Réforme de l’assurance chômage (Saison 2) – Décryptages


Par Mathieu Grégoire

Après une première annulation par le Conseil d’État, en décembre 2020, le gouvernement a décidé de relancer sa réforme de l’assurance chômage en publiant le 31 mars un décret pour application au 1er juillet 2021.

Cette réforme n’a pas manqué de susciter des critiques sur ce qui semble faire sa cohérence : une attaque contre les droits des salariés les plus précaires au nom de la lutte contre la précarité. Une analyse détaillée de ses mécanismes révèle une autre de ses caractéristiques : cette réforme apparaît, à bien des égards, mal maîtrisée dans la mesure où elle génère des incohérences et des situations aberrantes. La réforme modifie profondément les modalités de détermination du salaire journalier de référence (SJR) qui constitue la colonne vertébrale de l’ensemble du dispositif d’indemnisation. Ce SJR, qui sert notamment à calculer le montant de l’indemnité journalière, a aussi d’autres fonctions dans l’architecture globale de l’indemnisation. Le transformer déstabilise ainsi l’ensemble du dispositif et génère des situations qui sont aberrantes au regard des objectifs affichés par cette réforme, mais aussi au regard de la mission même de l’assurance chômage, voire de la plus élémentaire logique économique.

C’est sur la base d’une de ces incohérences, la plus manifeste, que le Conseil d’État a annulé la première version de la réforme : le salaire journalier de référence pouvait « pour un même nombre d’heures de travail, varier du simple au quadruple en fonction de la répartition des périodes d’emploi ». Il pouvait par conséquent en résulter « une différence de traitement manifestement disproportionnée au regard du motif d’intérêt général poursuivi ». Le décret de mars 2021 ajoute un simple mécanisme de plancher au calcul du salaire journalier de référence afin d’éviter qu’il puisse varier du « simple au quadruple ».

Cela suffit-il à gommer ces incohérences et aberrations ? Cela en crée-t-il de nouvelles ?

Dans une série de billets publiés dans le Carnet de la revue Salariat, nous explorons ces questions en nous appuyant sur un simulateur de droits construit dans le cadre d’une recherche sur l’évolution des droits à indemnisation depuis 1979 et mis à jour en prenant en compte les dispositions prévues dans le projet de décret transmis le 16 mars 2021. Nous montrons la multiplicité et l’importance des incohérences et des « malfaçons », qui demeurent malgré la correction à la marge proposée par le gouvernement et parfois à cause de ces corrections. Même si elles ont toutes la même origine – la réforme du salaire journalier de référence et de la durée d’indemnisation – ces incohérences sont de plusieurs natures :

  • des contradictions entre les justifications avancées et les mécanismes mis en place,
  • des contradictions entre la vocation même de l’assurance chômage et les dispositions prévues
  • des discriminations (en traitant de façon différente des salariés sur la base de critères illégitimes)
  • des atteintes au principe d’égalité (en traitant de façon différente des salariés aux caractéristiques et parcours identiques).

L’emploi, une cause patronale. À propos des Gattaz, du pin’s à la sociodicée.

par Mathieu Grégoire

 

« Le monde des humains est ainsi fait qu’une majorité d’entre eux préfère être guidés et qu’ils sont heureux de trouver une locomotive. Les gares de triage du chômage sont remplies de wagons qui attendent le tracteur libérateur.
Dénoncer l’emploi salarié comme une calamité est une immense erreur. Merci aux employeurs d’employer ! »

Yvon Gattaz, Économiquement vôtre, 2018, p. 147.

« À Mitterrand, Yvon prétendait qu’il allait créer des centaines de milliers d’emplois avec des contraintes allégées. À moi, Pierre en promet un million. La méthode n’a pas changé même si le fils a doublé la mise du père ! »

François Hollande, Les leçons du pouvoir, 2018, p. 229.

 

Pierre Gattaz est dans son bureau, avenue Bosquet, au siège du Medef. Au bout de son bras tendu, entre son pouce et son index, il tient le pin’s qu’il a fait confectionner en plusieurs milliers d’exemplaires et qu’il portera désormais en permanence sur ses costumes. En lettres violettes, sur fond jaune moutarde, un simple slogan : « un million d’emplois ». Ce slogan, dont il a fait son mantra dès octobre 2013, trois mois après son accession à la présidence du Medef[1], est décliné à partir de septembre 2014 dans cette campagne de communication incarnée par ce pin’s et par « le petit livre jaune »[2] qui l’accompagne. Cette promesse d’un million d’emplois ne se réduit pas à un coup de communication. La cause de l’emploi et le « chantage » dont il est indissociable sont à considérer comme le cœur délibéré de la stratégie politique du Medef de Pierre Gattaz. Du bout de ses doigts, il (dé)tient symboliquement ce dont les français manquent le plus cruellement depuis plusieurs décennies que se succèdent les promesses électorales de plein-emploi et que se maintient inexorablement un chômage de masse. Du bout de ses doigts, il (dé)tient aussi symboliquement la clé politique du quinquennat de François Hollande qui a fait du renversement de la courbe du chômage le critère unique d’évaluation de son action et de l’emploi un impératif inconditionnel, une cause nationale à atteindre « coûte que coûte »[3] Comme les commentateurs en ont fait la remarque dans la presse, ou comme il s’en justifiera lui-même plus tard[4], il ne s’agit pas, pour Pierre Gattaz, de promettre un million d’emplois, ni de s’engager de quelconque manière. Il s’agit de faire valoir le million d’emplois comme l’éventuelle conséquence heureuse de l’observation scrupuleuse des prescriptions patronales. Il s’agit également de faire comprendre aux français, mais aussi au gouvernement, que la création d’emplois c’est le Medef qui en a le monopole[5].

Photo: Eric Baudet

« Beaucoup de Français considèrent que les trois priorités actuelles pour notre pays sont : – tout d’abord l’emploi ; – puis l’emploi ; – et enfin l’emploi. » (Le Monde, 1986)

Marteler, décliner sans décliner, énumérer en se répétant, le procédé est simple et efficace : l’emploi non seulement est une priorité mais est une priorité exclusive : il ne saurait y avoir de valeur concurrente à cette valeur suprême. Comme nous le verrons, Pierre Gattaz propose même de faire de « l’Emploi, l’Emploi, l’Emploi » la devise nationale.

Pourquoi le patronat fait-il de l’emploi le cœur de sa stratégie politique ? Pourquoi l’emploi occupe-t-il une place à ce point centrale dans son discours ? Dans cet article, on s’intéresse au sens de cette promesse pour Pierre Gattaz et, plus généralement, aux raisons pour lesquelles la cause de l’emploi est érigée au rang de valeur suprême et placée au cœur de sa stratégie politique par le patronat. Derrière le pin’s, on peut en effet déceler beaucoup plus qu’une simple stratégie de communication. On ne peut guère davantage se contenter de la thématique courante du « chantage à l’emploi ». Le chantage à l’emploi constitue certes la ressource la plus mobilisée dans les rapports de force que le patronat entretient avec ses divers interlocuteurs (les salariés, leurs représentants syndicaux à toutes les échelles, le gouvernement, les collectivités…). Mais c’est en même temps beaucoup plus que cela : derrière ce pin’s on peut déceler une cosmologie sociale c’est-à-dire un système de croyances, de valeurs et une représentation morale du monde social qui, fonctionnels aux intérêts de classe du patronat, donne à voir l’emploi comme un Bien supérieur, universel et impératif. C’est pourquoi, plus encore que d’une stratégie de chantage, la cause de l’emploi est constitutive de ce qu’on pourrait appeler, à la suite de Pierre Bourdieu, une stratégie de sociodicée[7] patronale. Qu’est-ce à dire ? Pierre Bourdieu, à la suite de Max Weber, désigne par là une stratégie des « dominants » de justification théorique du fait qu’ils sont privilégiés c’est à-dire d’une « théodicée de leur privilège ». Autrement dit, il s’agit de promouvoir une représentation du monde social qui justifie théoriquement la position des employeurs par plusieurs biais : des idées et des (pré) notions) d’une part, des valeurs d’autre part. Plus précisément, une théodicée est une théorie qui tente de concilier le constat du mal et l’existence de Dieu. Parallèlement, on parle de sociodicée patronale de l’emploi dans la mesure où il s’agit d’une stratégie de justification théorique des revendications et des conquêtes patronales qui s’opère au nom du bien de la partie salariée .  

Pour mener à bien cette analyse, on s’appuie d’abord sur le discours qui accompagne la promotion de l’emploi par Pierre Gattaz (ou par le Medef) durant son mandat, en particulier sur le « petit livre jaune »[8] rédigé à l’occasion de la campagne de communication « Un million d’emplois » qui explicite les revendications de l’organisation patronale et détaille la façon dont il serait possible, selon elle, de créer ces emplois. Pour compléter ce matériau en prenant au sérieux ce discours, il nous a paru heuristique de confronter la promesse de Pierre Gattaz avec les écrits de son père, Yvon Gattaz, lui-même président du CNPF de 1981 à 1986, qui théorise, dans plusieurs ouvrages, la centralité de l’emploi depuis plus de 30 ans. En particulier nous nous sommes appuyés sur quatre textes qui illustrent la constance d’une stratégie : une tribune parue dans le journal Le Monde le 5 mars 1986 puis trois de ses nombreux ouvrages : Les patrons reviennent (1988), Économiquement vôtre (2018) et L’emploi, l’emploi, l’emploi. L’indispensable révolution (2020)[9].

Certes le fils n’est pas le père. Mais, comme nous le montrerons au cours de cet article, il n’y a pas que le capital et l’ambition de représenter le patronat qui se transmettent en héritage : la continuité idéologique et stratégique entre le père et le fils est frappante et témoigne à elle seule du leitmotiv pour ne pas dire de l’obsession que constitue pour eux la cause de l’emploi. Par ailleurs, la mobilisation de l’œuvre d’Yvon Gattaz a un second mérite méthodologique : Yvon Gattaz est académicien, il pense, il écrit (sa bibliographie compte, en 2020, 13 ouvrages). Autrement dit, on peut avec ses publications s’appuyer sur un matériau réfléchi, réexaminé et à nouveau validé à plusieurs reprises entre le milieu des années 1980 et 2020. Enfin, il convient de souligner que le « style Gattaz », lui aussi largement héréditaire, est particulièrement propice à l’analyse : l’outrance, l’absence de filtre ou de diplomatie sociale, le sens de la provocation, le goût de l’aphorisme et de la « punchline » efficace (ce qu’Yvon Gattaz nomme lui-même des « gattazeries »[10]) permettent d’accéder à des raisonnements très explicites qui n’impliquent pas une exégèse trop sophistiquée.

1         L’emploi au cœur d’une sociodicée : la fabrique patronale de pré-notions

Le pin’s « 1 million d’emplois » de Pierre Gattaz est d’abord une démonstration de force, la force de celui qui détient le monopole sur la principale valeur désirée par tous, l’emploi. C’est donc d’abord un rapport de force matériel décliné à plusieurs échelles et avec plusieurs interlocuteurs dont les Gattaz père et fils rappellent les termes : dans l’entreprise vis-à-vis de ses salariés, sur le marché du travail vis-à-vis des demandeurs d’emploi, sur un territoire local, régional ou national vis-à-vis de ses élus et de sa population… Mais loin de se réduire à un rapport de force matériel, il s’agit aussi d’un rapport d’intimidation qui passe par la production et la promotion d’idées. C’est en ce sens qu’on peut parler de fabrique patronale de pré-notions.

Pour les Gattaz, les termes du rapport de force sont simples. Le chômage est un cancer pour chacun, c’est aussi un cancer qui ronge la collectivité et qui est responsable d’à peu près tous les maux sociaux. L’emploi est, inversement, un bien indiscutable : le critère discriminant entre existence et mort sociales. Les employeurs en ont le monopole.

Le propos, dans cette partie, n’est pas de nier les fondements matériels et objectifs qui mettent le patronat dans la position de pouvoir exercer ce chantage. Pour autant, l’analyse du discours des Gattaz montre que le rapport de force ne se réduit pas à sa dimension matérielle. Il prend aussi la forme d’un rapport d’intimidation et de conviction. Susciter et entretenir une demande inconditionnelle d’emploi d’un côté, en monopoliser l’offre de l’autre côté : la stratégie comporte aussi une dimension symbolique et idéelle. L’effort de mise en scène d’un chômage-mort sociale et d’un emploi-Graal en témoigne, tout comme la nécessité de promouvoir des idées ou des croyances permettant d’entretenir ou de parfaire les termes de ce chantage à l’emploi.

1.1       La mise en scène du chômage comme cancer

Le premier élément structurant du discours sur l’emploi des Gattaz père et fils est l’horreur anthropologique que représente le chômage. On ne peut vivre sans emploi ; du moins ne peut-on pas vivre dignement. Il est frappant de voir avec quelle application et force détails, la représentation d’un chômage « désocialisant » assez proche de la représentation qu’on trouve dans la tradition sociologique des Chômeurs de Marienthal de Jahoda, Lazarsfeld et Zeisel jusqu’au Perte d’emploi, perte de soi de Danièle Linhart[11], est mobilisée et déclinée par les Gattaz père et fils pour insister sur le caractère pathologique du chômage.

« L’emploi, c’est bien sûr la nourriture, l’habillement et le logement, la survie en un mot, mais c’est aussi partiellement le remède contre la pauvreté, la délinquance, la maladie et, de plus, c’est aussi la satisfaction de soi, l’honorabilité, la confiance, l’épanouissement. Oui l’emploi est bien une panacée ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 150)

« Outre l’absence de revenus vitaux, le manque d’objectifs, de réalisations, d’initiatives, de responsabilités, éléments d’un véritable statut social honorable, est aggravant. Tous les chômeurs nous l’affirment ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 160).

Le 1 million d’emplois C’est possible du Medef débute, dès son avant-propos signé par Pierre Gattaz, d’une façon spectaculairement similaire.

« Car le chômage est le pire des fléaux, c’est celui qui sape les fondements de notre société en aggravant les inégalités, en suscitant un profond sentiment d’injustice parmi nos concitoyens, et en favorisant le développement de la précarité et de l’insécurité. Le chômage est ainsi aujourd’hui la principale cause du pessimisme de nos concitoyens et de leur résignation. Avoir un emploi, ce n’est pas simplement avoir un salaire ! C’est d’abord avoir un travail, une dignité et une existence sociale ; c’est aussi avoir une reconnaissance, des amis, des collègues et œuvrer pour la collectivité. Enfin, avoir un emploi c’est aussi exercer un métier, c’est-à-dire avoir une qualification, un savoir-faire, une compétence. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 7-8)

À l’instar de la « Jahoda’s deprivation theory », les Gattaz distinguent les fonctions manifestes (la rationalité économique du travailleur qui souhaite vivre de son travail) et les fonctions latentes de l’emploi (une structuration des temps, un lien social, une identité et un statut …). Les fonctions manifestes – que le chômage se traduise par une absence de salaire et de capacité matérielle de vie – sont quantité négligeable par rapport aux fonctions latentes – dans cette épreuve ce sont la dignité, la capacité à avoir une vie sociale, l’estime de soi, la dignité, l’humanité etc. qui sont en jeu. La sollicitude des Gattaz envers les chômeurs et leur insistance à dénoncer les effets sociaux du chômage comme des pathologies sont ainsi indissociables de la présentation de l’emploi comme seule alternative souhaitable ou même acceptable à cette situation : l’indemnisation du chômage ne saurait être considérée autrement que comme une aumône – parfois nécessaire mais jamais suffisante – sans aucun effet sur ces fonctions que seul l’emploi peut assurer.

« L’emploi est spontanément revalorisé par ceux-là mêmes qui n’en n’ont pas et qui le recherchent avec acharnement, parfois atteints par ces troubles psychiques du chômeur malheureusement incontestés. Et ceux-là subliment cet emploi miracle qui leur échappe ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 144).

Cette application, qui vise à décrire de façon apocalyptique le chômage, permet, entre les lignes, de mettre en garde et de tenir en respect à la fois les salariés et les pouvoirs publics. Il s’agit certes de la logique éprouvée du chantage à l’emploi : réfréner toute velléité de conflit ou de critique au sein de l’entreprise en rappelant aux salariés et à leurs représentants que la porte est toujours ouverte et que le chômage n’est pas une sinécure. Mais il s’agit aussi de s’adresser aux responsables politiques en mettant en avant l’emploi comme source de solution à une multitudes de problèmes sociaux tels que la criminalité, la délinquance, la pauvreté, la maladie…

1.2       La fabrique patronale d’une prénotion : l’emploi comme envers statistique du chômage

Au-delà de l’intimidation et de l’effroi qu’est supposé provoquer l’évocation du cancer du chômage, la stratégie de sociodicée de l’emploi passe par la promotion de deux idées qui sont martelées tout en étant mobilisées comme des évidences indiscutables : l’idée selon laquelle créer des emplois et faire reculer le chômage sont parfaitement équivalents et l’idée selon laquelle les employeurs ont seuls le pouvoir de créer des emplois. Il est de ce point de vue intéressant de noter que le degré d’adhésion à ces deux « évidences » semble avoir progressé en 30 ans : alors qu’Yvon Gattaz dans ses premiers textes déploie un travail argumentatif pour emporter la conviction du lecteur, Pierre, trois décennies plus tard n’a plus besoin de justifier des assertions tenues pour acquises. On peut ainsi se demander si, plus que la simple mobilisation de prénotions, on n’a pas affaire à une participation active à la fabrique de ces deux prénotions depuis trente ans.

La première de ces prénotions est que l’emploi constitue le seul remède au chômage. Plus exactement que toute baisse du chômage ne peut correspondre qu’à une hausse de l’emploi et vice versa.

« Ne nous trompons pas de méthode : le chômage est dû tout d’abord à la diminution du nombre des emplois. D’après l’OCDE, l’évolution de l’emploi chez les sept Grands entre 1983 et 1985 montre que la France aura été, pendant cette période, le seul grand pays moderne à perdre des emplois, alors que les six autres pays en gagnaient » (Le Monde, 1986)

Ce lien semble aujourd’hui constituer une évidence dans la mesure où c’est aujourd’hui une croyance fermement ancrée dans les esprits : l’idée selon laquelle la création d’emploi fait baisser le chômage est mobilisée par les responsables politiques, les médias ou les économistes sans prudence particulière. La baisse du chômage et la hausse de l’emploi sont considérées comme les deux faces d’une même pièce ou plus exactement – rien ne se gagne rien ne se perd – selon une logique de vases communicants. C’est pourtant une croyance pour le moins contestable pour ne pas dire fausse. Le graphique ci-dessous illustre depuis 1979 les évolutions des parts respectives de la population en emploi, de la population au chômage et de la population dite inactive dans la population en âge de travailler (15-64 ans). Et il contredit profondément la représentation dominante de l’évolution de l’emploi et du chômage depuis 40 ans.

Graphique  1 : Solde en points de population de l’emploi, du chômage et de l’inactivité dans la population des 15-64 ans depuis 1979 (Source INSEE. enquête Emploi. def. BIT)

L’évolution des parts respectives de l’emploi, du chômage et de l’inactivité (c’est-à-dire pour l’essentiel de la jeunesse scolarisée et des retraités) connaît deux phases bien distinctes. Dans la première, jusqu’au début des années 1990, la baisse de l’emploi est concomitante d’une hausse du chômage. Cela correspond bien à l’idée selon laquelle le chômage et l’emploi vont de pair. Toutefois, on mesure bien dans le graphique que la baisse de l’emploi et la hausse du chômage n’ont pas la même ampleur. Une partie de la baisse de l’emploi est absorbée non par le chômage mais par l’inactivité (les politiques de pré-retraites, la réforme des retraites de 1981 qui abaisse l’âge de départ ou encore la dynamique de massification de l’enseignement supérieur jouent dans ce sens).

Dans une seconde phase, à partir des années 1990, ce qui n’était pas tout à fait juste devient presque totalement faux. L’idée selon laquelle le chômage baisse quand l’emploi reprend ne représente plus que l’écume des choses valable seulement parfois de façon très conjoncturelle. La dynamique de fond est celle d’une stabilité à un niveau élevé du chômage, concomitante à une hausse de l’emploi. Cette dernière est entièrement compensée par la baisse de l’inactivité (baisse de la part des retraités pour l’essentiel). Au risque d’insister : depuis les années 1990 l’emploi occupe une part croissante de la population en âge de travailler mais le chômage ne baisse pas. La situation de 2019 est assez inédite : la proportion de la population en âge de travailler en emploi retrouve un niveau similaire à ce qu’il était à la fin des supposées « Trente glorieuses » et de son glorieux « plein emploi ». Mais contrairement à la fin des années 1970, le niveau de chômage demeure très élevé. Autrement dit, ce sont des travailleurs qui auraient été en retraite avant les réformes qu’absorbe la croissance de l’emploi et ce alors même que le chômage continue d’augmenter. En résumant cette dynamique à grand traits, les emplois en plus se traduisent par des retraités en moins et non pas des chômeurs en moins. Les flux entre inactivité et emploi sont ainsi beaucoup plus importants et significatifs que les flux entre emploi et chômage.

Cette mise en rapport d’éléments objectifs et du discours des Gattaz père et fils est particulièrement symptomatique de leur victoire idéologique sur ce point (même si ce travail idéologique du patronat n’en est peut-être pas la cause efficiente). En effet, lorsque, au milieu des années 1980, Yvon Gattaz explique que la seule création d’emploi permet de lutter contre le chômage, force est de constater qu’il doit faire preuve de beaucoup de « pédagogie » pour imposer cette vue.

« Il faut reconnaitre que le gouvernement socialiste en 1981 désirait sincèrement s’attaquer au problème du chômage qu’il avait admis comme une priorité. Son erreur fût de ne pas comprendre assez vite la corrélation indéfectible entre chômage et emploi. En dehors des expédients, des subventions, des aides, du traitement social le chômage dépend de l’emploi en priorité même s’il est affecté en plus par la démographie, le travail des femmes et quelques autres facteurs de société ». (Les patrons reviennent, 1988, p. 133)

Autrement dit, cette assertion n’était pas tenue pour une évidence à ce moment précis alors qu’elle correspondait au moins partiellement à la dynamique objective de baisse de l’emploi et de hausse du chômage. Trente ans plus tard, ni Yvon ni Pierre Gattaz n’ont plus à justifier cette assertion alors même qu’elle est devenue simplement fausse. Peu importe que la hausse importante de l’emploi dans la population ne se soit pas traduite par un reflux du chômage depuis 30 ans, l’idée selon laquelle la création d’emploi est la seule solution pour lutter contre le « fléau » du chômage ne suscite plus aucune objection ou nuance.

1.3       La fabrique patronale d’une prénotion (2) : l’emploi comme monopole patronal

Figure 1 : la 4e de couverture du « petit livre jaune » du Medef (2014)

Une seconde assertion, toute aussi nécessaire au déploiement de cette stratégie rhétorique patronale, est martelée aussi bien dans les publications d’Yvon Gattaz que dans le « petit livre jaune » du Medef de 2014 : les employeurs ont le monopole sur la création d’emploi.

« Si, à juste titre, tous les Français et leurs dirigeants parlent du chômage avec émotion, qui peut mieux parler de l’emploi que ceux qui le créent : les chefs d’entreprise ? » (Le Monde, 1986).

« Seuls les employeurs connaissent les secrets de l’emploi » (Économiquement vôtre, 2018, p. 157).

Cette idée selon laquelle les employeurs sont seuls à la source de l’emploi pourrait être discutée de façon diverse. Si l’employeur signe le contrat de travail, est-il pour autant l’entrepreneur sans qui rien n’aurait exister : ni le produit, ni la demande sur le marché des produits, ni les travailleurs pour le produire etc. Comme le rappelle Frédéric Lordon en évoquant cette même rhétorique patronale du monopole de la création d’emploi, « En situation de passivité face à cette formation de commandes, qu’elles ne font qu’enregistrer, les entreprises ne créent donc aucun emploi, mais ne font que convertir en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées. Là où l’idéologie patronale nous invite à voir un acte démiurgique devant tout à la puissance souveraine (et bénéfique) de l’entrepreneur, il y a donc lieu de voir, à moins grand spectacle, la mécanique totalement hétéronome de l’offre répondant simplement à la demande externe »[12]

Les angles morts de la cause de l’emploi sont ainsi colmatés un à un par des prénotions pour assurer qu’un syllogisme parfait converge vers le patronat comme seul recours : le fléau absolu et la source des autres fléaux c’est le chômage. La seule solution c’est l’emploi. Les employeurs ont le monopole de la création de l’emploi. Pour Yvon, les employeurs ont donc un rôle social central de « locomotive salvatrice ». Pour Pierre, leur responsabilité sociale et la noblesse de leur mission sont immenses :

« L’entreprise détient dans ses mains 80 % des remèdes aux maux du pays : celui du pouvoir d’achat et de la fierté ; celui du défi et de l’ambition commune ; celui de l’intégration sociale, de la réalisation personnelle et collective. C’est avant tout un lieu où l’on peut avoir un emploi et un métier donc une existence personnelle et sociale, en un mot, un avenir. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 8)

L’employeur, qui détient seul les clefs du développement de l’emploi, est donc incontournable. Lui seul est en mesure d’éviter à ceux qui préfèrent ou ne peuvent qu’« être guidés » le sort funeste qui les attendrait s’ils ne rencontraient pas la locomotive salvatrice. À ce titre, les employeurs méritent surtout qu’on les remercie d’employer.  

« Employeur est, à mon avis, le plus beau métier du monde : créer des emplois rémunérés pour ceux qui n’en ont pas ou qui n’ont pas la capacité de créer leur propre emploi comme entrepreneurs » (Économiquement vôtre, 2018, p. 145).

« La multiplication des emplois passera par la multiplication des employeurs. Jeunes soyez employeurs ! Et bienfaiteurs de ce fait ! » (L’emploi…, 2020, p. 84)

Le pin’s tendu du bout des doigts par Pierre Gattaz prend ainsi tout son sens : l’emploi est la seule valeur (matérielle et morale) et les employeurs en ont l’exclusivité. La description du rapport de force a le mérite d’être rendue simple par le patronat. Reste donc à suivre l’homme aux écus pour connaître les contreparties au pin’s tendu. Autrement dit, le prix de l’emploi à tout prix.

2        Le prix de « l’emploi à tout prix »

Devant la gravité du mal que représente le chômage, il convient de décréter la mobilisation générale et des thérapies sans retenue, quitte à occasionner quelques dommages collatéraux.

« Devant une maladie aussi grave que le chômage, toutes les thérapies doivent être employées simultanément et massivement. (…) Nous attendons cette mobilisation nationale et totale, reconnaissance de notre priorité définitive : l’emploi ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 161)

« Le chômage est un cancer qui ne se guérit pas facilement. Mais nous avons aujourd’hui un arsenal de médicaments. Il est indispensable de les employer tous, même si certains provoquent quelques réactions secondaires plus ou moins bien supportées. » (Les patrons reviennent,1988, p. 134)

De façon tout à fait explicite, il s’agit ainsi de promouvoir un emploi littéralement « à tout prix »

« La rareté des emplois, (…) la vision archaïque de l’emploi aliénant, l’image troublante des emplois pénibles, le « burn out », les troubles psychiques de l’emploi et quelques autres pathologies que nous ne contestons pas ont participé grandement au désamour des Français pour l’emploi, opposition dénoncée souvent par nos voisins allemands, si proches, eux, de leur emploi. À titre d’exemple, l’Allemagne a choisi délibérément l’« emploi à tout prix » comme priorité absolue et les résultats de cet immense effort sont évidents : le taux de chômage est passé de 11% à 4% entre 2005 et 2016. Qui dit mieux ? Mais les Allemands ont accepté cet effort et la légère augmentation des inégalités qui en a résulté. » (Économiquement vôtre, p. 144)

Quel est le prix de cet emploi à tout prix ? En structurant la cause de l’emploi autour d’un objectif érigé en bien public suprême et de moyens dont il est seul détenteur, le Medef se pose d’autant plus confortablement en défenseur de l’emploi à « tout prix » que ce sont les salariés et les pouvoirs publics qui sont supposés payer ce prix aux employeurs. Le prix de l’emploi pour le patronat peut ainsi se résumer à quatre grands enjeux.

2.1       La baisse de « coût du travail »

Le premier, c’est la baisse du coût du travail pour les employeurs et, au premier chef, la baisse de « charges ». Dès les années 1980, Yvon Gattaz dénonce les « taxes » mais aussi les « charges sociales ».

« Les entreprises ne peuvent créer des emplois nouveaux que si elles sont certaines de rester compétitives par rapport aux étrangères et de grignoter ainsi des parts du marché mondial. Le prélèvement obligatoire sur les entreprises est en France, en fin 1984, de 17,3 % du PIB, alors que pour la moyenne des autres pays de l’OCDE, il est de l’ordre de 9 %. Les impôts et charges sur les entreprises sont donc en France près du double de ceux des pays modernes. (…) les charges sociales, extrêmement lourdes dans notre pays, freinent l’embauche. » (Le Monde, 1986)

La sociodicée de l’emploi se traduit ainsi d’abord par des revendications de baisse d’impôt à la production ou de baisse des cotisations sociales. Dès 1993, le CNPF obtient un mécanisme d’exonération grâce auquel l’État se substitue aux employeurs pour financer leurs obligations en termes de protection sociale pour les salaires les plus bas.

Alors que cet axe revendicatif n’était qu’un élément parmi d’autres pour Yvon Gattaz dans les années 1980, c’est devenu la première revendication pour Pierre Gattaz. La contrepartie au million d’emplois du pin’s est d’ailleurs souvent résumée à la demande de 100 milliards d’euros sur 5 ans. C’est d’ailleurs exactement ce montant qu’il a obtenu avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Comme le revendiquait également le Medef, il s’agissait de ne plus réserver la « baisse du coût du travail » aux bas salaires comme c’est le cas depuis le début des politiques d’exonération de cotisations mais de généraliser le dispositif à l’ensemble des salariés. Comme le résume le MEDEF de Pierre Gattaz :

« S’il est indispensable de relancer un dynamique d’emploi qualifiés (…) il ne faut pas négliger l’attractivité de notre territoire pour les emplois hautement qualifiés ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 14)

« Chaque cotisation nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. Chaque contrainte nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. Chaque taxe nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 23)

La baisse du coût du travail, c’est aussi la dénonciation permanente du SMIC accusé de condamner ceux dont l’emploi ne mérite pas un tel salaire à une oisiveté forcée. Autrement dit, derrière la dénonciation du SMIC, il y a aussi une défense des « petits jobs » et de la « gig economy[13] ».

« Le Smic pavé de bonnes intentions incontestées, renvoie sans appel les jeunes peu ou pas qualifiés à la cas « chômage subventionné », réputée honorable bien que désespérante, simple case que mériteraient, paraît-il, ces jeunes, alors que d’autres pays à faible taux de chômage acceptent la gig economy celle des petits jobs. »  (Économiquement vôtre, 2018, p.156).

« L’erreur de notre présomption intellectuelle française, c’est d’avoir décrété que les emplois qui ne méritaient pas le SMIC étaient dégradant et que, de ce fait, les intéressés étaient interdits d’emploi, cloîtrés dans une agence nationale de chômage et subventionnés a minima par la collectivité, qui doit se montrer solidaire. C’est l’interdiction du petit job et l’assistanat vêtu de sa robe immaculée ». (Économiquement vôtre, 2018, p.159)

Le prix de l’emploi à tout prix c’est donc aussi l’acceptation du développement d’une fraction importante d’emplois précaires et mal rémunérés sur le modèle allemand ou britannique.

2.2        La « flexibilité »

On rejoint ici, avec cette critique du SMIC, le deuxième enjeu structurant du prix demandé par les Gattaz, qui peut se résumer sous l’intitulé de demande de « flexibilité ».

« LA FLEXIBILITÉ, c’est l’inverse des rigidités qui étouffent nos entreprises. C’est la souplesse, la mobilité, l’adaptation, la remise en cause, le changement, en un mot, c’est la vie. La vie de l’entreprise. Et c’est en même temps un progrès social, contrairement à une idée répandue. On a cru longtemps que le progrès social c’était la sécurité, la rigidité, la réglementation et l’irréversibilité des avantages acquis. Or, aujourd’hui, le vrai progrès social, c’est l’emploi pour lequel nous devons tous nous coaliser. Et cet emploi est bloqué par les rigidités. » (Le Monde, 1986)

Yvon Gattaz revendique la paternité du mot d’ordre de « flexibilité » devenu tout à fait banal. Une des constantes des revendications patronales réside ainsi dans la dénonciation assez généralisée et multiforme des normes qui encadrent l’emploi. Yvon Gattaz en son temps avait proposé une nouvelle formule d’emploi, les ENCA pour « Emplois nouveaux à contraintes allégées » qui devaient abattre les murs des contraintes administratives, sociales et fiscales. Il s’agissait en particulier de dénoncer les « seuils sociaux » (à 10 puis à 50 salariés) qui empêchaient des entreprises « qui avaient vraisemblablement des emplois disponibles » de recruter car elles étaient « terrorisées par le franchissement de ces seuils » (Les patrons reviennent, 1988, p.130). La flexibilité c’est d’abord la liberté pour l’entreprise de moduler ses effectifs. La suppression de l’autorisation administrative de licenciement constituait ainsi le cheval de bataille principal d’Yvon Gattaz avant qu’il n’obtienne finalement satisfaction en juillet 1986, sous le gouvernement Chirac.

Plus généralement, la promotion de la « flexibilité » peut se décliner comme une revendication de liberté dans la fixation des conditions de travail et des horaires en particulier avec l’annualisation du temps de travail (revendication satisfaite par les lois Aubry de 1998 et 2000 sur la réduction du temps de travail), mais aussi de la liberté de réviser les salaires à la baisse.

« La flexibilité n’existe pas que dans le domaine des conditions et des horaires de travail. Pour qu’une entreprise puisse adapter ses coûts salariaux à son activité du moment, les flexibilités peuvent s’appliquer aux effectifs, mais aussi aux horaires, et même aux salaires. (…) Rappellerai-je qu’aux États-Unis on a vu des salariés de grandes entreprises accepter de très fortes baisses provisoires de salaires pour préserver leur emploi ? » (Les patrons reviennent, 1988, p. 139)

Au final toute norme d’emploi doit pouvoir être mise en cause ce qui incite l’organisation patronale à contester le principe même de norme et à privilégier l’échelon de l’entreprise pour un dialogue « personnalisé ».

« Quant aux fameuses conventions entre employeurs et employés, elles deviendront de moins en moins collectives, malgré leur appellation traditionnelle, et de plus en plus personnalisées. À l’époque du rebroussement historique du syndical vers le social puis du social vers l’humain personnalisé, nous constatons un véritable retournement de l’histoire depuis la collectivisation de la fin du XIXe siècle ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 159)

Du point de vue de la méthode, il s’agit aussi de limiter le champ d’intervention de la loi ou du code du travail, un code qui représente « plus de 2000 pages » alors que « les décrets, circulaires d’application et conventions collectives [en représentent] beaucoup plus de 10000 ». Déjà, est affirmée la nécessité de promouvoir l’accord décentralisé c’est-à-dire de faire primer l’accord d’entreprise (ou mieux le référendum d’entreprise ou encore mieux l’accord de gré à gré) sur toute autre norme de portée supérieure.

« La flexibilité, c’est l’adaptation, le changement, la dérèglementation, la désétatisation, la libéralisation, l’accord décentralisé » (Les patrons reviennent, 1988, p. 136).

« C’est le secret final de l’emploi de demain : un dialogue humain intense, local, direct et personnalisé » (Économiquement vôtre, 2018, p. 158)

Là encore Pierre Gattaz s’inscrit dans la droite ligne de son père :

« Le cœur de la définition des règles sociales doit désormais être l’entreprise. (…) Cela suppose une révolution importante car, aujourd’hui, c’est la loi qui fixe, souvent de manière tatillonne, ces règles (…) [il faut] refonder notre dialogue social pour limiter la dérive législative en privilégiant le niveau de l’entreprise, à défaut la branche et de manière exceptionnelle le niveau national » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 28-29)

Le bilan du CNPF puis du Medef avec, en particulier, la loi du 4 mai 2004 puis la loi El Khomry adoptée, au moyen d’un « 49-3 », en mai 2016, est tout à fait positif.

2.3       L’employabilité

Le troisième enjeu est « l’employabilité ».

« Le mot dérivé [du mot « emploi »] et moderne est employabilité pas assez employé lui aussi. C’est la capacité à être employable donc employé. Capacité majeure à développer chez les mineurs ! Jeunes, cultivez sans cesse votre employabilité ! ». (L’emploi…,  2020, p.172)

Le prix de l’emploi à tout prix c’est aussi la subordination du système de formation aux besoins de l’entreprise et l’idée selon laquelle, le marché de l’emploi étant une réalité permanente pour les salariés y compris lorsqu’ils sont déjà en emploi, ils doivent en permanence cultiver leur employabilité. Bref il s’agit de promouvoir une « formation adaptée (…) une formation adaptée aux besoins des entreprises, adaptée au marché ambiant, adaptée aux nouvelles technologies, adaptées aux nouveaux métiers » (L’emploi, …, 2020, p. 120)

L’enjeu pour la jeunesse est en particulier d’adapter l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur aux besoins de l’entreprise ce qui est désigné sous le vocable d’ « adéquationnisme » dans le vocabulaire d’Yvon Gattaz.

« La seule véritable angoisse des jeunes, c’est le chômage. Poursuivre des études, s’adapter aux nouvelles méthodes, tenter d’acquérir un métier et, au bout du tunnel, hanter les couloirs de Pôle emploi peut être stressant. Nous devrons adapter notre enseignement et particulièrement notre enseignement supérieur à cette impérieuse finalité : l’emploi. » (L’emploi…,  2020, p.172)

 La généralisation de l’alternance, de l’apprentissage ou de formations « professionnalisantes » constitue ainsi un pilier des revendications patronales. Il en va de même pour la formation continue :

« Compte tenu de l’évolution de plus en plus rapide des métiers auxquels nous devons nous adapter ; les experts nous affirment qu’un métier sur deux évoluera profondément dans les dix ans.(…) Tous devront évoluer sans cesse. Et ceux à qui les syndicats feront encore croire qu’ils peuvent avoir un métier à vie avec IAA (irréversibilité des avantages acquis) seront lourdement déçus. » (L’emploi…, 2020, p.178)

Sur cet enjeu aussi, Yvon Gattaz considère la mise en place du Compte personnel de formation (CPF en 2013) comme une victoire du Medef et de son fils Pierre.

2.4       L’incitation au travail

Le quatrième enjeu est l’incitation au travail. Le dispositif de protection sociale et, au premier chef, celui de l’indemnisation chômage, doivent inciter « le chômeur à sortir de son canapé ». Par exemple, Yvon Gattaz suggère un plafond d’allocation inférieur au SMIC.

« Il faut en réalité que l’allocation maximale aux chômeurs reste sensiblement inférieure au revenu minimal du travail, cette différence étant la véritable incitation pour les jeunes à chercher un emploi. C’est l’incitatif à respecter sans céder aux appels larmoyants d’aides croissantes aux sans-emploi. » (Économiquement vôtre, 2018, p.150)

En un mot, il s’agit de rendre parfaitement exceptionnelle une solidarité par ailleurs réduite à la portion congrue pour les chômeurs.

« Les aides (…) peuvent dépanner provisoirement les exclus mais ne remplaceront pas de fait cet emploi mythique.        
Les subventions, c’est la survie.         
Mais l’emploi c’est la vie. »
(L’emploi…, p. 82)

Sur ce dernier point encore, Pierre Gattaz et le Medef ne sont pas en reste. Le « petit livre jaune » mentionne ainsi la nécessité de

 « poursuivre la réforme de l’assurance chômage pour accélérer le retour à l’emploi des chômeurs, (…) pour qu’elle soit plus incitative [et pour] mettre en place un réel contrôle de la recherche d’emploi quasi inexistant aujourd’hui ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 36-37)

Dans des déclarations plus fracassantes à la presse, Pierre Gattaz s’était même prononcé pour « un contrôle journalier des chômeurs » afin d’éviter que « l’assurance chômage [leur] donne un confort fictif »[14] De son côté, Yvon Gattaz, pour illustrer cette posture morale vis-à-vis des chômeurs, aime rappeler son adage mille fois répété « Tout salaire mérite travail » (cf. figure 2. ci-dessous).

Figure 2 : Une devise d’Yvon Gattaz illustrée (Économiquement vôtre, 2018, p. 167).

Même si ce n’est peut-être pas son intention, ce slogan résume assez bien la philosophie qui anime Yvon Gattaz et permet de bien caractériser le prix de l’emploi à tout prix. Il s’agit non seulement d’éviter de verser du salaire à des chômeurs considérés comme oisifs mais plus généralement de réduire la sphère de reconnaissance du salaire au seul travail concret. Toute forme socialisée ou institutionnalisée de salaire est à condamner : l’ensemble du financement de la protection sociale par de la cotisation et toute forme de « salaire indirect » d’une part, l’ensemble des normes qui encadrent le salaire et en font un objet politique collectif, d’autre part. Il s’agit en d’autres termes de détricoter ce que Bernard Friot désigne comme le « salaire socialisé » mais aussi l’emploi comme institution au sens que lui donne Claude Didry lorsqu’il fait l’histoire de l’emploi comme support de droit, de normes qui permettent précisément de s’abstraire du seul travail concret[15]. Le prix de l’emploi à tout prix c’est bien d’abord le sacrifice de l’emploi conçu comme institution normée et socialisée (le droit du travail, les conventions collectives de branche, le salaire « indirect », etc.) au profit d’une simple relation de gré à gré.

3        L’emploi au cœur d’une sociodicée patronale : valeurs et harmonie sociale

On a précédemment souligné la stratégie de promotion d’idées qui accompagne le chantage patronal. Il convient aussi d’en prendre la mesure proprement morale. La bataille patronale pour l’emploi vise à imposer des idées mais aussi et peut-être surtout des valeurs. Il s’agit de promouvoir l’emploi comme bien commun au sein de l’ensemble de la société et, ce faisant, de légitimer tous les moyens – la plupart du temps de l’ordre de la saignée pour les salariés – pour y parvenir. C’est enfin une proposition de communion derrière ce bien commun qui rassemble toute la Nation au-delà de tous les clivages sociaux, politiques, religieux, ethniques… mais surtout au-delà de tout antagonisme de classe entre salariat et patronat.

3.1       La dimension morale de l’emploi

La représentation manichéenne d’un emploi-paradis et d’un chômage déshumanisant – quoi qu’elle soit parfaitement fonctionnelle aux intérêts de classe du patronat – ne saurait être réduite à un simple opportunisme instrumental.  Elle témoigne d’une représentation morale du monde plus fondamentale et correspond à l’expression d’une rationalité plus axiologique. En témoigne un passage étonnant mais très significatif de Économiquement vôtre (2018) dans lequel Yvon Gattaz évoque les prophéties de fin de l’emploi qui se multiplient depuis quelques années.

 « Pour tenter de convaincre ceux qui refusent la priorité absolue à l’emploi, essayons de leur montrer ce qu’il adviendrait si les automatisations, mécanisations, robotisations, électronisations, numérisations, intelligences artificielles et objets connectés s’emparaient totalement du marché. 

Cette expérience de pensée d’une économie sans emploi est l’occasion d’un dérapage non contrôlé de son raisonnement qui in fine va aboutir au recours à un pur argument d’autorité.  Loin de discuter le caractère improbable économiquement d’une telle perspective, c’est une réaction profondément morale et politique qui justifie en effet son rejet d’une telle hypothèse. La perspective d’un monde productif entièrement automatisé ne suscite pas chez lui d’effroi proprement économique dans la mesure où chacun pourrait vivre de ce que produisent les machines.

Les emplois disparaitraient, sauf quelques-uns très évolués. Les hommes seraient condamnés à l’inaction et seraient nourris par leur robot pensants.

Mais ce qui constitue un paradis pour certains[16] (retrouvant le rapport grec à l’activité mais cette fois-ci en pratiquant un esclavage non sur des humains mais sur des machines), suscite chez Yvon Gattaz un effroi moral absolu :

Des peuples entiers sans emploi demanderaient alors de nouveaux ministres du Temps libre. Le malheur s’abattrait sur l’humanité ». (Économiquement vôtre, 2018, p.160)

La seule référence à l’intitulé de ce ministère des gouvernements Mauroy de 1981 à 1984 suffit ainsi à susciter chez lui, sans autre détour de raisonnement, la crainte d’un châtiment divin. Cet étrange tête-à-queue eschatologique peut sembler relever de la boutade ou de l’autodérision. Il en dit long cependant sur sa représentation de l’emploi comme impératif moral davantage que comme un impératif économique. Ce primat moral de l’emploi n’est d’ailleurs pas sans faire écho sur l’insistance des Gattaz sur les effets déshumanisant et socialisant de l’oisiveté et du chômage. Dans une expérience de pensée comme celle de l’inutilité absolue de l’emploi d’un point de vue économique (les machines assurant à tous la satisfaction de leurs besoins et davantage encore) il faudrait encore trouver le moyen d’employer les hommes du futur pour les valeurs morales que cela représente.

« Il faudra chercher comment employer (les) populations dans l’avenir. Cette recherche difficile sera en tout cas bien meilleure que la solution du « revenu pour tous », qui peut assurer la survie certes mais n’incitera personne au travail, aux initiatives et aux responsabilités, vertus que nous attendons des jeunes de demain ». (Économiquement vôtre, 2018, pp. 160-161)

Peu importe au fond de mesurer la part de sincérité et d’arrière-pensée dans cette vénération absolue de la valeur emploi. Le caractère de nécessité anthropologique et morale de l’emploi ne fait qu’alimenter, dans cette rhétorique, la fuite en avant dans les moyens à employer et l’absolue nécessité de ne pas considérer d’autre critère ou d’autre valeur que l’emploi.

3.2       Pour une communion autour de l’emploi : « l’emploi ; l’emploi, l’emploi » comme devise nationale

Trente ans après la tribune du Monde Yvon Gattaz propose, dans une surenchère dont il a le secret, le remplacement de la devise nationale en substituant « L’emploi, l’emploi, l’emploi » à « Liberté, Égalité, Fraternité »[17].

« Cette devise nationale a magnifiquement servi depuis 172 ans. (…) En réalité ces trois éminents facteurs, grandioses en 1848 encore en révolution, sont aujourd’hui bien moins impératifs (…) Est-ce qu’un Président de la République n’acquerrait pas une dimension exceptionnelle et historique en proposant une nouvelle devise nationale qui deviendrait, de ce fait, un impératif catégorique ? » (L’emploi…, 2020, p. 60)

On ne sait jamais trop avec les Gattaz, père ou fils, où s’arrêtent le sérieux et la provocation. Mais le message a le mérite d’être clair. L’emploi n’est pas seulement une priorité. C’est un impératif catégorique mais aussi un impératif universel : toute la Nation, au-delà de ses clivages et de ses différences, devrait le faire sien.

Avec la cause de l’emploi, le patronat articule ainsi avec bonheur un intérêt particulier, qu’on peut désigner comme un intérêt de classe, avec un intérêt général. Plus précisément la cause de l’emploi est, pour le patronat, la formule magique qui lui permet dans le même temps de se poser en héraut désintéressé du seul bien commun envisageable tout en défendant ses intérêts de classe les plus directs.

Mais cette articulation – heureuse pour le patronat – n’a rien de fortuit ni de naturel. Du moins Yvon Gattaz y voit davantage le résultat d’un travail politique et idéologique mené en toute conscience.

Dans son « petit livre jaune », le Medef insiste sur le fait que la cause de l’emploi se doit absolument d’être universelle. On observera que le pin’s « 1 million d’emplois » ne porte pas le sigle du Medef. Ce n’est pas le fruit du hasard mais l’effet d’un choix explicitement assumé.

« Ce pin’s devrait être porté par tous les acteurs, syndicalistes, élus, citoyens qui partagent l’ambition de lutter réellement contre le chômage ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, 4e de couverture)

Quoique cela puisse paraître curieux ou provocateur, ce pin’s avait vocation, pour le Medef, à être porté par tous et toutes, représentants des salariés et élus au premier chef.

3.3       Substituer une lutte des classes à une autre

L’enjeu de la cause de l’emploi pour le patronat dépasse celui d’une présentation rhétorique habile de ses revendications et de ses intérêts particuliers. Il ne s’agit pas seulement, avec la cause de l’emploi, de construire un paravent aux atours universels pour ce qui se réduirait à une cause de classe. L’emploi constitue, plus fondamentalement, le pilier d’un vrai « projet de société ». La cause de l’emploi est l’instrument d’une ambition d’harmonie et de communion sociales. La cause de l’emploi est finalement l’instrument du dépassement de la lutte des classes.

« Le respect de l’intérêt général, aujourd’hui appelé plutôt le bien commun, n’apparaît pas comme une obligation première de l’entreprise. Et pourtant, il est essentiel pour cette réputation même de l’entreprise auprès de nos concitoyens. Pendant des décennies, celle-ci a été considérée comme le « champ clos de la lutte des classes » (…) Dans les années 1982-1986, nous sommes arrivés à la réhabiliter au moment précis où elle était la plus meurtrie par des mesures et des prélèvements inquiétants, et c’est à ce moment précis qu’elle fut enfin reconnue créatrice de richesses et d’emplois, fonction d’une exceptionnelle noblesse sociale ». (L’emploi…, 2020, pp. 94-95)

La tentative d’Yvon Gattaz, en académicien, de faire l’étymologie du mot « emploi » illustre bien cet enjeu de dépassement du clivage salarial.

« L’origine du mot « emploi » est le latin implicare qui signifie impliquer. » (Économiquement vôtre, 2018, p.145)

Cette étymologie est douteuse. « Implicare » ne signifie pas « impliquer », il conviendrait plutôt d’y voir une racine commune à « emploi » et « impliquer »[18]. Mais peu importe la véracité de l’étymologie. Le plus important reste qu’Yvon Gattaz insiste sur la proximité de sens entre « emploi » et « implication ». L’emploi c’est pour lui l’implication du salarié dans l’entreprise, le fait qu’il se plie à ses exigences productives, le fait qu’il love ses propres intérêts dans ceux de l’entreprise. En un mot, l’emploi est fonctionnel chez Yvon Gattaz d’une représentation essentiellement paternaliste du capitalisme. Dans ce libéralisme teinté d’humanisme paternaliste, l’hypothèse toujours en suspens de la perte d’emploi constitue pour le salarié un motif d’implication essentiel. Non seulement, le salarié s’implique pour ne pas perdre son emploi, mais il s’implique aussi parce qu’il ne veut pas que son emploi disparaisse. Il ne veut pas mourir socialement de la mort économique de son entreprise et de son employeur dont il doit souhaiter avant tout la prospérité. Il y est intéressé parce qu’il est employé mais aussi parce qu’il pourrait ne plus l’être. Au clivage salarial, la cause de l’emploi permet de substituer un autre clivage qui a le mérite de ne plus opposer les acteurs de l’entreprise mais l’intérieur et l’extérieur de l’entreprise.

« Qu’on y prenne garde : si une explosion sociale devait se produire un jour en France, elle viendrait non plus de salariés plus ou moins satisfaits de leur travail ou de leur salaire, mais de jeunes chômeurs désespérés à qui la société n’aurait pas su trouver d’autres perspectives que le triste métier de chômeur ». (Le Monde, 1986)

« Dans un avenir proche, la véritable inégalité sera l’emploi. La division finale explosera entre deux groupes, ceux auront un emploi et ceux qui n’en auront pas, avec le risque d’une révolte des seconds contre les premiers. Un jour ou l’autre, l’emploi et le désemploi partageront le monde ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 161-162)

« Ce triple coup de canon « l’emploi, l’emploi, l’emploi » pourra se transformer à termes en trois bombes non désamorcées. Ce serait alors la révolution des sans-emploi, des laissés pour compte, ceux que certains pensent encore totalement anesthésiés par une indemnité de survie, ceux qui n’ont aucun espoir de s’en sortir et qui réagiront par la violence. Inévitable ! ». (L’emploi…, 2020, p. 52).

Ainsi l’emploi permet à Yvon Gattaz, qui mobilise ainsi à nouveau frais la théorie de l’armée de réserve, de substituer à la lutte des classes, à l’opposition salarié/patron, un autre clivage structurant, l’emploi et le désemploi (souvent redoublé de l’opposition intégrés- exclus).

3.4       La promotion d’un rapport religieux à l’emploi

La revendication d’Yvon Gattaz de faire de « l’emploi, l’emploi, l’emploi » la devise nationale – c’est-à-dire d’un mot d’ordre à la fois impératif et universel – mérite, malgré son allure de fanfaronnade, d’être prise au sérieux : il y a une dimension religieuse et un prosélytisme assumé dans sa démarche. Yvon Gattaz n’est jamais loin de se considérer comme le prophète de l’emploi comme religion d’État. Il manie d’ailleurs un vocabulaire religieux et évoque emploi « mythique » ou « divin » sans aucune retenue.

Le plus étonnant peut-être est le succès de cette entreprise d’hégémonie culturelle, pour reprendre le concept classique d’Antonio Gramsci[19]. Yvon Gattaz se félicite ainsi que son prosélytisme pour l’emploi et pour l’emploi à tout prix ait fini par provoquer des conversions y compris chez ceux auxquels le clivage salarial a donné une raison d’être.

« Ce qui est certain, et je crois que les syndicats eux-mêmes l’ont bien compris, c’est que le vrai progrès social, c’est l’emploi. Il mérite la coalition de tous les français ».  (Les patrons reviennent, 1988, p. 134)

« L’emploi est donc enfin un thème qui fait enfin l’unanimité politique, ethnique, religieuse, sociale et économique, comme dans le passé, la liberté et le bonheur, si souvent dévoyés, il est vrai. ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 149)

« Réjouissons-nous que les initiatives pour l’emploi se multiplient en France. Subrepticement, notre « emploi prioritaire » s’impose peu à peu et sa recherche devient un noble objectif national. Enfin ! Et le rêve du « plein emploi » hante peu à peu nos nuits (…). C’est la ruée mythique si longtemps espérée » (L’emploi…, 2020, pp. 105-106)

Sur la victoire idéologique de l’emploi à tout prix, et même si la question de l’influence réelle des Gattaz et plus largement du patronat est difficile à mesurer, il est bien difficile de lui donner tort[20]. Ainsi se félicite-il, dans Économiquement vôtre qu’il soit devenu, en 2018, selon un sondage de BVA, de loin la première des préoccupations des français.

« En réalité l’emploi n’est pas une aurore boréale qui illumine le ciel sans intervention humaine. C’est au contraire le résultat d’une volonté clairement exprimée et réalisée. » (Économiquement vôtre, 2018, p. 145)

Le commentaire certes sibyllin (parle-t-il de la création de l’emploi ? de l’emploi comme préoccupation des français ?) peut se comprendre comme une revendication de paternité.

*

Au final, il convient de prendre au sérieux la proposition d’Yvon Gattaz de faire de « l’Emploi, l’emploi, l’emploi » une devise nationale car il s’agit bien de faire de l’emploi le support d’une stratégie de sociodicée patronale. Une sociodicée qui est la condition d’efficacité du chantage à l’emploi.

L’emploi fait l’objet d’un chantage décliné à plusieurs échelles à destination de différents acteurs (les salariés dans l’entreprise, les salariés en général, les chômeurs, les jeunes en formation, les collectivités locales, le gouvernement…). Dans chacun de ces rapports de force (qui sont articulés les uns aux autres), le spectre du chômage et la promesse d’emploi constituent les ressources patronales par excellence. C’est le levier qui lui permet de faire avancer ses revendications : baisse du coût du travail, flexibilité, employabilité, incitation à l’emploi.

Une partie de cet agenda, on le voit, concerne des intérêts patronaux directs (la baisse du coût du travail par exemple) mais une grande partie des revendications patronales sont à considérer comme un investissement indirect : le chantage à l’emploi y a pour fonction de satisfaire des revendications visant à parfaire les conditions dans lesquelles peut s’opérer le chantage à l’emploi (promouvoir un dialogue social personnalisé à l’échelle de l’entreprise, réduire les droits de chômeurs afin de les inciter à l’emploi…). Autrement dit, il ne s’agit pas directement de satisfaire des intérêts directs mais de construire les conditions de félicité du chantage à l’emploi en façonnant le champ de bataille avant de mener la bataille. Il s’agit de parfaire une situation de captivité de la partie salariée en rendant le besoin d’emploi le plus vital possible tout en construisant les conditions d’un monopole patronal sur l’emploi. Cette mise en abime du chantage à l’emploi – le chantage à l’emploi étant mobilisé pour parfaire le chantage à l’emploi – n’a rien d’anecdotique : elle montre que cette arme patronale du chantage à l’emploi n’est pas une donnée intangible constitutive d’un système mais qu’elle est, au moins pour partie, une construction, le résultat d’un travail patronal de longue haleine visant à bâtir les conditions dans lesquelles ce rapport d’intimidation sociale peut s’exprimer avec le plus d’efficacité possible.

Un des éléments les plus frappant à la lecture d’Yvon Gattaz est que cette « construction » n’est pas que matérielle mais aussi symbolique ou idéelle. Il ne s’agit pas simplement d’investissement dans des dispositifs qui contraignent matériellement et objectivement les salariés à accepter les conditions patronales. Il s’agit aussi d’un investissement « symbolique », d’un travail visant à promouvoir (ou entretenir) des idées et des croyances, mais aussi des valeurs et plus généralement une représentation du monde social qui sont toutes fonctionnelles aux intérêts du patronat.

Il s’agit à un premier niveau d’une stratégie qu’on pourrait assimiler à la stratégie d’hégémonie culturelle telle que la conçoit Antonio Gramsci, à savoir le fait de promouvoir au sein du salariat (et de la société en général) une série de croyances qui confortent la position patronale dans le rapport de force salarial. Ces idées sont martelées : le chômage est la cause de tous les maux sociaux ; la création d’emploi est la solution au chômage ; les employeurs ont seuls les clefs de l’emploi. Ces valeurs sont promues : l’emploi est une question morale avant d’être une question économique. Avoir un emploi c’est une question de dignité sociale, une raison d’être etc. Même dans l’hypothèse d’un monde sans besoin économique d’emploi, on aurait ainsi encore besoin d’emploi et d’employeurs.

Mais s’il est intéressant de qualifier cette ambition de sociodicée c’est aussi, à un deuxième niveau, parce qu’il s’agit, au-delà de croyances ponctuelles sur des sujets ponctuels de promouvoir une représentation globale de la société. En l’occurrence il s’agit, avec le chantage à l’emploi, de substituer une lutte de classes à une autre lutte des classes : à l’antagonisme salariés – employeurs il s’agit de substituer un antagonisme des inclus (dans l’emploi) et des exclus. Dans ce premier groupe des inclus, il y a certes des fractions de classes dépendant les unes des autres, les employeurs étant les locomotives et les bienfaiteurs de ceux qui ne peuvent faire autrement que d’être des salariés. Mais ces deux fractions partagent un intérêt de classe commun : la défense de l’emploi, des ressources économiques et de l’harmonie sociale qu’il garantit.

A un troisième niveau, cette lecture patronale peut être comprise comme une sociodicée dans la mesure où il s’agit – à l’instar des théodicées qui inspire ce néologisme – de considérer ou de présenter le négatif comme un signe ou une condition du positif. Les Essais de Théodicée de Leibniz visaient à montrer que le mal était le signe du Bien et la preuve de l’existence de Dieu. On se souvient de la façon dont Voltaire se moque de cette théodicée dans son Candide : les malheurs qui s’abattent sur lui ou sur l’humanité – le vol de tous ses biens, le séisme de Lisbonne, l’Inquisition et ses autodafés, l’esclavage au Surinam, …– sont théorisés par le maître Pangloss comme le signe que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », que le malheur à une cause nécessaire et que cette cause nécessaire trouve son origine dans la bonté et la justice de Dieu. « Les malheurs particuliers font le bien général » . Ce sont des schèmes de pensée similaires qui structurent la sociodicée patronale : l’emploi (ainsi que le bonheur et l’harmonie sociale) doivent naitre de la baisse des salaires, de la suppression du SMIC, du transfert de 100 milliards d’euros de CICE des caisses publiques à celle des entreprises, de la flexibilisation du travail, de l’adéquation des projets de la jeunesse aux besoins des entreprises, de la mise en cause du droit à l’indemnisation du chômage… Tous ces maux – puisque c’en sont pour les salariés – sont justifiés par un Bien supérieur : l’emploi. Reste, en dernier ressort, à croire et à faire croire en cette supériorité absolue, inconditionnelle, universelle et exclusive de l’emploi conçu comme valeur suprême. C’est la dimension proprement religieuse de cette sociodicée patronale. 

 

 

 


[1] « Medef : Pierre Gattaz propose de créer 1 million d’emplois sur cinq ans », Les Échos, 10 octobre, 2013.

[2] Medef, Un million d’emplois… C’est possible, Les propositions du Medef, Septembre 2014, https://www.medef.com/fr/content/1-million-demplois-cest-possible

[3] Comme, par exemple, lors de ses vœux pour 2013 : « Toutes nos forces seront tendues vers un seul but : inverser la courbe du chômage d’ici un an. Nous devrons y parvenir coûte que coûte. (…) le cap est fixé : tout pour l’emploi, la compétitivité et la croissance. Ce cap sera tenu. Contre vents et marées. Je n’en dévierai pas. Non par obstination, mais par conviction. C’est l’intérêt de la France. » Allocution de François Hollande, Président de la République (31 décembre 2012).

[4] Adrien Sénécat, « Les mirages de Pierre Gattaz sur l’opération « Un million d’emplois » », Le Monde, 26 avril 2018. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/04/26/les-mirages-de-pierre-gattaz-sur-l-operation-un-million-d-emplois_5291147_4355770.html

[5] Et peu importe si le pin’s, commandé en plusieurs milliers d’exemplaires par l’organisation patronale, a été confectionné dans une usine en République tchèque comme le révèle le Canard Enchainé quelques jours plus tard (« Un pin’s dur à avaler », Le Canard Enchaîné, n°4899, 17 septembre 2014). Il s’agit en soi d’une démonstration des obstacles et des difficultés, pour les entreprises françaises à produire et à employer en France.

[6] Il est possible que la source d’inspiration initiale soit une scène fameuse du film de Claude Zidi, « La zizanie » sorti en 1978, dans lequel Louis de Funès, alias « Guillaume Daubray-Lacaze », un industriel de province, se présente à l’élection municipale avec pour unique programme « en trois points : premièrement le plein-emploi, deuxièmement le plein-emploi, troisièmement le plein-emploi ». Mais l’origine de l’expression nous importe moins que les raisons de sa centralité affirmée et réaffirmée et ses usages. Ce qui est frappant à la lecture de l’article de 1986, des trois livres d’Yvon Gattaz et du « petit livre jaune » du Medef, c’est l’invariance du slogan mais aussi l’omniprésence de la mobilisation de la cause de l’emploi comme justification ultime d’une série de raisonnements, de revendications et de stratégies sur des enjeux variables et parfois plus ou moins conjoncturels.

[7] Bourdieu P., « Stratégies de reproduction et modes de domination ». Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 105, décembre 1994, pp. 3-12.

[8] Medef, op. cit.

[9] Gattaz Y., Les patrons reviennent, Robert Laffont, 1988. Gattaz Y., Économiquement Vôtre, Éditions du Cherche Midi, 2018. Gattaz Y., L’emploi, l’emploi, l’emploi. L’indispensable révolution, Éditions Jacques-Marie Laffont, 2020. Notons toutefois que le dernier opus est constitué pour un tiers d’auto citation, pour un tiers d’auto plagiat et pour un dernier tiers d’éléments apparemment originaux.

[10] Pour illustrer ce « style Gattaz » on peut citer un passage d’Économiquement vôtre, parmi beaucoup d’autres possibles, dans lequel Yvon Gattaz parle de Jack Ralite, ministre des affaires sociales lorsqu’il était lui-même président du CNPF, et qui avait ironisé dans un article de l’Humanité sur sa proposition d’emplois nouveaux à contraintes allégées : « Jack Ralite a eu, je le reconnais, le mérite d’introduire l’humour chez les communistes qui y étaient peu préparés. Or on sait que l’humour vient aux communistes comme l’esprit vient aux filles » (p. 132).

[11] Jahoda, M., Lazarsfeld, P., Zeisel, H., Marienthal : the sociography of an unemployed community, Routledge, 1971. Linhart D., Rist B., Durand E., Perte d’emploi, perte de soi, Éd. Érès, 2002. Selon cette théorie sociologique – née de la première enquête sociologique menée dans les années 1930 dans le village autrichien de Marienthal par Jahoda, Lazarsfeld et Zeisel – il convient de distinguer les fonctions manifestes et latentes de l’emploi. La fonction manifeste de l’emploi renvoie d’abord à la rationalité économique de l’entreprise qui produit des biens et en tire un profit. Elle renvoie aussi à la rationalité économique du travailleur qui souhaite vivre de son travail. Mais Jahoda insiste sur les fonctions latentes de l’emploi : une structuration des temps, un lien social, une identité et un statut social… La sociologie, et après elle, de nombreux acteurs sociaux – à l’instar de ceux du secteur de « l’insertion » – conçoivent l’épreuve du chômage d’abord par le prisme de cette mécanique d’exclusion sociale liée à la mise en cause de ces fonctions latentes de l’emploi.

[12] Lordon F., « Les entreprises ne créent pas l’emploi », Le Monde diplomatique, mars 2014.

[13] La gig economy désigne en anglais le secteur du capitalisme de plateformes qui génère de nombreux emplois non-salariés et mal rémunérés.

[14] B. Bissuel, « Contrôle des chômeurs : la proposition de Gattaz fait polémique », Le Monde, 19 octobre 2017.

[15] Didry C., L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Éditions La Dispute, 2016. Friot B., Puissances du salariat, nouvelle édition augmentée, Éditions La Dispute, 2012.

[16] Voir par exemple dans cette perspective : Dunlop T., Why the future is Workless ?, NewSouth Publishing, 2016.

[17] Le chapitre 6de Économiquement vôtre s’intitule cette fois-ci « Une nouvelle devise nationale : l’emploi, l’emploi, l’emploi ».

[18] Si l’on s’en fie au TLFi, Implicare c’est plutôt « plier dans » d’où « entortiller dans, emmêler, enlacer » et « mettre, placer ». https://www.cnrtl.fr/etymologie/employer

[19] Gramsci A. Quaderni del carcere, édition de V.  Gerratana, Einaudi, Turin, 1975. Hoare G., Sperber N., « L’hégémonie », in Hoare G (dir.), Introduction à Antonio Gramsci. Paris, La Découverte, « Repères », 2013, p. 93-112. 

[20] Comme il l’analyse à propos de son échec à imposer un autre mot d’ordre, celui de la flexibilité, l’efficacité d’une entreprise d’hégémonie culturelle pour les patrons réside parfois précisément dans le fait de ne pas en être identifié comme la source.

« Il est dommage que ce mot de flexibilité ait connu une attitude de rejet de la part des syndicats qui considéraient que là encore il s’agissait d’un « Gattazisme » provocateur (…) Avec un peu de recul on peut se demander pourquoi cette flexibilité a tant heurté les syndicats (…). Peut-être (…) a-t-elle été présentée comme une initiative trop « patronale ». Peut-être aurait-il fallu introduire cette inévitable notion de flexibilité de façon plus souple, peut-être même avec un détour diplomatique par un syndicat qui en serait devenu le découvreur génial » (Les patrons reviennent, 1988, p. 139)

Le mot d’ordre de l’emploi – et de l’emploi à tout prix – n’a pas connu on le voit le même sort.

Aux masques citoyennes ! Mélange des genres productifs en régime d’« exception »

publié en novembre 2022

Par Fanny Gallot, Giulia Mensitieri, Eve Meuret-Campfort et Maud Simonet

Cette photo de l’étiquette d’un masque en tissu, prise pendant le premier confinement lié à la pandémie du Covid-19, qui a eu lieu entre le 17 mars et le 11 mai 2020, peut à première vue sembler surprenante. Apparaissent en effet juxtaposés, sur ce petit bout de tissu où l’on a coutume de trouver la marque du fabricant, un ensemble d’acteurs qui figurent rarement côte à côte : un hôpital public (le CHU de Lille), une entreprise de textile (Lemahieu) et « un collectif de bénévoles ».

Au centre de l’étiquette, en lettres capitales, figure le « nom » du masque, de son prototype, le « Garridou », lui-même issu de la combinaison des noms de ses inventeur.es, Delphine et Clémentine Garrigue et Pascal Odou, combinaison également « multisectorielle » puisqu’elle réunit une jeune bénévole, sa mère soignante et un professeur du CHU de Lille. Nous sommes en mars 2020, dans les tout premiers jours du premier confinement, et Clémentine Garrigue, étudiante en chimie à Lille, « bénévole engagée » [1], se met à coudre des masques pour son entourage. Sa mère, Delphine Garrigue, anesthésiste, cheffe de pôle adjointe aux urgences du CHU de Lille fait passer les masques à la pharmacie du CHU, dirigée par le Professeur Odou pour vérifier qu’ils sont suffisamment protecteurs. Les tests réalisés vont conduire à modifier la composition des masques et donner naissance au masque « Garridou » déposé par le CHU à la fin du même mois.

La production de ces masques à destination des professionnel·le·s de santé pour un usage hors situation de soin, est prise en charge par l’entreprise Lemahieu. Celle-ci contacte le CHU et promet de fabriquer 3000 masques par jour en s’appuyant sur une vingtaine de salarié.es (sur un effectif de 125) qui reviennent sur le site, fermé depuis peu suite au confinement. Très vite ces salarié·es sont assisté·es par des couturières bénévoles qui travaillent à domicile, recrutées dans le cadre de l’opération « Des masques en Nord » coordonnée par l’association Le Souffle du Nord. Ce « collectif d’acteurs du Nord » créé en 2015 et réunissant des « particuliers, des entreprises, des associations, des fondations, des collectivités » [2], qui avait déjà collaboré avec l’entreprise Lemahieu, s’est en effet proposé de soutenir le projet porté par le CHU et l’entreprise textile. Le 21 mars, l’association lance un appel à bénévoles pour « apporter une capacité de production extérieure » selon les termes de son responsable, Vindhya Saravane [3]. Le mail alors envoyé aux volontaires détaille comme suit le processus de production : « Lemahieu reçoit les tissus, les découpe et prépare des kits de 50 masques prêts à assembler. L’entreprise LMC (partenaire) prépare les envois individuels. Les bénévoles du Souffle du Nord distribuent les kits aux couturier(e)s volontaires, et les récupèrent après assemblage. Lemahieu effectue un contrôle qualité avant livraison au CHU de Lille. » Dès le mois de juin 2020 ce sont plus de 450 000 masques Garridou qui sont produits dont 15% à peine sur les lignes de l’entreprise et le reste au domicile des bénévoles qui répondent par milliers, presque 25 000, à l’appel… Au final, ce sont plus de 5 500 couturières bénévoles qui seront mobilisées pour participer au projet, auquel il faut ajouter tous les bénévoles mobilisé.es pour distribuer les kits dans la métropole lilloise. « On avait créé le plus gros atelier du monde en 48 h » déclarera le responsable du Souffle du Nord dans son entretien à la presse.

Mais l’histoire du Garridou ne s’arrête pas là. Dès ce printemps 2020, deux nouveaux acteurs sont entrés dans ce partenariat productif. D’abord le projet « Résilience », lancé dès le 25 mars, par le ministère du Travail et coordonné par le ministère de l’Armement. Ce « groupement d’ampleur nationale rassemblant des PME du textile, des entreprises d’insertion et des entreprises adaptées » [4], a pour objectif à court terme « d’assurer en urgence la fabrication de millions de masques lavables sur le territoire français » en œuvrant à plus long terme « pour la re-localisation de l’industrie textile en France » [5]. Puis, le 11 mai, jour du déconfinement, c’est la Région Hauts-de- France qui entre dans ce partenariat. Elle lance l’opération « un masque pour chacun », qui vise à fournir à chaque habitant.e des Hauts-de-France un masque en tissu en « faisant appel à une chaîne de solidarité inédite » dans laquelle « chacun (industriels, entreprises, couturiers volontaires, collectivités), p(eut) à son niveau s’investir et mobiliser son savoir-faire dans un projet commun simple et autour d’un même objectif » [6]. De nouveaux « appels à volontaires ! » sont alors diffusés par le Souffle du Nord pour la réalisation de ces masques « Résilience » dont le prototype diffère quelque peu du « Garridou ». Sur le site des « Masques du Nord » on lit que pour participer à cette opération ouverte, à partir du 4 mai, à « tous les habitant(e)s des Hauts-de-France équipé(e)s de machine à coudre », « il faut pouvoir y consacrer environ deux heures par jour pendant une semaine » … et il faut « de l’amour !! ». On lit aussi que l’engagement des bénévoles « servira deux fois », que les volontaires pourront valoriser « doublement la valeur de leur temps et de leur talent » puisque, pour chaque masque cousu, la Région Hauts-de-France versera 0,50 euros pour alimenter le fonds de solidarité « Le Fonds en Nord » constitué spécifiquement au sein de la Fondation Le Souffle du Nord, par l’association du même nom, pour « booster » le monde associatif de la région.

L’histoire du Garridou, dont nous avons retracé ici les grandes lignes et les principales collaborations, incarne à plus d’un titre un mélange des genres productifs qui s’est mis en place bien au-delà de Lille et de sa région pendant le mois et demi de ce premier confinement et qui s’est institutionnalisé au-delà de cette période. La nécessaire production de masques engendrée par la pénurie dont ils ont fait l’objet en ce printemps 2020 a été l’occasion d’une mobilisation d’acteurs et d’actrices divers.es, salarié-es ou bénévoles, au croisement des mondes associatifs, publics et industriels, entrainés et soutenus par l’ambition politique d’une contribution à l’effort de « guerre » selon le terme employé alors par Emmanuel Macron. Si les frontières du travail-rémunéré et non rémunéré- se sont trouvées largement brouillées dans ce « régime d’exception », la production bénévole des masques y a principalement été prise en charge par des femmes. D’où les interrogations que suscite le genre de ce mélange des genres productif lorsque, dès la sortie du premier confinement, il apparaît comme le fer de lance d’une redynamisation de l’industrie, notamment textile, avec le mot d’ordre du « Made in France ».

Au-delà du Garridou, un mélange des genres généralisé…

Les masques « Garridou » et « Résilience », la région Hauts-de-France, la ville de Lille et ses hangars à machine à coudre pour bénévoles, ont eu une large couverture médiatique au printemps 2020. Mais ces montages productifs aux partenaires, aux objectifs et aux temporalités multiples ont, en réalité, émergé alors sur l’ensemble du territoire national. Une enquête exploratoire réalisée au cours de l’été 2020 auprès d’une trentaine de départements montre en effet qu’une part importante d’entre eux ont eu, au moins partiellement, recours à ce type de montage impliquant du travail bénévole pour fournir en urgence des masques à leurs soignant.es et/ou leurs habitant.es lors du premier confinement.

C’est le cas pour la totalité des 400 000 masques distribués par le département de la Dordogne dans le cadre de son opération « masques citoyens », pour 141 000 sur les 380 000 distribués en Charente, pour plus de 100 000 masques distribués dans la Manche … « À la fin ça produisait beaucoup, on rentrait 10 000 ou 15 000 masques par jour » nous dira ainsi en entretien une agente publique de l’un de ces départements. D’ordinaire gestionnaire des marchés publics elle fût propulsée du jour au lendemain, au tout début du confinement, responsable de l’organisation et de la coordination de la production bénévole de masques dans le département du fait de ses compétences reconnues de couturière amatrice. « Moi j’ai fait huit semaines non-stop, douze heures par jour à ne m’occuper que de cela » ajoute-t-elle. « J’étais en télétravail mais j’ai laissé mon travail de côté pour faire cette mission-là. Bon maintenant mon travail il a pris du retard mais… » [7]. Ces masques, réalisés à domicile à partir du tissu et des lanières fournies par le département, étaient ensuite récupérés et vérifiés un par un, par des agent.es du département –les mêmes qui, en amont du processus de production, préparaient les kits livrés à domiciles. Parfois, comme en Haute Loire, en Mayenne ou en Savoie, les masques ont été achetés à des entreprises locales mais ils ont été préparés (découpés, gaufrés, mis en sachet …) par des bénévoles réuni.es pour l’occasion dans des salles municipales ou départementales. Souvent, ce sont aussi des bénévoles, parfois assisté.es par des agent.es du département qui se sont également chargé.es de la distribution aux habitant.es.

Au cours de cette même période, par le biais des conseillers départementaux notamment, des ateliers d’insertion ont parfois été mobilisées, sans que les conditions de l’engagement « volontaire » de celles et ceux qui y travaillent ne soient toujours très claires, même si elles furent largement valorisées dans la presse. « Je trouve que la démarche de nos salariées est exemplaire », déclare ainsi le responsable de l’insertion par l’activité économique d’une association qui a participé à l’opération Résilience. « Ce sont des femmes qui ont entre 25 et 50 ans, en situation de précarité professionnelle et elles ont accepté de s’engager sur la base du volontariat. Je n’ai même pas eu besoin d’insister pour qu’elles acceptent cette mission » [8]. Des propos qui ne manquent pas de résonner avec ceux de ces directeurs et directrices de divers types d’entreprises, spécialisées ou reconverties pour l’occasion dans la production de masques, qui ont salué dans la presse l’engagement de « leurs » ouvrières – car là encore il s’agit presqu’exclusivement de femmes – qui ont « choisi » de venir travailler pour produire des masques plutôt que de rester confinées et en chômage partiel, chez elles, pendant plusieurs semaines.

Genre de la production bénévole

Couturières professionnelles mobilisées bénévolement, salarié.es d’entreprises textiles ou d’entreprises d’insertion en chômage partiel qui sont « volontaires » pour produire des masques « bénévolement », agentes publiques en télétravail mais aussi, comme cela nous a été dit ici ou là, en autorisation spéciale d’absence (ASA) qui préparent les kits dans les salles de réunion du département voire prennent en charge la coordination des réseaux de couturières… Ces citoyens invités, par leur engagement et leur travail gratuit, à répondre à la « crise » nationale sont donc avant tout des citoyennes. Les couturières bénévoles qui se sont mobilisées et qui ont été invitées, depuis les plus hauts sommets de l’État à le faire, sont massivement des femmes, comme n’ont pas manqué de le souligner les voix qui se sont progressivement élevées des collectifs « Les masques de Bruxelles » en Belgique ou « Bas les masques ! » en France, collectifs qui se sont constitués au début de ce premier confinement pour dénoncer ces usages industrialisés et politiques du travail gratuit. Le recours à l’écriture épicène dans les appels à « couturièr(e)s volontaires » lancés par le Souffle du Nord, la région Hauts-de-France ou d’autres départements français a plutôt servi à masquer pudiquement le genre de cet appel. De fait, parmi les appels publics à bénévolat qui se sont multipliés alors à l’échelle des collectifs associatifs mais aussi des villes et des départements, très peu ont osé recourir au masculin neutre.

Pour nombre de ces couturières qui se sont mobilisées, la couture n’est pas seulement un hobby, un passe-temps, c’est aussi un métier. À tout le moins, c’est le cas de celles-ci qui se sont faites entendre en scandant sur les réseaux sociaux en avril 2020 : « Notre savoir-faire, notre temps, notre travail ne valent-ils PLUS RIEN ?? ». « Depuis un mois, écrivait ainsi dans sa pétition[9], le collectif Bas les Masques, regroupement de couturiers(ères) et costumiers(ères) professionnels(les) sur le territoire français, nous participons au mouvement bénévole et solidaire ». « Alors que nous sommes nombreux(ses) à être sans travail, souvent sans aides ou revenus, nous avons passé des centaines d’heures à travailler gratuitement en puisant dans nos stocks ou achetant de la matière première à nos frais afin de répondre aux appels d’aide des centres de soins et des soignants ». [10] Pour ces professionnelles de la couture, l’engagement bénévole correspondait à la mise en œuvre de compétences définies comme professionnelles, et dans ce cadre, renvoyées à une compétence banale et féminine. Or, derrière l’appel à toutes les bonnes volontés, ces couturières professionnelles ont souvent été particulièrement sollicitées, du fait de leurs compétences et de leur productivité justement, comme nous l’indiquait au cours d’un entretien en mai 2020, la responsable d’une association de couture mobilisée dans le cadre de l’opération « un masque pour tous » lancée par la Mairie de Paris et conduite à sélectionner « les professionnelles » plutôt que « les amatrices » dans son vivier [11].

Quand le mélange des genres devient un nouveau modèle productif : les masques « Made in France »

La production de masques au cours du premier confinement du printemps 2020 a donc suscité le développement en quelques semaines d’un régime productif « d’exception » caractérisé par un brouillage des frontières entre secteurs (public, associatif, privé lucratif) et entre formes de travail (rémunéré, non-rémunéré, libre ou contraint).

Ce brouillage des frontières qui a principalement concerné les femmes a été largement encouragé par les pouvoirs publics, au nom de la crise, par différentes voies. Il l’a été à travers les multiples appels à l’engagement pour la solidarité nationale lancés depuis les sommets de l’État [12], ou encore par le déploiement d’infrastructures comme la plateforme « jeveuxaider.gouv.fr » pour recueillir et orienter, organiser et mettre au travail ces engagements.  Il l’a été également par la légitimation politique du recours au bénévolat des salarié.es par les entreprises quitte à déroger, au nom de l’exceptionnalité de la situation, à la doctrine juridique sur le bénévolat qui pose comme condition première l’absence de subordination [13]. Enfin, les pouvoirs publics ont surtout soutenu ce mélange des genres productifs en participant, dès le mois de mars 2020, au lancement du projet « Résilience » déjà évoqué et  du projet « Savoir Faire Ensemble », une initiative née sous l’impulsion du Comité Stratégique de la Filière Mode & Luxe, en lien avec la Direction Générale des Entreprises, le Ministère de l Économie et des Finances ainsi que la Direction Générale de l’Armement et qui regroupe aujourd’hui plus de 1450 industriels du textile [14]. 

Véritables infrastructures du mélange des genres en régime d’exception, ces groupements mobilisés pour répondre à l’urgence de la pénurie de masques du printemps 2020 en soutenant et en initiant des partenariats locaux et solidaires, avaient d’emblée pour objectif d’œuvrer à plus long terme « pour la re-localisation de l’industrie textile en France à la fois inclusive, durable et solidaire », (Résilience) et de « porter le mouvement de relocalisation de fond d’une mode locale et durable » (Savoir Faire Ensemble). Quand on y regarde de plus près, on constate en effet que ces objectifs de redynamisation du tissu productif figuraient déjà au cœur de l’« urgence », comme en attestent les propos de Carol Girod, co-fondatrice du projet Résilience, au sujet de l’opération « Un masque pour tous » dans les Hauts-de-France. Dès le mois de mai 2020, elle ambitionnait à partir de cette opération de « repenser une filière régionale permanente du textile au plus près des besoins » et déclarait : « Une grande coalition de tous les acteurs pour répondre à l’urgence sanitaire de la population, c’est une magnifique entreprise. Ensemble, transformons ensuite l’essai et relocalisons la production textile durablement en France et dans les Hauts-de-France ». Pour l’entreprise Lemahieu qui, au sortir du premier confinement, commercialisait sur son site web un nouveau masque inspiré du Garridou et intitulé « Le Solidaire », on voit bien comment l’« essai » a été transformé. Mais qu’en est-il pour les couturières solidaires, alors que le gouvernement annonçait par décret, au début de l’année 2021 la préconisation de ne plus porter de masques « artisanaux », ceux-là même qu’elles ont passé des mois à produire bénévolement dans l’urgence et que nombre d’entre elles ont cherché à vendre pour arrondir leurs fins de mois par la suite ?

L’invisibilisation du travail bénévole de milliers de femmes, voire la disqualification de leur participation, sont caractéristiques des usages du travail des femmes en temps de crise, alors même que c’est ce travail et cette participation – masqués derrière cette mention vague d’un « collectif de bénévoles » sur l’étiquette du Garridou – qui ont rendu possible l’élan solidaire des industriels et des collectivités locales. Un élan qui s’institutionnalise aujourd’hui, puisque nombre de partenariats développés autour de la production de masques se sont pérennisés, et un élan qui permet aujourd’hui à l’industrie textile de rebondir.  « La crise, ça a du bon quand même ! » déclarait ainsi un industriel du textile lors du salon du Made in France – Première Vision qui s’est tenu les 1er et 2 septembre 2020 à Paris. Le secteur industriel du textile-habillement, secteur en difficulté chronique depuis longtemps et déjà engagé dans un renouveau autour de la montée en puissance du « Made in France » depuis la crise de 2008, a ainsi vu dans cette crise sanitaire un véritable moteur de redynamisation. Lors des évènements professionnels comme dans la presse, les industriels parlent d’un « réenchantement » de leur secteur productif, qui aurait montré son utilité et sa réactivité sociales au moment de la pénurie, et insistent sur la nécessité de relocaliser l’emploi industriel en France.

Le contraste entre le réenchantement des industriels et le désenchantement et la colère des couturières bénévoles aujourd’hui, entre l’invisibilité des heures de travail gratuit mobilisées hier et les annonces de relocalisation de l’emploi à venir, souligne que tout le monde ne tire pas les mêmes bénéfices du mélange des genres productifs et de la contribution à l’effort de « guerre » demandée par l’État.

[1] https://covid19hdf.fr/2020/05/12/garridou-une-belle-histoire-qui-continue/

[2] https://www.lesouffledunord.com/

[3] Sébastien Bergès « Métropole Lilloise : la folle année 2020 du Souffle du Nord, cheffe surprise d’une armée anti-Covid », La Voix du Nord, 26/12/2020.

[4] https://projet-resilience.fr/

[5] Sébastien Bergès, op.cit.

[6] https://masques.hautsdefrance.fr/un-masque-pour-chacun-le-projet/

[7] Entretien réalisé en juin 2020.

[8] https://www.conflans-sainte-honorine.fr/un-masque-fabrique-a-conflans/

[9]https://www.change.org/p/masques-blouses-hold-up-sur-le-metier-de-couturier-ere?recruiter=1081215222&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition&utm_term=share_petition

[10] Des revendications analogues étaient faites par le collectif belge.

[11] Entretien réalisé en mai 2020.

[12] Maud Simonet, « Travail gratuit et guerre des valeurs », dossier « Les Visages de la Pandémie » La Vie des Idées, 5 juin 2020. https://laviedesidees.fr/Travail-gratuit-et-guerre-des-valeurs.html

[13] Dès avril 2020 en effet, le Ministère du travail autorisait, « sous réserve de l’appréciation du juge », le recours au bénévolat des salarié.es en chômage partiel dès lors que « le caractère lucratif est écarté si l’entreprise offre ladite production et n’en retire aucun bénéfice» et si « il s’agit d’une production temporaire, distincte de la production de l’entreprise ».

[14] « Savoir Faire Ensemble » est une association créée au printemps 2020 avec le soutien du ministère de l’économie et des finances et du ministère de la transition écologique entre autres, réunissant 1450 entreprises de l’industrie textile mode et habillement pour coordonner la production de masques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La désintégration par le travail

À propos de Robledo, de Daniele Zito

Paris, Christian Bourgois, 2019 (trad. de l’italien, 2017)


Par Karel Yon

Depuis des décennies, les politiques de l’emploi sont conduites dans les pays occidentaux au nom de la défense de la « valeur-travail ». L’argumentaire est le suivant : le travail est vecteur d’intégration, ce qui fait société. Et si nos démocraties se délitent, c’est parce que le travail vient à manquer. Il faut donc remettre les personnes au travail pour restaurer la civilisation, quitte à en baisser toujours plus le coût, à le rendre toujours plus flexible pour le distribuer plus largement. « Moins d’argent, plus de travail », pour reprendre – en l’inversant – un slogan ouvrier des années 1970 [1]. Dans Robledo, fable dystopique, Daniele Zito pousse ce raisonnement dans ses ultimes limites en imaginant une société où la prolifération des exclus de l’emploi aurait donné naissance à un mouvement politique de mortification par le travail, une conjuration de travailleurs bénévoles qui endossent le rôle de salarié sans réclamer de salaire.

Travail : tout doit disparaître

Robledo est le titre du livre que signe Daniele Zito, et le nom du journaliste, Michele Robledo, dont le livre est censé rassembler les écrits. L’ouvrage se présente comme un recueil de fragments d’une enquête consacrée à un phénomène mystérieux, un mouvement souterrain appelé « Travail pour le Travail » (TPT) :

« Personne ne sait d’où vient TPT, mais tous entrent tôt ou tard en contact avec l’organisation. Ses membres travaillent en général dans les centres commerciaux et dans les grandes chaînes où il est plus facile de se mêler à la foule, où personne ne sait ni ne se demande qui sont ses collègues. Du moment qu’ils ne causent pas de dégâts, personne ne les remarque. Leurs proches les laissent faire. Ils savent, mais ils ne disent rien. Ils respectent leur inquiétude. » (p. 32)

Dans une Italie contemporaine ravagée par la crise économique, des salarié·es ayant perdu leur emploi en viennent à travailler gratuitement pour retrouver un semblant de vie sociale. Ils et elles se glissent parmi les manutentionnaires d’Amazon, les vendeuses des centres commerciaux ou les employé·es de librairie. En travaillant ainsi, libérés du chantage à l’emploi capitaliste, de la crainte de perdre un salaire qu’ils ne touchent pas, ces « ghost workers », comme les appelle Robledo, redécouvrent une expérience positive du travail. Luca, un chômeur de longue durée, est le premier à livrer son témoignage. Il raconte comment, au hasard d’une course à Ikea, il retrouve la joie de travailler en accompagnant dans les rayons une vieille dame qui l’avait confondu avec un vendeur :  

« Le lendemain matin, il était de retour chez Ikea. Cette fois il avait mis un gilet jaune et bleu qui, avec un peu d’imagination, ressemblait à une tenue de travail. Il avait recommencé à travailler, exactement comme avant. Il se déplaçait dans les rayons, mettait la marchandise en ordre, dispensait des conseils, des sourires, des clins d’œil. Les gens ne cessaient de s’adresser à lui. On le prenait par un bras, on le tirait, on lui demandait le prix d’un canapé, celui d’une chaise, d’une petite vitrine. Il n’avait pas une minute de libre. […] Au bout de quelques jours, il s’était débrouillé pour avoir une tenue authentique. Il travaillait plus et mieux que n’importe quel employé. Personne ne se demandait qui il était. Personne ne lui demandait qui il était. Il n’avait pas de contrat, il n’avait pas de salaire, il n’avait rien, il se contentait de travailler, de manière irréprochable. Plus il travaillait, plus son inquiétude disparaissait. Il n’avait pas besoin d’autre chose.» (pp. 30-31)

Si les employeurs peuvent avoir intérêt à nier la réalité d’un phénomène qui leur procure une main-d’œuvre gratuite, on suppose aussi que les managers échouent à l’identifier à cause de ce qu’est devenu le travail : à ce point deshumanisé et interchangeable, incertain, en restructuration permanente que les salarié·es ne se reconnaissent déjà plus entre elles et eux. La période n’est plus aux collectifs de travail résistants, et encore moins aux utopies sociales.

Il n’empêche qu’en se réappropriant bénévolement un « métier », en décidant par lui-même de se remettre au travail, Luca recrée sa propre bulle de subjectivité autonome au milieu du travail subordonné. La valeur s’étant à ce point tellement déconnectée du travail, c’est dans l’acceptation d’un travail sans salaire, plus que dans la quête illusoire d’un travail rémunérateur, que les ghost workers regagnent un sens de l’identité sociale. Pour Michele Robledo, qui est lui-même un journaliste précaire et vieillissant, pris à la gorge par les problèmes financiers, l’odyssée de celles et ceux qu’il appelle les « travailleurs non conventionnels » ne paraît pas si folle :

« Voilà dix ans que je suis journaliste, sans m’attendre à la moindre forme de rétribution. On me paie peu et mal. Je survis en faisant des tas d’autres métiers, mais quand on me pose la question, je réponds avec orgueil : je suis journaliste. Je porte moi aussi une tenue de travail qui ne m’appartient pas, dans la vaine tentative de faire croire aux autres que je suis ce que je ne suis pas. » (p. 54)

Du communisme comme suicide collectif

Mais si le retour au travail délivré de l’emploi salarié permet de se sentir à nouveau utile et vivant, c’est au prix d’une conception radicale du don de soi. Fondus dans la force de travail anonyme, les fantômes de l’emploi travaillent jusqu’à épuisement des ressources, comme on utilise son smartphone jusqu’à ce que la batterie lâche, et finissent, dans un geste évoquant autant le burn-out que le terrorisme kamikaze et la rhétorique des coachs en développement individuel, par conclure leur « parcours personnel de libération » en se donnant la mort.

« Les ghost workers ne meurent jamais seuls : ils se suicident sur leur dernier poste de travail, souvent en entraînant avec eux le plus de gens possible. […] Tous leurs parcours de libération conduisent à la mort. De leur point de vue, il n’y a aucune autre voie pour se libérer complètement du lien du salaire. » (p. 38)

Jouant avec le récit post-moderne de la fin des « grands récits », Robledo se présente comme une mosaïque de formes d’écriture diverses, alliant carnet intime, enquête journalistique, témoignages, coupures de presse et littérature. Il entremêle l’introspection et les dérangements psychologiques du narrateur, un travailleur intellectuel prolétarisé, au récit choral des innombrables subjectivités précaires qui tout à la fois se retrouvent et s’oublient grâce à leur engagement total dans le travail. En articulant les niveaux de narration multiples que permet la forme de l’anthologie, le réalisme du récit se renforce par le doute qu’il instille en permanence sur la véracité des faits relatés par le journaliste, ou sur le caractère apocryphe de certains écrits. Daniele Zito lui-même, qui signe la postface de ce qu’il présente comme un recueil des « carnets » de Robledo, le confirme : ces écrits sont authentiques sans être véridiques, car Robledo « scrutait la réalité à travers la falsification. […] Aucun de ces textes n’est né d’une expérience réelle ; tous pourtant, avec des succès variés, ont contribué à modeler la réalité » (p. 302).

Cette chronique dystopique est d’autant plus marquante qu’elle touche à peine au réel, se contentant de réagencer quelques traits saillants du monde tel qu’il est. Elle sublime en premier lieu la multiplication des formes de travail dégradé, dénié, invisible, qui font qu’une bonne partie de la production et de la reproduction sociales reposent aujourd’hui sur du travail gratuit ou sous-payé [Simonet, 2018]. Pour qui réfléchit à la façon dont les subjectivités se forment dans l’expérience du travail, Robledo illustre par l’absurde la centralité politique du travail. Il le fait en prenant au mot l’intention néolibérale d’une liquidation totale de la force de travail, en montrant comment la transformation du travail en un actif aussi liquide que le capital mène à son anéantissement pur et simple.

« Le monde est plein d’endroits où on peut roder comme des spectres. » (p. 35)

L’autre fil permettant à Robledo de remonter jusqu’aux travailleurs fantômes de TPT apparaît dans le drame invisible – parce que dissimulé – des accidents du travail. Partant d’une enquête quasi-policière sur une épidémie d’événements mortels inexpliqués impliquant des travailleurs irréguliers, prenant là encore appui sur un trait bien réel des mondes du travail contemporains, Michele Robledo se fait sociologue. Il met au jour un fait social et c’est en cherchant à en interpréter la sérialité – ou bien le sens caché – qu’il découvre le pot-aux-roses, ou qu’il invente une explication plausible : l’existence d’un immense réseau militant aux contours politiques incertains, engagé à sa manière dans la reconquête du travail.

Selon les points de vue compilés dans l’enquête, TPT est assimilé au terrorisme islamiste, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite. La circulation virale de vidéos macabres d’auto-exécutions sur le lieu de travail rappelle les techniques de communication d’Al Qaida. Mais l’ambiguïté du phénomène étudié par Robledo, dont la réalité autant que le caractère collectivement organisé sont en permanence mis en doute, rappelle surtout les années de plomb italiennes. Le récit policier d’une « galaxie formée de centaines d’associations préexistantes unies par un même objectif, se libérer du travail » (p. 254), convoque ainsi la mémoire de l’Autonomie et son assimilation intéressée, dans le regard de l’État, au terrorisme des brigades rouges.

Car l’écriture de Robledo est tout entière traversée, dans ses formes, ses références et ses catégories, par l’expérience d’un mouvement social et politico-intellectuel emblématique de l’Italie des années 1960-70, qui naît d’abord sous la forme de l’opéraïsme et se prolonge ensuite dans l’Autonomie[2]. La méthode opéraïste de l’enquête ouvrière, envisagée comme un moyen de découvrir et consolider l’organisation politique immanente de la classe laborieuse, se retrouve dans la façon dont Robledo met au jour la façon dont le métabolisme contemporain du capitalisme secrète les cellules de ghost workers. De même, la logique d’auto-destruction du « Travail pour le Travail » ne fait que radicaliser la stratégie du refus théorisée par les opéraïstes. Rappelons que ceux-ci faisaient l’analyse que les luttes syndicales avaient acquis un rôle fonctionnel dans le développement du capitalisme et que seule une stratégie d’insubordination radicale pouvait rouvrir une voie révolutionnaire : « Pour lutter contre le capital, la classe ouvrière doit lutter contre elle-même en tant que capital » [Tronti, 2016, p. 348][5]. Enfin, en situant son intrigue parmi les travailleur·ses intellectuel·les des services et les employé·es de commerce, le livre de Zito acte le saut « post »-opéraïste accompli par les théoriciens de l’autonomie comme Toni Negri. Il parle de l’Italie post-fordiste, celle dans laquelle « l’ouvrier-masse » de la grande industrie a cédé la place à la figure plus floue, irréductible à quelque forme de travail ou secteur économique particuliers, de « l’ouvrier-social » comme centre de toutes les attentions politiques.

En tant qu’expérience politico-littéraire d’une réalité alternative, Robledo mobilise ainsi toute l’intelligence de la tradition intellectuelle opéraïste et post-opéraïste. Il en souligne en même temps les apories, la dynamique interne d’une politique du désespoir, puisque le capitalisme en est arrivé à un tel point de son développement que la seule échappée révolutionnaire semble être celle du suicide collectif.

Il est possible, cependant, de faire jouer cette tradition contre elle-même, d’en reprendre les réflexions de façon positive pour imaginer ce que serait une politique alternative : celle, non pas de la libération du travail par sa négation, mais de son émancipation par la reconquête du salaire. Ce qui suppose de distinguer le salaire de l’emploi, en reconsidérant l’idée selon laquelle le salaire puisse ne pas être seulement la médiation politique du commandement capitaliste, mais le terrain d’une lutte pour définir une autre pratique de la valeur. À cet égard, la relecture des thèses opéraïstes sur le « salaire politique », dont on trouve trace dans le roman séminal de Balestrini [2012, p. 87-99] ou dans un petit texte de Paolo Virno sur le « salaire comme variable indépendante », permettrait d’envisager un chemin de traverse vers un « déjà-là révolutionnaire » du salariat [Friot, 2012], pour imaginer un communisme de nouveau arrimé aux pulsions de vie. C’est peut-être à ce genre de sursaut que nous invite la fable dystopique de Daniele Zito.

Karel Yon, IDHE.S (Université Paris-Nanterre, CNRS)

Références :

 

Balestrini Nanni (2012), Nous voulons tout, Genève et Paris, Entremonde (1e éd. italienne 1971).

Balestrini Nanni & Moroni Primo (2017), La Horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977, Paris, L’éclat (1e éd. italienne 1988).

Friot Bernard (2012), L’enjeu du salaire, Paris, La Dispute.

Simonet Maud (2018), Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, Paris, Textuel.

Tronti Mario (2016), Ouvriers et capital, Genève, Entremonde (1e éd. 1966).

 


[1] « Plus d’argent, moins de travail » était un slogan emblématique de « l’automne chaud » de 1969, qui fut le point culminant de l’insubordination ouvrière en Italie.

[2] Pour une introduction à ces courants, on lira avec profit les guides de lecture proposés sur le site de la revue Période : « Opéraïsmes », par Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, et « Autonomies italiennes », par Julien Allavena et Azad Mardirossian. L’épais recueil de Nanni Balestrini et Primo Moroni [2017], compilation de multiples fragments liés à cette histoire, permettra d’en prolonger la découverte.

 

 

 

Crise sanitaire et salariat. Ce que le confinement révèle des formes d’institution du travail

Les notes de l’IES –  n°43 – juin 2020

par Jean-Pascal Higelé

 

L’actuelle pandémie et l’expérience du confinement ont rappelé qu’en matière de travail, inégales valeurs, utilités, reconnaissances et protections prédominent. Cette note de l’IES en forme de bilan et d’ouverture tire les premiers enseignements de la crise sanitaire. Si, au plan idéel, chacun et chacune ont pu prendre conscience – du fait de leur arrêt tout provisoire – du caractère nuisible de certaines activités dans l’emploi ou même de certains emplois, toutes et tous n’ont, au plan matériel, pas bénéficié de la sécurité que procurent les formes de droits salariaux les plus avancées : ceux précisément où la rémunération n’est pas déterminée par le marché des produits ou l’occupation au jour le jour d’un poste de travail. Pousser plus loin l’institution positive du travail suppose de généraliser les formes de qualification attachée à la personne et de prendre le pouvoir sur le contenu du travail et sur la production. L’enjeu n’est pas le plein-emploi pour toutes et tous et le revenu universel pour personne (et inversement) mais un droit inaliénable au salaire pour toutes et tous et la maîtrise collective du travail.


 

La crise de la Covid 19 a mis en lumière l’inégale protection des travailleur·ses que les différentes formes d’institution du travail [Didry, 2016] induisent et au-delà les rapports de dominations et hiérarchies socio-professionnelles. Alors que se multiplient les appels à penser le jour d’après, les travaux de l’IES invitent à mettre au cœur de la réflexion non seulement la manière dont les modalités de définition des rémunérations et de reconnaissance du travail sécurisent les travailleur·ses (1) mais aussi la manière dont elles permettent aux travailleur·ses et aux citoyen·nes de maîtriser la définition du travail (2).

Un confinement révélateur du lien travail-revenu


Le confinement a servi de révélateur des configurations plus ou moins sécurisantes de la rémunération du travail selon les formes institutionnelles dans lesquelles le travail s’inscrit : travail indépendant, emploi ou statut.

Les travailleuses et travailleurs indépendants ou faussement indépendants, mais grandement dépendants du marché des biens et services pour valoriser leur travail, se sont retrouvés sans ressources avec l’arrêt de leur activité. Les situations sont très différentes d’un indépendant·e à l’autre mais nul doute que si les livreuses ou livreurs à vélo uberisés ont été autorisés à continuer leur travail et ne se sont pas confinés, cela n’était pas parce que leur activité était spécialement essentielle, mais parce que l’insécurisation de leurs revenus les y a contraints [Lebas, 2020].

L’institution de l’emploi, pour sa part, a joué son rôle dans la protection des travailleuses et des travailleurs. Et pour cause, l’emploi salarié opère une déconnexion entre la mesure du travail et sa rémunération à travers la qualification attribuée à chaque poste de travail : tout détenteur ou détentrice d’un poste bénéficie des effets de la qualification du poste qu’il ou elle occupe. Durant le confinement, le maintien du lien à l’emploi grâce aux mesures de « chômage partiel » a permis de maintenir les salaires à hauteur de 84 % du salaire net ainsi que certains droits liés à l’emploi (i.e. mutuelle santé d’entreprise, avantages sociaux liés à l’entreprise, etc.). De même, les chômeurs ou les chômeuses ayant acquis des droits dans l’emploi ont vu leur indemnisation du chômage prolongée jusqu’à fin mai et, s’agissant des intermittent·es du spectacle, jusqu’à août 2021. La qualification de l’ancien poste de travail a poursuivi ses effets salariaux alors même que le travailleur ou la travailleuse ne l’occupait plus.

Cela étant dit, force est de constater que nous nous heurtons rapidement aux limites de droits salariaux assis sur le poste de travail. Les intérimaires, du fait de la nature même de leur contrat de travail, n’ont pu bénéficier du chômage partiel et ont vu le nombre de leurs missions s’effondrer (- 41 % entre février et mars 2020 ; source : Dares). Par ailleurs, l’indemnisation du chômage partiel ou total ne garantit pas 100 % du salaire. Enfin, les modalités d’accès à l’indemnisation du chômage, du fait des formes mises en œuvre du lien à l’emploi passé, sont de plus en plus excluantes. Nous assistons depuis quarante ans à une radicalisation de la logique contributive de l’assurance chômage. La durée des droits et leur montant sont de plus en plus construits sur une logique d’épargne (notionnelle) plutôt que de protection contre le risque social du chômage. À ce jeu, les travailleuses et travailleurs en emploi discontinu (de l’hôtellerie-restauration, de l’évènementiel, du nettoyage, etc. qui ne relèvent pas des annexes 8 et 10 de l’assurance-chômage), dont les effectifs n’ont cessé de croître ces dernières années (le nombre de CDD de moins d’un mois a été multiplié par 2,7 entre 2000 et 2019 [cf. DPAE]), sont les grands perdants d’une conception de l’indemnisation du chômage pensée comme une épargne de droits constituée par l’emploi et qui explique que le taux de couverture de l’assurance chômage soit le plus bas de ces 35 dernières années [Grégoire & al., 2020]. Le confinement a exacerbé cette faiblesse structurelle des droits à indemnisation définis par l’emploi passé. Ceux et celles qui sont entrées dans la période de confinement sans avoir pu ouvrir de droits ou en les ayant épuisé se retrouvent sans ressource ou au RSA. Mais au-delà de ces cas aigus, de manière générale, en stoppant l’activité économique notamment dans l’hôtellerie-restauration ou l’évènementiel dans une période qui correspond habituellement à un pic d’activité pour ces secteurs, la crise sanitaire a privé les travailleur·ses en emplois discontinus à la fois d’un salaire d’activité et de la possibilité de constituer de nouveaux droits essentiels à la nature intermittente de leur activité. Le confinement montre bien que la sécurité des revenus dans le cadre de l’emploi est adaptée surtout aux salarié·es en emploi stable mais assez peu efficace pour les salarié·es en emplois précaires et intermittents.

Enfin, les salarié·es à statuts (dans la fonction publique et ce qui reste des anciennes entreprises publiques) ont bénéficié pour leur part du fait que leur qualification est liée à leur personne et non au poste qu’ils ou elles occupent : leurs ressources ne dépendent ni de leur capacité à vendre le produit de leur travail, ni de la mesure de leur travail, ni encore de la tenue d’un poste. Le confinement n’a donc pas mis les fonctionnaires au chômage, il n’a pas remis en cause leur traitement car celui-ci est fonction de la qualification de leur personne.

L’institution de l’emploi a joué son rôle dans la protection des travailleuses et des travailleurs mais force est de constater que nous nous heurtons rapidement aux limites de droits salariaux assis sur le poste de travail.

Le confinement massif le met en évidence : une véritable sécurité sociale professionnelle suppose une déconnexion des ressources de toute forme de validation marchande du travail, que ce soit par le marché des biens et services ou par le marché de l’emploi. Les travailleuses et travailleurs titulaires de leur qualification sont les seuls à connaître une forme d’institution du travail véritablement sécurisante. Toute forme de reconnaissance du travail qui conditionne les droits (à la tenue d’un poste de travail ou à la vente d’un service sur le marché) est source d’insécurité, de subordination et de chantage. Certes, l’emploi tel qu’il s’est institué au cours du 20e siècle est plus sécurisant que le louage d’ouvrage d’hier ou le paiement à la tâche réactivé dans le travail uberisé d’aujourd’hui. Mais le chantage à l’emploi reste intrinsèque à l’institution de l’emploi. Il entretient structurellement les bas salaires notamment dans des métiers dont le confinement a révélé le caractère essentiel (i. e. métiers de l’assainissement, du nettoyage, de l’alimentation, des transports, etc.). Et la crise économique post-Covid montre déjà comment la classe dirigeante cherche à se servir de ce chantage à l’emploi pour augmenter le temps de travail, imposer des conditions de travail dégradées ou baisser les salaires.

Il convient donc de s’interroger sur les revendications de renforcement des droits des travailleur·ses dans le « monde d’après » qui continuent pourtant à en appeler à l’emploi comme cadre de ces droits. La revendication post-keynésienne d’employeur en dernier ressort [Dammerer & al., 2018], notamment portée par une partie des démocrates aux États-Unis à travers le projet de job guarantee et que certain·es aimeraient exporter, a ré-émergé dans le débat public [Battilana & al., 2020]. Certain·es voient d’ailleurs dans l’expérimentation « territoire zéro chômeur de longue durée » un embryon de cette garantie d’emploi [Béraud, Higelé, 2020]. Le pendant de l’emploi comme forme de mise au travail pensée comme indépassable est la revendication d’un revenu de base, là encore ravivée par le confinement [Smith, Shanahan, 2020], qui pour être non conditionnel doit être a minima. Autant de solutions qui certes pourraient adoucir le chantage à l’emploi mais qui ne s’attaquent pas à la racine du problème.

Pourtant, nombre de travaux des chercheur·es de l’IES ont montré que, du statut des fonctionnaires au droit à la retraite du régime général, de l’assurance-chômage des années 1960 et 1970 au statut des cheminot·es ou des personnels gaziers, il est possible de déconnecter le droit au salaire de la mesure marchande du travail. Le salaire à la qualification personnelle permet de penser un droit au salaire à vie, de l’âge de la majorité jusqu’à la mort. L’analyse que l’IES mène collectivement aussi bien des conquêtes sociales que du projet des réformateurs depuis les années 1980 en matière de travail, d’emploi, de protection sociale (cf. la quarantaine de Notes de l’IES publiées), montre que cette déconnexion du salaire et de l’emploi est l’enjeu central des luttes sur les formes d’institution du travail. Enjeu central parce que cette déconnexion attache les droits à la personne et ne rend donc plus les travailleuses et travailleurs dépendants ni du marché des biens et services, ni de l’employeur qui reporte sur les salarié.es en emploi les fluctuations de ce marché des biens et services. C’est cette indépendance des travailleur·ses que les réformateurs ne cessent de remettre en cause car elle met directement en question le pouvoir sur le travail et donc sur la valeur économique. L’enjeu du salaire à la qualification personnelle et de son mode de financement par socialisation des ressources (cotisations sociales et impôt) n’est donc pas seulement enjeu de sécurité de revenu mais bien enjeu d’émancipation du travail [Friot, 2014].

Redéfinir le travail : reprendre le pouvoir


La crise de la Covid 19, en interrogeant le caractère essentiel ou utile de certains métiers et leur rémunération, en soulignant l’importance des tâches relevant de la sphère reproductive (soin, éducation, garde des enfants…), a rendu davantage visible l’enjeu de la définition de ce qui est travail et donc de ce qui produit de la valeur économique et à quelle hauteur.

Le confinement a d’abord souligné les rapports de domination sociale. Tout à coup, a sauté aux yeux de toutes et tous que nous avions bien plus besoin de caissières, d’aides-soignantes et d’éboueurs, que de consultants, de publicitaires ou de managers, alors même que les seconds voient leur travail bien plus valorisé que les premier·ères. Sans doute, le confinement a révélé à certains hommes la pénibilité des tâches domestique dont le déni comme travail (ayant donc une valeur économique) reste la règle. Paradoxalement, les médias ont loué simultanément la générosité des couturières se mettant à produire gratuitement des masques pour suppléer à la gestion catastrophique des bureaucrates de la santé publique. La dévalorisation admise du travail établi comme féminin les cantonne donc à la solidarité et à la gratuité [Simonet, 2020 a & b]. Sans doute enfin, faudrait-il mesurer que celles et ceux qui ont continué à travailler durant le confinement sont souvent non seulement les plus dépendants économiquement, les moins bien payés, mais sont aussi certainement plus souvent des femmes et des personnes « racisées ». Les dominations de classe, de genre et de « race » se sont davantage révélées avec le confinement.

La définition des tâches qui méritent d’avoir une valeur économique (et non seulement symbolique), d’être payées et donc d’être définies comme travail, tout comme la détermination du niveau de leur rémunération supposent de s’affronter aux dominations sociales telles qu’elles s’expriment aujourd’hui. Deux voies de cet affrontement paraissent centrales pour que les travailleurs et les travailleuses soient en capacité de prendre le pouvoir sur la définition du travail et de la valeur : 1/ sortir du déni de travail toute une série d’activités ; 2/ se réapproprier le pouvoir sur le travail contre la bureaucratie publique et privée. De ce point de vue encore, la Sécurité sociale comme modèle de financement de la production est un outil prometteur.

Les travailleur.ses et leurs organisations ne doivent plus se contenter de revendications sur le nombre et les conditions d’emploi mais faire en sorte que la maîtrise du contenu du travail et des objectifs de production soit de leur fait.

Sortir du déni de travail, c’est changer le regard sur le travail gratuit ou sous-payé. Il concerne avant tout les femmes et les jeunes. Le travail féminisé, dans les métiers du soin et du nettoyage notamment, au nom de la « compétence naturelle » des femmes comme mère ou conjointe, ne mériterait pas un salaire élevé ou même pas de salaire du tout. Les jeunes, au nom de la citoyenneté et de l’accès à l’emploi, devraient enchaîner stages, services civiques et toutes autres formes de travail gratuit, dans l’espoir qu’on leur accorde un jour un salaire et donc qu’on reconnaisse enfin leur travail. Les théories féministes pour la reconnaissance du travail ménager [cf. Simonet, 2018] comme la « pratique féministe de la grève » dont la visée est de révéler le travail gratuit invisibilisé [Yon, 2020] sont des points d’appui nécessaires pour une re-définition de ce qui est qualifié de travail et de qui est travailleur ou travailleuse, donc pour une ré-institution du travail.

La question du pouvoir sur le contenu du travail a également été mise en lumière par la crise sanitaire. Le diagnostic sur le tournant gestionnaire de l’hôpital a été établi bien avant la pandémie [Pierru, 2007] et cette dernière n’a fait que révéler la manière dont le Nouveau management public, en mettant la production de soins sous la coupe de gestionnaires, a abimé le travail hospitalier et en a réduit les capacités d’action dans son étendue et dans sa qualité. Cela ne signifie pas qu’un retour au pouvoir mandarinal soit souhaitable, mais que les équipes médicales doivent reprendre le pouvoir sur le travail concret. Ce que l’hôpital vit, c’est toute la production du service public qui le subit du fait de la manière dont les pouvoirs publics ont « réinventé l’État » dans les années 1990 [Bezès, 2009] par l’importation de formes de mesure de productivité et de valorisation para-marchande des productions (tarification à l’activité, financement par projet…). Mais la bureaucratisation néolibérale du travail [Hibou, 2013] est tout autant au cœur de l’asservissement du travail dans le secteur privé. Le succès de la notion de Bullshit jobs [Graeber, 2013] révèle cette perte de sens au travail du fait de l’emprise managériale sur les moyens et les fins de ce travail. L’enjeu que souligne encore davantage la contre-expérience du travail des personnels soignants durant la pandémie, c’est qu’on travaille mieux sans la normalisation gestionnaire qui produit au contraire de la souffrance au travail en générant un sentiment de qualité empêchée et de perte de sens du travail. Les travailleur·ses et leurs organisations ne doivent plus se contenter de revendications sur le nombre et les conditions d’emploi mais faire en sorte que la maîtrise du contenu du travail et des objectifs de production soit le fait des travailleurs et travailleuses elles-mêmes [Coutrot, 2018].

Pour se réapproprier collectivement le périmètre et le sens du travail, il faut créer les formes d’institution du travail qui rendent les travailleur·ses collectivement indépendants. Cela ne passe ni par la revendication d’un revenu de base qui nous nie comme producteur ou productrice, ni d’un droit à l’emploi qui laisse dans les mains des employeurs et des propriétaires des moyens de production le soin de définir ce qui est « travail ». L’attribution d’un salaire à la qualification personnelle par la socialisation des ressources via la cotisation sociale est une première étape de cette indépendance. Elle en est une condition nécessaire mais non suffisante. Car la maîtrise du travail suppose de maîtriser également l’investissement nécessaire à son déploiement. De ce point de vue, l’expérience de la Sécurité sociale est un point d’appui, non pas seulement parce qu’elle permet d’attribuer un salaire déconnecté de l’emploi notamment à des millions de retraité·es qui peuvent dès lors travailler librement [Friot, 2019], mais parce qu’elle est aussi un modèle de production sanitaire. Les cotisations croissantes d’assurance maladie de la Libération jusqu’aux années 1970 – gérées par les représentant·es élu·es des travailleur·ses jusqu’en 1967 avant que, du paritarisme à l’étatisation, la gestion de l’assurance maladie ne finisse par retomber dans les mains de la classe dirigeante – ont permis de subventionner l’investissement hospitalier et de conventionner les soignants et soignantes libérales. Le modèle de la Sécurité sociale de production sanitaire peut être amélioré et étendu à d’autres productions, comme l’alimentation [Collectif, 2020], en socialisant les ressources nécessaires à financer les activités jugées utiles par des assemblées démocratiques plutôt que par des employeurs et prêteurs capitalistes et en conventionnant les entreprises pour s’assurer que le bénéfice de cette socialisation soit conforme à nos exigences démocratiquement décidées [Friot, 2020]. Mettre en sécurité sociale nos productions grâce à la technologie de la cotisation sociale – productions décidées démocratiquement – nous permet à la fois de sécuriser les conditions matérielles des travailleur·ses en les libérant de la dépendance de leurs revenus au marché du travail ou au marché des biens et services par l’attribution d’un salaire à la qualification personnelle, mais aussi de nous réapproprier collectivement le périmètre et le niveau de reconnaissance du travail. Cela n’assure pas que cette reconnaissance n’échappe à des formes de domination sociale mais cela ouvre le jeu pour transformer les hiérarchies socio-professionnelles et sortir du déni de travail une partie des tâches aujourd’hui invisibilisées.

Jean-Pascal Higelé

Références :

 

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Collectif (2020), « Créons une sécurité sociale de l’alimentation pour enrayer la faim », Reporterre, 18 mai.

Coutrot Thomas (2018), Libérer le travail, Seuil.

Dammerer Quirin, Godin Antoine & Lang Dany (2018), « L’employeur en dernier ressort : une idée post-keynésienne pour assurer le plein-emploi permanent », in E. Berr, V. Monvoisin, J.-F. Ponsot (dir.), L’économie post-keynésienne, histoire, théories et politiques, Paris, Seuil, p.336-355.

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Graeber David (2013), « On the Phenomenon of Bullshit Jobs : A Work Rant », Strike ! Magazine, August.

Pierru Frédéric (2007), Hippocrate malade de ses réformes, Éditions du Croquant.

Grégoire Mathieu, Vivés Claire & Deyris Jérôme (2020), Quelle évolution des droits à l’assurance chômage ? (1979-2020), rapport pour l’IRES, juin.

Hibou Béatrice (dir.) (2013), La bureaucratisation néolibérale, La Découverte.

Lebas Chloé (2020), « Livrer des burgers au temps du Covid-19. Pour le capitalisme de plateforme, la crise comme opportunité », Contretemps (en ligne), 20 mai.

Shanahan Geneviève & Smith Mark (2020), « Le revenu universel inconditionnel plébiscité en Europe », The conversation, 20 avril.

Simonet Maud (2018), Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?, Textuel.

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Yon Karel (2020), « Le syndicalisme, la retraite et les grèves », Contretemps, n° 45, mai.

Un projet de revue


Et interdum acciderat, ut siquid in penetrali secreto nullo citerioris vitae ministro praesente paterfamilias uxori susurrasset in aurem, velut Amphiarao referente aut Marcio, quondam vatibus inclitis, postridie disceret imperator. ideoque etiam parietes arcanorum soli conscii timebantur.

Iis igitur est difficilius satis facere, qui se Latina scripta dicunt contemnere. in quibus hoc primum est in quo admirer, cur in gravissimis rebus non delectet eos sermo patrius, cum idem fabellas Latinas ad verbum e Graecis expressas non inviti legant. quis enim tam inimicus paene nomini Romano est, qui Ennii Medeam aut Antiopam Pacuvii spernat aut reiciat, quod se isdem Euripidis fabulis delectari dicat, Latinas litteras oderit?

Exsistit autem hoc loco quaedam quaestio subdifficilis, num quando amici novi, digni amicitia, veteribus sint anteponendi, ut equis vetulis teneros anteponere solemus. Indigna homine dubitatio! Non enim debent esse amicitiarum sicut aliarum rerum satietates; veterrima quaeque, ut ea vina, quae vetustatem ferunt, esse debet suavissima; verumque illud est, quod dicitur, multos modios salis simul edendos esse, ut amicitiae munus expletum sit.

Inter haec Orfitus praefecti potestate regebat urbem aeternam ultra modum delatae dignitatis sese efferens insolenter, vir quidem prudens et forensium negotiorum oppido gnarus, sed splendore liberalium doctrinarum minus quam nobilem decuerat institutus, quo administrante seditiones sunt concitatae graves ob inopiam vini: huius avidis usibus vulgus intentum ad motus asperos excitatur et crebros.

Et est admodum mirum videre plebem innumeram mentibus ardore quodam infuso cum dimicationum curulium eventu pendentem. haec similiaque memorabile nihil vel serium agi Romae permittunt. ergo redeundum ad textum.

His cognitis Gallus ut serpens adpetitus telo vel saxo iamque spes extremas opperiens et succurrens saluti suae quavis ratione colligi omnes iussit armatos et cum starent attoniti, districta dentium acie stridens adeste inquit viri fortes mihi periclitanti vobiscum.

Harum trium sententiarum nulli prorsus assentior. Nec enim illa prima vera est, ut, quem ad modum in se quisque sit, sic in amicum sit animatus. Quam multa enim, quae nostra causa numquam faceremus, facimus causa amicorum! precari ab indigno, supplicare, tum acerbius in aliquem invehi insectarique vehementius, quae in nostris rebus non satis honeste, in amicorum fiunt honestissime; multaeque res sunt in quibus de suis commodis viri boni multa detrahunt detrahique patiuntur, ut iis amici potius quam ipsi fruantur.

Homines enim eruditos et sobrios ut infaustos et inutiles vitant, eo quoque accedente quod et nomenclatores adsueti haec et talia venditare, mercede accepta lucris quosdam et prandiis inserunt subditicios ignobiles et obscuros.

Quam ob rem cave Catoni anteponas ne istum quidem ipsum, quem Apollo, ut ais, sapientissimum iudicavit; huius enim facta, illius dicta laudantur. De me autem, ut iam cum utroque vestrum loquar, sic habetote.

Oportunum est, ut arbitror, explanare nunc causam, quae ad exitium praecipitem Aginatium inpulit iam inde a priscis maioribus nobilem, ut locuta est pertinacior fama. nec enim super hoc ulla documentorum rata est fides.

Combien de chômeurs indemnisés ? Un taux de couverture au plus bas occulté par un changement de définition

par Mathieu Grégoire et Claire Vivés

Les notes de l’IES –  n°42 – mars 2018

L’analyse inédite de l’évolution du taux de couverture de l’indemnisation chômage de 1985 à nos jours menée dans cette Note montre que la part des chômeurs qui bénéficient d’une indemnisation est aujourd’hui à son point le plus bas. Loin de rendre compte de cette situation sans précédent, les statistiques officielles ont récemment opté pour l’affichage d’une nouvelle définition du « taux de couverture » qui certes prend en compte, comme auparavant, les chômeurs indemnisés, mais aussi les « indemnisables » qui ne perçoivent aucune indemnité. Mathieu Grégoire et Claire Vivés montrent qu’en mettant la focale sur ce nouvel indicateur, qui augmente légèrement depuis 2014, on passe sous silence l’augmentation massive sur la même période de la part des chômeurs non-indemnisés. Dans un contexte où les chômeurs n’ont jamais été aussi nombreux, on semble ainsi faire de moins en moins cas de la fonction première de l’assurance chômage : indemniser.

Droit de réponse de l’Unedic, de Pôle Emploi et de la Dares (Ministère du travail) à la Note de l’IES n°42

Réponse des auteurs au courrier de de l’Unedic, de Pôle Emploi et de la Dares

La retraite des cheminots. Un modèle de salaire continué pour tous

par Nicolas Castel

Les notes de l’IES –  n°41 – novembre 2017

Nicolas Castel rappelle dans cette note la lente construction du droit à pension des cheminots dont le régime spécial de la SNCF est le résultat. Ce régime souvent dénoncé comme privilège est proche de ce qui se pratique pour les fonctionnaires et pour les salariés du privé à travers la Sécurité sociale : à savoir la possibilité d’un salaire à vie pour les retraités. Le projet réformateur des trois dernières décennies étant de passer d’un droit au salaire continué à un droit au revenu différé, il devient alors urgent pour parachever la réforme d’en finir avec tout ce qu’il reste de salaire continué dans les retraites, d’où l’attaque à venir contre la retraite des cheminots, puis celle des fonctionnaires, puis celle du régime général.

Pour un droit personnel à la carrière. Contre le compte personnel d’activité

Par Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès

 Les notes de l’IES – n°40 – avril 2016

Si le récent projet de loi « El Khomri » apporte des éléments supplémentaires quant au contenu du compte personnel d’activité (CPA), il ne change rien à la logique qui l’anime.

Dans la précédente note (Casta et alii, 2016), les auteurs ont montré que ces droits attachés non plus au poste de travail mais au parcours professionnel sont destinés à permettre aux individus d’être en permanence employables et restent de fait soumis aux exigences du marché du travail. A l’opposé de cette vision, cette note rappelle que la sécurité sociale et le statut de la fonction publique posent déjà les fondements de droits réellement attachés à la personne et que leur extension est une condition indispensable à l’avènement d’un véritable droit à la carrière.

Le compte personnel d’activité. Où sont les droits attachés à la personne ?

Par Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès

 Les notes de l’IES – n°39 – février 2016

La loi Rebsamen du 17 août 2015 prévoit la création au 1er janvier 2017 d’un Compte personnel d’activité (CPA). Le but du CPA est de regrouper un certain nombre de comptes existants selon un périmètre qui reste à définir : compte personnel de formation, compte pénibilité, droits rechargeables à l’assurance chômage, compte épargne temps, etc. À rebours de l’idée que ces droits, créés dans l’optique de la sécurisation des parcours professionnels, seraient « attachés à la personne », les auteurs montrent qu’ils sont attachés au parcours professionnel : aussi bien pour leur accumulation que pour leur consommation, ils sont subordonnés aux contraintes du marché du travail et de ceux qui en portent les exigences (employeurs, intermédiaires de l’emploi, pouvoirs publics). La sécurisation des parcours professionnels continue à faire de l’emploi le fondement des droits salariaux, en déplaçant leur support de l’emploi-poste de travail vers l’emploi-parcours sur le marché du travail, contrairement aux droits attachés à la personne comme dans la Fonction publique et le régime général de Sécurité sociale.