelles est très proche du schéma étatsunien que celui-ci est une référence centrale pour les opéraïstes. Contrairement à la France, où un Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) a été instauré par la loi du 11 février 1950 (transformé en 1970 en Salaire minimum interprofessionnel de croissance, Smic), l’État n’intervient pas dans la définition des salaires[47]. Les minima sont généralement établis par la négociation de branche et varient en outre selon les régions. Si l’État italien a initié une politique d’emploi avec la Cassa integrazione guadagni, un fonds public créé en 1954 pour accompagner les restructurations industrielles, il reste plus en retrait dans la sphère des relations professionnelles, qui reposent avant tout sur l’autorégulation par la négociation collective. À partir de 1962-63 est même mis en place un système de « négociation articulée » par lequel des accords-cadres, conclus à l’échelle nationale, ouvraient la possibilité de négociations ultérieures à un échelon inférieur, notamment celui de l’entreprise. Ce système entendait figer les différents niveaux de compétence et reposait sur l’idée de « trêve contractuelle », entendue comme « l’engagement, pour la durée du contrat, de ne pas soulever à nouveau, avec recours à l’action directe, des questions ayant fait l’objet d’accords entre les parties »[48].
À la lumière de ce contexte, on comprend mieux la formulation de la revendication du « salaire variable indépendante »[49] qui, comme le rappelle Tronti dans un ouvrage récent, est à l’origine une revendication syndicale[50]. Élaborée par l’économiste italien Piero Sraffa[51], elle est reprise dans un article de 1967 par un syndicaliste de la CGIL, Luciano Lama[52]. Selon Sraffa, qui théorise une loi de la valeur des biens indépendante de l’offre et de la demande, le salaire ne peut être considéré ni comme une variable dépendant des opérations de marché, ni comme un coût avancé par l’employeur, mais comme une fraction du revenu national[53], à ce titre redevable de choix politiques. Pris en tenailles entre l’État et le patronat qui cherchaient avant tout à contenir la poussée inflationniste des revendications salariales, et les grèves sauvages qui réclamaient une plus grande part des fruits de la croissance, les syndicalistes trouvent dans cette théorie un moyen de défendre la liberté de revendication et de négociation sur les salaires. Revendiquer le salaire variable indépendante revient pour eux à défendre « une “variable indépendante” de politique salariale »[54], contre toute tentative d’en poser a priori les limites au nom des « nécessités économiques » : une théorie qui ménage au syndicat une marge de manœuvre autonome en reconnaissant dans le même temps, et le bien-fondé de la discussion macroéconomique sur les salaires, et la liberté d’action ouvrière[55]. Reprenant la revendication syndicale du « salaire variable indépendante », les opéraïstes en réorientent la logique politique en avançant que la lutte autonome pour les salaires ne doit pas seulement être indépendante de la politique des revenus mais orientée contre la logique même de cette politique, utilisée comme un bélier pour briser le « plan du capital ». Ce que Tronti, au milieu des années 1960, résume en ces termes : « Dans le capitalisme moderne, la lutte politique du point de vue ouvrier est celle qui tend consciemment à mettre en crise le développement capitaliste dans ses mécanismes économiques »[56].
Dans un texte de 1998, le philosophe Paolo Virno, lui-même ancien militant de Potere Operaio, est revenu sur cette logique de mise en crise par le salaire. Selon lui, avec des slogans tels que « salaire dissocié de la productivité », « salaire comme variable indépendante », « plus d’argent, moins de travail », les luttes ouvrières italiennes de 1968-69 ont mis en crise « le système même du travail salarié et de ses unités de mesure ». L’irrationalité économique (du point de vue capitaliste) de ces revendications permettait de rompre « l’illusion d’optique selon laquelle le salaire serait la compensation du travail », et par la même occasion de remettre en question le caractère de marchandise de la force de travail. « De la seule manière possible, précise-t-il : en en augmentant le coût, en créant une démesure continue (qui renvoie à une incommensurabilité) ». Et de ramener ainsi le salaire à son véritable statut d’enjeu politique, d’enjeu de pouvoir. On est donc là encore dans l’idée que la revendication salariale à l’excès vaut comme une affirmation, strictement antagoniste, de l’autonomie ouvrière. Elle est une déclaration de souveraineté ayant « une valeur symbolique analogue à la trinité de 89 : “Liberté, égalité, fraternité” ».
De leur analyse des formes du salaires, les opéraïstes tirent ainsi deux conclusions : parce que la régulation du capitalisme dépend fondamentalement du rapport salarial, c’est seulement sur ce terrain du salaire que la subversion de l’ordre capitaliste est possible ; et si l’organisation collective de la classe ouvrière sous forme de syndicats a permis d’opérer le saut politique nécessaire à la défense de ses intérêts, ces mêmes institutions collectives ont désormais acquis un rôle fonctionnel au sein du cycle keynésiano-fordiste, ce qui les rend inaptes à la lutte révolutionnaire. Assimilant le travail à l’activité productive prise dans les rapports sociaux capitalistes, ils considèrent que la classe ouvrière tend désormais à rejeter, dans un même mouvement, le patron, l’usine et les syndicats qui leur sont solidaires : c’est le refus du travail.
Le « refus du travail » plutôt que sa libération ?
Dans le contexte italien des années 1960-70, l’intervention opéraïste ne se positionne pas seulement contre la stratégie communiste orthodoxe qu’incarne la direction du PCI. Elle se définit aussi par rapport aux positions rénovatrices de dirigeants syndicaux qui entendaient eux aussi replacer le lieu de production au centre de la lutte politique, le plus célèbre d’entre eux étant Bruno Trentin[57]. Cette gauche syndicale partage les analyses de Raniero Panzeri et des Quaderni Rossi quant à la nature du néocapitalisme. Elle rejoint les opéraïstes dans leur critique du postulat de la neutralité des forces productives et de la vision apologétique du progrès technico-scientifique qui domine le mouvement ouvrier, et cherche également à politiser les relations de production au sein de l’usine, mais d’une autre manière : non pas en poussant la lutte salariale dans le sens du refus du travail, mais en agissant pour libérer le travail.
Les syndicalistes se rebiffent
Dans son maître-ouvrage La Cité du travail[58], Bruno Trentin est revenu sur la critique de l’idéologie productiviste et son hégémonie au sein de la gauche sociale et politique. Remontant à Lénine, il montre que la plupart des dirigeants du mouvement ouvrier, fascinés par le taylorisme, y ont vu une force objective devant permettre le meilleur développement des forces productives[59]. L’organisation (scientifique) du travail étant jugée bonne en soi, ils ont accepté le commandement patronal de la production, considérant que la lutte politique pour l’émancipation de la classe ouvrière se jouait hors de la sphère économique, à travers l’action des partis et la conquête de l’État. À l’encontre de cette vision, les années 1960-70 ont été marquées par un rejet massif de la division du travail capitaliste, la résurgence de formes d’auto-organisation et l’exploration de nouveaux champs revendicatifs remettant en cause la séparation entre l’économie et la politique. Alors que les opéraïstes voient dans la revendication salariale le principal vecteur de cette repolitisation de la production, Trentin met au contraire l’accent sur les luttes autour de l’organisation du travail et de la gestion, tout en disqualifiant le « salarialisme » des opéraïstes qu’il analyse comme un symptôme de la domination de la rationalité taylorienne.
Un chapitre entier de La Cité du travail est ainsi consacré à la critique des thèses opéraïstes[60]. Trentin reproche à la « théorisation [opéraïste] de la révolte sociale au nom d’un salaire “politique”, irréductible aux règles et aux contraintes de la compatibilité du système capitaliste », d’être fondée sur une figure idéalisée de l’ouvrier-masse, « pur et sans passé ». L’idée selon laquelle, dans le néocapitalisme, l’ouvrier aurait été réduit à n’être qu’une pure force de travail, relève selon lui d’une « métaphysique fordiste mise au service d’un “rebellionisme” soumis à la suprématie du capital ». Il considère la ligne opéraïste comme une théorie du conflit social élaborée par des intellectuels qui y « avaient surtout participé en tant que spectateurs », un économisme vulgaire enrobé de justifications intellectuelles sophistiquées, mais dont les conclusions politiques – le rejet des syndicats qui prétendaient intervenir dans la gestion de l’économie et de l’État – rejoignaient en pratique les forces conservatrices ayant toujours voulu réduire l’action syndicale à sa dimension distributive, depuis les syndicalistes modérés soucieux de se maintenir à l’écart des affaires politiques, jusqu’aux « organisations patronales, occupées depuis des décennies (elles aussi !) à ramener à la question du salaire toutes les questions sociales ».
Trentin est, à l’époque du mai rampant italien, le secrétaire général de la fédération CGIL des métaux (FIOM). Il défend alors de fortes augmentations de salaires, mais selon un pourcentage variant avec la qualification, qu’il considère comme une conquête ouvrière, et dénonce la démagogie des augmentations indifférenciées. L’ensemble des syndicats ont été percutés par les révoltes ouvrières des années 1960 et s’y sont opposés dans un premier temps. On l’a déjà souligné, les opéraïstes encourageaient ce mouvement de rupture par une critique radicale du système des qualifications, qu’ils considéraient comme une adaptation du travail ouvrier aux besoins de la production capitaliste et comme le support d’inégalités injustes entre travailleurs[61]. Les syndicats vont progressivement s’inspirer des revendications égalitaristes des luttes d’usine pour redéfinir le sens des qualifications, réussissant notamment, « vers la fin de l’année 1969, à présenter de façon unitaire des plateformes revendicatives qui, à la fois, tenaient compte des exigences égalitaires des O.S. (réduction du nombre de niveaux de qualification, classements similaires des ouvriers et des employés) et présentaient une thématique originale, axée sur la capacité professionnelle qui permettait d’évaluer et de classer le savoir-faire des ouvriers »[62]. En pratique cependant, les luttes d’usine demandaient rarement l’abolition pure et simple des qualifications. Elles visaient surtout à réduire le pouvoir discrétionnaire des employeurs dans leur attribution et à dépasser le principe d’une qualification des postes de travail – ce que symbolisait le système de la job evaluation – pour faire en sorte « que la carrière, même ouvrière, soit irréversible»[63] – ce qui, pour le dire en passant, n’est pas étranger au principe de la qualification personnelle telle qu’elle sera popularisée en France au début des années 2010[64]. Ainsi l’Assemblée autonome de Porto Marghera fait-elle la proposition, en 1972, de « susciter l’idée d’une qualification liée à l’ancienneté [pour] en faire un moment de rupture de la mécanique du contrôle patronal à travers les chefs »[65]. L’idée d’une « progression automatique entre qualifications » devient à cette période une des principales revendications de l’Assemblée, avec les « augmentations de salaires égales pour tous » et la « diminution de la durée du travail avec les 36 heures »[66].
Si Bruno Trentin ne néglige pas l’importance des revendications salariales, il considère que ce qui donne à l’action syndicale un contenu politique se trouve ailleurs, dans la lutte pour l’obtention de nouveaux droits et libertés dans le travail. Les luttes sociales de la fin des années 1960 ont selon lui avant tout exprimé une volonté de « changer la façon de travailler » : « En ces années, on contestait, pour la première fois depuis l’expérience des conseils de gestion de l’immédiat après-guerre, le monopole de la décision que l’entreprise revendiquait à son propre avantage en matière d’organisation du travail »[67]. L’action syndicale apparaît dès lors comme un moyen de conquérir l’autonomie de l’intérieur même du travail, en permettant aux ouvriers de prendre conscience de leurs compétences propres, de faire l’expérience de leur capacité à gérer et de remettre ainsi en cause la division sociale du travail. La défense des qualifications s’inscrit dans ce cadre, en tant qu’elles constituent le moyen de contraindre l’employeur à reconnaître la « professionnalité » ouvrière[68].
Limites et impensés du « salarialisme » opéraïste
Le ton ouvertement polémique de Trentin est typique des stratégies engagées par les porte-parole attitrés de la classe ouvrière pour défendre leur position face aux tentatives de faire émerger une parole concurrente[69]. Il ne rend pas justice à la démarche opéraïste. Loin des intellectuels coupés des masses, l’opéraïsme a en effet contribué à mettre sur pied des espaces d’intervention et de réflexivité politiques originaux, alliant des militants intellectuels extérieurs aux usines (étudiants et universitaires) à des noyaux ouvriers combatifs en leur sein, espaces auxquels des syndicalistes participèrent à l’origine. Vittorio Foa, militant de la gauche socialiste italienne, responsable du bureau d’études de la CGIL auprès de qui Trentin a commencé sa carrière syndicale[70], fut par exemple de l’aventure des Quaderni Rossi[71].
Là où Trentin vise plus juste, c’est dans la mise en cause de la centralité politique donnée à l’ouvrier-masse, présumé « pur et sans passé ». La doctrine opéraïste du tournant des années 1960-70 fonctionne encore selon un schéma avant-gardiste, soucieuse d’identifier le sujet politique susceptible de provoquer l’effondrement révolutionnaire. Les études historiques portant sur les luttes ouvrières et syndicales dans l’Italie des années 1960-70 montrent que la réalité est plus complexe. Si les O.S. méridionaux de la Fiat sont vierges de toute socialisation usinière ou syndicale préalable, ils n’apportent pas moins avec eux des expériences de lutte ou d’organisation. Reprenant les observations du syndicaliste Vittorio Foa qui soulignait l’importance des traditions organisationnelles des ligues du Mezzogiorno, les historiens Diego Giachetti et Marco Scavino évoquent ce « mythe du “bon sauvage”, de l’ouvrier méridional pas encore contaminé par le jeu de la politique et de la bureaucratie syndicale », auquel souscrivaient pour des raisons différentes – les uns pour le déplorer, les autres pour le glorifier – les militants syndicalistes, communistes et opéraïstes[72]. En d’autres termes, les formes de lutte horizontales et les revendications égalitaristes s’expliquent davantage par le heurt de la confrontation entre l’organisation du travail industriel et les trajectoires et propriétés sociales des nouveaux ouvriers qu’elles n’expriment une sorte d’hypothèse ontologique d’extranéité radicale de l’ouvrier-masse à la logique du capital[73].
Du reste, les luttes de 1969 à la Fiat, qui seront par la suite constituées en événement fondateur et emblématique de la révolte de l’ouvrier-masse, impliquèrent des segments hétérogènes de la main d’œuvre ouvrière. La chronique précise du mouvement à la Fiat souligne ainsi le rôle décisif joué dans son déclenchement en mai 1969 par les ateliers Auxiliaires, un secteur chargé de la maintenance et de la réalisation de pièces spécifiques complexes où prédominaient les ouvriers qualifiés, et « un des rares secteurs de l’usine où existait réellement présent un réseau d’organisations ouvrières, surtout liées au PSIUP »[74]. Cette hétérogénéité sociale et politique, au cœur même du berceau de la figure de l’ouvrier-masse, se traduira aussi par des rapports très variés au principe de la représentation, que les chantres de l’autonomie ouvrière rejetaient par principe.
En outre, les luttes ouvrières de l’époque ne se réduisaient ni à celles des OS, ni à celles de l’industrie automobile, toutes deux résumées dans l’histoire mythique de la Fiat. Et ce sont des figures ouvrières très différentes qui apparaissent en première ligne de la contestation dans d’autres segments de l’industrie italienne. Ainsi dans le complexe pétrochimique de Porto Marghera, considéré comme un autre bastion de l’opéraïsme, ce sont les techniciens qui sont le moteur des luttes ouvrières[75]. La croissance rapide de ce complexe industriel a certes profondément bouleversé la composition de la force de travail, ainsi que le rapport aux syndicats. Comme à la Fiat, c’est une main d’œuvre d’origine rurale qui peuple les usines, mais ce sont des migrants pendulaires provenant des villages environnants de Vénétie. Comme à la Fiat, la présence syndicale est faible, mais moins en raison du paternalisme usinier que du cléricalisme clientélaire de la démocratie chrétienne dominant le territoire et l’accès aux embauches. Mais à la différence de la Fiat, une main d’œuvre beaucoup plus qualifiée de techniciens prédomine dans les procès productifs, qui combine le « refus du travail » à des formes plus classiques de contrôle ouvrier, et dont le rapport aux syndicats est plus complexe et mouvant qu’un simple rejet : certains se détachent du syndicalisme et y reviendront par la suite par le biais de l’institution des délégués[76], réinventant – pour reprendre les mots d’un témoin de l’époque – un « syndicalisme radical » inscrit dans le sillage des conseils d’usine célébrés par Gramsci dans les années 1920[77].
L’autre critique pertinente de Bruno Trentin porte sur le caractère écrasant du « salarialisme » opéraïste, conduisant à masquer d’autres enjeux des luttes ouvrières. Là aussi, le cas de Porto Marghera est éclairant, moins pour donner raison à Trentin que pour distinguer le discours opéraïste produit par les groupes politiques tels Potere operaio, et la pratique des luttes ouvrières, beaucoup plus diverse. Non seulement les luttes salariales s’articulent étroitement avec celles pour la santé au travail, mais celles-ci ont de surcroît été largement rendues possibles par cette jonction entre militants de l’intérieur et de l’extérieur qu’a permis le dispositif opéraïste. Le témoignage de Gianni Sbrogio, ancien technicien dans une usine de Marghera, ancien militant de Potere Operaio et de l’autonomie ouvrière, décrit ainsi une situation à front renversé du tableau dépeint par Trentin, avec des militants opéraïstes reprenant le slogan « la santé ne s’achète pas » pour marquer leur refus d’échanger contre des primes la nocivité inhérente aux produits fabriqués et aux méthodes de production[78]. De même, le sociologue Devi Sacchetto souligne que les réseaux opéraïstes ont permis aux ouvriers mobilisés de Porto Marghera de nouer une « relation de plus en plus étroite […] avec les étudiants et les assistants de l’Institut de médecine de Padoue » qui, par l’organisation de contre-visites médicales, la production d’une contre-expertise sur la nocivité, la légitimation du refus du travail par la distribution d’arrêts maladie permettant d’organiser « un absentéisme collectif », a contraint les syndicats locaux à sortir du déni[79]. Le même ouvrage évoque aussi la constitution de comités contre l’insalubrité qui, plutôt que d’agir en surplomb des situations de travail et de négocier les « concentrations maximales acceptables » de substances toxiques, consistaient en des « noyaux organisés d’ouvriers qui font cesser les tâches dangereuses »[80]. Les militants de l’autonomie ouvrière développèrent ainsi une forme d’action directe pour protéger la santé au travail, en posant le problème des rythmes de travail, des effectifs et surtout d’une réduction de la durée du travail. Dans cette perspective, le salaire garanti devenait aussi une revendication au service des luttes pour la santé, puisque les comités ouvriers revendiquaient la suspension du travail avec continuité du salaire pour la mise aux normes des ateliers jugés insalubres par les ouvriers[81].
À rebours des mobilisations ouvrières concrètes, la théorisation opéraïste des luttes du tournant des années 1960-70 procédait ainsi selon un double réductionnisme sociologique et politique : réduction sociologique d’une composition de classe hétérogène à la figure « chimiquement pure » de l’ouvrier-masse, et réduction politique du pluralisme revendicatif à la seule thématique jugée révolutionnaire, celle du salaire. Une posture qui, chez Tronti, conduit à retenir les éléments empiriques qui confortent la théorie plutôt qu’à confronter la théorie à la réalité empirique, et que Toni Negri radicalisera par la suite en faisant du « travail vivant » le sujet politique générique ajustable à n’importe quelle réalité empirique.
Deux formes de politisation du travail
La polémique entre la gauche syndicale incarnée par Trentin et la gauche extra, voire antisyndicale des opéraïstes a le mérite de mettre en lumière des conceptions différenciées de la politique et, avec elles, de la place que la question salariale y occupe. Pour Bruno Trentin, la politique est pensée en positif comme un ensemble de droits de participation qui sont à conquérir dans la sphère de la production. Tout en reprenant la vieille distinction marxienne entre droits réels et droits formels, il défend la « priorité stratégique d’une véritable réforme de la société civile »[82]. Il ne s’agit pas tant de résoudre la contradiction entre droits formels et droits réels (laquelle passe généralement par la lutte contre l’exploitation) mais d’agir sur cette autre « contradiction explosive entre un travailleur, citoyen dans la “polis”, habilité au gouvernement de la “cité”, mais privé (par les hommes, pas par la nature) du droit de rechercher également dans le travail la réalisation de soi et d’obtenir son “indépendance”, en participant aux décisions qui sont prises sur le lieu de travail […]. Il s’agit de la contradiction entre les droits formels reconnus au citoyen dans le gouvernement de la ville et les droits formels refusés au travailleur salarié dans la défense de son propre travail »[83]. La « politique » renvoie dans son analyse à l’acception libérale d’une lutte pour les droits et libertés, reproduisant au sein-même de la sphère économique la séparation de l’économique et du politique. Le désaccord fondamental avec les opéraïstes est ici : quand bien même Trentin figure parmi les plus farouches critiques de la rationalité taylorienne, et continue à ce titre d’influencer fortement les pensées de gauche, y compris de la gauche radicale[84], il promeut une « démocratie industrielle » dont la condition de possibilité (renvoyée hors de la politique) est la viabilité économique de l’entreprise. En d’autres termes, sa politique s’exerce dans les limites de la rationalité économique[85].
A contrario, si la thèse du « refus du travail » maintient l’opéraïsme solidement arrimé à la critique de l’exploitation, sa pensée du politique est purement négative et se manifeste dans le refus de la domination et de l’exploitation qui sont consubstantiels au procès de production capitaliste. C’est le sens de son maximalisme salarial, qui vise à dénoncer et détruire la domination indissociablement économique et politique du capital. Le salaire des opéraïstes est politique en tant qu’il exprime une insubordination, une pure négativité qui rejette la domination capitaliste et sa logique économique. D’une certaine manière, il n’existe pas de « bon » niveau de salaire dans la logique politique opéraïste. Ou plutôt, le seul bon niveau de salaire est celui qui excède les capacités d’absorption du capitalisme et le fait dérailler. Ce salaire à l’excès, par opposition aux revendications syndicales « raisonnées » ou « raisonnables », est pour les opéraïstes l’expression d’un double refus : refus de la relation de subordination et refus du rapport social d’exploitation que matérialise le salaire capitaliste. On retrouvera cet usage politique de la revendication d’un salaire « hors de la raison commune » dans le geste des féministes revendiquant un salaire au travail ménager. Il ne s’agit alors pas tant de quantifier le « juste prix » du travail des femmes que de politiser un rapport social en désignant, dans le même temps, une relation politique de domination et le profit matériel, économique, qu’en tirent à la fois les hommes et le système capitaliste.
En construisant le salaire comme « refus du travail », les opéraïstes en viennent cependant à négliger totalement cette autre contradiction, mise en lumière par Trentin, qui travaille de l’intérieur la sphère de la production capitaliste. En témoigne leur lecture unilatérale du système des qualifications qui néglige le fait que celles-ci puissent être à la fois un accommodement aux règles de la division du travail capitaliste et une forme d’abstraction du travail alternative à la valeur-travail[86]. Ce qui les conduit, dans la continuité d’une critique marxiste ancienne[87], à réduire les syndicats à la fonction de rouages de l’ordre industriel, sans voir que ces organisations sont des institutions plastiques qui, selon la façon dont elles sont investies, peuvent aussi être des supports de subjectivation politique, des cadres de résistance à la réduction de la force de travail au statut de marchandise[88]. En d’autres termes, des vecteurs d’une possible critique pratique de la valeur-travail au sein-même de production. Rejetant dans un même mouvement syndicats et délégués d’atelier accusés de rester inféodés à la rationalité capitaliste, les opéraïstes assisteront impuissants, à l’orée des années 1970, à la remontée du syndicalisme traditionnel : « la plupart des membres dirigeants du groupe étaient incapables de voir que les processus de composition et recomposition de classe pouvaient être tout à fait différents à l’extérieur des pôles les plus “avancés” de l’accumulation capitaliste »[89].
La solution consiste sans doute à tenter d’avancer sur une ligne de crête en tenant les deux approches : en retenant d’un côté, du « refus du travail » (du salariat capitaliste), sa critique de l’économie politique, c’est-à-dire de la nature socialement construite, non nécessaire, de la séparation entre l’économie et la politique, contre la fétichisation de la logique économique ; et en y associant de l’autre une conception positive, instituante et pas seulement antagonique, de la politique. L’absence d’une telle conception dialectique de la politique, réconciliant en quelque sorte Trentin et Tronti, expose sinon au risque de retomber dans une lecture « progressiste » des transformations du capitalisme, inscrivant dans la logique du développement capitaliste la nécessité de son dépassement[90]. C’est du moins la philosophie implicite de l’histoire qui semble sous-tendre les réflexions de Toni Negri et que celui-ci approfondira en inventant une nouvelle figure politique, « l’ouvrier social », et avec elle la revendication d’un salaire social nourrissant désormais la confrontation privilégiée avec l’État, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain texte.
[1] Voir par exemple : « Quelle place pour le travail ? Débat entre Carlo Vercellone, Jean-Marie Harribey », L’Économie politique, n°67, 2015, p. 62-75.
[2] Mario Tronti, Nous opéraïstes. Le ‘roman de formation’ des années soixante en Italie, Paris/Lausanne, Éd. d’en bas/Éd. de l’éclat, 2013 (1e éd. Italienne 2008), p. 177.
[3] Nanni Balestrini, Primo Moroni, La horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977, Paris, Éd. de l’éclat, 2017 (éd. italienne de 1997), p. 29.
[4] Sophie Bernard, Élodie Béthoux, Élise Penalva Icher (dir.), « Enquêter sur les rémunérations », Terrains & Travaux, n°35, 2019 ; Sophie Bernard, Le nouvel esprit du salariat, Paris, Seuil, 2020 ; Anne-Catherine Wagner, Coopérer. Les SCOP et la fabrique de l’intérêt collectif, Paris, CNRS Éditions, 2022.
[5] Voir l’article de Maud Simonet dans cette même revue : «“Wages for”. Une approche féministe du salaire comme puissance subversive », Salariat, n°1, 2022, ainsi que le dossier du n°46 de Travail, Genre et Société (2021) consacré à ce sujet. J’aborde le salaire comme vecteur de subjectivation politique dans : Karel Yon, « Politiser le travail ou l’entreprise ? Trois registres de citoyenneté industrielle », Sociologie du Travail, vol. 64, n°4, 2022(à paraître).
[6] Cet article prolonge une interrogation formulée dans un précédent texte : Karel Yon, « La désintégration par le travail. À propos de Robledo, de Daniele Zito », Salariat, n°1, 2022.
[7] Parler d’opéraïsme au singulier s’avère problématique, puisque ce courant se divise en multiples ramifications incarnées par autant de groupes, revues ou journaux aux stratégies distinctes. Pour une introduction à cette histoire protéiforme, voir les guides de lecture proposés sur le site de la revue Période (« Opéraïsmes », par Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, et « Autonomies italiennes », par Julien Allavena et Azad Mardirossian), ainsi que Nanni Balestrini et Primo Moroni, La Horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977 (L’éclat, Paris, 2017, 1e éd. Italienne 1988). Dans la mesure où ce texte n’a pas vocation à produire une histoire de l’opéraïsme mais plutôt du regard opéraïste sur le salaire, mon attention s’est concentrée sur les productions théoriques ayant pris le salaire pour objet. Il en résulte une insistance particulière sur deux figures, celles de Mario Tronti et Toni Negri, qui incarnent par ailleurs deux devenirs distincts de l’opéraïsme : Tronti fera le choix, à la fin des années 1960, des institutions du mouvement ouvrier et du maintien dans le PCI, jusqu’à être élu sénateur de ce parti en 1992 (jusqu’en 1994, puis de 2013 à 2018) ; venu du Parti socialiste italien, Negri au contraire se lancera à corps perdu dans les aventures extra-parlementaires, de la fondation de Potere operaio jusqu’à l’expérience de l’autonomie ouvrière, de sa condamnation en 1979 pour « responsabilité morale » dans les violences révolutionnaires de l’époque, jusqu’à son exil en France et son retour en Italie, en 2003, pour finir de purger sa peine de prison. Si le travail de Toni Negri est déjà bien connu en France, on commence seulement à découvrir celui de Mario Tronti. À ce sujet, voir Davide Gallo Lassere, « La trajectoire politique de Mario Tronti », Période (en ligne), 2018.
[8] Steve Wright, À l’assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien, Marseille, Senonevero, 2007 (2002), p. 67.
[9] Ferruccio Ricciardi, « Aux origines d’une sociologie critique du travail : opéraïsme et enquête militante en Italie », in Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret et Xavier Vigna (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019, p. 125-137.
[10] Julien Allavena, Matteo Polleri, « Avant-propos » à Lutte à la Fiat de Romano Alquati, Actuel Marx, n°65, 2019, p. 150.
[11] Romano Alquati, « Lutte à la Fiat » (1964), Actuel Marx, n°65, 2019, p. 155-167.
[12] Salar Mohandesi, « Class Consciousness or Class Composition? », Science & Society, vol. 77, n°1, 2013, p. 72-97.
[13] Claude Lefort, « L’expérience prolétarienne » (1952), repris in Eléments d’une critique de la bureaucratie, Genève, Droz, 1971, p. 39-58.
[14] J. Allavena, L’hypothèse autonome, Paris, Éd. Amsterdam, 2020, p. 28.
[22]Luciano Rouvery, Pierre Tripier, « Une nouvelle problématique des qualifications : l’exemple italien », Sociologie du travail, vol. 15, n°2, 1973, p. 136-156.
[35] Précisons qu’il n’existe pas en Italie de salaire minimum interprofessionnel garanti, contrairement à la France. Les minima salariaux sont généralement définis au niveau des branches et ne représentent que la portion congrue des salaires réels qui se composent de multiples éléments (cf. Emilio Mentasti, La « Garde rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78), Paris, Les nuits rouges, 2009, p. 42-44). Outre les variations d’ordre sectoriel et individuel, les salaires connaissent des écarts importants entre les régions du Nord et du Sud du pays.
[36] Selon Tronti (Nous opéraïstes…, op. cit., p. 123), un tel phénomène s’est effectivement passé en 1969, provoquant la très forte contre-mobilisation politique et patronale des années ultérieures. Selon d’autres, c’est davantage l’insubordination ouvrière qui a provoqué le backlash conservateur (Diego Giachetti, Marco Scavino, La FIAT aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, p. 265-288).
[39] Paru en 1966, Ouvriers et capital (par la suite, OC) est un recueil de textes publiés dans les Quaderni Rossi et Classe operaia entre 1962 et 1965, complété par un long texte de 1965 consacré à la critique marxienne de l’économie politique et plus précisément de la loi de la valeur. La deuxième édition Italienne de 1971 est enrichie d’un post-scriptum écrit l’année précédente qui met l’accent sur l’expérience des luttes de la classe ouvrière étatsunienne. C’est cette version qui a été traduite en français par Yann Moulier-Boutang et publiée par Christian Bourgois en 1977. Elle a été récemment rééditée par Entremonde. La pagination indiquée dans cet article correspond à cette édition : Mario Tronti, Ouvriers et capital, Genève et Paris, Entremonde, 2016.
[40] Jacques Wajnsztejn, L’opéraïsme italien au crible du temps, La Bauche, 2021, Éditions À plus d’un titre, p. 113.
[41] M. Tronti, « Premières thèses », 1965, repris in OC, p. 300.
[42] M. Tronti, « L’usine et la société », 1962, repris in OC, p. 57.
[43] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, PUF p. 354.
[44] M. Tronti, « Premières thèses », 1965, repris in OC, pp. 271, 278.
[45] M. Tronti, « Post-scriptum », 1970, OC, p. 385.
[46] Il s’agit de clauses qui interdisent tout arrêt de travail pendant la durée de validité d’un contrat collectif. Communes aux États-Unis ou dans les pays d’Europe du Nord, elles sont introduites en Italie au début des années 1960 dans le cadre de la « négociation articulée », cf. infra.
[47] Ce sont précisément les luttes de l’Automne chaud qui changeront en partie la donne, avec l’adoption du Statut des travailleurs en 1970 et la mise en place d’un mécanisme d’indexation automatique des salaires sur l’inflation en 1975 (resté en vigueur jusqu’en 1992).
[48] Gino Giugni, « L’Automne chaud syndical », Sociologie du travail, vol. 13, n°2, 1971, p. 168, qui précise : « Une telle méthode avait été à la rencontre des nécessités d’une planification du développement dans les industries de pointe – principalement dans les entreprises à participation d’État » (ibid.).
[49] Paolo Virno, « Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire variable indépendante » (1998), repris in L’usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, Paris, Éd. de l’Éclat, 2016, p. 267-274.
[50] L’expression renvoie aussi directement à une formule de Marx tirée du Capital, que Toni Negri cite dans un texte de 1967 : « Dans le partage entre plus-value et salaire sur lequel repose essentiellement la fixation du taux de profit, deux éléments très différents agissent de façon déterminante, la force de travail et le capital ; ils sont fonction de deux variables indépendantes qui se limitent réciproquement. » Extrait du Livre III du Capital, cité in « John M. Keynes et la théorie capitaliste de l’État en 1929 » [1967], repris dans Toni Negri, La Classe ouvrière contre l’État, Galilée, 1978.
[51] Piero Sraffa (1898-1983), proche à la fois de Keynes, de Gramsci et de Wittgenstein, est considéré comme le fondateur du néo-ricardisme. Il a enseigné l’économie à Cambridge (Angleterre) à partir de 1927. Selon J. Wajnsztejn, « Sraffa influencera Claudio Napoleoni, qui entretiendra des rapports étroits avec Tronti » (op. cit., p. 115).
[52] Luciano Lama (1921-1996) a été député communiste, dirigeant syndical de la fédération des métaux (FIOM) et de la CGIL.
[53] Ce qui implique aussi d’abandonner l’idée de la double nature du salaire (une partie correspondant au salaire de subsistance nécessaire à la reproduction de la force de travail, l’autre correspondant à la part du surplus revenant au travailleur) pour le considérer tout entier comme un part du produit annuel. Cf. Gilbert Faccarello, « Piero Sraffa, critique de l’Économie Politique », Cahiers d’économie politique, n°1, 1974, p. 175-187.
[55] Ainsi les grèves de l’Automne chaud de 1969 mettent à mort la « négociation articulée » et, avec elle, la trêve contractuelle : « le contenu du contrat peut être rediscuté à nouveau n’importe où et sur n’importe quelle clause, alors même que le contrat national reste valide. […] Le contrat est signé pour faire cesser le conflit en cours, et non pour garantir les entreprises contre des conflits possibles à l’avenir. » (G. Giugni, art. cité, p. 169).
[56] M. Tronti, « Classe et parti » (1964), OC, p. 148.
[57]Francesco Sabato Massimo, « Une trajectoire singulière dans le siècle des masses », Carnet Citindus, février 2021 (en ligne, https://citindus.hypotheses.org/102, consulté le 10 jan. 2022).
[58] Bruno Trentin, La Cité du travail. Le fordisme et la gauche, Paris, Fayard, 2012 (1e éd. italienne 1997).
[59] Sur le rapport de Lénine au taylorisme, on consultera Robert Linhart, Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 2010 (1e éd. 1976).
[60] B. Trentin, « Du “salaire politique” à l’“autonomie du politique” », La Cité du travail, op. cit.,p. 129-158. Les citations qui suivent sont extraites de ces pages. Trentin cible en particulier le courant incarné par Mario Tronti qui, dans les années 1970, a fait le choix du repli au sein du PCI.
[61] B. Trentin répondait en mai 1969 : « Les qualifications … sont un patrimoine de la classe ouvrière, ce n’est pas une arme du patron » (cité in L. Rouvery, P. Tripier, art. cité, p. 142).
[62]Ibid. L. Rouvery et P. Tripier étudient le cas des accords Italsider (sidérurgie du secteur public) qui mettent fin au système de la job evaluation, assouplissent la grille des classifications, en réduisent le nombre d’échelons de 24 à 8, et harmonisent les conditions des ouvriers et des employés. Ils montrent cependant que cette réorganisation du système des qualifications a aussi servi dans les franges modernistes du patronat à favoriser une « utilisation plus rationnelle des possibilités créatives de chaque ouvrier » (Ibid., p. 144).
[64] B. Friot, L’Enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012, p. 71-96.
[65] Cité in Devi Sacchetto, Gianni Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera. Du Comité d’usine à l’Assemblée régionale (Vénétie – 1960-80), Paris, les nuits rouges, 2012 (1e éd. Italienne 2009), p. 95-96.
[66]Ibid., p. 103-104. Voir aussi le témoignage d’Augusto Finzi, autre protagoniste de l’époque, p. 328-329, qui précise que cette réflexion par laquelle l’Assemblée autonome « passe des qualifications égales pour tous, aux qualifications à l’ancienneté », s’inscrit, après la rupture avec les syndicats, dans le contexte d’une seconde rupture avec les groupes politiques opéraïstes comme Potere operaio, Lotta continua et Avanguardia operaia.
[67] B. Trentin, La Cité du travail, op. cit., p. 130.
[68] « En italien, ce mot désigne à la fois la qualification professionnelle mais aussi l’attachement de l’ouvrier au travail bien fait, sa conscience professionnelle. » (D. Sacchetto, G. Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera…, op. cit., p. 395).
[69] On observe à la même période des processus analogues en France à l’encontre des « établis », ces militants d’extrême gauche qui se faisaient embaucher en usine et contestaient l’autorité des représentants syndicaux, cf. Annie Collovald, Karel Yon, « Des ouvriers au centre de toutes les attentions », et Laure Fleury, Julie Pagis et Karel Yon, « “Au service de la classe ouvrière” : quand les militants s’établissent en usine », in Collectif Sombrero, Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Paris, Actes Sud, 2018, p. 103-132 et p. 453-484.
[70] F. S. Massimo, « Une trajectoire singulière dans le siècle des masses », art. cité.
[72] D. Giachetti, M. Scavino, op. cit., p. 63-64.
[73] Une lecture remise au goût du jour par certains thuriféraires de l’émeute qui ont vu dans le mouvement des gilets jaunes une résurgence de l’autonomie ouvrière. On le voit bien dans le récent livre de J. Allavena, pour qui la figure stylisée de l’ouvrier-masse sert un argument plus ontologique que sociologique sur la supériorité présumée des formes de vie extérieures aux rapports sociaux capitalistes, jusqu’à faire de « l’utopie monastique » et de la restauration de formes de vie préindustrielles son horizon politique (L’hypothèse autonome…, op. cit.).
[74] D. Giachetti, M. Scavino, op. cit., p. 22. Le Partito Socialista Italiano d’Unità Proletaria est une scission de gauche du Parti socialiste italien, fondé en 1964 par les opposants à l’entrée du parti dans un gouvernement de coalition avec la Démocratie chrétienne. Les militants du PSIUP participaient à l’animation de la gauche syndicale dans la CGIL.
[75] D. Sacchetto, G. Sborgio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera…, op. cit. Comme à la Fiat, le secteur qualifié de la maintenance est au Petrolchimico un bastion militant et même le « réservoir traditionnel du groupe opéraïste » (p. 375).
[76] Le Mai rampant italien s’est traduit par l’émergence de nouvelles formes d’organisation et d’action collectives répondant au désir des travailleurs de contrôler directement leur lutte. D’un côté, des comités unitaires de base se constituent qui revendiquent leur caractère politique et dont le périmètre déborde parfois des usines, unissant par exemple ouvriers et étudiants. De l’autre, un système de délégués de chaîne et d’atelier se structure, jusqu’à englober dans les conseils d’usine, légalisés par le Statut des travailleurs de 1970, les anciennes commissions internes où siégeaient les syndicalistes. Les groupes opéraïstes défendaient le principe des comités de base ouverts à tous et combattaient le système des délégués et conseils d’usine : plus directement relié à l’organisation productive, ils l’analysaient comme une nouvelle façon d’enchaîner l’action ouvrière au plan capitaliste. A contrario, les syndicats vont s’appuyer sur cette forme de représentation au plus près du procès de travail pour retrouver leur assise, dans une stratégie consistant à coopter les délégués, à « chevaucher le tigre » comme on dit alors, pour donner naissance au « syndicat des conseils » théorisé par Trentin. Sur le mouvement des délégués, voir ces deux articles dans Sociologie du travail, vol. 13, n°2, 1971 : François Sellier, « Les transformations de la négociation collective et de l’organisation syndicale en Italie », p. 141-158, G. Bianchi et al., « Les délégués ouvriers : nouvelle forme de représentation ouvrière », p. 178-190.
[77] Germano Mariti, cité in D. Sacchetto, G. Sborgio, op. cit., p. 334.
[78] D. Sacchetto, G. Sborgio, op. cit., p. 45-46.
[84] Voir par exemple Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Paris, Seuil, 2018.
[85] Une posture qui fait écho à certaines thèses aujourd’hui en vogue (cf. par exemple Isabelle Ferreras, Julie Battilana, Dominique Méda (dir.), Le Manifeste Travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Paris, Seuil, 2020)dont les plaidoyers en faveur de la démocratisation de l’économie font l’impasse sur une critique radicale de la séparation entre « économie » et « politique » (cf. K. Yon, « Démocratiser le travail ou l’entreprise ?… », art. cité).
[86] Ici, la réflexion de Trentin en termes de professionnalité peut être complétée par des analyses portant sur la critique des institutions de la valeur, cf. B. Friot, L’Enjeu du salaire, op. cit.
[87] K. Yon, « Syndicats », in Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan, Stéphanie Roza (dir.), Histoire globale des socialismes. xixe-xxie siècle, Paris, PUF, p. 598-609.
[88] A. Allal, K. Yon, « Citoyennetés industrielles, (in)soumissions ouvrières et formes du lien syndical : pour une sociologie politique des relations de travail », Critique internationale, n°87, 2020, p. 15-32.
[89] S. Wright, À l’assaut du ciel…, op. cit., p. 124-125.
[90] Pierre Dardot, Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, Paris, La Découverte, 2007.
En novembre 2018, des dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants québécois étaient en grève et en appelaient à une grève générale des stages pour le début de l’année 2019. Ils et elles défilaient dans les rues de Montréal en criant : « ras-le-bol d’être bénévoles » ; « un salaire pour les stagiaires » ; « la grève des stages est une grève des femmes »[1]. Ils et elles en appelaient plus largement à un « salaire étudiant », reprenant ainsi une revendication qui avait été portée dans les années 1970 par un groupe de militant·es américain·es ayant produit un fascicule intitulé « Wages for Students »[2]. Georges Caffentzis, l’un des auteurs de ce petit livre de 1975, était présent en 2019 auprès des stagiaires en grève du Québec. Il était venu soutenir ces Comités unitaires du travail étudiant (CUTE) qui s’étaient construits depuis plusieurs années dans les universités et les écoles québécoises et qui y développaient la revendication d’un salaire étudiant en y construisant la grève des stages, « face la plus visible de l’exploitation du travail étudiant »[3].
Cette grève des stages, les CUTE la désignaient comme « une grève des femmes », rappelant continûment dans leurs prises de paroles, que les stages, lorsqu’ils étaient réalisés par des hommes comme ingénieurs, dans la médecine, l’informatique, étaient en général rémunérés, ce qui était loin d’être le cas pour les stages réalisés dans les secteurs dits féminins (l’éducation, la culture, la santé, le social…). Faire la grève de ces stages, c’était donc montrer que le système productif – et en l’occurrence ici toute une partie des services publics – ne pouvait fonctionner sans ce travail gratuit principalement fourni par des jeunes femmes. C’était, dans le sens de la grève féministe[4], performer le travail, donner à voir, par l’arrêt de travail, la travailleuse et le caractère indispensable de son travail.
Outre Georges Caffentzis, d’autres militantes des années 1970 qui lui sont proches, comme Silvia Federici et Louise Toupin, sont venues soutenir ces Comités unitaires et la grève des stages. Ces deux féministes, italienne pour la première, québécoise pour la seconde avaient participé dans les années 1970, entre 1972 et 1977 plus précisément, à un mouvement féministe international dont les revendications avaient largement influencé la demande d’un salaire étudiant, ce Wages for Students des étudiant·es new yorkais·es de l’époque. Ce mouvement féministe international – dont Federici avec d’autres comme Mariarosa Dalla Costa, Selma James ou Leopoldina Fortunati faisaient partie –, c’est celui que l’on retient sous le nom de Wages for Housework, ou « salaire au travail ménager » pour reprendre la traduction québécoise qu’on lui a donnée à l’époque.
Comme l’illustre la mobilisation des étudiantes québécoises pour un salaire étudiant, mais aussi d’autres mobilisations que nous évoquerons rapidement ici – comme le mouvement Wages for Facebook[5], ou le Wages for/Wages against art work[6] –, cette approche féministe du salaire, née dans les années 1970, trouve des échos, une caisse de résonnance au-delà de la question du travail domestique, dans des luttes actuelles contre le travail gratuit. Ces luttes qui portent sur la reconnaissance du travail posent, à partir de la revendication d’un salaire, la question de la définition du travail et de ses formes d’exploitation.
Après une brève présentation de la conception féministe et subversive du salaire portée par le mouvement international du Wages for Housework, on cherchera à souligner, en s’appuyant notamment sur les filiations contemporaines du « Wages for », en quoi elle peut permettre de nourrir les débats et de renouveler les analyses sur la valeur et la valorisation du travail aujourd’hui.
Naissance du mouvement Wages for Housework
On peut dater le départ de ce mouvement ou cette « campagne pour un salaire au travail ménager » à la publication en italien en 1972, par Mariarosa Dalla Costa et Selma James, de l’ouvrage Le pouvoir des femmes et la subversion sociale composé de trois textes, l’un de Selma James, l’autre de Mariarosa Dalla Costa « les femmes et la subversion sociale » et le troisième collectif, sur la maternité et l’avortement. Comme l’écrit Louise Toupin qui a largement documenté ce mouvement[7] : « la stratégie du salaire au travail ménager n’apparait alors qu’en note de bas de page »[8]. Celle-ci sera développée à l’écrit un peu plus tard mais le livre n’en constitue pas moins un manifeste car on y trouve tout à la fois :
« une nouvelle compréhension du rôle joué par la famille en société capitaliste (centre de production et non seulement de consommation), une nouvelle conception de la position des femmes (productrices et reproductrices de la force de travail), une nouvelle appréhension du pouvoir des femmes : si elles effectuent un travail productif, alors en refusant ce travail productif elles peuvent subvertir la société »[9].
Comme le dira Mariarosa Dalla Costa dans son entretien avec Louise Toupin, « on a découvert l’autre pôle de l’accumulation capitaliste, la maison à côté de l’usine, on a découvert que la classe était composée de salarié·es et de non salarié·es »[10].
La campagne internationale Wages for Housework est lancée à l’été 1972 à Padoue avec la formation du Collectif Féministe International. Le deuxième texte clé du mouvement, « Wages against housework »[11], sera publié quelques années plus tard, en 1975, par Silvia Federici. Il commence par un poème, en exergue, dont la première ligne est restée très célèbre : « They say it is love. We say it is unwaged work ». L’idée principale développée dans ce texte est que le capitalisme a naturalisé le travail domestique et l’a assigné aux femmes pour se développer. Federici écrit ainsi :
« Le capital a dû nous convaincre que c’était une activité naturelle, inévitable, et même épanouissante d’accepter de travailler sans salaire. En retour, la condition non salariale du travail domestique a été l’arme la plus puissante pour renforcer l’acception commune selon laquelle le travail domestique n’est pas du travail, empêchant ainsi les femmes de lutter contre cela, à l’exception des querelles menées dans l’espace privé de la cuisine ou de la chambre à coucher, querelles que toutes sociétés s’accordent à ridiculiser, réduisant encore les possibilités de lutte ».
Et Federici de conclure : « on nous voit comme des râleuses hystériques, pas comme des travailleuses en lutte »[12].
Quelle conception du salaire ?
La conception du salaire portée par ce mouvement féministe international est avant tout celle d’une stratégie politique de subversion du capitalisme. Un salaire pour le travail domestique doit s’entendre, non pas comme un programme concret, mais comme une perspective, une stratégie politique – « radicale » dira Dalla Costa, « révolutionnaire » écrira Federici – pour dénaturaliser, dévoiler et attaquer le système d’exploitation sur lequel le travail domestique repose. À la différence d’autres propositions formulées par des féministes matérialistes radicales à l’époque qui entendent faire payer le mari[13], le mouvement pour un salaire au travail ménager propose lui de demander des salaires à l’État, considéré comme le représentant du capital : « the real Man profiting from this work »[14]. Faire payer au capital un salaire pour le travail domestique, c’est remettre en cause tout le système d’oppositions sur lequel le capitalisme est construit : opposition entre production et reproduction, entre productif et non productif, entre travail salarié et travail gratuit, travail visible et travail invisible. En politisant et donc en dénaturalisant le travail domestique, en « coupant le cordon ombilical qui relie le travail domestique à la “nature” des femmes »[15], le salaire est à la fois « révélateur du travail invisible »[16] et levier de pouvoir pour les femmes.
« Exiger un salaire pour le travail ménager, c’est donc rendre évident le fait que nos esprits, nos corps et nos émotions ont tous été déformés pour répondre à une fonction spécifique, et que, après coup on nous les a imposés comme des modèles auxquels nous devons toutes nous conformer si nous voulons être acceptées en tant que femmes dans cette société ».
Et Federici d’ajouter :
« nous ne devons pas sous-estimer le pouvoir du salaire comme manière de démystifier notre féminité et de rendre visible notre travail, notre féminité comme travail. Comme nous ne devons pas sous-estimer non plus le pouvoir que l’absence de salaire a eu pour nous enfoncer dans ce rôle et cacher notre travail »[17].
Le salaire permet donc de faire advenir la travailleuse comme travailleuse (et non comme mère, comme épouse, comme femme…) et la sépare de son travail en le dénaturalisant, comme c’est le cas dans le travail salarié (« Vous n’êtes pas ce travail. Aujourd’hui vous êtes postier, demain chauffeur de taxi »[18]). À partir de cette position de travailleuse, il est donc possible de négocier les conditions du travail ménager et notamment de « sortir du servage illimité et inconditionnel »[19], de la disponibilité qui le caractérise. Comme le souligne Louise Toupin dans son ouvrage, le mouvement du Wages for Housework voit aussi dans ce salaire pour le travail domestique à la maison une manière de lutter contre les assignations que les femmes subissent sur le marché du travail et la dévalorisation de leur travail qui s’y produit. Reprenant les analyses de Mariarosa Dalla Costa, Louise Toupin écrit ainsi à propos des emplois majoritairement occupés par les femmes sur le marché du travail, qu’ils :
« reproduisent essentiellement les rôles tenus par les femmes à la maison, c’est pour cette raison qu’ils sont si mal payés. […] plus les femmes mettront un prix sur toutes les tâches que comprend le travail ménager et ce qui vient avec lui (sourire, être douce, consolante, rendre toutes sortes de petits services, répondre au doigt et à l’œil aux besoins de l’entourage, etc.) et plus ce prix sera élevé, plus nous aurons de force pour négocier auprès des patrons le coût de notre travail à l’extérieur »[20].
Alors que de nombreuses féministes de l’époque pensent que la disparition du destin domestique des femmes et leur émancipation découleraient d’une meilleure place de celles-ci sur le marché du travail, les féministes du Wages for Housework considèrent – à l’inverse en quelque sorte – que la lutte à la maison sera bénéfique pour les emplois à l’extérieur de celle-ci. Quelques décennies plus tard, en revenant lors d’un entretien sur la perspective politique portée par le salaire au travail ménager, Selma James affirme ainsi à propos de ce sens de la lutte :
« J’ai commencé à comprendre […] comment on devait commencer [la lutte] par les travailleurs non-salariés plutôt que par les travailleurs salariés. Et ensuite on allait vers les travailleurs salariés. Mais quand on commence par les travailleurs salariés, on ne va jamais ensuite vers les travailleurs non-salariés »[21].
Ouvrir la classe ouvrière aux non salarié·es, telle est sans doute la principale proposition stratégique du salaire au travail ménager, celle qui fait – selon Federici – qu’« elle est non seulement une perspective révolutionnaire mais qu’elle est la seule perspective révolutionnaire féministe qui unira finalement l’ensemble de la classe ouvrière »[22]. En s’attaquant, via le salaire au travail ménager, au cœur du rapport capitaliste d’appropriation du travail gratuit des femmes, on transforme le périmètre et la conception même de la classe ouvrière. On la redéfinit. Or, cette entrée des « travailleuses domestiques » dans la classe ouvrière par le salariat, dont les féministes du Wages for Housework répèteront incessamment qu’elle marque le début et non la fin du combat, constituera l’une des résistances principales rencontrées chez les marxistes (autonomes) italiens dont elles étaient pourtant si proches. Dans son entretien avec Louise Toupin, Mariarosa Dalla Costa explique que si ce mouvement s’est bien développé en parallèle de l’opéraïsme, s’il en a en partie émergé, et s’est même nourri des approches de ce courant du marxisme, on ne peut manquer de souligner la grande résistance des opéraïstes à « accepter d’élargir le concept de classe ouvrière pour y inclure les ménagères »[23].
À cette première résistance face à la revendication d’un salaire au travail ménager, on peut en ajouter deux autres exprimées sous forme de critiques[24]. La première critique est celle du risque d’un renforcement de l’assignation des femmes aux tâches domestiques via la rémunération. C’est par exemple le débat entre Carole Lopate et Silvia Federici au milieu des années 1970. À Carole Lopate qui leur reproche de maintenir le statu quo de la division sexuée du travail en rémunérant le travail domestique[25], Nicole Cox et Silvia Federici rétorquent que cette critique « ignore que le salaire n’est pas juste un peu d’argent, mais l’expression fondamentale d’une relation de pouvoir entre le capital et la classe laborieuse »[26]. La deuxième critique, qui sera formulée tout aussi bien aux tenantes du salaire au travail ménager qu’à celles du salaire étudiant, est celle du risque de marchandisation. La réponse formulée par Georges Caffentzis lors de son échange avec les CUTE sera la suivante :
« travailler gratuitement pour le capitalisme ne constitue pas un acte révolutionnaire ! Le travail gratuit peut être un signe de désespoir ou d’une ambition personnelle à “réussir” dans le système, mais il n’a rien de révolutionnaire. Ceux et celles qui croient qu’un salaire réduirait le pouvoir des travailleuses et des travailleurs devraient d’abord découvrir elles et eux-mêmes la nature du salaire et se questionner sur l’impact individuel et collectif de son absence. Les révolutionnaires veulent démarchandiser la société, mais pas en augmentant le travail non rémunéré ! »[27].
Lors de sa conférence « un salaire contre le travail gratuit » donnée à Montréal en mai 2016 en soutien à la mobilisation des CUTE, Silvia Federici, qui avait déjà largement essuyé cette critique dans les années 1970à propos du travail ménager[28], interpellera, en ces termes, les professeurs qui la formulent aujourd’hui à propos du travail étudiant : « si vous avez peur de la marchandisation, rendez donc votre salaire ! »[29].
Qu’en est-il de ce mouvement aujourd’hui ?
Quand on se penche sur la postérité du Wages for Housework aujourd’hui, on ne peut manquer de souligner le paradoxe suivant : la revendication d’un salaire pour le travail domestique semble s’être éteinte alors que la reprise militante du slogan « Wages for » s’est répandue dans d’autres sphères d’activités.
La revendication d’un salaire au travail ménager, déjà minoritaire parmi les combats féministes à l’époque, n’est en effet plus centralement défendue aujourd’hui par les militantes qui la portaient alors. Par exemple, Silvia Federici se fait plutôt l’avocate d’une « politique des communs » visant à réorienter les ressources économiques pour les mettre au service de la reproduction sociale et à construire, localement, des manières de décider collectivement de leur orientation et de leur distribution[30]. À une revendication qui portait principalement sur le travail gratuit accompli dans le foyer succède donc une réflexion sur le travail reproductif dans le cadre de communautés locales de vie et de travail. On passe ainsi de la revendication du salaire à la revendication d’un ensemble de ressources (salaires, terres, services sociaux…) et de l’inscription au sein d’une mobilisation internationale à l’appel à un ancrage local des débats et des décisions. Toutefois, si les réponses diffèrent, « la question reste la même », insiste la représentante historique du courant du salaire au travail ménager : celle de l’appropriation par le capitalisme de tout ce travail gratuit massivement assigné aux femmes, travail invisible, invisibilisé même par ce système économique et politique, et indispensable à sa reproduction…
Alors même que cette revendication du Wages for Housework n’est plus portée aujourd’hui[31], notamment par celles qui la soutenaient, on ne peut manquer de souligner la filiation importante de ce courant féministe dans de nombreuses mobilisations contemporaines autour de la valeur du travail et de son exploitation, du travail gratuit et de son appropriation. De nos jours encore, on continue à scander le « Wages for » dans de nombreuses luttes sociales interpellant les frontières du travail. En effet, quarante ans après la campagne internationale du salaire au travail ménager et dans un écho assumé à celle-ci, des mobilisations contemporaines dans différentes parties du monde investissent ce slogan, pour dénoncer des formes d’invisibilisation du travail et d’exploitation capitaliste par le travail gratuit. Il en est ainsi du « Wages for Students » scandé par les jeunes stagiaires en grève dans les rues de Montréal par lequel nous avons ouvert cet article. On peut citer également la campagne « Wages for/Wages against » pour la rémunération des artistes basée à Genève[32]. Leur premier manifeste[33], publié en 2017, se termine par la reprise d’un extrait du texte de Federici où les termes « women » sont remplacés par « artists » et « housewife » par « worker ». Sur un registre très proche, le manifeste « Wages for Facebook »[34] lancé en 2014 pour dénoncer la mise au travail gratuit sur internet et l’appropriation du travail des internautes sur les réseaux sociaux, démarre par la reprise, détournée, du même poème d’ouverture du texte « Wages against housework ». Au « They say it is love. We say it is unwaged work » qui ouvrait le texte pionnier de Federici en 1975, fait ainsi écho, dans le contexte du capitalisme de plateforme, la formule « They say it’s friendship. We say it’s unwaged work ». « J’ai réalisé que si l’on remplaçait le mot “housework” par “Facebook” 80 % de ce texte était encore clair comme de l’eau de roche et ça m’a vraiment fait flipper » dira ainsi lors d’un entretien Laura Ptak, l’une des initiatrices de ce mouvement[35]. Reprenant la revendication du salaire au travail ménager des années 1970, elle insiste sur la perspective politique qu’elle ouvrait, en termes de prise de conscience collective.
« Comment fait-on pour politiser des gens à propos d’une condition d’exploitation que la société n’a pas vraiment envie ou ne nous permet pas vraiment de voir facilement ? ».
Certes, ces différents mouvements n’investissent pas nécessairement ce mot d’ordre « Wages for » au même niveau. Tous n’y voient peut-être pas aussi clairement à la fois « une opportunité pour critiquer le capitalisme et une réelle stratégie pour transformer le salaire, généralement perçu comme un outil d’aliénation, en une arme de libération contre l’aliénation »[36] pour reprendre les échanges entre Caffentzis et les CUTE à propos de la campagne pour un salaire étudiant des années 1970 à New York. Mais « de plus en plus de travailleur·ses reconnaissent aujourd’hui la similarité essentielle de leur condition de travail avec celle de la femme au foyer » déclarait en 2018 Silvia Federici au sujet de ces usages militants contemporains du « Wages for »[37]. Et ils et elles, en écho à ces combats féministes des années 1970, s’appuient sur le salaire pour dénoncer les processus de naturalisation, d’invisibilisation et de « gratuitisation » de leur travail, pour politiser et même conquérir leur statut de travailleur·se, et revendiquer une autre place dans la production et la définition de la valeur que celle que leur accorde le système capitaliste.
À ce titre, les analyses du mouvement du salaire au travail ménager comme les luttes qui s’y réfèrent mériteraient sans doute d’être davantage intégrées dans les réflexions à la fois scientifiques, politiques et syndicales qui se mènent aujourd’hui, particulièrement depuis la pandémie, sur la valeur du travail et ses processus de reconnaissance et de valorisation, réflexions qui se cantonnent généralement à la seule sphère du travail rémunéré. Étant donné l’actualité des questions évoquées ici, celle du travail domestique bien sûr, mais aussi celle du salaire étudiant qui est porté par de nombreuses organisations syndicales nationales et internationales[38], celle de la condition des artistes, et plus largement face à la multiplication et l’institutionnalisation des formes de travail gratuit, plus ou moins « volontaires », sur le marché du travail, on est en droit de se demander si la voix, pourtant puissante des féministes du Wages for Housework ne fait pas encore trop souvent défaut ? Et ce, non pas tant dans les mobilisations sociales et les analyses qui y sont portées et produites, mais bien dans les débats scientifiques et politiques sur pourquoi et comment garantir, réformer ou dépasser l’emploi, et les propositions plus ou moins radicales qui se développent autour d’une alternative à l’emploi, d’une autre articulation entre l’activité productive et sa rémunération ? Ne peut-on trouver dans cette approche féministe stratégique du salaire non pas un programme – elles ne l’ont jamais voulu – et encore moins une fin en soi, mais bien un début, un point d’appui pour penser, de manière moins androcentrée, le travail[39], et intégrer sérieusement dans les réflexions sur la valeur du travail, les enjeux politiques du travail invisible et gratuit, de son assignation et de son exploitation, mais aussi de ses mobilisations ?
Et si c’était à partir de ce travail non reconnu comme tel, par ces travailleur·ses sans salaire, qu’il fallait, pour reprendre les termes de Selma James, « commencer » ? Commencer par penser le travail, les rapports de production et les rapports de classe et repenser ainsi le salariat… dans toute sa puissance subversive ?
[1] Pour une présentation détaillée de cette mobilisation, on se reportera à l’ouvrage collectif Grève des stages, grève des femmes-Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant (2016-2019), éditions du Remue-ménage, 2021.
[2] Georges Caffentzis, Neill Monty, John Willshire-Carrera, Wages for Students – Common notions, 2020 [1975].
[3] Sandrine Boisjoli, Valérie Simard, « Grève des stages, salaire étudiant. Récit d’une mobilisation autonome », Mouvements, vol. 103, no 3, 2020, p. 164-174.
[4] Voir Veronica Gago, «#WeStrike: Notes toward a Political Theory of the Feminist Strike », The South Atlantic Quarterly, no 117, 2018 ; et l’analyse qu’en propose Karel Yon dans « Le syndicalisme, la retraite et les grèves », Contretemps, 4 mai 2020.
[7] Louise Toupin, Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977), Montréal, éditions du Remue-Ménage, 2014.
[8] Silvia Federici, Mariarosa Dalla Costa, La crise de la reproduction, Entretiens avec Louise Toupin, Montréal, éditions du Remue-Ménage, 2020.
[13] Pour une présentation de ces différentes approches de la rémunération du travail domestique hier et aujourd’hui, voir la controverse « Rémunérer le travail domestique, une stratégie féministe ? » que nous avons coordonnée avec Fanny Gallot pour la revue Travail, Genre et Sociétés, no 46, 2021.
[14] Silvia Federici, « Introduction », Revolution at Point Zero- Housework, Reproduction, and Feminist Struggle, PM Press, 2012, p. 9.
[15] Louise Toupin, « Les luttes des CUTE sont filles du mouvement du salaire au travail ménager », inGrève des stages, grèves des femmes, op. cit., p. 108.
[22] Silvia Federici, « Wages against Housework », op. cit., p. 2.
[23] Mariarosa Dalla Costa, entretien avec Louise Toupin, La crise de la reproduction, op. cit., p. 10.
[24] Pour une analyse plus détaillée des critiques auxquelles se heurtera ce mouvement, voir notamment Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », Travail, Genre et Sociétés, op. cit., p. 179-184 ; et Louise Toupin, « Wages for Housework : un mouvement, une pensée et sa polémique », in Alexandra Oeser, Maud Simonet (dir.), Work3-Travail domestique, travail professionnel, travail politique, à paraître, 2022.
[25] Carole Lopate, « Women and Pay for Housework », Liberation, vol. 18, no 8, May-June 1974.
[26] Nicole Cox, Silvia Federici, « Counterplanning form the kitchen », fallen walls, 1975.
[27] Annabelle Berthiaume, « Salaire critique : sur la rémunération des stages et le salaire étudiant avec Georges Caffentzis », inGrève des stages, grèves des femmes, op. cit., p. 100.
[28] Voir Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », Travail, Genre et Sociétés, op. cit., p. 179-180.
[30] Silvia Federici, « Du salaire au travail ménager à la politique des communs », op. cit.
[31] On soulignera toutefois son actualité médiatique comme son retour dans les revendications politiques en Amérique Latine et notamment en Argentine, cf. Fanny Gallot, Maud Simonet, « Rémunérer le travail domestique : une stratégie féministe ? », Travail, Genre et Sociétés, op. cit.
[33] https://wagesforwagesagainst.org/en/publications/wfwa, sur ces thématiques voir aussi les travaux proches des collectifs La buse https://la-buse.org/, Art en grève https://artengreve.com/, et l’ouvrage d’Aurélien Catin, Notre condition. Essai sur le salaire au travail artistique, Saint-Étienne, Riot Éditions, 2020.
[37] Silvia Federici, « introduction », in Silvia Federici, Arlen Austin, The New York Wages for Housework Committee, 1972-1977: history, theory and documents, New York, Autonomedia, 2018.
[38] Sur les mobilisations autour du salaire étudiant aujourd’hui voir : Léa Alexandre, « Vers l’autonomie des étudiant∙es ? Le salaire étudiant comme outil de lutte contre la précarité : comparaisons européennes » https://academia.hypotheses.org/22973; Aurélien Casta, « les mouvements pour un salaire étudiant », à babord ! Revue sociale et politique, no 79, avril-mai 2019, https://www.ababord.org/Les-mouvements-pour-un-salaire-etudiant et Mona Malak, « le salaire au travail ménager : de l’intérêt de déterrer un combat oublié », Revue Ouvrage, 31 octobre 2021 http://www.revue-ouvrage.org/le-salaire-au-travail-menager/..
[39] Maud Simonet, « L’exploitation des bénévoles ? Des questions du terrain au questionnement des catégories », Sociologie, vol. 12, no 4, 2021, p. 411-418.