L’emploi, une cause patronale. À propos des Gattaz, du pin’s à la sociodicée.

Par Mathieu Grégoire

 

« Le monde des humains est ainsi fait qu’une majorité d’entre eux préfère être guidés et qu’ils sont heureux de trouver une locomotive. Les gares de triage du chômage sont remplies de wagons qui attendent le tracteur libérateur.
Dénoncer l’emploi salarié comme une calamité est une immense erreur. Merci aux employeurs d’employer ! »

Yvon Gattaz, Économiquement vôtre, 2018, p. 147.

« À Mitterrand, Yvon prétendait qu’il allait créer des centaines de milliers d’emplois avec des contraintes allégées. À moi, Pierre en promet un million. La méthode n’a pas changé même si le fils a doublé la mise du père ! »

François Hollande, Les leçons du pouvoir, 2018, p. 229.

 

Pierre Gattaz est dans son bureau, avenue Bosquet, au siège du Medef. Au bout de son bras tendu, entre son pouce et son index, il tient le pin’s qu’il a fait confectionner en plusieurs milliers d’exemplaires et qu’il portera désormais en permanence sur ses costumes. En lettres violettes, sur fond jaune moutarde, un simple slogan : « un million d’emplois ». Ce slogan, dont il a fait son mantra dès octobre 2013, trois mois après son accession à la présidence du Medef[1], est décliné à partir de septembre 2014 dans cette campagne de communication incarnée par ce pin’s et par « le petit livre jaune »[2] qui l’accompagne. Cette promesse d’un million d’emplois ne se réduit pas à un coup de communication. La cause de l’emploi et le « chantage » dont il est indissociable sont à considérer comme le cœur délibéré de la stratégie politique du Medef de Pierre Gattaz. Du bout de ses doigts, il (dé)tient symboliquement ce dont les français manquent le plus cruellement depuis plusieurs décennies que se succèdent les promesses électorales de plein-emploi et que se maintient inexorablement un chômage de masse. Du bout de ses doigts, il (dé)tient aussi symboliquement la clé politique du quinquennat de François Hollande qui a fait du renversement de la courbe du chômage le critère unique d’évaluation de son action et de l’emploi un impératif inconditionnel, une cause nationale à atteindre « coûte que coûte »[3] Comme les commentateurs en ont fait la remarque dans la presse, ou comme il s’en justifiera lui-même plus tard[4], il ne s’agit pas, pour Pierre Gattaz, de promettre un million d’emplois, ni de s’engager de quelconque manière. Il s’agit de faire valoir le million d’emplois comme l’éventuelle conséquence heureuse de l’observation scrupuleuse des prescriptions patronales. Il s’agit également de faire comprendre aux français, mais aussi au gouvernement, que la création d’emplois c’est le Medef qui en a le monopole[5].

Lorsque Pierre Gattaz, avec cette campagne de communication incarnée par le pin’s « Un million d’emplois », décide de structurer la stratégie du Medef autour de la cause de l’emploi, il ne fait en réalité que mobiliser une stratégie éprouvée et théorisée de très longue date par le patronat et, en particulier, par son père, Yvon. Dès les années 1980 en effet, la cause de l’emploi constitue la colonne vertébrale du discours d’Yvon Gattaz. Dans tous ses textes, dans tous ses discours, l’ambition est martelée, déclinée, articulée à d’autres enjeux et mise au pinacle de toutes les valeurs. En 1988, le titre du chapitre 8 de Les patrons reviennent, reprend mot pour mot celui de la tribune du 5 mars 1986 parue dans Le Monde : « L’emploi, l’emploi, l’emploi »[6]. Comme si le titre n’était pas assez explicite, Yvon Gattaz martèle à nouveau, dès la première phrase de sa tribune :

« Beaucoup de Français considèrent que les trois priorités actuelles pour notre pays sont : – tout d’abord l’emploi ; – puis l’emploi ; – et enfin l’emploi. » (Le Monde, 1986)

Marteler, décliner sans décliner, énumérer en se répétant, le procédé est simple et efficace : l’emploi non seulement est une priorité mais est une priorité exclusive : il ne saurait y avoir de valeur concurrente à cette valeur suprême. Comme nous le verrons, Pierre Gattaz propose même de faire de « l’Emploi, l’Emploi, l’Emploi » la devise nationale.

Pourquoi le patronat fait-il de l’emploi le cœur de sa stratégie politique ? Pourquoi l’emploi occupe-t-il une place à ce point centrale dans son discours ? Dans cet article, on s’intéresse au sens de cette promesse pour Pierre Gattaz et, plus généralement, aux raisons pour lesquelles la cause de l’emploi est érigée au rang de valeur suprême et placée au cœur de sa stratégie politique par le patronat. Derrière le pin’s, on peut en effet déceler beaucoup plus qu’une simple stratégie de communication. On ne peut guère davantage se contenter de la thématique courante du « chantage à l’emploi ». Le chantage à l’emploi constitue certes la ressource la plus mobilisée dans les rapports de force que le patronat entretient avec ses divers interlocuteurs (les salariés, leurs représentants syndicaux à toutes les échelles, le gouvernement, les collectivités…). Mais c’est en même temps beaucoup plus que cela : derrière ce pin’s on peut déceler une cosmologie sociale c’est-à-dire un système de croyances, de valeurs et une représentation morale du monde social qui, fonctionnels aux intérêts de classe du patronat, donne à voir l’emploi comme un Bien supérieur, universel et impératif. C’est pourquoi, plus encore que d’une stratégie de chantage, la cause de l’emploi est constitutive de ce qu’on pourrait appeler, à la suite de Pierre Bourdieu, une stratégie de sociodicée[7] patronale. Qu’est-ce à dire ? Pierre Bourdieu, à la suite de Max Weber, désigne par là une stratégie des « dominants » de justification théorique du fait qu’ils sont privilégiés c’est à-dire d’une « théodicée de leur privilège ». Autrement dit, il s’agit de promouvoir une représentation du monde social qui justifie théoriquement la position des employeurs par plusieurs biais : des idées et des (pré) notions) d’une part, des valeurs d’autre part. Plus précisément, une théodicée est une théorie qui tente de concilier le constat du mal et l’existence de Dieu. Parallèlement, on parle de sociodicée patronale de l’emploi dans la mesure où il s’agit d’une stratégie de justification théorique des revendications et des conquêtes patronales qui s’opère au nom du bien de la partie salariée .  

Pour mener à bien cette analyse, on s’appuie d’abord sur le discours qui accompagne la promotion de l’emploi par Pierre Gattaz (ou par le Medef) durant son mandat, en particulier sur le « petit livre jaune »[8] rédigé à l’occasion de la campagne de communication « Un million d’emplois » qui explicite les revendications de l’organisation patronale et détaille la façon dont il serait possible, selon elle, de créer ces emplois. Pour compléter ce matériau en prenant au sérieux ce discours, il nous a paru heuristique de confronter la promesse de Pierre Gattaz avec les écrits de son père, Yvon Gattaz, lui-même président du CNPF de 1981 à 1986, qui théorise, dans plusieurs ouvrages, la centralité de l’emploi depuis plus de 30 ans. En particulier nous nous sommes appuyés sur quatre textes qui illustrent la constance d’une stratégie : une tribune parue dans le journal Le Monde le 5 mars 1986 puis trois de ses nombreux ouvrages : Les patrons reviennent (1988), Économiquement vôtre (2018) et L’emploi, l’emploi, l’emploi. L’indispensable révolution (2020)[9].

Certes le fils n’est pas le père. Mais, comme nous le montrerons au cours de cet article, il n’y a pas que le capital et l’ambition de représenter le patronat qui se transmettent en héritage : la continuité idéologique et stratégique entre le père et le fils est frappante et témoigne à elle seule du leitmotiv pour ne pas dire de l’obsession que constitue pour eux la cause de l’emploi. Par ailleurs, la mobilisation de l’œuvre d’Yvon Gattaz a un second mérite méthodologique : Yvon Gattaz est académicien, il pense, il écrit (sa bibliographie compte, en 2020, 13 ouvrages). Autrement dit, on peut avec ses publications s’appuyer sur un matériau réfléchi, réexaminé et à nouveau validé à plusieurs reprises entre le milieu des années 1980 et 2020. Enfin, il convient de souligner que le « style Gattaz », lui aussi largement héréditaire, est particulièrement propice à l’analyse : l’outrance, l’absence de filtre ou de diplomatie sociale, le sens de la provocation, le goût de l’aphorisme et de la « punchline » efficace (ce qu’Yvon Gattaz nomme lui-même des « gattazeries »[10]) permettent d’accéder à des raisonnements très explicites qui n’impliquent pas une exégèse trop sophistiquée.

1         L’emploi au cœur d’une sociodicée : la fabrique patronale de pré-notions

Le pin’s « 1 million d’emplois » de Pierre Gattaz est d’abord une démonstration de force, la force de celui qui détient le monopole sur la principale valeur désirée par tous, l’emploi. C’est donc d’abord un rapport de force matériel décliné à plusieurs échelles et avec plusieurs interlocuteurs dont les Gattaz père et fils rappellent les termes : dans l’entreprise vis-à-vis de ses salariés, sur le marché du travail vis-à-vis des demandeurs d’emploi, sur un territoire local, régional ou national vis-à-vis de ses élus et de sa population… Mais loin de se réduire à un rapport de force matériel, il s’agit aussi d’un rapport d’intimidation qui passe par la production et la promotion d’idées. C’est en ce sens qu’on peut parler de fabrique patronale de pré-notions.

Pour les Gattaz, les termes du rapport de force sont simples. Le chômage est un cancer pour chacun, c’est aussi un cancer qui ronge la collectivité et qui est responsable d’à peu près tous les maux sociaux. L’emploi est, inversement, un bien indiscutable : le critère discriminant entre existence et mort sociales. Les employeurs en ont le monopole.

Le propos, dans cette partie, n’est pas de nier les fondements matériels et objectifs qui mettent le patronat dans la position de pouvoir exercer ce chantage. Pour autant, l’analyse du discours des Gattaz montre que le rapport de force ne se réduit pas à sa dimension matérielle. Il prend aussi la forme d’un rapport d’intimidation et de conviction. Susciter et entretenir une demande inconditionnelle d’emploi d’un côté, en monopoliser l’offre de l’autre côté : la stratégie comporte aussi une dimension symbolique et idéelle. L’effort de mise en scène d’un chômage-mort sociale et d’un emploi-Graal en témoigne, tout comme la nécessité de promouvoir des idées ou des croyances permettant d’entretenir ou de parfaire les termes de ce chantage à l’emploi.

1.1       La mise en scène du chômage comme cancer

Le premier élément structurant du discours sur l’emploi des Gattaz père et fils est l’horreur anthropologique que représente le chômage. On ne peut vivre sans emploi ; du moins ne peut-on pas vivre dignement. Il est frappant de voir avec quelle application et force détails, la représentation d’un chômage « désocialisant » assez proche de la représentation qu’on trouve dans la tradition sociologique des Chômeurs de Marienthal de Jahoda, Lazarsfeld et Zeisel jusqu’au Perte d’emploi, perte de soi de Danièle Linhart[11], est mobilisée et déclinée par les Gattaz père et fils pour insister sur le caractère pathologique du chômage.

« L’emploi, c’est bien sûr la nourriture, l’habillement et le logement, la survie en un mot, mais c’est aussi partiellement le remède contre la pauvreté, la délinquance, la maladie et, de plus, c’est aussi la satisfaction de soi, l’honorabilité, la confiance, l’épanouissement. Oui l’emploi est bien une panacée ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 150)

« Outre l’absence de revenus vitaux, le manque d’objectifs, de réalisations, d’initiatives, de responsabilités, éléments d’un véritable statut social honorable, est aggravant. Tous les chômeurs nous l’affirment ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 160).

Le 1 million d’emplois C’est possible du Medef débute, dès son avant-propos signé par Pierre Gattaz, d’une façon spectaculairement similaire.

« Car le chômage est le pire des fléaux, c’est celui qui sape les fondements de notre société en aggravant les inégalités, en suscitant un profond sentiment d’injustice parmi nos concitoyens, et en favorisant le développement de la précarité et de l’insécurité. Le chômage est ainsi aujourd’hui la principale cause du pessimisme de nos concitoyens et de leur résignation. Avoir un emploi, ce n’est pas simplement avoir un salaire ! C’est d’abord avoir un travail, une dignité et une existence sociale ; c’est aussi avoir une reconnaissance, des amis, des collègues et œuvrer pour la collectivité. Enfin, avoir un emploi c’est aussi exercer un métier, c’est-à-dire avoir une qualification, un savoir-faire, une compétence. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 7-8)

À l’instar de la « Jahoda’s deprivation theory », les Gattaz distinguent les fonctions manifestes (la rationalité économique du travailleur qui souhaite vivre de son travail) et les fonctions latentes de l’emploi (une structuration des temps, un lien social, une identité et un statut …). Les fonctions manifestes – que le chômage se traduise par une absence de salaire et de capacité matérielle de vie – sont quantité négligeable par rapport aux fonctions latentes – dans cette épreuve ce sont la dignité, la capacité à avoir une vie sociale, l’estime de soi, la dignité, l’humanité etc. qui sont en jeu. La sollicitude des Gattaz envers les chômeurs et leur insistance à dénoncer les effets sociaux du chômage comme des pathologies sont ainsi indissociables de la présentation de l’emploi comme seule alternative souhaitable ou même acceptable à cette situation : l’indemnisation du chômage ne saurait être considérée autrement que comme une aumône – parfois nécessaire mais jamais suffisante – sans aucun effet sur ces fonctions que seul l’emploi peut assurer.

« L’emploi est spontanément revalorisé par ceux-là mêmes qui n’en n’ont pas et qui le recherchent avec acharnement, parfois atteints par ces troubles psychiques du chômeur malheureusement incontestés. Et ceux-là subliment cet emploi miracle qui leur échappe ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 144).

Cette application, qui vise à décrire de façon apocalyptique le chômage, permet, entre les lignes, de mettre en garde et de tenir en respect à la fois les salariés et les pouvoirs publics. Il s’agit certes de la logique éprouvée du chantage à l’emploi : réfréner toute velléité de conflit ou de critique au sein de l’entreprise en rappelant aux salariés et à leurs représentants que la porte est toujours ouverte et que le chômage n’est pas une sinécure. Mais il s’agit aussi de s’adresser aux responsables politiques en mettant en avant l’emploi comme source de solution à une multitudes de problèmes sociaux tels que la criminalité, la délinquance, la pauvreté, la maladie…

1.2       La fabrique patronale d’une prénotion : l’emploi comme envers statistique du chômage

Au-delà de l’intimidation et de l’effroi qu’est supposé provoquer l’évocation du cancer du chômage, la stratégie de sociodicée de l’emploi passe par la promotion de deux idées qui sont martelées tout en étant mobilisées comme des évidences indiscutables : l’idée selon laquelle créer des emplois et faire reculer le chômage sont parfaitement équivalents et l’idée selon laquelle les employeurs ont seuls le pouvoir de créer des emplois. Il est de ce point de vue intéressant de noter que le degré d’adhésion à ces deux « évidences » semble avoir progressé en 30 ans : alors qu’Yvon Gattaz dans ses premiers textes déploie un travail argumentatif pour emporter la conviction du lecteur, Pierre, trois décennies plus tard n’a plus besoin de justifier des assertions tenues pour acquises. On peut ainsi se demander si, plus que la simple mobilisation de prénotions, on n’a pas affaire à une participation active à la fabrique de ces deux prénotions depuis trente ans.

La première de ces prénotions est que l’emploi constitue le seul remède au chômage. Plus exactement que toute baisse du chômage ne peut correspondre qu’à une hausse de l’emploi et vice versa.

« Ne nous trompons pas de méthode : le chômage est dû tout d’abord à la diminution du nombre des emplois. D’après l’OCDE, l’évolution de l’emploi chez les sept Grands entre 1983 et 1985 montre que la France aura été, pendant cette période, le seul grand pays moderne à perdre des emplois, alors que les six autres pays en gagnaient » (Le Monde, 1986)

Ce lien semble aujourd’hui constituer une évidence dans la mesure où c’est aujourd’hui une croyance fermement ancrée dans les esprits : l’idée selon laquelle la création d’emploi fait baisser le chômage est mobilisée par les responsables politiques, les médias ou les économistes sans prudence particulière. La baisse du chômage et la hausse de l’emploi sont considérées comme les deux faces d’une même pièce ou plus exactement – rien ne se gagne rien ne se perd – selon une logique de vases communicants. C’est pourtant une croyance pour le moins contestable pour ne pas dire fausse. Le graphique ci-dessous illustre depuis 1979 les évolutions des parts respectives de la population en emploi, de la population au chômage et de la population dite inactive dans la population en âge de travailler (15-64 ans). Et il contredit profondément la représentation dominante de l’évolution de l’emploi et du chômage depuis 40 ans.

Graphique  1 : Solde en points de population de l’emploi, du chômage et de l’inactivité dans la population des 15-64 ans depuis 1979 (Source INSEE. enquête Emploi. def. BIT)

L’évolution des parts respectives de l’emploi, du chômage et de l’inactivité (c’est-à-dire pour l’essentiel de la jeunesse scolarisée et des retraités) connaît deux phases bien distinctes. Dans la première, jusqu’au début des années 1990, la baisse de l’emploi est concomitante d’une hausse du chômage. Cela correspond bien à l’idée selon laquelle le chômage et l’emploi vont de pair. Toutefois, on mesure bien dans le graphique que la baisse de l’emploi et la hausse du chômage n’ont pas la même ampleur. Une partie de la baisse de l’emploi est absorbée non par le chômage mais par l’inactivité (les politiques de pré-retraites, la réforme des retraites de 1981 qui abaisse l’âge de départ ou encore la dynamique de massification de l’enseignement supérieur jouent dans ce sens).

Dans une seconde phase, à partir des années 1990, ce qui n’était pas tout à fait juste devient presque totalement faux. L’idée selon laquelle le chômage baisse quand l’emploi reprend ne représente plus que l’écume des choses valable seulement parfois de façon très conjoncturelle. La dynamique de fond est celle d’une stabilité à un niveau élevé du chômage, concomitante à une hausse de l’emploi. Cette dernière est entièrement compensée par la baisse de l’inactivité (baisse de la part des retraités pour l’essentiel). Au risque d’insister : depuis les années 1990 l’emploi occupe une part croissante de la population en âge de travailler mais le chômage ne baisse pas. La situation de 2019 est assez inédite : la proportion de la population en âge de travailler en emploi retrouve un niveau similaire à ce qu’il était à la fin des supposées « Trente glorieuses » et de son glorieux « plein emploi ». Mais contrairement à la fin des années 1970, le niveau de chômage demeure très élevé. Autrement dit, ce sont des travailleurs qui auraient été en retraite avant les réformes qu’absorbe la croissance de l’emploi et ce alors même que le chômage continue d’augmenter. En résumant cette dynamique à grand traits, les emplois en plus se traduisent par des retraités en moins et non pas des chômeurs en moins. Les flux entre inactivité et emploi sont ainsi beaucoup plus importants et significatifs que les flux entre emploi et chômage.

Cette mise en rapport d’éléments objectifs et du discours des Gattaz père et fils est particulièrement symptomatique de leur victoire idéologique sur ce point (même si ce travail idéologique du patronat n’en est peut-être pas la cause efficiente). En effet, lorsque, au milieu des années 1980, Yvon Gattaz explique que la seule création d’emploi permet de lutter contre le chômage, force est de constater qu’il doit faire preuve de beaucoup de « pédagogie » pour imposer cette vue.

« Il faut reconnaitre que le gouvernement socialiste en 1981 désirait sincèrement s’attaquer au problème du chômage qu’il avait admis comme une priorité. Son erreur fût de ne pas comprendre assez vite la corrélation indéfectible entre chômage et emploi. En dehors des expédients, des subventions, des aides, du traitement social le chômage dépend de l’emploi en priorité même s’il est affecté en plus par la démographie, le travail des femmes et quelques autres facteurs de société ». (Les patrons reviennent, 1988, p. 133)

Autrement dit, cette assertion n’était pas tenue pour une évidence à ce moment précis alors qu’elle correspondait au moins partiellement à la dynamique objective de baisse de l’emploi et de hausse du chômage. Trente ans plus tard, ni Yvon ni Pierre Gattaz n’ont plus à justifier cette assertion alors même qu’elle est devenue simplement fausse. Peu importe que la hausse importante de l’emploi dans la population ne se soit pas traduite par un reflux du chômage depuis 30 ans, l’idée selon laquelle la création d’emploi est la seule solution pour lutter contre le « fléau » du chômage ne suscite plus aucune objection ou nuance.

1.3       La fabrique patronale d’une prénotion (2) : l’emploi comme monopole patronal

Figure 1 : la 4e de couverture du « petit livre jaune » du Medef (2014)

Une seconde assertion, toute aussi nécessaire au déploiement de cette stratégie rhétorique patronale, est martelée aussi bien dans les publications d’Yvon Gattaz que dans le « petit livre jaune » du Medef de 2014 : les employeurs ont le monopole sur la création d’emploi.

« Si, à juste titre, tous les Français et leurs dirigeants parlent du chômage avec émotion, qui peut mieux parler de l’emploi que ceux qui le créent : les chefs d’entreprise ? » (Le Monde, 1986).

« Seuls les employeurs connaissent les secrets de l’emploi » (Économiquement vôtre, 2018, p. 157).

Cette idée selon laquelle les employeurs sont seuls à la source de l’emploi pourrait être discutée de façon diverse. Si l’employeur signe le contrat de travail, est-il pour autant l’entrepreneur sans qui rien n’aurait exister : ni le produit, ni la demande sur le marché des produits, ni les travailleurs pour le produire etc. Comme le rappelle Frédéric Lordon en évoquant cette même rhétorique patronale du monopole de la création d’emploi, « En situation de passivité face à cette formation de commandes, qu’elles ne font qu’enregistrer, les entreprises ne créent donc aucun emploi, mais ne font que convertir en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées. Là où l’idéologie patronale nous invite à voir un acte démiurgique devant tout à la puissance souveraine (et bénéfique) de l’entrepreneur, il y a donc lieu de voir, à moins grand spectacle, la mécanique totalement hétéronome de l’offre répondant simplement à la demande externe »[12]

Les angles morts de la cause de l’emploi sont ainsi colmatés un à un par des prénotions pour assurer qu’un syllogisme parfait converge vers le patronat comme seul recours : le fléau absolu et la source des autres fléaux c’est le chômage. La seule solution c’est l’emploi. Les employeurs ont le monopole de la création de l’emploi. Pour Yvon, les employeurs ont donc un rôle social central de « locomotive salvatrice ». Pour Pierre, leur responsabilité sociale et la noblesse de leur mission sont immenses :

« L’entreprise détient dans ses mains 80 % des remèdes aux maux du pays : celui du pouvoir d’achat et de la fierté ; celui du défi et de l’ambition commune ; celui de l’intégration sociale, de la réalisation personnelle et collective. C’est avant tout un lieu où l’on peut avoir un emploi et un métier donc une existence personnelle et sociale, en un mot, un avenir. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 8)

L’employeur, qui détient seul les clefs du développement de l’emploi, est donc incontournable. Lui seul est en mesure d’éviter à ceux qui préfèrent ou ne peuvent qu’« être guidés » le sort funeste qui les attendrait s’ils ne rencontraient pas la locomotive salvatrice. À ce titre, les employeurs méritent surtout qu’on les remercie d’employer.  

« Employeur est, à mon avis, le plus beau métier du monde : créer des emplois rémunérés pour ceux qui n’en ont pas ou qui n’ont pas la capacité de créer leur propre emploi comme entrepreneurs » (Économiquement vôtre, 2018, p. 145).

« La multiplication des emplois passera par la multiplication des employeurs. Jeunes soyez employeurs ! Et bienfaiteurs de ce fait ! » (L’emploi…, 2020, p. 84)

Le pin’s tendu du bout des doigts par Pierre Gattaz prend ainsi tout son sens : l’emploi est la seule valeur (matérielle et morale) et les employeurs en ont l’exclusivité. La description du rapport de force a le mérite d’être rendue simple par le patronat. Reste donc à suivre l’homme aux écus pour connaître les contreparties au pin’s tendu. Autrement dit, le prix de l’emploi à tout prix.

2        Le prix de « l’emploi à tout prix »

Devant la gravité du mal que représente le chômage, il convient de décréter la mobilisation générale et des thérapies sans retenue, quitte à occasionner quelques dommages collatéraux.

« Devant une maladie aussi grave que le chômage, toutes les thérapies doivent être employées simultanément et massivement. (…) Nous attendons cette mobilisation nationale et totale, reconnaissance de notre priorité définitive : l’emploi ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 161)

« Le chômage est un cancer qui ne se guérit pas facilement. Mais nous avons aujourd’hui un arsenal de médicaments. Il est indispensable de les employer tous, même si certains provoquent quelques réactions secondaires plus ou moins bien supportées. » (Les patrons reviennent,1988, p. 134)

De façon tout à fait explicite, il s’agit ainsi de promouvoir un emploi littéralement « à tout prix »

« La rareté des emplois, (…) la vision archaïque de l’emploi aliénant, l’image troublante des emplois pénibles, le « burn out », les troubles psychiques de l’emploi et quelques autres pathologies que nous ne contestons pas ont participé grandement au désamour des Français pour l’emploi, opposition dénoncée souvent par nos voisins allemands, si proches, eux, de leur emploi. À titre d’exemple, l’Allemagne a choisi délibérément l’« emploi à tout prix » comme priorité absolue et les résultats de cet immense effort sont évidents : le taux de chômage est passé de 11% à 4% entre 2005 et 2016. Qui dit mieux ? Mais les Allemands ont accepté cet effort et la légère augmentation des inégalités qui en a résulté. » (Économiquement vôtre, p. 144)

Quel est le prix de cet emploi à tout prix ? En structurant la cause de l’emploi autour d’un objectif érigé en bien public suprême et de moyens dont il est seul détenteur, le Medef se pose d’autant plus confortablement en défenseur de l’emploi à « tout prix » que ce sont les salariés et les pouvoirs publics qui sont supposés payer ce prix aux employeurs. Le prix de l’emploi pour le patronat peut ainsi se résumer à quatre grands enjeux.

2.1       La baisse de « coût du travail »

Le premier, c’est la baisse du coût du travail pour les employeurs et, au premier chef, la baisse de « charges ». Dès les années 1980, Yvon Gattaz dénonce les « taxes » mais aussi les « charges sociales ».

« Les entreprises ne peuvent créer des emplois nouveaux que si elles sont certaines de rester compétitives par rapport aux étrangères et de grignoter ainsi des parts du marché mondial. Le prélèvement obligatoire sur les entreprises est en France, en fin 1984, de 17,3 % du PIB, alors que pour la moyenne des autres pays de l’OCDE, il est de l’ordre de 9 %. Les impôts et charges sur les entreprises sont donc en France près du double de ceux des pays modernes. (…) les charges sociales, extrêmement lourdes dans notre pays, freinent l’embauche. » (Le Monde, 1986)

La sociodicée de l’emploi se traduit ainsi d’abord par des revendications de baisse d’impôt à la production ou de baisse des cotisations sociales. Dès 1993, le CNPF obtient un mécanisme d’exonération grâce auquel l’État se substitue aux employeurs pour financer leurs obligations en termes de protection sociale pour les salaires les plus bas.

Alors que cet axe revendicatif n’était qu’un élément parmi d’autres pour Yvon Gattaz dans les années 1980, c’est devenu la première revendication pour Pierre Gattaz. La contrepartie au million d’emplois du pin’s est d’ailleurs souvent résumée à la demande de 100 milliards d’euros sur 5 ans. C’est d’ailleurs exactement ce montant qu’il a obtenu avec le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Comme le revendiquait également le Medef, il s’agissait de ne plus réserver la « baisse du coût du travail » aux bas salaires comme c’est le cas depuis le début des politiques d’exonération de cotisations mais de généraliser le dispositif à l’ensemble des salariés. Comme le résume le MEDEF de Pierre Gattaz :

« S’il est indispensable de relancer un dynamique d’emploi qualifiés (…) il ne faut pas négliger l’attractivité de notre territoire pour les emplois hautement qualifiés ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 14)

« Chaque cotisation nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. Chaque contrainte nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. Chaque taxe nouvelle sur les entreprises entraine du chômage. » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, p. 23)

La baisse du coût du travail, c’est aussi la dénonciation permanente du SMIC accusé de condamner ceux dont l’emploi ne mérite pas un tel salaire à une oisiveté forcée. Autrement dit, derrière la dénonciation du SMIC, il y a aussi une défense des « petits jobs » et de la « gig economy[13] ».

« Le Smic pavé de bonnes intentions incontestées, renvoie sans appel les jeunes peu ou pas qualifiés à la cas « chômage subventionné », réputée honorable bien que désespérante, simple case que mériteraient, paraît-il, ces jeunes, alors que d’autres pays à faible taux de chômage acceptent la gig economy celle des petits jobs. »  (Économiquement vôtre, 2018, p.156).

« L’erreur de notre présomption intellectuelle française, c’est d’avoir décrété que les emplois qui ne méritaient pas le SMIC étaient dégradant et que, de ce fait, les intéressés étaient interdits d’emploi, cloîtrés dans une agence nationale de chômage et subventionnés a minima par la collectivité, qui doit se montrer solidaire. C’est l’interdiction du petit job et l’assistanat vêtu de sa robe immaculée ». (Économiquement vôtre, 2018, p.159)

Le prix de l’emploi à tout prix c’est donc aussi l’acceptation du développement d’une fraction importante d’emplois précaires et mal rémunérés sur le modèle allemand ou britannique.

2.2        La « flexibilité »

On rejoint ici, avec cette critique du SMIC, le deuxième enjeu structurant du prix demandé par les Gattaz, qui peut se résumer sous l’intitulé de demande de « flexibilité ».

« LA FLEXIBILITÉ, c’est l’inverse des rigidités qui étouffent nos entreprises. C’est la souplesse, la mobilité, l’adaptation, la remise en cause, le changement, en un mot, c’est la vie. La vie de l’entreprise. Et c’est en même temps un progrès social, contrairement à une idée répandue. On a cru longtemps que le progrès social c’était la sécurité, la rigidité, la réglementation et l’irréversibilité des avantages acquis. Or, aujourd’hui, le vrai progrès social, c’est l’emploi pour lequel nous devons tous nous coaliser. Et cet emploi est bloqué par les rigidités. » (Le Monde, 1986)

Yvon Gattaz revendique la paternité du mot d’ordre de « flexibilité » devenu tout à fait banal. Une des constantes des revendications patronales réside ainsi dans la dénonciation assez généralisée et multiforme des normes qui encadrent l’emploi. Yvon Gattaz en son temps avait proposé une nouvelle formule d’emploi, les ENCA pour « Emplois nouveaux à contraintes allégées » qui devaient abattre les murs des contraintes administratives, sociales et fiscales. Il s’agissait en particulier de dénoncer les « seuils sociaux » (à 10 puis à 50 salariés) qui empêchaient des entreprises « qui avaient vraisemblablement des emplois disponibles » de recruter car elles étaient « terrorisées par le franchissement de ces seuils » (Les patrons reviennent, 1988, p.130). La flexibilité c’est d’abord la liberté pour l’entreprise de moduler ses effectifs. La suppression de l’autorisation administrative de licenciement constituait ainsi le cheval de bataille principal d’Yvon Gattaz avant qu’il n’obtienne finalement satisfaction en juillet 1986, sous le gouvernement Chirac.

Plus généralement, la promotion de la « flexibilité » peut se décliner comme une revendication de liberté dans la fixation des conditions de travail et des horaires en particulier avec l’annualisation du temps de travail (revendication satisfaite par les lois Aubry de 1998 et 2000 sur la réduction du temps de travail), mais aussi de la liberté de réviser les salaires à la baisse.

« La flexibilité n’existe pas que dans le domaine des conditions et des horaires de travail. Pour qu’une entreprise puisse adapter ses coûts salariaux à son activité du moment, les flexibilités peuvent s’appliquer aux effectifs, mais aussi aux horaires, et même aux salaires. (…) Rappellerai-je qu’aux États-Unis on a vu des salariés de grandes entreprises accepter de très fortes baisses provisoires de salaires pour préserver leur emploi ? » (Les patrons reviennent, 1988, p. 139)

Au final toute norme d’emploi doit pouvoir être mise en cause ce qui incite l’organisation patronale à contester le principe même de norme et à privilégier l’échelon de l’entreprise pour un dialogue « personnalisé ».

« Quant aux fameuses conventions entre employeurs et employés, elles deviendront de moins en moins collectives, malgré leur appellation traditionnelle, et de plus en plus personnalisées. À l’époque du rebroussement historique du syndical vers le social puis du social vers l’humain personnalisé, nous constatons un véritable retournement de l’histoire depuis la collectivisation de la fin du XIXe siècle ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 159)

Du point de vue de la méthode, il s’agit aussi de limiter le champ d’intervention de la loi ou du code du travail, un code qui représente « plus de 2000 pages » alors que « les décrets, circulaires d’application et conventions collectives [en représentent] beaucoup plus de 10000 ». Déjà, est affirmée la nécessité de promouvoir l’accord décentralisé c’est-à-dire de faire primer l’accord d’entreprise (ou mieux le référendum d’entreprise ou encore mieux l’accord de gré à gré) sur toute autre norme de portée supérieure.

« La flexibilité, c’est l’adaptation, le changement, la dérèglementation, la désétatisation, la libéralisation, l’accord décentralisé » (Les patrons reviennent, 1988, p. 136).

« C’est le secret final de l’emploi de demain : un dialogue humain intense, local, direct et personnalisé » (Économiquement vôtre, 2018, p. 158)

Là encore Pierre Gattaz s’inscrit dans la droite ligne de son père :

« Le cœur de la définition des règles sociales doit désormais être l’entreprise. (…) Cela suppose une révolution importante car, aujourd’hui, c’est la loi qui fixe, souvent de manière tatillonne, ces règles (…) [il faut] refonder notre dialogue social pour limiter la dérive législative en privilégiant le niveau de l’entreprise, à défaut la branche et de manière exceptionnelle le niveau national » (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 28-29)

Le bilan du CNPF puis du Medef avec, en particulier, la loi du 4 mai 2004 puis la loi El Khomry adoptée, au moyen d’un « 49-3 », en mai 2016, est tout à fait positif.

2.3       L’employabilité

Le troisième enjeu est « l’employabilité ».

« Le mot dérivé [du mot « emploi »] et moderne est employabilité pas assez employé lui aussi. C’est la capacité à être employable donc employé. Capacité majeure à développer chez les mineurs ! Jeunes, cultivez sans cesse votre employabilité ! ». (L’emploi…,  2020, p.172)

Le prix de l’emploi à tout prix c’est aussi la subordination du système de formation aux besoins de l’entreprise et l’idée selon laquelle, le marché de l’emploi étant une réalité permanente pour les salariés y compris lorsqu’ils sont déjà en emploi, ils doivent en permanence cultiver leur employabilité. Bref il s’agit de promouvoir une « formation adaptée (…) une formation adaptée aux besoins des entreprises, adaptée au marché ambiant, adaptée aux nouvelles technologies, adaptées aux nouveaux métiers » (L’emploi, …, 2020, p. 120)

L’enjeu pour la jeunesse est en particulier d’adapter l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur aux besoins de l’entreprise ce qui est désigné sous le vocable d’ « adéquationnisme » dans le vocabulaire d’Yvon Gattaz.

« La seule véritable angoisse des jeunes, c’est le chômage. Poursuivre des études, s’adapter aux nouvelles méthodes, tenter d’acquérir un métier et, au bout du tunnel, hanter les couloirs de Pôle emploi peut être stressant. Nous devrons adapter notre enseignement et particulièrement notre enseignement supérieur à cette impérieuse finalité : l’emploi. » (L’emploi…,  2020, p.172)

 La généralisation de l’alternance, de l’apprentissage ou de formations « professionnalisantes » constitue ainsi un pilier des revendications patronales. Il en va de même pour la formation continue :

« Compte tenu de l’évolution de plus en plus rapide des métiers auxquels nous devons nous adapter ; les experts nous affirment qu’un métier sur deux évoluera profondément dans les dix ans.(…) Tous devront évoluer sans cesse. Et ceux à qui les syndicats feront encore croire qu’ils peuvent avoir un métier à vie avec IAA (irréversibilité des avantages acquis) seront lourdement déçus. » (L’emploi…, 2020, p.178)

Sur cet enjeu aussi, Yvon Gattaz considère la mise en place du Compte personnel de formation (CPF en 2013) comme une victoire du Medef et de son fils Pierre.

2.4       L’incitation au travail

Le quatrième enjeu est l’incitation au travail. Le dispositif de protection sociale et, au premier chef, celui de l’indemnisation chômage, doivent inciter « le chômeur à sortir de son canapé ». Par exemple, Yvon Gattaz suggère un plafond d’allocation inférieur au SMIC.

« Il faut en réalité que l’allocation maximale aux chômeurs reste sensiblement inférieure au revenu minimal du travail, cette différence étant la véritable incitation pour les jeunes à chercher un emploi. C’est l’incitatif à respecter sans céder aux appels larmoyants d’aides croissantes aux sans-emploi. » (Économiquement vôtre, 2018, p.150)

En un mot, il s’agit de rendre parfaitement exceptionnelle une solidarité par ailleurs réduite à la portion congrue pour les chômeurs.

« Les aides (…) peuvent dépanner provisoirement les exclus mais ne remplaceront pas de fait cet emploi mythique.        
Les subventions, c’est la survie.         
Mais l’emploi c’est la vie. »
(L’emploi…, p. 82)

Sur ce dernier point encore, Pierre Gattaz et le Medef ne sont pas en reste. Le « petit livre jaune » mentionne ainsi la nécessité de

 « poursuivre la réforme de l’assurance chômage pour accélérer le retour à l’emploi des chômeurs, (…) pour qu’elle soit plus incitative [et pour] mettre en place un réel contrôle de la recherche d’emploi quasi inexistant aujourd’hui ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, pp. 36-37)

Dans des déclarations plus fracassantes à la presse, Pierre Gattaz s’était même prononcé pour « un contrôle journalier des chômeurs » afin d’éviter que « l’assurance chômage [leur] donne un confort fictif »[14] De son côté, Yvon Gattaz, pour illustrer cette posture morale vis-à-vis des chômeurs, aime rappeler son adage mille fois répété « Tout salaire mérite travail » (cf. figure 2. ci-dessous).

Figure 2 : Une devise d’Yvon Gattaz illustrée (Économiquement vôtre, 2018, p. 167).

Même si ce n’est peut-être pas son intention, ce slogan résume assez bien la philosophie qui anime Yvon Gattaz et permet de bien caractériser le prix de l’emploi à tout prix. Il s’agit non seulement d’éviter de verser du salaire à des chômeurs considérés comme oisifs mais plus généralement de réduire la sphère de reconnaissance du salaire au seul travail concret. Toute forme socialisée ou institutionnalisée de salaire est à condamner : l’ensemble du financement de la protection sociale par de la cotisation et toute forme de « salaire indirect » d’une part, l’ensemble des normes qui encadrent le salaire et en font un objet politique collectif, d’autre part. Il s’agit en d’autres termes de détricoter ce que Bernard Friot désigne comme le « salaire socialisé » mais aussi l’emploi comme institution au sens que lui donne Claude Didry lorsqu’il fait l’histoire de l’emploi comme support de droit, de normes qui permettent précisément de s’abstraire du seul travail concret[15]. Le prix de l’emploi à tout prix c’est bien d’abord le sacrifice de l’emploi conçu comme institution normée et socialisée (le droit du travail, les conventions collectives de branche, le salaire « indirect », etc.) au profit d’une simple relation de gré à gré.

3        L’emploi au cœur d’une sociodicée patronale : valeurs et harmonie sociale

On a précédemment souligné la stratégie de promotion d’idées qui accompagne le chantage patronal. Il convient aussi d’en prendre la mesure proprement morale. La bataille patronale pour l’emploi vise à imposer des idées mais aussi et peut-être surtout des valeurs. Il s’agit de promouvoir l’emploi comme bien commun au sein de l’ensemble de la société et, ce faisant, de légitimer tous les moyens – la plupart du temps de l’ordre de la saignée pour les salariés – pour y parvenir. C’est enfin une proposition de communion derrière ce bien commun qui rassemble toute la Nation au-delà de tous les clivages sociaux, politiques, religieux, ethniques… mais surtout au-delà de tout antagonisme de classe entre salariat et patronat.

3.1       La dimension morale de l’emploi

La représentation manichéenne d’un emploi-paradis et d’un chômage déshumanisant – quoi qu’elle soit parfaitement fonctionnelle aux intérêts de classe du patronat – ne saurait être réduite à un simple opportunisme instrumental.  Elle témoigne d’une représentation morale du monde plus fondamentale et correspond à l’expression d’une rationalité plus axiologique. En témoigne un passage étonnant mais très significatif de Économiquement vôtre (2018) dans lequel Yvon Gattaz évoque les prophéties de fin de l’emploi qui se multiplient depuis quelques années.

 « Pour tenter de convaincre ceux qui refusent la priorité absolue à l’emploi, essayons de leur montrer ce qu’il adviendrait si les automatisations, mécanisations, robotisations, électronisations, numérisations, intelligences artificielles et objets connectés s’emparaient totalement du marché. 

Cette expérience de pensée d’une économie sans emploi est l’occasion d’un dérapage non contrôlé de son raisonnement qui in fine va aboutir au recours à un pur argument d’autorité.  Loin de discuter le caractère improbable économiquement d’une telle perspective, c’est une réaction profondément morale et politique qui justifie en effet son rejet d’une telle hypothèse. La perspective d’un monde productif entièrement automatisé ne suscite pas chez lui d’effroi proprement économique dans la mesure où chacun pourrait vivre de ce que produisent les machines.

Les emplois disparaitraient, sauf quelques-uns très évolués. Les hommes seraient condamnés à l’inaction et seraient nourris par leur robot pensants.

Mais ce qui constitue un paradis pour certains[16] (retrouvant le rapport grec à l’activité mais cette fois-ci en pratiquant un esclavage non sur des humains mais sur des machines), suscite chez Yvon Gattaz un effroi moral absolu :

Des peuples entiers sans emploi demanderaient alors de nouveaux ministres du Temps libre. Le malheur s’abattrait sur l’humanité ». (Économiquement vôtre, 2018, p.160)

La seule référence à l’intitulé de ce ministère des gouvernements Mauroy de 1981 à 1984 suffit ainsi à susciter chez lui, sans autre détour de raisonnement, la crainte d’un châtiment divin. Cet étrange tête-à-queue eschatologique peut sembler relever de la boutade ou de l’autodérision. Il en dit long cependant sur sa représentation de l’emploi comme impératif moral davantage que comme un impératif économique. Ce primat moral de l’emploi n’est d’ailleurs pas sans faire écho sur l’insistance des Gattaz sur les effets déshumanisant et socialisant de l’oisiveté et du chômage. Dans une expérience de pensée comme celle de l’inutilité absolue de l’emploi d’un point de vue économique (les machines assurant à tous la satisfaction de leurs besoins et davantage encore) il faudrait encore trouver le moyen d’employer les hommes du futur pour les valeurs morales que cela représente.

« Il faudra chercher comment employer (les) populations dans l’avenir. Cette recherche difficile sera en tout cas bien meilleure que la solution du « revenu pour tous », qui peut assurer la survie certes mais n’incitera personne au travail, aux initiatives et aux responsabilités, vertus que nous attendons des jeunes de demain ». (Économiquement vôtre, 2018, pp. 160-161)

Peu importe au fond de mesurer la part de sincérité et d’arrière-pensée dans cette vénération absolue de la valeur emploi. Le caractère de nécessité anthropologique et morale de l’emploi ne fait qu’alimenter, dans cette rhétorique, la fuite en avant dans les moyens à employer et l’absolue nécessité de ne pas considérer d’autre critère ou d’autre valeur que l’emploi.

3.2       Pour une communion autour de l’emploi : « l’emploi ; l’emploi, l’emploi » comme devise nationale

Trente ans après la tribune du Monde Yvon Gattaz propose, dans une surenchère dont il a le secret, le remplacement de la devise nationale en substituant « L’emploi, l’emploi, l’emploi » à « Liberté, Égalité, Fraternité »[17].

« Cette devise nationale a magnifiquement servi depuis 172 ans. (…) En réalité ces trois éminents facteurs, grandioses en 1848 encore en révolution, sont aujourd’hui bien moins impératifs (…) Est-ce qu’un Président de la République n’acquerrait pas une dimension exceptionnelle et historique en proposant une nouvelle devise nationale qui deviendrait, de ce fait, un impératif catégorique ? » (L’emploi…, 2020, p. 60)

On ne sait jamais trop avec les Gattaz, père ou fils, où s’arrêtent le sérieux et la provocation. Mais le message a le mérite d’être clair. L’emploi n’est pas seulement une priorité. C’est un impératif catégorique mais aussi un impératif universel : toute la Nation, au-delà de ses clivages et de ses différences, devrait le faire sien.

Avec la cause de l’emploi, le patronat articule ainsi avec bonheur un intérêt particulier, qu’on peut désigner comme un intérêt de classe, avec un intérêt général. Plus précisément la cause de l’emploi est, pour le patronat, la formule magique qui lui permet dans le même temps de se poser en héraut désintéressé du seul bien commun envisageable tout en défendant ses intérêts de classe les plus directs.

Mais cette articulation – heureuse pour le patronat – n’a rien de fortuit ni de naturel. Du moins Yvon Gattaz y voit davantage le résultat d’un travail politique et idéologique mené en toute conscience.

Dans son « petit livre jaune », le Medef insiste sur le fait que la cause de l’emploi se doit absolument d’être universelle. On observera que le pin’s « 1 million d’emplois » ne porte pas le sigle du Medef. Ce n’est pas le fruit du hasard mais l’effet d’un choix explicitement assumé.

« Ce pin’s devrait être porté par tous les acteurs, syndicalistes, élus, citoyens qui partagent l’ambition de lutter réellement contre le chômage ». (1 million d’emplois… C’est possible, 2014, 4e de couverture)

Quoique cela puisse paraître curieux ou provocateur, ce pin’s avait vocation, pour le Medef, à être porté par tous et toutes, représentants des salariés et élus au premier chef.

3.3       Substituer une lutte des classes à une autre

L’enjeu de la cause de l’emploi pour le patronat dépasse celui d’une présentation rhétorique habile de ses revendications et de ses intérêts particuliers. Il ne s’agit pas seulement, avec la cause de l’emploi, de construire un paravent aux atours universels pour ce qui se réduirait à une cause de classe. L’emploi constitue, plus fondamentalement, le pilier d’un vrai « projet de société ». La cause de l’emploi est l’instrument d’une ambition d’harmonie et de communion sociales. La cause de l’emploi est finalement l’instrument du dépassement de la lutte des classes.

« Le respect de l’intérêt général, aujourd’hui appelé plutôt le bien commun, n’apparaît pas comme une obligation première de l’entreprise. Et pourtant, il est essentiel pour cette réputation même de l’entreprise auprès de nos concitoyens. Pendant des décennies, celle-ci a été considérée comme le « champ clos de la lutte des classes » (…) Dans les années 1982-1986, nous sommes arrivés à la réhabiliter au moment précis où elle était la plus meurtrie par des mesures et des prélèvements inquiétants, et c’est à ce moment précis qu’elle fut enfin reconnue créatrice de richesses et d’emplois, fonction d’une exceptionnelle noblesse sociale ». (L’emploi…, 2020, pp. 94-95)

La tentative d’Yvon Gattaz, en académicien, de faire l’étymologie du mot « emploi » illustre bien cet enjeu de dépassement du clivage salarial.

« L’origine du mot « emploi » est le latin implicare qui signifie impliquer. » (Économiquement vôtre, 2018, p.145)

Cette étymologie est douteuse. « Implicare » ne signifie pas « impliquer », il conviendrait plutôt d’y voir une racine commune à « emploi » et « impliquer »[18]. Mais peu importe la véracité de l’étymologie. Le plus important reste qu’Yvon Gattaz insiste sur la proximité de sens entre « emploi » et « implication ». L’emploi c’est pour lui l’implication du salarié dans l’entreprise, le fait qu’il se plie à ses exigences productives, le fait qu’il love ses propres intérêts dans ceux de l’entreprise. En un mot, l’emploi est fonctionnel chez Yvon Gattaz d’une représentation essentiellement paternaliste du capitalisme. Dans ce libéralisme teinté d’humanisme paternaliste, l’hypothèse toujours en suspens de la perte d’emploi constitue pour le salarié un motif d’implication essentiel. Non seulement, le salarié s’implique pour ne pas perdre son emploi, mais il s’implique aussi parce qu’il ne veut pas que son emploi disparaisse. Il ne veut pas mourir socialement de la mort économique de son entreprise et de son employeur dont il doit souhaiter avant tout la prospérité. Il y est intéressé parce qu’il est employé mais aussi parce qu’il pourrait ne plus l’être. Au clivage salarial, la cause de l’emploi permet de substituer un autre clivage qui a le mérite de ne plus opposer les acteurs de l’entreprise mais l’intérieur et l’extérieur de l’entreprise.

« Qu’on y prenne garde : si une explosion sociale devait se produire un jour en France, elle viendrait non plus de salariés plus ou moins satisfaits de leur travail ou de leur salaire, mais de jeunes chômeurs désespérés à qui la société n’aurait pas su trouver d’autres perspectives que le triste métier de chômeur ». (Le Monde, 1986)

« Dans un avenir proche, la véritable inégalité sera l’emploi. La division finale explosera entre deux groupes, ceux auront un emploi et ceux qui n’en auront pas, avec le risque d’une révolte des seconds contre les premiers. Un jour ou l’autre, l’emploi et le désemploi partageront le monde ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 161-162)

« Ce triple coup de canon « l’emploi, l’emploi, l’emploi » pourra se transformer à termes en trois bombes non désamorcées. Ce serait alors la révolution des sans-emploi, des laissés pour compte, ceux que certains pensent encore totalement anesthésiés par une indemnité de survie, ceux qui n’ont aucun espoir de s’en sortir et qui réagiront par la violence. Inévitable ! ». (L’emploi…, 2020, p. 52).

Ainsi l’emploi permet à Yvon Gattaz, qui mobilise ainsi à nouveau frais la théorie de l’armée de réserve, de substituer à la lutte des classes, à l’opposition salarié/patron, un autre clivage structurant, l’emploi et le désemploi (souvent redoublé de l’opposition intégrés- exclus).

3.4       La promotion d’un rapport religieux à l’emploi

La revendication d’Yvon Gattaz de faire de « l’emploi, l’emploi, l’emploi » la devise nationale – c’est-à-dire d’un mot d’ordre à la fois impératif et universel – mérite, malgré son allure de fanfaronnade, d’être prise au sérieux : il y a une dimension religieuse et un prosélytisme assumé dans sa démarche. Yvon Gattaz n’est jamais loin de se considérer comme le prophète de l’emploi comme religion d’État. Il manie d’ailleurs un vocabulaire religieux et évoque emploi « mythique » ou « divin » sans aucune retenue.

Le plus étonnant peut-être est le succès de cette entreprise d’hégémonie culturelle, pour reprendre le concept classique d’Antonio Gramsci[19]. Yvon Gattaz se félicite ainsi que son prosélytisme pour l’emploi et pour l’emploi à tout prix ait fini par provoquer des conversions y compris chez ceux auxquels le clivage salarial a donné une raison d’être.

« Ce qui est certain, et je crois que les syndicats eux-mêmes l’ont bien compris, c’est que le vrai progrès social, c’est l’emploi. Il mérite la coalition de tous les français ».  (Les patrons reviennent, 1988, p. 134)

« L’emploi est donc enfin un thème qui fait enfin l’unanimité politique, ethnique, religieuse, sociale et économique, comme dans le passé, la liberté et le bonheur, si souvent dévoyés, il est vrai. ». (Économiquement vôtre, 2018, p. 149)

« Réjouissons-nous que les initiatives pour l’emploi se multiplient en France. Subrepticement, notre « emploi prioritaire » s’impose peu à peu et sa recherche devient un noble objectif national. Enfin ! Et le rêve du « plein emploi » hante peu à peu nos nuits (…). C’est la ruée mythique si longtemps espérée » (L’emploi…, 2020, pp. 105-106)

Sur la victoire idéologique de l’emploi à tout prix, et même si la question de l’influence réelle des Gattaz et plus largement du patronat est difficile à mesurer, il est bien difficile de lui donner tort[20]. Ainsi se félicite-il, dans Économiquement vôtre qu’il soit devenu, en 2018, selon un sondage de BVA, de loin la première des préoccupations des français.

« En réalité l’emploi n’est pas une aurore boréale qui illumine le ciel sans intervention humaine. C’est au contraire le résultat d’une volonté clairement exprimée et réalisée. » (Économiquement vôtre, 2018, p. 145)

Le commentaire certes sibyllin (parle-t-il de la création de l’emploi ? de l’emploi comme préoccupation des français ?) peut se comprendre comme une revendication de paternité.

*

Au final, il convient de prendre au sérieux la proposition d’Yvon Gattaz de faire de « l’Emploi, l’emploi, l’emploi » une devise nationale car il s’agit bien de faire de l’emploi le support d’une stratégie de sociodicée patronale. Une sociodicée qui est la condition d’efficacité du chantage à l’emploi.

L’emploi fait l’objet d’un chantage décliné à plusieurs échelles à destination de différents acteurs (les salariés dans l’entreprise, les salariés en général, les chômeurs, les jeunes en formation, les collectivités locales, le gouvernement…). Dans chacun de ces rapports de force (qui sont articulés les uns aux autres), le spectre du chômage et la promesse d’emploi constituent les ressources patronales par excellence. C’est le levier qui lui permet de faire avancer ses revendications : baisse du coût du travail, flexibilité, employabilité, incitation à l’emploi.

Une partie de cet agenda, on le voit, concerne des intérêts patronaux directs (la baisse du coût du travail par exemple) mais une grande partie des revendications patronales sont à considérer comme un investissement indirect : le chantage à l’emploi y a pour fonction de satisfaire des revendications visant à parfaire les conditions dans lesquelles peut s’opérer le chantage à l’emploi (promouvoir un dialogue social personnalisé à l’échelle de l’entreprise, réduire les droits de chômeurs afin de les inciter à l’emploi…). Autrement dit, il ne s’agit pas directement de satisfaire des intérêts directs mais de construire les conditions de félicité du chantage à l’emploi en façonnant le champ de bataille avant de mener la bataille. Il s’agit de parfaire une situation de captivité de la partie salariée en rendant le besoin d’emploi le plus vital possible tout en construisant les conditions d’un monopole patronal sur l’emploi. Cette mise en abime du chantage à l’emploi – le chantage à l’emploi étant mobilisé pour parfaire le chantage à l’emploi – n’a rien d’anecdotique : elle montre que cette arme patronale du chantage à l’emploi n’est pas une donnée intangible constitutive d’un système mais qu’elle est, au moins pour partie, une construction, le résultat d’un travail patronal de longue haleine visant à bâtir les conditions dans lesquelles ce rapport d’intimidation sociale peut s’exprimer avec le plus d’efficacité possible.

Un des éléments les plus frappant à la lecture d’Yvon Gattaz est que cette « construction » n’est pas que matérielle mais aussi symbolique ou idéelle. Il ne s’agit pas simplement d’investissement dans des dispositifs qui contraignent matériellement et objectivement les salariés à accepter les conditions patronales. Il s’agit aussi d’un investissement « symbolique », d’un travail visant à promouvoir (ou entretenir) des idées et des croyances, mais aussi des valeurs et plus généralement une représentation du monde social qui sont toutes fonctionnelles aux intérêts du patronat.

Il s’agit à un premier niveau d’une stratégie qu’on pourrait assimiler à la stratégie d’hégémonie culturelle telle que la conçoit Antonio Gramsci, à savoir le fait de promouvoir au sein du salariat (et de la société en général) une série de croyances qui confortent la position patronale dans le rapport de force salarial. Ces idées sont martelées : le chômage est la cause de tous les maux sociaux ; la création d’emploi est la solution au chômage ; les employeurs ont seuls les clefs de l’emploi. Ces valeurs sont promues : l’emploi est une question morale avant d’être une question économique. Avoir un emploi c’est une question de dignité sociale, une raison d’être etc. Même dans l’hypothèse d’un monde sans besoin économique d’emploi, on aurait ainsi encore besoin d’emploi et d’employeurs.

Mais s’il est intéressant de qualifier cette ambition de sociodicée c’est aussi, à un deuxième niveau, parce qu’il s’agit, au-delà de croyances ponctuelles sur des sujets ponctuels de promouvoir une représentation globale de la société. En l’occurrence il s’agit, avec le chantage à l’emploi, de substituer une lutte de classes à une autre lutte des classes : à l’antagonisme salariés – employeurs il s’agit de substituer un antagonisme des inclus (dans l’emploi) et des exclus. Dans ce premier groupe des inclus, il y a certes des fractions de classes dépendant les unes des autres, les employeurs étant les locomotives et les bienfaiteurs de ceux qui ne peuvent faire autrement que d’être des salariés. Mais ces deux fractions partagent un intérêt de classe commun : la défense de l’emploi, des ressources économiques et de l’harmonie sociale qu’il garantit.

A un troisième niveau, cette lecture patronale peut être comprise comme une sociodicée dans la mesure où il s’agit – à l’instar des théodicées qui inspire ce néologisme – de considérer ou de présenter le négatif comme un signe ou une condition du positif. Les Essais de Théodicée de Leibniz visaient à montrer que le mal était le signe du Bien et la preuve de l’existence de Dieu. On se souvient de la façon dont Voltaire se moque de cette théodicée dans son Candide : les malheurs qui s’abattent sur lui ou sur l’humanité – le vol de tous ses biens, le séisme de Lisbonne, l’Inquisition et ses autodafés, l’esclavage au Surinam, …– sont théorisés par le maître Pangloss comme le signe que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », que le malheur à une cause nécessaire et que cette cause nécessaire trouve son origine dans la bonté et la justice de Dieu. « Les malheurs particuliers font le bien général » . Ce sont des schèmes de pensée similaires qui structurent la sociodicée patronale : l’emploi (ainsi que le bonheur et l’harmonie sociale) doivent naitre de la baisse des salaires, de la suppression du SMIC, du transfert de 100 milliards d’euros de CICE des caisses publiques à celle des entreprises, de la flexibilisation du travail, de l’adéquation des projets de la jeunesse aux besoins des entreprises, de la mise en cause du droit à l’indemnisation du chômage… Tous ces maux – puisque c’en sont pour les salariés – sont justifiés par un Bien supérieur : l’emploi. Reste, en dernier ressort, à croire et à faire croire en cette supériorité absolue, inconditionnelle, universelle et exclusive de l’emploi conçu comme valeur suprême. C’est la dimension proprement religieuse de cette sociodicée patronale. 

 

 

 


[1] « Medef : Pierre Gattaz propose de créer 1 million d’emplois sur cinq ans », Les Échos, 10 octobre, 2013.

[2] Medef, Un million d’emplois… C’est possible, Les propositions du Medef, Septembre 2014, https://www.medef.com/fr/content/1-million-demplois-cest-possible

[3] Comme, par exemple, lors de ses vœux pour 2013 : « Toutes nos forces seront tendues vers un seul but : inverser la courbe du chômage d’ici un an. Nous devrons y parvenir coûte que coûte. (…) le cap est fixé : tout pour l’emploi, la compétitivité et la croissance. Ce cap sera tenu. Contre vents et marées. Je n’en dévierai pas. Non par obstination, mais par conviction. C’est l’intérêt de la France. » Allocution de François Hollande, Président de la République (31 décembre 2012).

[4] Adrien Sénécat, « Les mirages de Pierre Gattaz sur l’opération « Un million d’emplois » », Le Monde, 26 avril 2018. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/04/26/les-mirages-de-pierre-gattaz-sur-l-operation-un-million-d-emplois_5291147_4355770.html

[5] Et peu importe si le pin’s, commandé en plusieurs milliers d’exemplaires par l’organisation patronale, a été confectionné dans une usine en République tchèque comme le révèle le Canard Enchainé quelques jours plus tard (« Un pin’s dur à avaler », Le Canard Enchaîné, n°4899, 17 septembre 2014). Il s’agit en soi d’une démonstration des obstacles et des difficultés, pour les entreprises françaises à produire et à employer en France.

[6] Il est possible que la source d’inspiration initiale soit une scène fameuse du film de Claude Zidi, « La zizanie » sorti en 1978, dans lequel Louis de Funès, alias « Guillaume Daubray-Lacaze », un industriel de province, se présente à l’élection municipale avec pour unique programme « en trois points : premièrement le plein-emploi, deuxièmement le plein-emploi, troisièmement le plein-emploi ». Mais l’origine de l’expression nous importe moins que les raisons de sa centralité affirmée et réaffirmée et ses usages. Ce qui est frappant à la lecture de l’article de 1986, des trois livres d’Yvon Gattaz et du « petit livre jaune » du Medef, c’est l’invariance du slogan mais aussi l’omniprésence de la mobilisation de la cause de l’emploi comme justification ultime d’une série de raisonnements, de revendications et de stratégies sur des enjeux variables et parfois plus ou moins conjoncturels.

[7] Bourdieu P., « Stratégies de reproduction et modes de domination ». Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 105, décembre 1994, pp. 3-12.

[8] Medef, op. cit.

[9] Gattaz Y., Les patrons reviennent, Robert Laffont, 1988. Gattaz Y., Économiquement Vôtre, Éditions du Cherche Midi, 2018. Gattaz Y., L’emploi, l’emploi, l’emploi. L’indispensable révolution, Éditions Jacques-Marie Laffont, 2020. Notons toutefois que le dernier opus est constitué pour un tiers d’auto citation, pour un tiers d’auto plagiat et pour un dernier tiers d’éléments apparemment originaux.

[10] Pour illustrer ce « style Gattaz » on peut citer un passage d’Économiquement vôtre, parmi beaucoup d’autres possibles, dans lequel Yvon Gattaz parle de Jack Ralite, ministre des affaires sociales lorsqu’il était lui-même président du CNPF, et qui avait ironisé dans un article de l’Humanité sur sa proposition d’emplois nouveaux à contraintes allégées : « Jack Ralite a eu, je le reconnais, le mérite d’introduire l’humour chez les communistes qui y étaient peu préparés. Or on sait que l’humour vient aux communistes comme l’esprit vient aux filles » (p. 132).

[11] Jahoda, M., Lazarsfeld, P., Zeisel, H., Marienthal : the sociography of an unemployed community, Routledge, 1971. Linhart D., Rist B., Durand E., Perte d’emploi, perte de soi, Éd. Érès, 2002. Selon cette théorie sociologique – née de la première enquête sociologique menée dans les années 1930 dans le village autrichien de Marienthal par Jahoda, Lazarsfeld et Zeisel – il convient de distinguer les fonctions manifestes et latentes de l’emploi. La fonction manifeste de l’emploi renvoie d’abord à la rationalité économique de l’entreprise qui produit des biens et en tire un profit. Elle renvoie aussi à la rationalité économique du travailleur qui souhaite vivre de son travail. Mais Jahoda insiste sur les fonctions latentes de l’emploi : une structuration des temps, un lien social, une identité et un statut social… La sociologie, et après elle, de nombreux acteurs sociaux – à l’instar de ceux du secteur de « l’insertion » – conçoivent l’épreuve du chômage d’abord par le prisme de cette mécanique d’exclusion sociale liée à la mise en cause de ces fonctions latentes de l’emploi.

[12] Lordon F., « Les entreprises ne créent pas l’emploi », Le Monde diplomatique, mars 2014.

[13] La gig economy désigne en anglais le secteur du capitalisme de plateformes qui génère de nombreux emplois non-salariés et mal rémunérés.

[14] B. Bissuel, « Contrôle des chômeurs : la proposition de Gattaz fait polémique », Le Monde, 19 octobre 2017.

[15] Didry C., L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Éditions La Dispute, 2016. Friot B., Puissances du salariat, nouvelle édition augmentée, Éditions La Dispute, 2012.

[16] Voir par exemple dans cette perspective : Dunlop T., Why the future is Workless ?, NewSouth Publishing, 2016.

[17] Le chapitre 6de Économiquement vôtre s’intitule cette fois-ci « Une nouvelle devise nationale : l’emploi, l’emploi, l’emploi ».

[18] Si l’on s’en fie au TLFi, Implicare c’est plutôt « plier dans » d’où « entortiller dans, emmêler, enlacer » et « mettre, placer ». https://www.cnrtl.fr/etymologie/employer

[19] Gramsci A. Quaderni del carcere, édition de V.  Gerratana, Einaudi, Turin, 1975. Hoare G., Sperber N., « L’hégémonie », in Hoare G (dir.), Introduction à Antonio Gramsci. Paris, La Découverte, « Repères », 2013, p. 93-112. 

[20] Comme il l’analyse à propos de son échec à imposer un autre mot d’ordre, celui de la flexibilité, l’efficacité d’une entreprise d’hégémonie culturelle pour les patrons réside parfois précisément dans le fait de ne pas en être identifié comme la source.

« Il est dommage que ce mot de flexibilité ait connu une attitude de rejet de la part des syndicats qui considéraient que là encore il s’agissait d’un « Gattazisme » provocateur (…) Avec un peu de recul on peut se demander pourquoi cette flexibilité a tant heurté les syndicats (…). Peut-être (…) a-t-elle été présentée comme une initiative trop « patronale ». Peut-être aurait-il fallu introduire cette inévitable notion de flexibilité de façon plus souple, peut-être même avec un détour diplomatique par un syndicat qui en serait devenu le découvreur génial » (Les patrons reviennent, 1988, p. 139)

Le mot d’ordre de l’emploi – et de l’emploi à tout prix – n’a pas connu on le voit le même sort.