Projet pour une sécurité sociale industrielle. La mise en sécurité sociale des aides publiques aux entreprises dans une perspective de réindustrialisation

par Claude Didry

Les entreprises ont bénéficié en France, pour 2023, d’un total de 211 milliards d’euros d’aides publiques d’État, selon la Commission d’enquête « Aides publiques aux entreprises » du Sénat dans son rapport remis le 8 juillet 2025[1]. Cette politique massive d’aides publiques aux entreprises est le résultat d’une accumulation de dispositifs qui atteignent aujourd’hui le nombre de 2 250[2]. La croissance de ces aides publiques s’est accélérée depuis les années 2010. Dans le même temps, la croissance des aides accompagne une hausse préoccupante des restructurations[3] qui frappent en priorité un secteur industriel en chute libre depuis plus de vingt ans, en dépit de l’alerte lancée par des états-généraux de l’industrie en 2010[4]. Cette démarche d’assistance aux entreprises se révèle aujourd’hui être un puits sans fond, qui s’approfondit à mesure que se creuse la désindustrialisation. En effet, la désindustrialisation tend à s’imposer comme une nécessité relevant de la logique d’une économie globalisée pour des entreprises privilégiant le souci de retenir les actionnaires par des marges et des dividendes substantiels, et la nécessité d’une rigueur sans faille en matière de coûts de production. Mais, la crise du Covid a révélé le caractère insoutenable de ce processus, au vu des pénuries d’équipements les plus élémentaires lors de la phase aiguë de l’épidémie, avec des pénuries récurrentes depuis sur les médicaments, les matières premières ou les composants électroniques. Le subventionnement public massif des entreprises se révèle incapable de peser sur les arbitrages économiques et grève de fait lourdement le budget de l’Etat, tout en requérant chaque année de nouvelles économies sur les services publics.

La récurrence de ces aides ne suggère-t-elle pas le besoin d’en mettre en cause l’automaticité, en requérant, à tout le moins, l’exercice d’un contrôle et d’une évaluation requis pour toutes les autres dépenses de l’État ? Au-delà même de cet exercice démocratique minimal, ne pourrait-on pas envisager une « mise en sécurité sociale » des activités industrielles par une intervention des salariés et de leurs représentants dans l’affectation de fonds considérables, au service notamment d’investissements orientés vers le développement de l’emploi dans les situations de restructuration ?

La consolidation de ces investissements initiés par les représentants du personnel, dans le capital des entreprises, deviendrait alors la base d’un fonds social d’actifs publics dont la gestion à majorité salariée – conformément au modèle originaire de la Sécurité sociale reposant sur la gestion des caisses par les usagers – pourrait durablement orienter le développement économique hors des sentiers battus de la financiarisation.

Nous revenons dans une première partie sur la primauté de l’employeur dans la conception des politiques économiques et sociales et l’incapacité de cette conception politique à enrayer la désindustrialisation pour un coût pourtant exorbitant pour les finances publiques. Nous verrons dans une seconde partie que, pour autant, un renouveau des pratiques en matière de sauvegarde de l’emploi sur les terrains du temps partiel et de la prise en charge des entreprises en difficulté à l’occasion notamment de la crise sanitaire, suggère des marges de manœuvre possibles pour une véritable politique industrielle. Nous envisagerons à cet égard dans une troisième partie l’esquisse d’un projet de sécurité sociale industrielle assurant une gestion démocratique par les partenaires sociaux de l’activité et de l’emploi industriels, en ouvrant des perspectives renouvelées de participation des représentants du personnel tant dans les entreprises, que les branches et au niveau interprofessionnel.

L’employeur, horizon indépassable du politique ?

L’importance prise par l’entreprise dans la vie politique et sociale se dessine en France à partir des années 1980, mais prend corps dans la grande évolution qui touche en 1998 la représentation des employeurs, avec le passage du Conseil National du Patronat Français au Mouvement des Entreprises de France. Cette importance rappelle la place de l’entreprise – Betrieb en allemand –dans la sociologie de Max Weber, tant dans les Concepts fondamentaux de sociologie, que dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. En effet, l’analyse wébérienne de la légitimité de l’entreprise élaborée dans l’Allemagne post-bismarckienne met en son centre la création d’emplois par l’entrepreneur, qui en tire l’essentiel de son prestige social. Cette légitimation de l’entreprise a contribué, dans l’Allemagne post-bismarckienne, comme dans la France de François Hollande, à assurer aux dirigeants d’entreprise une position vue comme cruciale dans la vie économique et sociale, au détriment des salariés et de leurs représentants. Cela s’est traduit en France par un subventionnement systématique des entreprises, selon une logique d’incitation, appelant en retour à limiter le poids de la dette publique par une pression fiscale importante sur la masse des citoyens et par la dégradation des services publics.

Source:
Sénat,
Commission d’enquête
aides publiques aux
grandes entreprises

Schizophrénie des politiques économiques et sociales sous la présidence Hollande

C’est une ambition de réindustrialisation qui s’affirme avec la création de la Banque Publique d’Investissement par la loi du 31 décembre 2012, à partir d’un organisme nommé initialement OSEO, détenu par l’État et la Caisse des Dépôts et Consignation et avec initialement pour principal objectif le financement de l’innovation au niveau territorial. À ce titre, la Banque Publique d’Investissement se présente comme « un groupe public au service du financement et du développement des entreprises, agissant en appui des politiques publiques conduites par l’État et conduites par les régions. » (art. 1A, al.1). L’institution créée dans le sillage du « redressement productif » visé par Arnaud Montebourg à la tête d’un ministère éponyme (de mai 2012 à août 2014) – connue aujourd’hui sous la dénomination de BpiFrance – entend alors devenir une force d’intervention dans les restructurations. Les activités de BpiFrance ont pris finalement une dimension significative en en venant à des initiatives orientées « en priorité vers les très petites entreprises, les petites et moyennes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire, en particulier celles du secteur industriel » (art. 1.A., al.3), mais aussi en vue de « stabiliser l’actionnariat de grandes entreprises porteuses de croissance et de compétitivité pour l’économie française. » (art.1.A, al.10). BpiFrance se présente comme « la banque des entrepreneurs » en affichant aujourd’hui un bilan faisant état d’un volume d’affaires de 60 milliards d’euros pour 2024, répartis entre les multiples missions qui lui ont été dévolues, parmi lesquelles des prêts, mais aussi des investissements en fonds propres dans le capital des entreprises. Ainsi, cette institution explore des formes d’intervention jusque-là inédites.

Mais pour cela, elle se fonde sur un diagnostic erroné, qui s’inscrit dans les lieux communs de l’idéologie dominante telle que le caractère crucial de PME conçues comme source de l’emploi de demain face à de grandes entreprises focalisées sur la rentabilité par la spéculation financière. Cette survalorisation du potentiel de développement des PME, occulte la centralisation très importante de l’économie française autour d’environ trois cent grandes entreprises « au sens économique » mise au jour par l’Insee par regroupement d’entités légales liées par des relations de contrôle et des flux financiers[5]. Ces grandes « entreprises au sens économique » (qui correspondent à des groupes de sociétés au sens juridique du terme) dont les effectifs dépassent un seuil de 5 000 salariés, intègrent près d’un tiers de la main-d’œuvre salariée privée.

Les orientations de BpiFrance se trouvent donc attachées à une représentation de l’activité économique qui paraît avoir fait son deuil de la grande entreprise, alors que l’industrie se trouve attachée – du moins en France – aux grandes entreprises et aux ETI[6]. On peut penser qu’en portant ce regard biaisé sur la vie économique et en se privant d’une intervention statutaire des représentants des salariés dans sa gouvernance, cette institution perd une partie de sa capacité d’action, en laissant fuir l’industrie – comme cela a été le cas depuis la fin des années 1990 sous l’impulsion de grands patrons, de Serge Tchuruk à Carlos Tavares, en passant par Carlos Ghosn, ayant conduit des politiques intensives de délocalisation (en particulier hors de l’hexagone) et d’externalisation de la fabrication vers des sous-traitants. En effet, les grandes entreprises ont un pouvoir économique très large, qui tient non seulement au contrôle du capital de sociétés filiales, mais également à une maîtrise d’un large tissu de sous-traitants dans lequel on compte un nombre important de PME. Les dégâts considérables causés par la politique de l’entreprise « sans usine » (« fabless ») menée par Tchuruk vont ainsi au-delà de la disparition d’Alcatel en 2016, en touchant un tissu de sous-traitants ; il en va de même dans de nombreuses branches industrielles (chimie, métallurgie) avec la fermeture des fonderies travaillant pour le groupe Renault, ou, dans la chimie, le redressement judiciaire de Niche Fused Alumina à La Bâtie, ayant conduit à une restructuration au terme de laquelle François Homeril, le président de la CFE-CGC, a été licencié avant la reprise de l’entreprise par le groupe Alteo.

Cette impuissance de BpiFrance à stopper une désindustrialisation galopante au début des années 2010 tient pour partie à la faiblesse de son niveau d’affaires autour de 60 milliards d’euros annuels, au regard notamment des 211 milliards d’euros versés annuellement sous la forme d’aides aux entreprises[7]. Mais, de manière beaucoup plus contestable, cette désindustrialisation a pu également être rattachée par la direction de BpiFrance à un processus de « lente et fatale rigidification »[8] qui commencerait avec la loi du 13 juillet 1973 sur la rupture du CDI[9]. Cet ensemble de « rigidités » est alors vu comme une des causes de la désertion des entreprises, au terme d’un benchmarking social les conduisant vers des pays plus accommodants en termes de fiscalité et de coût du travail[10]. Or, dès 2013, la loi de « sécurisation de l’emploi » tirée d’un ANI[11] éponyme opère un démantèlement radical de la procédure de licenciement collectif dans un mouvement de « flexibilisation » inédite jusque-là, ouvrant les entreprises au vent de la délocalisation compétitive. Le conseiller d’État Olivier Dutheillet de Lamothe voit ainsi cette loi de 2013 comme la réussite du deal « donnant-donnant » au cœur de l’ANI préalable, en y revenant de manière très approfondie lors de la commémoration du dixième anniversaire de la loi[12]. Comme il le rappelle avec vigueur, les revendications patronales portaient sur la remise en cause de l’accès au juge judiciaire civil des représentants du personnel dans le cadre de la procédure de licenciement collectif :

« Les organisations patronales voulaient mettre fin au contrôle judiciaire des grands licenciements économiques, c’est-à-dire des licenciements de plus de 10 salariés sur une même période de 30 jours. Ce contrôle judiciaire des licenciements, instauré en 1986 au moment de l’abrogation de l’autorisation administrative de licenciement[13], faisait l’objet de la part du patronat d’une triple critique. Critique liée d’abord […] à une durée excessive des procédures de licenciement dues à des saisines systématiques en référé du juge judiciaire qui aboutissaient à retarder des licenciements qui étaient de toute façon nécessaires. Critique liée ensuite à la nullité attachée par la jurisprudence à l’insuffisance du plan social, qui était constatée tellement tard que la réintégration des salariés était le plus souvent impossible. Deux à trois ans après l’opération de licenciement, le juge judiciaire ordonnait la réintégration dans un établissement qui avait souvent disparu[14]. Critique enfin liée à certains aspects de la jurisprudence de la Chambre sociale qui ignorait les réalités économiques[15], qu’il s’agisse de l’appréciation du motif économique au niveau du secteur d’activité sur le plan mondial ou de l’obligation de reclassement appréciée également pour les groupes sur le plan mondial ».

Il précise alors les conditions de la transaction avec les organisations syndicales signataires :

« Bien qu’on l’ait aujourd’hui largement oublié, l’ANI de sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013 repose sur l’échange entre la fin du contrôle judiciaire des grands licenciements économiques contre la généralisation dans toutes les entreprises de la couverture complémentaire santé d’ici le 1er janvier 2016 »[16].

Cet objectif de neutralisation du contrôle judiciaire a été atteint par la création d’une procédure d’homologation administrative des plans de sauvegarde de l’emploi confiée à la DDETS(PP)[17], service spécifique de la DREETS[18] et distinct de la DDETS à laquelle se rattache l’Inspection du Travail. Cette procédure conduit à une focalisation sur les mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois, prévues par le plan de sauvegarde de l’emploi.

La progression exponentielle des aides publiques aux entreprises

La mise à l’écart des représentants du personnel dans les procédures de licenciement collectif dont témoigne la loi de 2013 témoigne plus profondément d’une attention centrée sur les directions d’entreprise, ce qui se dégage tout autant des analyses de la direction de BpiFrance, que de politiques économiques reposant en grande partie sur un subventionnement public répondant en priorité aux attentes, voire aux revendications du patronat. Le phénomène n’est pas récent, mais il a pris une ampleur nouvelle dans les années 2000 à partir des aides aux entreprises accompagnant la mise en œuvre de la réduction du temps de travail sur 35 heures (graphique 1). Il se fonde en premier lieu sur des aides publiques, que ce soit sous la forme d’investissements directs (sans contrepartie dans le capital des entreprises), de crédits d’impôt ou d’exonération de la part patronale de la cotisation sociale. Au total, les aides publiques se chiffrent en 2019 à près de 157 milliards d’euros annuels selon le rapport du Clersé (graphique 1) et atteignent 211 milliards d’euros en 2023 selon les calculs de la Commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises.

Graphique 1 : Ensemble des dépenses fiscales, socio-fiscales et budgétaires bénéficiant aux entreprises (en milliards d’euros courants)[19]

Les dépenses publiques en faveur des entreprises ne se limitent pas aux seules dépenses de l’État et des collectivités publiques, mais impliquent de considérer le budget de la Sécurité sociale. Si l’on peut parler de « dépenses socio-fiscales », c’est au sens d’un mécanisme de remboursement de la part employeur à travers des crédits d’impôts. Comme le montre le graphique 1, la montée des exonérations de la part employeur intervient à partir des années 1990 avec une réduction progressive des cotisations sociales pour les salaires proches du Smic. C’est un mécanisme plus complexe que le Crédit d’Impôts pour la Compétitivité et l’Emploi (CICE) inaugure, à partir de 2013, en établissant un abattement de 4 % (6 dans un second temps) de la masse salariale jusqu’à 2,5 fois le SMIC, sur l’imposition des sociétés. Il revient alors à BpiFrance de « préfinancer » le CICE, par un jeu spéculatif sur les marchés financiers de revente des créances sur l’État. Face à la demande paradoxale de la Commission Européenne (si l’on considère son rôle dans le contrôle des « aides d’État ») de consolider le dispositif, le CICE se transforme en exonérations permanentes de cotisations sociales à partir de 2019.

Le niveau atteint par les subventions aux entreprises démontre la portée d’un discours plaidant une « cause patronale de l’emploi »[20], notamment dans le cadre d’un pouvoir socialiste que la présidence Hollande a placé sous le signe de « l’inversion de la courbe du chômage ». Ce discours se fonde sur le caractère fondamental de l’emploi dans la satisfaction de besoins tels que « la nourriture, l’habillement et le logement, la survie en un mot, mais c’est aussi partiellement le remède contre la pauvreté, la délinquance, la maladie et, de plus, c’est aussi la satisfaction de soi, l’honorabilité, la confiance, l’épanouissement »[21]. Il insiste également sur le chômage comme source de nombreux maux sociaux et individuels, délinquance, addictions… Dans cette « sociodicée »[22], c’est aux entreprises qu’il revient de créer des emplois pour peu que les coûts sociaux et la complication croissante du droit du travail cessent de les en dissuader. La multiplication des crédits d’impôts a rendu possible la « reconstitution » de marges, mais principalement au bénéfice des actionnaires.

En l’absence de toute conditionnalité sur les contreparties de ces exonérations de cotisations, subventions et crédits d’impôts, tant en termes d’emplois dans le cas du CICE (autour de 16 milliards d’euros en 2018 avant la pérennisation des allègements sociaux en 2019[23]), qu’en termes de recherche dans le cas du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) (autour de 7,7 milliards d’euros en 2021[24]), les lois de finance dépouillent la Sécurité sociale par des exonérations de cotisation à hauteur de 75 milliards d’euros au profit des entreprises. Cette dérive paraît étonnante dans un régime censé reposer sur une théorie économique d’inspiration néo-classique, peu encline à tolérer quelque intervention publique que ce soit. Mais, de facto, cette théorie justifie en premier lieu des subventions visant à « alléger le coût du travail » au nom de la création d’emploi par les entreprises.

En réalité la distribution large de subventions aux entreprises ne paraît que très peu bénéficier aux créations d’emploi[25], et peut même aller jusqu’à encourager à l’inverse leurs suppressions, du moins sur le territoire national, au nom d’une logique schumpétérienne de combinaisons innovantes allant jusqu’à la délocalisation de la production dans des pays à plus faible coût de main-d’œuvre quand les conditions de stabilité politique et le niveau de formation de la main-d’œuvre dans ces pays sont suffisantes. Dans cette dynamique baissière, c’est l’industrie, et plus encore l’industrie manufacturière qui semble faire les frais de cette politique, au vu de la concomitance qui se dessine entre la montée des subventions aux entreprises (graphique 1) et la chute de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB (graphique 2) qui passe de 17 % en 1995 à 11 % en 2022.

Graphique 2 : Part de la valeur ajoutée brute de l’industrie manufacturière dans le PIB (%)[26]

Source : OCDE

Le bilan d’une politique reposant sur des subventions à grande échelle de l’embauche et des investissements est donc très peu concluant en matière industrielle alors que, dans la période qui s’ouvre (2024), c’est la très maigre reprise de l’emploi industriel dans la seconde moitié des années 2010[27] qui est menacée par une vague de licenciements économiques et de fermetures de site [28].

La dynamique de subvention massive des entreprises est d’autant plus inefficace sur la production industrielle et l’emploi, qu’elle s’est accompagnée de reculs démocratiques conduisant à réduire considérablement le contrepoids des Institutions représentatives du personnel face au pouvoir des actionnaires, en allant bien au-delà de la remise en cause de la procédure de licenciement collectif à laquelle a conduit la loi de 2013. La doctrine pro-patronale en droit du travail[29], militant dans le sens d’un allègement des institutions représentatives du personnel et de leurs procédures de consultation, qui seraient devenues inconciliables avec les impératifs de compétitivité que la mondialisation imposerait aux entreprises, s’est en effet largement développée jusque dans les rangs gouvernementaux. Ainsi, François Rebsamen – prédécesseur de Myriam El Khomri au ministère du Travail – souligne fin mai 2014 le besoin d’aménager la législation pour limiter les « effets de seuil » créés, à ses yeux, par la législation sur les institutions représentatives du personnel[30]. Il se dégage alors un véritable processus autorenforçant, où le démantèlement des institutions représentatives du personnel – que prolongent les ordonnances de 2017 – contribue à éliminer un pouvoir de contrôle indispensable pour que ces subventions ne se cantonnent pas à un abondement des dividendes sans arrêter les délocalisations, voire en les finançant.

Plus profondément, la dynamique reposant sur un gouvernement de l’entreprise par des employeurs libérés de toute intervention des représentants des salariés délie les entreprises de toute limite, et leur ouvre la voie d’une politique décomplexée d’attraction des actionnaires et de valorisation des titres de l’entreprise par la distribution de dividendes croissant d’une année sur l’autre. Précédée sur cette voie par l’agriculture, l’industrie est aujourd’hui menacée de disparition pure et simple en France en réalisant ainsi la prédiction d’une « société de service »[31], c’est-à-dire s’épanouissant par les rentes que rapportent les placements dans les pays où il est avantageux, financièrement, de produire des biens.

Ouvertures récentes sur le maintien d’un potentiel productif

Crédit : Dr D’Dre. République d’Imphy.

Les états généraux de l’industrie ont marqué, en 2010, une prise de conscience sur le caractère pathologique de la désindustrialisation en France, qui a ébranlé le caractère inéluctable d’une évolution vers une société postindustrielle dominée par le secteur des services. Mais, c’est dans le sillage de la crise financière de 2008 puis plus encore de la crise épidémique de 2020-22 que le dispositif du chômage partiel a permis une stabilisation à grande échelle du personnel des entreprises, en donnant à voir une forme de chômage préalable à tout licenciement. Ainsi, loin de la sécurisation de parcours professionnels rendus chaotiques par la succession des ruptures de contrat imposées par l’employeur, la diffusion de cet usage nouveau du chômage partiel indique une sécurité sociale portant moins sur l’accompagnement de la privation d’emploi, que sur le maintien de l’emploi lui-même et de l’activité économique à laquelle il contribue. De plus, les actions de BpiFrance ouvrent la voie à des interventions donnant lieu à une entrée au capital des entreprises en aboutissant à la détention publique d’actifs privés. Il s’agit alors de préserver un tissu industriel menacé, en évitant les conséquences irréversibles de restructurations sur le potentiel industriel, ainsi que sur les carrières des salariés[32].

Le chômage partiel, une expérience préliminaire de sécurité sociale industrielle ?

Pour affronter la grande incertitude suscitée par la crise épidémique, les mesures sanitaires telles que le confinement ont ouvert des brèches dans la religion de la compétitivité ayant guidé les politiques économiques depuis plusieurs décennies. En premier lieu, elle s’est accompagnée d’un recours massif au chômage partiel pour organiser la continuité de la rémunération de salariés dont les établissements ont fermé. On peut y voir la transplantation d’un modèle allemand que l’intervention de la Banque centrale européenne a rendu possible : « Le Kurzarbeit voté en 2008 sauve l’industrie allemande, en accordant aux entreprises un financement public très généreux du chômage partiel. L’Allemagne, avec ses excédents, pouvait se le permettre. Pas la France dans l’ambiance de l’époque. L’invention des mesures non conventionnelles de la Banque centrale européenne (BCE) pendant la crise de l’euro et leur amplification pendant la crise du Covid permettent en revanche à la France de financer enfin un chômage partiel massif en 2020 et 2021, qui sauve le tissu industriel renaissant »[33]. Cette transposition traduit toutefois un manque d’audace, au regard des moratoires appliqués sur les licenciements économiques pendant la phase la plus aiguë de la pandémie en Espagne et en Italie. En effet, la fermeture des établissements industriels lors du premier confinement, accompagnée des dispositifs de chômage partiel, n’a été possible qu’au prix d’une conflictualité sociale complexe, allant au-delà de la seule et classique opposition entre personnel et direction, pour en arriver à une violente polémique autour de la fermeture du chantier entre Madame Pénicot au ministère du Travail et la Capeb, structure patronale regroupant les PME artisanales du bâtiment[34]. La ministre se justifie alors par ce qu’elle estime être un faible danger de contamination par le virus, dans un milieu ouvert, le chantier, en omettant les transports, la coexistence dans les bases de vie et dans les locaux en construction, bref en omettant le travail. Cette pause dans le travail industriel a donné également lieu à un retour de la représentation du personnel, sous des formes diverses négociées dans les entreprises ou établissement, révélant à cette occasion le manque laissé par la suppression du CHSCT comme organe local, autonome et dotée de la personnalité juridique, et plus généralement par le rétrécissement des institutions représentatives du personnel[35] que les ordonnances du 22 septembre 2017 ont produit.

Cette stabilisation de l’emploi en période de crise constitue donc une expérience nouvelle pour le monde du travail, en visant le maintien des activités productives. En ce sens, elle oblige à repenser l’action des institutions représentatives du personnel reléguée par la loi de 2013 à la négociation de l’accompagnement social des suppressions d’emploi. Dans la perspective de nouvelles interventions des élus du personnel sur l’avenir de leur entreprise, il convient alors de revenir sur les initiatives publiques en matière de sauvegarde de l’industrie.

La consolidation des aides publiques, un enjeu capital

Le financement d’un chômage partiel massif lors de la crise pandémique de 2020-2022 traduit donc l’existence d’une forte capacité d’intervention publique en matière de stabilisation du personnel, qui se conjugue avec un financement annuel des entreprises françaises par des aides publiques à hauteur de plus de 200 milliards d’euros. Certes, le volume financier de ces aides paraît singulièrement incongru, au regard de l’endettement de l’État et des déficits publics, dans un contexte où les versements de dividendes des grandes entreprises devraient continuer de s’accroître[36]. Mais cela indique l’ampleur que pourrait prendre une « sécurité sociale industrielle » qui ne se limiterait pas à des distributions de subventions à fonds perdus, dont les retombées reviennent prioritairement aux actionnaires sans entamer leur pouvoir de décision. De ce point de vue, l’action de BpiFrance constitue une forme pilote par la capacité de cet organisme à consolider les financements versés aux entreprises, à travers des interventions donnant lieu à une entrée au capital de ces entreprises. Elle indique un soutien au capital des entreprises symétrique, à certains égards, du soutien au maintien de la stabilité du personnel et des capacités productives qui y sont attachées dans le cas du financement du chômage partiel. Ainsi, des investissements de grande ampleur – comme ceux requis dans le domaine de la sidérurgie – pourraient être envisagés, en contrepartie d’une prise de participation dans le capital des entreprises destinataires (telles qu’Arcelor Mittal en position ultradominante au niveau de la sidérurgie mondiale[37]). Cela conduit donc à la constitution d’un fonds d’actifs économiques détenus par un acteur public, en interrogeant le devenir possible de ce fonds. En effet, ce fonds assure la présence au capital et donc un droit de regard, voire d’influence, sur les entreprises concernées ce qui confère à BpiFrance une place de plus en plus importante dans le capitalisme français[38]. Dans le même temps, ces actifs publics se réduisent fréquemment à une réserve (« bijoux de famille ») mise au service du renflouement des caisses publiques comme en témoignent la pratique de privatisations devenues courantes en France depuis les années 1980, indépendamment des enjeux industriels, sociaux et environnementaux de plus long terme.

Un des enjeux serait ici de contrer la limitation de l’investissement inhérente au pouvoir des actionnaires, en confortant les capacités de financement destinées à imaginer les formes d’une modernisation de l’appareil productif, face à un tissu de PME vieillissantes, traditionnalistes et peu attractives pour les banques classiques comme le note Nicolas Dufourcq[39]. Mais, cet accès à une capacité d’investissement portée collectivement remet en cause la conception schumpétérienne d’un entrepreneur conçu sur le modèle nietzschéen du surhomme en mesure de voir un avenir que les autres ne voient pas. Les innovations ne sont que rarement le fait des directions d’entreprise, mais sont le fruit des activités menées dans des unités de R&D, de design ou de prospection de marchés, sur le choix desquels les salariés sont parmi les meilleurs experts compte tenu de leur implication dans la mise au point de ces innovation et de leur connaissance des process existants[40].

Sur la base de l’expérience de BpiFrance, c’est une capacité d’investissement que devrait viser une sécurité sociale industrielle en ayant à surmonter les a priori des employeurs en faveur de la distribution de dividendes et de politiques de délocalisation, voire d’externalisation. Dans le domaine de la branche verrière, Mohamed Oussedik constate un biais managérial orienté vers la délocalisation, visant des plans sociaux destinés à accompagner les fermetures en écartant tout projet pour le futur de l’industrie. De ce point de vue, une pratique de l’innovation échappant à l’idéologie dominante du management s’avère essentielle pour Oussedik, comme en témoigne la première expérience que représente, dans sa vie professionnelle, le maintien et l’adaptation des usages du verre dans l’emballage pharmaceutique sous l’impulsion d’une directrice du site où il travaillait[41]. Les innovations peuvent passer par l’élaboration de nouveaux usages, notamment dans le cas des céramiques pour les semi-conducteurs, ou de nouveaux standards, comme dans celui de la forme spécifique aux bouteilles de vin du sud-ouest.

Sécurité sociale industrielle : esquisse d’une architecture

Le projet d’une sécurité sociale industrielle prolonge des réflexions sur le terrain de la « sécurité sociale professionnelle » engagée au sein de la CGT, au début des années 2000[42]. Il s’inscrit dans la recherche d’une continuité du contrat et du salaire envisagé jusque-là pour organiser la trajectoire individuelle des salariés à travers, le cas échéant, les formations professionnelles requises pour les mobilités professionnelles qu’ils désirent, y compris en cas de suppression d’emplois. Avec la sécurité sociale industrielle, l’objectif d’une continuité du contrat et du salaire reste le même, mais en visant la stabilisation des emplois eux-mêmes. La sécurité sociale industrielle traduit ici de manière indirecte le souci de continuité du revenu au cœur de l’ordonnance du 4 octobre 1945, en l’étendant à la sécurité de la collectivité d’emploi et en intégrant l’intérêt général auquel répond la production à sauvegarder. Elle renvoie également à une capacité de contrôle des usagers (employeurs et représentants des salariés) sur les usages de fonds mis en commun, dans un objectif d’investissement au soutien de contrepropositions salariées, faisant écho à la forme originaire du régime général de la Sécurité sociale avec une gestion des caisses par des représentants des usagers. Ainsi, sur la base d’un mandat de gestion des subventions publiques allouées aux entreprises et des actifs détenus par la branche, la sécurité sociale industrielle traduirait une démocratisation sociale[43] passant par l’expertise technologique des branches, en position de contrecarrer une étatisation orientée par le seul intérêt des employeurs entendu comme « intérêt général ».

La mise en sécurité sociale au cœur d’une « démocratisation industrielle »

En matière de démocratie industrielle, Georges Gurvitch constatait dès 1953[44] que les espoirs de la Libération ont été déçus, et plus généralement depuis les premières expériences du début du xxe siècle et de la Première Guerre : « Toutes les expériences de la démocratie industrielle jusqu’à présent faites se sont soldées par des échecs cuisants et des défaites lamentables »[45]. Il pointait deux causes principales à ces échecs, l’absence d’unification nationale des formes de représentation ouvrière et l’impossibilité de séparer la démocratie industrielle de la nationalisation de tous les secteurs importants de l’économie. Il rappelle alors en ces termes la menace que cet échec de la démocratie industrielle fait peser sur la démocratie politique :

« La déconfiture de toute velléité de contrôle démocratique direct, exercé par les ouvriers eux-mêmes sur leurs dirigeants, est une menace mortelle pour la démocratie. Ceci est vrai pour la démocratie politique, aussi bien que pour toute autre, car nous sommes entrés dans une période où la démocratie politique est sans cesse menacée de céder au virus fasciste, si elle n’est pas relayée par la démocratie industrielle »[46].

Au vu de la mise en échec de la démocratie industrielle que représente la loi du 17 juin 2013 dite de « sécurisation de l’emploi », le diagnostic porté par Gurvitch en 1953 retrouve aujourd’hui une résonance particulière face à la crise démocratique que traverse la France. En effet, la loi de 2013 a clos la capacité d’action en justice des comités d’entreprise en vue d’obtenir la nullité des procédures de licenciement collectif ouverte depuis 1993, par une homologation administrative des mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois. Le résultat en a été une focalisation des discussions menées dans les institutions représentatives du personnel sur les mesures d’accompagnement des suppressions d’emplois, et la forclusion de tout échange sur la stratégie de l’entreprise.

C’est précisément par un retour sur cette forclusion que devrait s’engager l’institution de la sécurité sociale industrielle, en ramenant la procédure de licenciement collectif à une discussion des alternatives économiques aux licenciements planifiés par les directions dans une procédure de consultation susceptible d’être soumise par ses acteurs au contrôle du juge judiciaire civil. La Loi de Modernisation Sociale promulguée en 2002 pourrait constituer une référence, dans ses dispositions sur les projets de fermeture d’établissements par les entreprises. En effet, elle disposait qu’en « cas de projet de cessation totale ou partielle d’activité d’un établissement ou d’une entité économique autonome ayant pour conséquence la suppression d’au moins cent emplois, s’il subsiste une divergence importante entre le projet présenté par l’employeur et la ou les propositions alternatives présentées par le comité d’entreprise, l’une ou l’autre partie peut saisir un médiateur, sur une liste arrêtée par le ministre du Travail. » (art. L. 432-1-3 al. 1, réécrit dans la LMS, article 106). Le point important est la création d’une procédure d’arbitrage reposant sur une durée suffisante pour permettre aux représentants du personnel de construire des contrepropositions soumises à négociation et à médiation. C’est cette recherche d’une durée suffisante pour une réflexion et la construction de projets alternatifs au licenciement que l’on retrouve aujourd’hui sous la forme du moratoire revendiqué auprès de la Commission Européenne par Hillal Sor – responsable FGTB sur le site Volkswagen-Audi de Forest en Belgique –[47], ou sous celle d’un moratoire plus général pour lequel a plaidé en France Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT.

Partir de la branche : des « Opérateurs de compétences » aux Offices Paritaires d’Investissements

Parmi les points d’appui des représentants du personnel dans l’élaboration d’une contreproposition à partir de capacités d’investissement et de participation au capital qui étayent la puissance du salariat dans l’entreprise, le territoire apparaît comme un centre de ressource important par les compétences des collectivités publiques en termes de politique industrielle, de formation et d’action sociale. Ainsi, dès les années 1970, les municipalités et les départements trouvent une place nouvelle dans la lutte pour « la défense de l’emploi et de l’entreprise »[48], comme en témoigne le conflit Rateau à la Courneuve en 1974 et le compromis avec le ministre de l’Industrie sur lequel il débouche en réorientant l’établissement vers l’industrie nucléaire alors en plein développement. Dans le cas de l’entreprise PTPM (Production de Textile Plastique de Marne) soumise à la menace d’un plan social en 1993, le comité d’entreprise envisage les innovations requises pour restaurer la rentabilité, en incitant les collectivités territoriales à investir les fonds prévus pour le plan social dans cette modernisation[49]. Plus récemment, en 2022, l’exercice de son droit de préemption par la métropole de Rouen dans le cas de La Chapelle-Darblais traduit une implication analogue de collectivités territoriales dans la défense d’une cause de l’emploi industriel au nom, cette fois, de préoccupations environnementales[50].

Mais, la branche représente ici un espace sans doute bien plus pertinent, au vu de l’expertise technique qu’il lui revient d’assurer. Lors de la crise pandémique, c’est à partir de l’OPPBTP[51] que l’élaboration d’un protocole sanitaire faisant figure de « pilote » s’est opérée dans les branches du BTP[52]. Les CHSCT des branches du cinéma et de l’audiovisuel – formes associatives évoquant feu les CHSCT dans la prévention en santé sécurité – ont également été le niveau de délibération permettant de fournir la base d’un protocole sanitaire décliné en fonction des tournages, au vu notamment de l’importance des sommes en jeu et du souci des grands studios américains d’éviter des contaminations particulièrement couteuses[53]. Ces expériences suggèrent de s’appuyer sur la branche en sortant de la conception économiciste d’une pure régulation de la concurrence, pour revenir aux expertises techniques qui s’y rencontrent, en particulier dans le cas des OPCO[54] en charge de la formation et de l’adaptation des salariés à l’évolution des postes. Ces OPCO – parmi lesquels on peut citer l’OPCO interindustrie regroupant des offices de diverses branches industrielles dont la métallurgie – bénéficient des fonds collectés auprès des entreprises affiliées aux branches, par l’intermédiaire de l’Ursaff. Ils fonctionnent aujourd’hui comme des centres de réponses aux besoins en formation formulés par les entreprises. Mais, on peut imaginer que demain le paritarisme s’applique de manière effective et large à ces organismes de branche et interbranche, en répondant aux besoins de formation exprimés par les IRP dans le cadre de leur intervention sur les plans de formation, tant dans le cours de restructuration, que dans une activité d’adaptation continue du personnel à l’évolution des postes.

Campagne de communication d’OPCO 2i, 2023

Mais, les OPCO pourraient également représenter une sorte de modèle dans l’organisation d’« offices paritaires d’investissements » (OPI), en vue de prendre part à des projets d’investissement ou de reprise d’établissements à la demande d’IRP face à des projets de suppressions d’emplois ou de fermeture d’établissement. La structuration de ces OPI peut se fonder sur des précédents comme, par exemple, le Centre National du Cinéma et de l’image animée, institué par la loi du 26 octobre 1946 en contrepartie de l’arrangement Blum-Byrnes ouvrant les salles françaises aux films américains. La taxe applicable aux billets de cinéma devient alors la base du financement par « avance sur recettes », étape aujourd’hui préliminaire dans la réalisation d’un film. Cette organisation a été qualifiée, lors de la promulgation de la loi de 1946, de « sécurité sociale du cinéma » par certains représentants du patronat du secteur[55]. De manière analogue, seraient envisageables des OPI de branches, voire interbranches ou infrabranche (comme le fonds de modernisation des équipementiers automobiles au sein de BpiFrance).

Il conviendrait d’envisager ces OPI comme des structures bancaires rattachées à BpiFrance, renommée « Banque Paritaire d’Investissement ». Les OPI seraient abondés par les revenus tirés des participations de la Banque et une cotisation dont la collecte reviendrait aux Ursaff, destinées à se substituer progressivement aux subventions d’État aux entreprises réorientées vers un usage démocratisé et contrôlé de ces ressources économiques, en visant à terme éventuellement une taxation du chiffre d’affaires à la manière de la protection sociale originaire des IEG[56]. Sur la base de la procédure de médiation établie par la loi de modernisation sociale en 2002, il reviendrait aux comités sociaux et économiques d’élaborer des contrepropositions fondées sur des financements de l’OPI au terme d’un examen paritaire au niveau de l’office. Cette démarche pourrait être élargie ensuite à un champ plus large de procédures, comme dans le cas de l’amélioration des conditions de travail, ou de la transition écologique, voire de choix d’investissement ou de politiques d’innovation.

Conclusion

Levier essentiel dans la recherche d’une continuité des revenus, tout autant que dans la prise en charge des soins requis par les maladies et les accidents, la Sécurité sociale a accompagné en France un développement de services de santé de premier plan, au premier plan desquels l’Hôpital public. Mais, cette ambition de mise en sécurité sociale de la santé et de développement d’une recherche médicale de haut niveau s’est accompagnée dans les formes originaires de la Sécurité sociale d’une démocratisation sociale vue comme seule à même de mettre la continuité des revenus et la prise en charge des soins à l’abri de la versatilité d’un État pris dans les soubresauts de la conjoncture et les rets de l’idéologie dominante. C’est une situation inverse que donne à voir une politique économique visant la recherche d’une compétitivité des entreprises par un allègement des cotisations sociales et un subventionnement massif de leur fonctionnement, ne débouchant que sur le maintien d’une rentabilité absorbée par la distribution de dividendes aux actionnaires dans le souci exclusif de maintenir l’« attractivité » du territoire national. L’hypothèse d’une « mise en sécurité sociale » de l’aide publique aux entreprises suggère alors de sortir de cette démarche d’assistance étatique à des personnes apparemment démunies, les entreprises comme personnes morales de droit commercial, pour imaginer une mobilisation des sommes considérables consacrées au redressement de leurs marges, dans le sens d’un soutien aux initiatives des salariés et de leurs représentants. En envisageant un système d’ensemble, de l’entreprise à la banque paritaire d’investissement en passant par la branche dans l’élaboration de contrepropositions face aux projets de suppressions d’emplois engagés par les directions d’entreprise, cette hypothèse prend une actualité forte face à la multiplication de plans de licenciement affectant en priorité les derniers vestiges de l’industrie en France. Elle invite à reconsidérer des institutions telles que BpiFrance, dont l’action en matière de réindustrialisation trouverait un écho et une ampleur nouvelle si elles s’ouvraient à une démocratisation sociale de leur fonctionnement, en cessant de réserver la dimension industrielle à une élite socialement conditionnée de la finance et du savoir. Elle conduit enfin à envisager une socialisation des activités productives allant au-delà de la seule entreprise, pour déployer une véritable « solidarité industrielle » à une échelle nationale, voire européenne.


[1] Ne sont pas intégrées dans ce total les aides des collectivités territoriales et de l’Union Européenne, en attendant une investigation scrupuleuse qui permette des résultats aussi fiables que celui des aides d’État établi par le Sénat. https://www.senat.fr/salle-de-presse/dernieres-conferences-de-presse/page-de-detail-2/aides-publiques-conclusions-de-la-commission-denquete-5548.html.

[2] Il est difficile de déterminer précisément le montant des aides publiques, sans une recherche importante en mesure de mesurer les résultats de dispositifs très complexes et très variés, comme le souligne les économistes auditionnés devant la commission d’enquête du Sénat les 11 et 13 février 2025. Le rapport du Sénat actualise les résultats du rapport établi par le Clersé en 2019 (Aïmane Abdelsalam, Florian Botte, Laurent Cordonnier, Thomas Dallery, Vincent Duwicquet, Jordan Melmiès, Simon Nadel, Franck Van de Velde, Loïck Tange, Un capitalisme sous perfusion. Mesure, théories et effets macroéconomiques des aides publiques aux entreprises françaises, Ires-Clersé, 2022), au terme d’un travail important de consolidations de dispositifs de subventions à proprement parler, d’exonérations fiscales et d’exonérations de la part patronale de la cotisation sociale. Un « éclairage économique » publié sur le site de la CFDT est relativement convergent avec le chiffre obtenu par la Commission d’enquête du Sénat : « Estimer les aides publiques aux entreprises suppose d’additionner des dépenses fiscales (environ 78 milliards d’euros), socio-fiscales (environ 91 milliards d’euros) et budgétaires (environ 35 milliards d’euros), soit un total de 204 milliards d’euros environ. Les estimations oscillent entre 140 et 223 milliards d’euros, selon les périmètres retenus. » tiré de https://www.cfdt.fr/sinformer/ressources-et-publications/eclairage-economique-combien-de-milliards-daides-publiques-aux-entreprises. Dans un ouvrage très pertinent sur la question des financements publics, Lucie Castets écrit – en tenant un propos qui apparaît un peu plus modéré – : « Les aides dédiées aux entreprises sont passées depuis 1979 de 3,1 à 6,2 %, soit l’équivalent en euros d’aujourd’hui de 93 à 186 milliards d’euros » (Lucie Castets, Où sont passés nos milliards ?, Paris, Seuil, 2025, chapitre 1, p. 4 sur Kobo). L’autrice se fonde ici sur les données actualisées tirées de Anne-Laure Delatte, L’État droit dans le mur, Paris, Fayard, 2023.

[3] Depuis septembre 2023, le site de la CGT évoque près de « 300 plans de licenciement » et entre 130 et 300 000 emplois menacés, https://www.cgt.fr/actualites/france/mobilisation/300-pse-pres-de-300-000-emplois-menaces-ou-supprimes.

[4] Jean-François Dehecq, États Généraux de l’Industrie, Bilan de la concertation. Rapport Final, Ministère de l’Industrie, 2010, https://www.vie-publique.fr/rapport/30879-etats-generaux-de-lindustrie-rapport-final.

[5] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8290682

[6] Pour une évaluation du rôle des « big players » dans les dynamiques économiques territoriales, on lira Peer Hul Kristensen and Jonathan Zeitlin, Local Players in Global Games. The Strategic Constitution of a Multinational Corporation, Oxford, Oxford UP, 2004.

[7] La critique de la faible dotation de cette banque – liée à celle d’une gouvernance peu ouverte aux intérêts sociaux – se retrouve dans Jean-Christophe Le Duigou (dir.), La bourse ou l’industrie ?, Paris, Les éditions de l’atelier,p. 136-137.

[8] Nicolas Dufourcq, La désindustrialisation de la France 1995-2015. Paris, Odile Jacob, p. 15.

[9] Loin d’une « rigidification » dans une terminologie tenant le salarié comme naturellement attaché à son emploi, il convient plutôt d’envisager la loi de 1973 comme une organisation de la rupture du contrat par l’employeur désignée sous la dénomination de « licenciement ». En ce sens, cette « loi pose les jalons d’un droit commun du licenciement » (Isabelle Meyrat (dir.), Que reste-t-il de la loi de 1973 relative au licenciement ?, Paris, Dalloz 2025, quatrième édition).

[10] Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 42.

[11] Accord National Interprofessionnel.

[12] Olivier Dutheillet de Lamothe, Intervention inaugurale à la conférence pour le dixième anniversaire de la loi de 2013 sur la sécurisation de l’emploi, https://www.youtube.com/watch?v=ZfWsAeBOn-Q&t=5s.

[13] La suppression de l’autorisation administrative de licenciement répond à une revendication du CNPF, dirigé à l’époque par Yvon Gattaz. M. Dutheillet de Lamothe devient en 1986 conseiller du ministre de l’Emploi, Philippe Séguin, avant d’accéder en 1987 à la fonction de Directeur Général du Travail.

[14] Allusion à la loi du 27 janvier 1993 issue d’un amendement porté par le député communiste André Lajoinie, introduisant l’obligation de prévoir des reclassements internes dans les plans sociaux au terme d’une procédure de consultation régulière. L’absence de plan social conforme à la législation était susceptible de conduire à une nullité de la procédure de licenciement, ainsi que des licenciements.

[15] Allusion aux arrêts élaborés sous l’autorité du Doyen Philippe Waquet, dont les orientations sont présentées lors de l’entretien réalisé avec Antoine Lyon-Caen et Frédéric Géa, https://ultv.univ-lorraine.fr/video/8983-philippe-waquet-hors-texte-lage-dor-de-la-chambre-sociale/?is_iframe=true.

[16] Ibid.

[17] Direction Départementale de l’Emploi, du Travail, des Solidarités et de la Protection des Populations.

[18] Direction Régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités.

[19] Aïmane Abdelsalam et al., op. cit., p. 47.

[20] Mathieu Grégoire, « L’emploi, une cause patronale. À propos des Gattaz, du pin’s à la sociodicée », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 159-193.

[21] Pierre Gattaz, in Ibid., p. 166-167.

[22] Ibid.

[23] Antoine Naboulet, Adam Baïz et Guilhem Tabarly, Évaluation du Crédit d’Impôts pour la Compétitivité et l’Emploi. Synthèse des approfondissements, France Stratégie, Septembre 2020, https://www.strategie.gouv.fr/files/files/Publications/2020/CICE/fs-2020-rapport-cice2020-16septembre-final18h.pdf.

[24] MESR-DGRI, Le Crédit d’Impôt Recherche en 2021 (Données provisoires), Paris, 2023, https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2023-11/le-cr-dit-d-imp-t-recherche-en-2021—provisoire-30075.pdf.

[25] Pour une évaluation des effets limités des exonérations de cotisations sociales sur l’emploi, voir Antoine Bozio et Antoine Wasmer, Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire, Rapport pour la Première Ministre, 2024, https://www.vie-publique.fr/rapport/295596-les-politiques-dexonerations-de-cotisations-sociales.

[26] Georges Hemery et Balthazar Vatimbella (SCIDE), Romain Billiard et Lucas Gravit (SI), « Où en est la réindustrialisation de la France ? », Les Thémas de la DGE, no 20, mai 2024, p. 2, https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2024/themas/Themas-DGE-N20-VE.pdf.

[27] « à travers la contribution positive de l’emploi manufacturier avec 130 000 emplois salariés en équivalent temps plein créés dans l’industrie depuis 2017, dont 28 000 en 2023. » (« Où en est la réindustrialisation de la France ? », Les Thémas de la DGE, mai 2024,p. 3. https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2024/themas/2024-themas-dge-n20.pdf)

[28] Aux licenciements collectifs recensés par la CGT, il faut ajouter les défaillances d’entreprise dont témoignent en novembre 2024 les 52 214 procédures collectives ouverte depuis le début de l’année soit l’équivalent d’un plan social portant sur 150 000 emplois (« Construction, commerce, automobile… La France menacée par une vague de plans sociaux », Le Monde, 8 novembre 2024). L’inquiétude est profonde car, selon un expert patronal cité par le même article : « Que des entreprises disparaissent, c’est habituel, rappelle Denis Ferrand, directeur général de l’institut d’études économiques Rexecode. Le problème, c’est qu’il y en ait beaucoup en même temps. L’important est aussi la capacité du tissu économique à recréer de l’emploi, et c’est là qu’il faut faire preuve de prudence. »

[29] Franck Petit, « Pour la mise en place d’un conseil d’entreprise accompagnée de la fusion des délégués du personnel et des délégués syndicaux », Revue de droit du travail, 2010, p. 80 ; Bernard Teyssié, Jean-François Césaro et Arnaud Martinon, « Du CHSCT à la commission santé et sécurité du comité d’entreprise », JCP, édition sociale 21, 2011, p.10 ; Françoise Favennec-Héry, « Une question qui fâche : les mille feuilles des instances représentatives du personnel », Droit Social, no 3, 2013, p. 250.

[30] « Seuils sociaux : François Rebsamen propose un gel de trois ans », Les Échos, 28 mai 2014.

[31] Jean Boissonnat, Le travail dans vingt ans, Paris, Odile Jacob/La Documentation française, 1995.

[32] Axelle Arquié, Thomas Grjebine, « Vingt ans de plans sociaux dans l’industrie : quels enseignements pour la transition écologique ? », La Lettre du CEPII, no 435, mars 2025. https://www.cepii.fr/PDF_PUB/lettre/2023/let435.pdf.

[33] Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 66.

[34] Denis Giordano, « Travaux publics : du chômage partiel au protocole sanitaire. Les institutions salariales de la sécurité au travail », in Claude Didry (coord.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023, p. 71-94.

[35] Ce rétrécissement tient non seulement à la suppression du CHSCT, mais aussi à la centralisation des conseils sociaux et économiques à la suite d’une de la redéfinition du périmètre de ces instances par les directions d’entreprise.

[36] « La croissance des dividendes devrait être plus marquée encore en France (+ 8 % en 2025 et + 9 % en 2026). Les montants distribués par les entreprises françaises intégrées au MSCI Europe atteindraient ainsi 81 milliards d’euros en 2025 et 88 milliards d’euros en 2026. » (« Versement de dividendes : pas de ralentissement en vue pour les entreprises en Europe », Le Monde, 14 janvier 2025). MSCI (anciennement Morgan Stanley Capital International) Europe est un indice groupant « 414 sociétés représentant environ 85 % de la capitalisation boursière globale des 14 pays européens concernés » (Ibid.).

[37] Pour un regard italien sur une situation analogue à celle de Dunkerque, dans le cadre d’Arcelor Mittal, voir Lidia Greco, « A just transition: Insights from the labour unions of a steel locality (Taranto, Italy) », Economic and Industrial Democracy, vol. 44, no 4, p. 1127-1148.

[38] Certains voient dans BpiFrance un « nouveau parrain du capitalisme français », en avançant que « La banque publique d’investissement, présente dans les conseils d’administration de nombreux groupes français, joue désormais un rôle-clé dans la stratégie de l’État actionnaire. Mais son rôle ambigu, entre bras armé de l’État et financier pur et dur, suscite les critiques. » (« Bpifrance, nouveau parrain du capitalisme français », par Isabelle Chaperon, Le Monde, 22 janvier 2025).

[39] Nicolas Dufourcq, op. cit.

[40] Pierre Boisard, Claude Didry et Dima Younès, Les travailleurs de l’innovation. De l’entrepreneur aux salariés, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

[41] « Le site existe toujours, l’entreprise est devenue SGD Pharma, dont la BPI est actionnaire », (Mohamed Oussedik et Marcel Grignard, « témoignage de syndicalistes », in Nicolas Dufourcq, op. cit., p. 272).

[42] Jean-Christophe Le Duigou, « Pour une sécurité sociale professionnelle », Formation Emploi, no 76, 2001, p. 153-158.

[43] En se rapprochant de « la Sociale », telle que l’envisage Nicolas Da Silva dans La Bataille de la Sécu, Paris, La Fabrique, 2023.

[44] Georges Gurvitch, « Les voies de la démocratisation industrielle », Esprit, vol. 6, no 203, juin 1953, p. 964-972.

[45] Ibid., p. 965.

[46] Ibid.

[47] Il déclare le 15 décembre 2024 : « La transition ne se fera pas sans l’industrie. Ce que l’on attend de l’Europe, c’est qu’il y ait un moratoire sur la fermeture des sites industriels, pour enclencher cette transition vers des nouveaux modes de production. Et là, on demande à la Commission d’agir » (Arte Journal, 2 minutes 15-30).

[48] Gérard Adam et Jean-Daniel Reynaud, Conflits du travail et changement social, PUF, Paris, 1978, p. 295-321.

[49] Jean Lojkine, Le tabou de la gestion. La culture syndicale entre contestation et proposition, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1996, p. 145 et s.

[50] Cette affaire a été marquée par l’exercice de son droit de préemption par la métropole de Rouen, en vue de rendre possible le maintien d’une activité papetière qui absorbe près de 40 % du papier recyclé en France. Voir Arnaud Dauxerre, La mobilisation collective des acteurs sociaux à l’épreuve des restructurations industrielles. Enjeu réel ou gesticulation vaine face à des choix économiques souverains ?, mémoire dans le cadre de l’executive master des politiques publiques, Sciences Po, 2023.

[51] L’Organisme Professionnel de Prévention du Bâtiment et des Travaux Publics est un organisme « créé en 1947 à l’initiative des partenaires sociaux des branches bâtiment et travaux publics compte tenu de l’importance des questions santé et de la sécurité dans le BTP. Il est le premier organisme paritaire de branche dédié à la prévention des risques professionnels. [Il] est composé d’experts en prévention issus du terrain qui accompagnent au quotidien les professionnels et les acteurs du BTP » (extraits du site officiel : www.oppbtp.com/qui-sommes-nous/, consulté le 17 juin 2025).

[52] Denis Giordano, « Travaux publics : du chômage partiel au protocole sanitaire. Les institutions salariales de la sécurité au travail », op. cit.

[53] Samuel Zarka, « Tourner en pandémie. La mobilisation des CHSCT des branches cinéma et audiovisuel », in Claude Didry (coord.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023, p. 95-121.

[54] Les opérateurs de compétences (OPCO) sont des organismes français agréés par l’État chargés d’accompagner la formation professionnelle des salariés, en collectant les fonds des entreprises des branches au sein desquelles ils interviennent pour financer des actions de formation, engager des démarches de gestions prévisionnelles de l’emploi et des compétences et assurer la reconversion éventuelle des salariés.

[55] Cité par Samuel Zarka, Ces invisibles qui font le cinéma. Équipes, métiers, monde professionnel, Paris, PUF, 2025. On pourrait évoquer également un projet d’aménagement de la Caisse Nationale des Lettres, par une loi de 1946 qui n’est jamais entrée en vigueur organisant un financement des activités littéraires à partir d’une cotisation des écrivains et des éditeurs (Gisèle Sapiro, Boris Gobille, « Propriétaires ou travailleurs intellectuels ? Les écrivains français en quête d’un statut », Le Mouvement Social, no 214, 2006, p 123).

[56] Nicolas Castel, « Allumer la flamme puis la réduire : le statut des électriciens-gaziers. Première partie », dans ce dossier.

Démocratiser l’alimentation ? Une expérimentation locale de Sécurité sociale de l’alimentation

par Antoine Bernard de Raymond* , Sylvain Bordiec** , Louise Doglio* , David Glory**, Marthe-Aline Jutand**

*BSE, Université de Bordeaux **CeDS, Université de Bordeaux

Depuis le début du XXIe siècle, tant les mouvements sociaux que la recherche scientifique ont fait valoir une revendication de démocratie alimentaire[1] face au pouvoir jugé exorbitant des multinationales sur l’alimentation. Cette revendication a nourri de multiples expérimentations dans les pays occidentaux, depuis la mise en place des Food Policy Councils dans les pays anglo-saxons, jusqu’aux Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) en France. Depuis 2019, un collectif d’organisations[2] développe un projet politique de Sécurité sociale de l’alimentation (SSA). Soucieuses d’aborder les enjeux de transformation des modèles agricoles ainsi que les enjeux d’accès à l’alimentation comme un tout systémique, dans un contexte de crise climatique et économique, ces organisations ont formulé une proposition qui vise à « une socialisation de l’alimentation pour répondre aux enjeux agricoles et alimentaires ». Pour penser et élaborer le projet de SSA, ce collectif national s’inspire directement des fondements du Régime général de la Sécurité sociale, lequel fut fondé en 1946[3] pour constituer la matrice philosophique et politique d’un « ordre social nouveau »[4]. Dans une perspective transformative similaire, la SSA se construit autour de trois piliers centraux : « l’universalité du processus, un conventionnement des produits accessibles organisé démocratiquement, et un financement assis sur une cotisation basée sur la valeur ajoutée produite par l’activité économique »[5]. Cette proposition macro-économique, dont le modèle est pensé à l’échelle nationale, voire internationale, inspire de nombreuses initiatives locales qui, ce faisant, entendent expérimenter, à différentes échelles (quartier, commune, « bassin de vie », département), ce dispositif ambitieux.

Dans cet article, nous analysons la mise en place de l’une de ces expérimentations locales de SSA, en Gironde. Ses initiateurs et initiatrices[6] l’ont envisagée comme une tentative de démocratiser une filière agroalimentaire, en construisant un « pouvoir d’agir citoyen » sur l’alimentation. Ici nous discutons les enjeux et la portée d’une telle tentative de démocratisation. Nous montrons notamment que le terme générique de « démocratie alimentaire » renvoie à différents processus ou différentes dimensions, selon les protagonistes ou selon le contexte, et que ces différentes dimensions sont inégalement abouties au sein de l’expérimentation de SSA. Nous distinguons notamment trois dimensions de démocratie politique, de démocratie sociale et de démocratie industrielle[7]. Distinguer ces dimensions est nécessaire pour saisir les tensions au sein d’un mouvement social pour la démocratie alimentaire, et objectiver les différents projets d’expérimentation de SSA. Ce faisant, on est mieux à même de saisir les virtualités de la revendication de SSA, que ce soit au niveau du plaidoyer ou de l’expérimentation pratique.

La notion de démocratie alimentaire (food democracy), telle qu’on l’entend aujourd’hui, est issue des sciences sociales. Les travaux du géographe britannique Tim Lang[8] en particulier, ont permis d’en poser les bases. Celle-ci découle du constat du pouvoir démesuré des grands groupes privés (industries agroalimentaires, groupes de distribution) sur l’alimentation, en contradiction avec la promesse d’un libre gouvernement de l’alimentation par le marché et le choix des consommateurs. Alors que les systèmes alimentaires mis en place dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale se sont construits sur une promesse de nourriture abondante et bon marché pour tous et toutes[9], à la fin du xxe siècle, scientifiques et mouvements sociaux mettent en avant les impensés et les chausse-trappes de l’agriculture productiviste et de l’alimentation industrielle : contrôle de l’alimentation par une poignée d’entreprises multinationales, effets pervers de la conduite de l’agriculture par la science et le progrès technique (e. g. crise de la « vache folle », Organismes génétiquement modifiés), dégâts irréversibles de l’agriculture industrielle sur le vivant, maintien ou retour d’inégalités sociales d’accès à l’alimentation, etc. En dénonçant les illusions et les impasses d’un gouvernement marchand de l’alimentation[10], scientifiques comme militantes mettent en avant la nécessaire démocratisation des systèmes alimentaires. Au début, cela passe d’abord par une meilleure information des individus, pour que ceux-ci soient à même d’exercer un contrôle réflexif sur leur alimentation, s’affirmer comme citoyennes plutôt que comme consommatrices uniquement. À cela s’ajoute rapidement le besoin de reconnecter l’alimentation et l’agriculture (de plus en plus distantes l’une de l’autre, aussi bien géographiquement que culturellement) et la valorisation des circuits courts, par exemple à travers un mouvement comme celui des Amap en France. Ainsi, la demande de démocratie alimentaire se cristallise au début du XXIe siècle autour de la demande de relocalisation de l’agriculture afin de permettre une délibération et un contrôle citoyens de l’alimentation, exemplaires, comme le proposent Paturel et Ramel, des potentialités de la démocratie alimentaire à rendre possible une « citoyenneté active basée sur l’autonomie de décision et d’action des acteurs » rétablissant « les conditions de la justice sociale »[11].

Par conséquent, la plupart des projets se revendiquant de la démocratie alimentaire ont une portée essentiellement locale, engagent un nombre réduit d’individus/ménages et d’organisations, et se déploient en dehors du système dominant (grandes exploitations agricoles, industries agroalimentaires, grande distribution). Les Food Policy Councils mis en place en Amérique du Nord depuis une vingtaine d’années, au niveau urbain ou régional, représentent l’incarnation typique (et la plus souvent étudiée par les sciences sociales) de ces initiatives en faveur de la démocratie alimentaire[12]. Le concept de démocratie alimentaire a ainsi fait l’objet d’un certain nombre de critiques soulignant la portée limitée des initiatives associées, et leur faible capacité à impulser un changement structurel[13].

En outre, si la revendication de démocratie alimentaire est assez consensuelle, ce caractère consensuel est en partie dû au caractère flou de la notion[14]. Au-delà de ce flou, on peut noter que la plupart des travaux (et des démarches) s’inscrivant dans une perspective de démocratie alimentaire visent principalement une dimension de démocratie politique. Concrètement, il s’agit d’assurer (face au pouvoir sans véritable contrôle des multinationales de l’alimentation) une représentation et une contribution à la prise de décision citoyenne, ainsi que de déployer une publicité de ces activités, grâce à des instances ad hoc. Autrement dit, les initiatives en faveur de la démocratie alimentaire se focalisent d’abord sur des processus formels de gouvernement. Dans une revue de la littérature sur le sujet, Candel[15] propose ainsi d’étalonner les recherches sur la démocratie alimentaire en fonction de leur analyse de quatre dimensions des processus politiques : inclusion, prise de décision, jugement éclairé et transparence. Cet auteur fait le constat que les initiatives étudiées ne s’inscrivent pas toujours dans ces quatre dimensions, et que leurs effets sur la prise de décision politique sont généralement limités, tandis que leurs effets en matière d’inclusion sont parfois adverses, donnant lieu par exemple à des formes d’exclusion de minorités raciales[16]. Au-delà de cette dimension strictement citoyenne de la démocratie alimentaire, certaines contributions soulignent au contraire la nécessité d’élargir le concept. Paturel et Ndiaye proposent ainsi d’intégrer au concept de démocratie alimentaire les enjeux de justice sociale et ceux de citoyenneté pour l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires[17].

De ce point de vue, nous montrons dans cet article que l’expérimentation de SSA constitue une contribution originale à la démocratie alimentaire, dans la mesure où elle embrasse l’ensemble de ces dimensions relatives aux processus politiques. Mais aussi, et surtout, nous montrons que les expérimentations de SSA (et plus largement, le projet politique de la SSA) mettent en tension cette conception politique formelle de la démocratie avec d’autres dimensions de la démocratie, à savoir la démocratie sociale et la démocratie industrielle[18]. La démocratie sociale renvoie à la lutte contre les inégalités socio-économiques d’accès à un bien ou service essentiel, tandis que la démocratie industrielle renvoie à l’égalité dans le contrôle des activités de production[19]. Mettre en avant ces différentes dimensions permet d’avoir une appréhension plus juste des enjeux et des contraintes liés à la démocratisation d’une filière économique, et permet d’éviter les impasses d’une vision strictement citoyenne de la démocratie alimentaire. Cet article examine ainsi dans quelle mesure ces différentes dimensions sont satisfaites par l’expérimentation de SSA en Gironde, et met en exergue les complémentarités, mais aussi les tensions qui peuvent se faire jour entre différents objectifs de citoyenneté politique, d’égalité d’accès à un bien, et de contrôle collectif de la production. En particulier, il montre comment les deux perspectives de lutte contre l’exploitation économique (démocratie industrielle) et de lutte contre les mécanismes de domination symbolique (démocratie sociale) peuvent entrer en conflit

L’expérimentation de SSA en Gironde

En 2020, une dizaine d’organisations girondines de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire et du travail social intervenant, en particulier, dans les territoires populaires, et accompagnées par des chercheurs et chercheuses, se sont réunies en un collectif, baptisé Acclimat’action, afin de faciliter l’accès de toutes à une alimentation durable et de qualité.

Convaincues de l’utilité sociale de leurs actions respectives, ces structures ont également constaté leur incapacité à influer sur les ressorts structurels qui conduisent à ce qu’année après année, elles voient le nombre de leurs bénéficiaires toujours augmenter. Désireuses, dans un premier temps, de partager et de se rassembler autour de constats communs, les structures ont entamé un travail réflexif visant à réinterroger, à travers le regard de l’autre, les limites de leurs actions. C’est à partir de ce partage collectif que, peu à peu, elles ont envisagé de nouvelles modalités d’action visant à s’attaquer aux racines structurelles de la précarité alimentaire qui s’accentue dans un contexte de dégradations climatique et environnementale sans précédent.

Encadré 1 : méthodologie, le cadre souple d’un accompagnement scientifique au long cours

Les analyses ici proposées reposent sur des apports empiriques liés à notre participation au collectif Acclimat’action depuis l’automne 2020, ceci dans une fonction générale d’accompagnement et de suivi scientifiques. Au lancement du collectif, celui-ci rassemble essentiellement des acteurs de l’éducation populaire, du travail social et de l’économie sociale et solidaire (travaillant, précisons-le, au sein d’organisations parfois dotées de personnel dédié à la recherche-action). Mais, assez rapidement, un consensus s’est opéré en son sein sur la nécessité, d’abord à des fins de « prise de recul » et de renforcement de la compréhension des choses réalisées et imaginées, de collaborer avec des chercheurs et chercheuses en sciences sociales à même – en prenant part aux actions d’Acclimat’action – de favoriser cette réflexivité. C’est à la faveur de cette dynamique collective que nous avons été sollicitées. Enthousiastes à l’idée de prendre part à ce collectif dont la proposition offrait une précieuse opportunité de faire, avec les sciences sociales, quelque chose de potentiellement utile socialement et politiquement, d’autant plus de façon à la fois plus explicite et plus immédiate qu’à l’accoutumée, nous avons répondu favorablement, convaincues, en outre, que le cadre collaboratif posé d’emblée ne nous réduisait, en aucun cas, à une fonction restrictive et temporellement limitée d’évaluation scientifique. Cet exercice est désormais obligatoire pour toute initiative d’action sociale et de politique publique ayant à faire la preuve, auprès des financeurs et/ou des autorités politiques, de sa pertinence et/ou de son efficacité[20]. Et celui-ci se solde, en général, par la production écrite de diagnostics normatifs. Certes, il n’y a pas lieu de prétendre que nous sommes, dans nos analyses d’Acclimat’action, strictement « neutres ». Reste qu’ici, l’absence de sollicitation évaluative explicite nous laisse la possibilité de faire valoir une conception du travail scientifique combinant d’une part mobilisation rigoureuse des méthodes d’enquête et, d’autre part, réactivité, nécessairement sélective, à l’intense et constante activité du collectif, depuis les prémisses de ses réflexions communes jusqu’à son investissement dans une expérimentation locale de la SSA. Notre engagement en tant que scientifiques n’a pas de contours formellement délimités et fluctue au gré des disponibilités de chacune et des forces en présence, constituées d’un chercheur, d’une enseignante-chercheuse et d’un enseignant-chercheur titulaires, d’un ingénieur d’études, d’une doctorante et d’un post-doctorant et de stagiaires : selon les séquences, selon les enjeux travaillés par le collectif, selon, également, nos inscriptions disciplinaires (anthropologie, sciences de l’éducation, sociologie, principalement), nos statuts professionnels et étudiants et selon, enfin, les obligations liées aux financements de la recherche obtenus, les positionnements varient, allant de l’acte d’enquête « classique » par observation, entretien et questionnaire jusqu’au partage public d’une idée ou d’une position lorsque des décisions sont à prendre ou, encore, lorsque des négociations avec les autres partenaires (les collectivités locales, en particulier) sont en cours, en passant par la participation (a minima) observante à l’activité du collectif et, au-delà, de l’expérimentation de la SSA en Gironde. Par-delà ces variations, l’activité scientifique est ici sinon guidée tout au moins informée de façon continue par le sentiment, il faut l’avouer assez rare dans la pratique des sciences sociales, de contribuer à quelque chose de significatif, d’important socialement et politiquement, sans pour autant avoir à renier, en vertu du cadre souple où notre activité s’inscrit, les préceptes fondamentaux de la recherche.

En 2021, faisant suite à un travail d’animation auprès des habitantes et à la rencontre avec différentes institutions, dont le Conseil départemental de la Gironde, le collectif Acclimat’action se donne pour objectif d’expérimenter dans le département les voies d’un droit à une alimentation durable et de qualité dans un contexte de changement climatique et de précarité alimentaire grandissante. C’est nourri de cette proposition ambitieuse que le collectif décide de construire un dispositif qui permettra d’engager des habitantes des territoires où il intervient dans un processus de démocratie alimentaire. Ceci, avec pour objectif premier, l’élaboration collective de propositions concrètes visant à instaurer une véritable politique publique de transition alimentaire. De façon concomitante, une telle volonté a également été exprimée par le Conseil départemental au début de l’année 2022. Le collectif Acclimat’action a alors souhaité faire se rencontrer les dynamiques institution-nelles et la société civile pour construire une action inédite et ambitieuse en Gironde : concevoir et mettre en place une expérimentation pilote d’une politique publique afin de réaliser pleinement le droit à une alimentation durable pour toutes et tous en s’appuyant sur les trois principes piliers fondateurs de la SSA : universalité, conventionnement démocratique, financement par la cotisation.

En parallèle de ce rapprochement, une troisième entité partageait cette même volonté d’agir sur les questions d’accès à l’alimentation dans le cadre d’une démarche citoyenne : la Ville de Bordeaux. En 2020, la liste électorale de « Bordeaux Respire », portée par Pierre Hurmic, avait fait de la « démocratie permanente » un des thèmes principaux de sa campagne, au même titre que la transition écologique et la justice sociale[21]. C’est donc dans l’alignement de ces aspirations et dans une perspective de développement de la coopération avec le Conseil départemental, qui restait faible jusqu’à présent, que la Ville de Bordeaux s’est jointe à la dynamique. Elle a notamment octroyé un soutien financier et logistique à la démarche et a également mis à disposition du temps de travail de certains de ses agents, en premier lieu ceux issus de son Centre Communal d’Action Sociale (CCAS).

Dans un premier temps, le collectif Acclimat’action a instauré une démarche délibérative, visant à élaborer les cadres d’une expérimentation locale de SSA. Ce dispositif délibératif, conçu par le collectif Acclimat’action et soutenu par le Conseil départemental de Gironde et la Ville de Bordeaux, a pris le nom de « Parcours d’engagement » et il constitua, de janvier 2023 à juillet 2023, la première pierre à l’édification de cette expérimentation de SSA en Gironde. Les Parcours d’engagement[22] ont été un processus déployé dans quatre territoires du département de Gironde, deux urbains et deux ruraux : Bordeaux (quartier nord et La Benauge), Bègles, Captieux-Sud Gironde, Pays foyen. Ce choix permettait d’appréhender les spécificités territoriales et leurs contraintes associées. Pendant six mois, quarante citoyens et citoyennes (dix par territoire), accompagnés du collectif Acclimat’action et en particulier d’animatrices territoriales salariées[23] des structures locales membres du collectif, ont développé des connaissances et des compétences sur les enjeux de l’alimentation afin de construire une charte commune de conventionnement constituant le socle de l’expérimentation de SSA en Gironde (voir encadré ci-dessous).

Encadré 2 : caractéristiques des participant·es aux Parcours d’engagement[24]

Les observations des parcours d’engagement, les entretiens réalisés avec leurs protagonistes sur leurs trajectoires et inscriptions dans le dispositif et, par ailleurs, un questionnaire distribué dans le but d’objectiver leurs propriétés sociales, permet de caractériser ces femmes et ces hommes. Ils et elles ont été en grande partie recrutées via les organisations d’aide sociale et de promotion de l’alimentation saine et durable membres du collectif Acclimat’action, ceci selon des critères estimés pertinents pour enrôler une majorité numérique de personnes ne prenant pas (ou prenant peu) habituellement la parole (publique) sur l’alimentation et connaissant (ou ayant connu) la précarité alimentaire ; pour, également, garantir, attendu que le rapport à l’alimentation est en partie déterminé par l’âge, une diversité générationnelle ; et pour tendre, enfin, étant donné la tendance forte de surreprésentation des femmes dans ce type de dispositif d’engagement autour de l’alimentation, vers la parité de genre au sein des Parcours d’engagement. À noter que l’objectif de facilitation de la participation a conduit, lors de ce stade préparatoire de l’expérimentation, à privilégier le recrutement de femmes et d’hommes maîtrisant suffisamment la langue française pour comprendre les choses dites et faites dans les Parcours d’engagement, ainsi que pour s’y faire comprendre. À noter, également, qu’ils et elles ont bénéficié d’un défraiement de 400 euros conditionné à la participation entière aux parcours. Dans les faits, les Parcours d’engagement ont attiré 60 % de femmes et 40 % d’hommes majoritairement à la retraite, au chômage ou sans activité professionnelle, notamment en raison de maladie et/ou de reconnaissance d’inaptitude médicale au travail (63 %). Lorsqu’ils et elles sont inscrites dans les mondes du travail (37 %), les membres des Parcours d’engagement sont le plus souvent « employées » ou « professions intermédiaires ». Par ailleurs, 58 % de ces femmes et hommes ont plus de 50 ans, 62 % d’entre ils et elles ont un revenu inférieur au premier décile (moins de 12 200 euros par an et par unité de consommation) et 35 % des participantes bénéficient ou ont bénéficié d’aide alimentaire. Sur le plan de la composition des foyers, les personnes vivant seules sont les plus représentées (34 %), suivies des personnes ayant un enfant à charge (19 %). Autre révélateur possible, avec la retraite et la coupure prématurée de la sphère du travail rémunéré, du rapport entre engagement dans le dispositif et disponibilité biographique, 60 % de ces femmes et hommes n’ont pas ou plus d’enfant à charge.

La ratification de la charte en juillet 2023 a été un moment décisif de la mise en œuvre de l’expérimentation, dont il restait ensuite à déterminer la structure organisationnelle, financière et juridique. De septembre 2023 au 19 mars 2024, date du lancement de l’expérimentation, quatre Collectifs territoriaux ont été établis, correspondant aux structures préfiguratrices des futures caisses locales. Ces Collectifs territoriaux étaient composés d’un noyau constitué des citoyennes et animatrices ayant participé aux Parcours d’engagement, ainsi que d’autres citoyennes, d’élues locales, d’agentes techniques des collectivités, d’acteurs du système alimentaire (production et distribution), ou encore d’associatifs locaux. Ces Collectifs territoriaux ont permis de définir les modes de financement en précisant notamment les demandes de subventions pour permettre une année d’expérimentation, de finaliser les critères de cotisation, ainsi que les processus de conventionnement, de déterminer le montant de l’allocation et l’outil de transactions durant l’expérimentation, mais aussi d’élaborer une gouvernance permettant d’assurer le respect des valeurs portées dans le cadre de la SSA. Durant le mois d’avril 2024, environ 400 participantes ont été recrutées[25], les premiers lieux de distribution et de production ont été conventionnés, les premières cotisations et allocations ont été versées et l’expérimentation a débuté.

Cette trame chronologique ayant été posée, revenons sur les tensions, les dilemmes qui ont pu émerger lors de la construction de cette expérimentation de SSA et sur les arbitrages réalisés et, enfin, sur ce que ceux-ci nous disent sur ce que peut être la SSA.

L’exigence d’une citoyenneté renouvelée

Inspirée des travaux de Bernard Friot ou de Nicolas Da Silva[26] revisitant l’histoire de la Sécurité sociale, en particulier pour montrer la radicalité du Régime général de 1946, la proposition de SSA s’appuie sur la distinction entre « l’État social » et « La Sociale »[27] pour permettre aux citoyens et citoyennes de reprendre la main sur le fonctionnement des systèmes agroalimentaires. Ces relectures historiques de la Sécurité sociale offrent un discours critique sur l’étatisation progressive du système qui, selon ces auteurs, aurait conduit sinon à sa perversion, en tout cas à un affaiblissement de sa portée transformative. Contre la vision libérale d’une démocratie de marché, aiguillonnée par les choix du consommateur souverain[28], la SSA met au cœur de ses préoccupations la délibération et la prise de décisions collectives dans l’organisation de la production et des échanges, en dehors des mécanismes marchands. La SSA propose ainsi la mise en place de caisses locales de l’alimentation à l’échelle des bassins de vie, contrôlées par les citoyens, plutôt que par les pouvoirs publics (les administrations d’État), et ce, en lieu et place de l’organisation marchande contrôlée par des entreprises privées. Toutefois, la très grande majorité des expérimentations inspirées de la proposition de SSA font pour leur part intervenir un acteur intermédiaire entre l’État et les citoyens et citoyennes, à savoir les collectivités locales. Ces collectivités peuvent aussi, mais d’une manière spécifique, revendiquer une opposition à l’étatisation (c’est-à-dire à la centralisation) des services publics ou de la protection sociale. Dans ces conditions, comment satisfaire et maintenir l’exigence démocratique portée par la SSA ?

Les Parcours d’engagement – une alternative au modèle de la Convention citoyenne

Rappelons-le, l’expérimentation en Gironde inspirée de la proposition de SSA est née de la rencontre entre deux volontés d’abord indépendantes, celle du collectif Acclimat’action d’une part, et celle de la Présidence du Conseil départemental de la Gironde, d’autre part. Ayant constaté leur volonté commune de cheminer vers une SSA, les deux instances ont fait le choix de travailler ensemble. Pour le collectif Acclimat’action, ce choix était à double tranchant : d’un côté, il permettait de donner une portée et une visibilité plus fortes à l’expérimentation de SSA, de l’autre, il présentait un risque de perdre la main sur les modalités de construction du projet. Étant donné que l’intention initiale du collectif Acclimat’action était d’accompagner une réflexion citoyenne sur la SSA, il fut d’abord convenu entre les deux parties qu’Acclimat’action mènerait un travail de consultation citoyenne sur la SSA. En ce sens, le Département avait initialement prévu d’organiser d’autres cercles de consultation, en plus du cercle citoyen, afin de diversifier les instances de détermination des caractéristiques de l’expérimentation. Ont ainsi été envisagés un cercle économique (pour les enjeux de financement) et un cercle social (pour travailler notamment sur le public de l’expérimentation). Ces cercles n’ont finalement pas été constitués et ce travail a été mené dans le cadre des Collectifs territoriaux qui ont suivi les Parcours d’engagement.

Un des principaux points de négociation entre les deux parties a porté spécifiquement sur le caractère contraignant ou au contraire consultatif du résultat de la délibération citoyenne au travers de la détermination d’un mandat, confié aux citoyens et citoyennes des Parcours d’engagement. Une tension s’est alors jouée au sein du Conseil départemen-tal – principal soutien du collectif côté collectivité territorial à ce moment-là du processus – entre d’un côté une forme de réticence à s’en remettre à une instance tierce pour construire une politique qui engagerait le Département et, de l’autre, une volonté réelle de croire en ce processus de délibération citoyenne. Acclimat’action s’engagea ainsi dans la mise en place d’une consultation citoyenne sans que ce point ne fût entièrement tranché, mais en faisant valoir que, de son point de vue, l’exercice devait permettre de construire l’architecture de l’expérimentation de SSA et n’avait pas de sens s’il ne devait être que consultatif. Une mission a alors été confiée aux citoyens et citoyennes, par le Conseil départemental, avec une formulation permettant de ne pas trancher complètement ce point : « Pour réaliser pleinement le droit à l’alimentation durable sur votre territoire, selon vous quelle forme devra prendre l’expérimentation d’une SSA en Gironde ? ».

Afin d’éviter les travers de la démocratie participative, où l’initiative de la consultation, de même que l’usage des résultats de la consultation citoyenne (avec l’exemple des conventions citoyennes), restent à la discrétion de l’exécutif[29], le collectif Acclimat’action choisit de ne pas utiliser le terme de « Convention citoyenne » (utilisé comme référence pour la «  Convention climat »), même si ce dispositif fait partie des sources d’inspiration, mais celui de « Parcours d’engagement », également pour signifier qu’il ne s’agit pas là d’un but en soi, mais d’une étape dans un processus d’élaboration qui dépasse le simple calendrier de ces Parcours. Ces derniers se sont composés d’une première phase de réflexion sur des enjeux liés à l’alimentation, centrés autour des « idées reçues de l’alimentation »[30], puis d’une seconde phase, à partir de mars 2023, durant laquelle a été élaborée, conjointement entre les quatre territoires, une Charte commune de conventionnement[31]. Cette Charte commune a été finalisée et adoptée lors du week-end de clôture des Parcours d’engagement le 10 juin 2023 ? à Hostens (Gironde). Elle spécifie, en particulier, les critères de conventionnement pour les lieux de distribution et les produits pour l’expérimentation.

Les membres des Parcours d’Engagement adoptent la version finale de la Charte de conventionnement, Hostens, juin 2023. Photo : Antoine Bernard de Raymond

Au moment de sa validation par l’ensemble des citoyens et citoyennes des Parcours, il n’était pas acquis que les collectivités locales impliquées dans l’expérimentation accepteraient la Charte commune telle quelle. S’en est suivie une nouvelle période de discussions et de négociations entre Acclimat’action et les collectivités locales pour faire reconnaître la valeur de la délibération citoyenne et la nécessité de son adoption – en l’état – pour la suite de l’expérimentation de SSA. Un comité regroupant l’ensemble des parties prenantes de l’expérimentation, à savoir des représentants et représentantes d’Acclimat’action, des collectivités territoriales, mais également des citoyens et citoyennes issus des Parcours, a permis de valider cette position. Ainsi, le document normatif qui constitue le socle de l’expérimentation de SSA a pu être élaboré par des groupes de citoyens et citoyennes, dans un cadre proposé et animé par des membres du collectif Acclimat’action. Sans que cet élément fût acquis dès le départ, ce fût la réalisation du premier aspect de la dimension démocratique de la SSA.

Parmi les difficultés rencontrées pour légitimer le travail citoyen mené dans le cadre des Parcours d’engagement, c’est bien autour de la modalité du recrutement – privilégiant la cooptation – que se joue un des enjeux démocratiques de ce type d’initiatives. Dans le cadre des Conventions citoyennes, ces dernières tirent leur légitimité tant des mandats qui leur sont attribués que du mode de recrutement basé sur un tirage au sort parmi la population générale garantissant une représentativité du panel citoyen. Pour des raisons à la fois matérielles (impossibilité de supporter le coût économique et la logistique d’un tel tirage au sort), mais également philosophiques, le collectif a choisi de mettre au cœur de la démarche de recrutement la volonté des participantes de s’engager pour l’intérêt général, dans un parcours long, rigoureux et exigeant en termes d’investissement, ceci en se focalisant sur une majorité de personnes qui sont ou ont été en situation de précarité alimentaire. C’est autour de cet engagement favorisé par un cadre se voulant « bienveillant » élaboré par des animatrices de structures connues des citoyennes, et non pas sur le caractère « représentatif », que se joue toute la légitimation d’une telle démarche. Ceci nous invite à repenser les frontières de la perspective universaliste de la SSA dans le cadre d’initiatives locales contraintes.

Alors que les initiatives en faveur de la démocratie alimentaire peinent parfois à aller au-delà des dimensions d’inclusion et de participation, l’expérimentation de SSA en Gironde, à travers les Parcours d’engagement, est parvenue non seulement à satisfaire ces dimensions, mais aussi à faire en sorte que le pouvoir d’agir citoyen revendiqué ne se limite pas à la sélection des participants et à la qualité des délibérations, pour englober la prise de décision. En effet, le produit de la délibération citoyenne – la Charte de conventionnement – a bien été adopté tel quel dans le cadre de l’expérimentation.

La gouvernance de l’expérimentation : entre politique sociale territorialisée et pouvoir d’agir citoyen

Au-delà de l’élaboration de la Charte de conventionnement, la question démocratique s’est posée spécifiquement au sujet de la gouvernance de l’expérimentation. La proposition de SSA, inspirée du Régime général de 1946, repose de manière centrale sur la gestion d’une fonction sociale par les intéressés eux-mêmes plutôt que par les entreprises ou l’État. Au niveau d’une expérimentation locale de SSA, ceci pose de manière centrale la question de l’organisation de la ou des caisse(s) locale(s) de l’alimentation, de leur composition, des modalités de la prise de décision et de leur gestion. Dans la phase de construction de l’expérimentation, s’est donc posée la question de la place des citoyens dans les caisses locales de l’expérimentation ainsi que celle des collectivités locales. Cette question a été abordée en particulier pendant le deuxième semestre de l’année 2023, à un moment où le dispositif reposait sur des instances décentralisées (les Collectifs territoriaux), et deux instances centrales (auxquelles participaient les collectivités locales) – le Comité technique et le Comité stratégique. Le Comité stratégique avait notamment pouvoir de validation des orientations proposées par les Collectifs territoriaux, et le Comité technique était force de réflexion et de propositions sur un ensemble de sujets concernant les contours de l’expérimentation, depuis le montant de l’allocation mensuelle versée aux ménages jusqu’à l’outil de transaction utilisé, en passant par la forme juridique de l’expérimentation[32].

C’est précisément sur la forme juridique de l’expérimentation qu’ont porté les débats les plus longs et les plus animés au sein du Comité stratégique entre septembre et décembre 2023. La question de la qualification juridique la plus adaptée fut longuement discutée, et marquée par la participation des services juridiques des différentes collectivités locales au sein du Comité stratégique. Différentes solutions ont ainsi été examinées par ces services : marché public, groupement d’intérêt public, mutuelle, régie, association, etc. Pour schématiser, l’examen de ces solutions était pris entre différentes préoccupations : celle, pour les collectivités locales, de ne pas se déprendre d’une politique dans laquelle elles investissaient (cf. infra), celle (toujours pour les collectivités) de prévenir le risque juridique et d’éventuelles accusations de favoritisme, et celle enfin (de la part d’Acclimat’action et des membres des Collectifs territoriaux) de garantir, autant que possible, l’autonomie des caisses locales, conformément aux principes du Régime général de 1946. C’est finalement l’option qui se rapproche le plus de la philosophie du Régime général qui a été privilégiée, avec le choix d’une forme associative pour gérer l’expérimentation, sans présence des collectivités locales dans les organes de l’association. Cette association, créée en 2023 pour porter plus généralement des projets de démocratie alimentaire en Gironde, regroupe notamment les organisations membres du collectif Acclimat’action, et prévoit une représentation des membres des Parcours d’engagement. Outre cette nouvelle structure centrale, la gouvernance de l’expérimentation s’appuie sur des caisses locales de l’alimentation, au sein desquelles siègent des participantes, aussi bien du côté des usagers que du côté des fournisseurs. Ces caisses locales (une par territoire) peuvent prendre des décisions concernant l’expérimentation sur leur territoire, notamment le conventionnement de nouveaux points de vente, et l’établissement de la liste des produits conventionnés au sein de chaque point de vente. Les réunions mensuelles de ces caisses locales sont également l’occasion pour les cotisantes et les personnels des lieux conventionnés d’exprimer leurs ressentis sur le mois écoulé (cotisation, utilisation de la MonA[33]) et de préparer le suivant (proposition de nouveaux points de vente et préparation de leur visite, planification des prochains comptoirs – permanences tenues par des participantes et participants – de cotisation). En outre, ces réunions sont un espace d’éducation à l’alimentation et de formation aux enjeux de l’alimentation, autrement dit de sa politisation, à travers, par exemple, l’organisation de rencontres avec des personnes-ressources, ainsi que des visites de lieux de production et de distribution sur les territoires.

Réunion d’une caisse locale de l’alimentation, Bordeaux, septembre 2024. Photo : David Glory

La caisse locale est un espace central dans l’expérimentation en cours. Elle est le cœur de l’objectif démocratique du projet politique de la SSA puisqu’elle en constitue l’arène d’échanges, de formation et de prise de décision sur les principes du système alimentaire souhaité. L’expérimentation girondine se distingue des autres initiatives en ce sens qu’elle met immédiatement en relation quatre caisses implantées localement (Pays foyen, Bègles, Sud Gironde et Bordeaux) avec une caisse commune qui regroupe ces quatre territoires. Cette mise en relation de territoires diversifiés n’est pas sans poser quelques difficultés, et l’observation montre l’expression d’un certain nombre d’a priori de la part des participantes sur les autres territoires, qu’ils et elles méconnaissent. Pour autant, l’expérience montre qu’il s’agit là d’une matérialisation concrète de ce que pourrait constituer une SSA à l’échelle nationale, qui doit en réalité être perçue non pas comme une instance centralisée maillant l’ensemble du territoire, mais davantage comme un réseau unifié de caisses ayant chacune un certain degré d’autonomie pour ses prises de décisions dans le cadre d’une charte partagée.

Les dilemmes qu’il a fallu trancher et les arbitrages réalisés expriment, semble-t-il, une tension entre deux polarités d’une SSA en construction : assiste-t-on aux prémices d’une SSA nationale par la mise en réseau progressive de caisses locales ou bien à l’émergence d’une politique sociale territorialisée, pilotée par différentes collectivités locales ? Dans ce deuxième cas de figure, assisterait-on à la mise en place d’une politique radicalement nouvelle ou bien à une rationalisation/intégration des dispositifs existants de lutte contre la précarité alimentaire ?

Figure 1 : Les différentes instances de gouvernance de l’expérimentation de SSA en Gironde

Quel contrat social de l’expérimentation ? La démocratie sociale en tension

La SSA ne se limite pas à la mise en avant des enjeux de démocratie politique, mais se veut aussi un outil de lutte contre les inégalités sociales, afin de garantir l’accès de toutes et tous à l’alimentation. En cela, elle revendique une forme de démocratie sociale. Outre la démocratie dans la délibération et la prise de décision, la SSA repose sur les principes d’universalité et de cotisation sociale. Ces deux principes sont difficiles à satisfaire dans le contexte d’une expérimentation locale, dans la mesure où ni la participation ni la cotisation ne peuvent être rendues obligatoires a priori. Impliquant nécessairement une dimension de volontariat, une expérimentation locale amène à se départir au moins partiellement des principes d’universalité et de cotisation sociale. Mais au-delà des adaptations contraintes, les expérimentations locales achoppent peut-être sur une équivoque concernant le type de contrat social associé au projet de Sécurité sociale alimentaire, qui semble osciller entre une réactivation du Régime général de 1946 et l’élaboration d’un Revenu minimum alimentaire universel. Cette tension entre deux modèles implicites se fait particulièrement sentir sur les deux sujets suivants : celui du profil des participantes aux expérimentations de SSA et celui du modèle économique de l’expérimentation, notamment du point de vue de son rapport à la production et à l’investissement productif.

Universalité ou lutte contre la précarité

Tout d’abord, si les différentes expérimentations locales valorisent la dimension universelle de la SSA, l’universalité est en réalité une « universalité de volontaires ». Dans le cas de l’expérimentation de SSA en Gironde, les personnes intéressées pour y participer se sont fait connaître auprès d’Acclimat’action après une campagne d’information réalisée par différents moyens : communication par voie de presse ; relais auprès d’institutions locales (e g. Maison des Solidarités, CCAS) et du tissu associatif ; réunions publiques et bouche-à-oreille. Bien que non explicite, les variables que constituent le capital culturel et le capital social comme modalités de recrutement ont été actives, de manière sous-jacente. On peut supposer qu’elles ont joué un rôle important dans l’attrait qu’a pu exercer l’appel à participantes lancé pour mettre en place l’expérimentation. Pour éviter un tel biais, une modalité de tirage au sort en population générale a pu pendant un temps être envisagée, mais le coût et la logistique d’une telle démarche ont conduit à y renoncer. Pour autant, le rôle d’intermédiaire que des travailleurs et travailleuses sociaux ont pu jouer auprès de leurs publics ont permis de mobiliser des personnes qui, d’elles-mêmes, n’auraient pas pensé – ni osé – participer à ce type de dispositif.

À partir de la liste de volontaires, l’échantillon des participantes a été constitué en essayant de reproduire les caractéristiques de la population girondine d’un point de vue économique et démographique. Plusieurs catégories de participantes ont été construites, selon le double critère du revenu et de la structure du ménage. Quatre niveaux de revenus ont ainsi été fixés, répartis de part et d’autre du salaire médian. Ensuite, deux catégories de ménage ont été retenues (ménage seul et ménage avec famille). Dans un premier temps, des places ont été réservées aux citoyennes issues des Parcours d’engagement et à ceux et celles qui se sont investis dans les Collectifs territoriaux et qui souhaitaient poursuivre leur engagement. Une fois cette première vague de volontaires enregistrés dans leurs catégories respectives (représentant un peu moins du tiers des panélistes), un tirage au sort a été effectué parmi les nouveaux volontaires au sein de chaque catégorie sociodémographique construite et pour chaque territoire, finalisant ainsi le panel. Enfin, les populations en situation de précarité ont été volontairement sur-représentées dans le groupe des participantes – à hauteur de 30 % de l’ensemble du panel. Cette surreprésentation répondait à différents objectifs. Tout d’abord, comme il s’agissait notamment d’observer si la SSA pouvait permettre un meilleur accès de tous et toutes, et en particulier des plus précaires, à une alimentation saine et durable, les parties prenantes (citoyens, associations et collectivités) ont voulu pouvoir étudier de manière plus précise les effets de la mise en place d’une SSA sur ce groupe en augmentant son effectif. Ensuite, les collectivités locales étant confrontées à la nécessité de justifier l’aide financière à l’expérimentation auprès de leurs administrés, la mise en avant de la dimension de lutte contre la précarité était un argument important et a ainsi permis de correspondre aux missions du CCAS, représentant la Ville de Bordeaux au sein de l’expérimentation, pour pouvoir participer au financement de l’expérimentation. Ainsi, le groupe des participantes se trouve « tiraillé », dans sa constitution, entre un objectif d’universalité et un objectif de ciblage et de lutte contre la précarité. Ces deux ajustements – « universalité de volontaires » et surreprésentation du public précaire – montrent les arbitrages que doivent mener les porteurs d’une telle expérimentation en ce qui concerne la construction de son panel d’expérimentatrices.

La cotisation : outil de redistribution des richesses ou aide au financement ?

Dans le cadre de l’expérimentation girondine, une cotisation volontaire s’applique avec un niveau minimum de contribution obligatoire, décidée en Collectifs territoriaux (dix euros pour la première personne du foyer + cinq euros supplémentaires par personne). Le financement par la cotisation, telle que formulée par le Collectif national, est la condition sine qua non pour permettre une autonomie de la SSA et de sa gestion par les cotisantes elles-mêmes. Au-delà de cette dimension politique, il y a également un objectif central de redistribution des richesses afin de réduire le niveau des inégalités économiques entre les classes sociales.

D’un point de vue global d’abord, l’objectif affiché de la mobilisation de la cotisation est de mettre les cotisantes au rang de premier contributeur de la caisse. Ce faisant, il permet de prototyper le principe qui veut que, avec un certain degré d’autonomie, les caisses soient gérées directement par les cotisantes selon le principe ayant inspiré le Régime général de 1946 voulant que ceux et celles qui produisent soient ceux et celles qui décident. D’un autre côté, par son caractère volontaire, l’expérimentation bute sur l’objectif de redistribution des richesses entre les participantes. La règle de cotisation choisie pour eux et elles, et par les Collectifs territoriaux, est l’autodétermination guidée. Elle se matérialise à la fois par la participation à des ateliers collectifs sur les enjeux de la cotisation, mais également par des temps individuels d’ajustement de son niveau de cotisation par rapport à sa situation personnelle, et ce à partir d’outils d’aide à la décision mis à disposition, prenant en compte le revenu, le budget alimentaire ou le reste-à-vivre. Dans le cas d’une expérimentation, il serait illusoire d’envisager qu’une forme de redistribution puisse être opérante entre les participantes, ce qui signifierait pour les ménages les plus aisés des niveaux de cotisation qui dépasseraient du double, voire du triple le niveau d’allocation perçue, d’autant qu’une surreprésentation des populations précaires est affichée. Aussi, le choix d’une règle de cotisation basée sur l’autodétermination guidée plutôt qu’une règle de cotisation contrainte – ce qui aurait interrogé sur la possibilité d’exercer cette contrainte dans le cadre d’une expérimentation basée sur le volontariat – participe principalement à la compréhension de la réception d’une nouvelle forme de contribution sociale au sein des ménages, contribution sociale qui s’avère inédite puisque concernant exclusivement l’alimentation. Pour conclure, la mobilisation de l’outil de cotisation dans le cadre de l’expérimentation girondine répond avant tout à un besoin de mesurer la part que les ménages sont spontanément prêts à consacrer à ce pot commun de l’alimentation, le montant de leur cotisation effective, ré-évaluable tous les trois mois (décision prise par les Collectifs territoriaux), ainsi que l’évolution de leur cotisation au fil de l’expérimentation.

En outre, la cotisation n’est pas le seul moyen de financement de l’expérimentation de SSA en Gironde. Ainsi le budget de la caisse de l’alimentation est aussi abondé par des subventions publiques, émanant principalement des collectivités locales (département, ville, métropole) et, dans une moindre mesure, d’un service déconcentré de l’État (la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) : la répartition visée par l’expérimentation est de 40 % de cotisations et de 60 % de subventions. Articulée à un financement à la fois public et privé, la SSA tend ainsi quelque peu à s’éloigner du modèle du Régime général, pour se rapprocher d’une aide à l’accès à une alimentation durable pour les plus précaires, ou encore servir à l’élaboration d’un revenu de base alimentaire. On voit ici que la dimension de démocratie sociale, visant à garantir l’accès de toutes et tous à une alimentation saine et durable, si elle est au cœur de l’expérimentation de SSA, peut faire l’objet d’appropriations différenciées, depuis une logique universaliste jusqu’à un outil de lutte contre la précarité, en passant par un modèle de revenu minimum alimentaire.

Ainsi l’expérimentation semble balancer entre deux paradigmes, celui du Régime général et celui du revenu minimum universel. Ces deux polarités se retrouvent dans la composition des financements des caisses de l’alimentation au sein de l’expérimentation, qui regroupe à la fois des subventions publiques et des cotisations par les participantes. L’organisation autonome des caisses et de la caisse commune girondine oriente en revanche plus franchement l’expérimentation vers la polarité du Régime général. Les caisses locales décident, seules, du conventionnement des lieux de distribution, en suivant les principes de la Charte de conventionnement.

Conventionnement démocratique : vers une alimentation durable pour toutes

Le troisième pilier de la SSA (outre l’universalité et la cotisation sociale) a trait au conventionnement démocratique. En effet, le conventionnement de professionnels et de certains produits permet d’orienter le système alimentaire vers un état désirable. Les personnes inscrites dans les Parcours d’engagement ont ainsi adopté un système de conventionnement pour l’expérimentation girondine. Ce système articule un convention-nement des lieux de distribution et des produits. Le conventionnement des lieux repose sur cinq critères, établis dans la Charte de conventionnement : accessibilité et inclusivité du lieu ; bien-être au travail ; transparence des marges et juste rémunération des fournisseurs ; localité des produits ; offre de produits issus de pratiques agricoles durables. La sélection des lieux de distribution et des producteurs effectue en soi un premier tri des pratiques et des produits accessibles sous le régime de la SSA. Dans le cadre de l’expérimentation en Gironde, la logique de conventionnement des professionnels a néanmoins été complétée par un conventionnement des produits. Autrement dit, tous les produits alimentaires offerts par un lieu conventionné ne sont pas automatiquement ouverts à la prise en charge par la caisse locale. Ce deuxième principe de conventionnement renforce la dimension sélective du conventionnement et son ambition transformative, ainsi que son orientation vers l’accès de tous et toutes à une alimentation saine et durable. Néanmoins, ce principe de conventionnement des produits achoppe sur le fait que si tout le monde a une représentation de ce qu’est une bonne alimentation ou même une alimentation durable, une telle représentation ne fait pas forcément consensus. Quelles représentations de la bonne alimentation le travail de conventionnement des produits donne-t-il à voir ? Et comment d’éventuels conflits ont-ils été tranchés ? N’existe-t-il pas un risque que le travail de sélection des lieux et des produits impose une norme de la bonne alimentation, plus proche des attentes, capitaux et dispositions de certains groupes sociaux que ceux d’autres groupes sociaux ?[34] Et si oui, comment prévenir un tel risque ?

Les ateliers organisés autour de cette question ont ainsi fait apparaître un clivage assez fort entre partisans des « produits de base » et partisans des « produits durables ». En outre, cette différenciation a semblé être charpentée par un clivage entre personnes faiblement diplômées, et personnes plus diplômées, ayant en outre un profil militant. Tandis que certaines participantes valorisent les légumes et les légumineuses, et plus largement les qualités nutritionnelles, sanitaires et environnementales des produits à conventionner, d’autres valorisent les produits de base (beurre, œufs, farine, lait), utilisés de manière transversale comme ingrédients de nombreux plats faciles à apprécier et à cuisiner, comme le révèle cet extrait de compte-rendu d’observation :

P. fait une remarque en semi-aparté en disant que l’on pourrait supprimer le sucre de la liste des produits conventionnés. J. qui a entendu, réagi un peu vivement et de manière un peu ironique vis-à-vis de cette proposition en disant qu’il fallait penser à tout le monde. Elle lui dit « viens faire une journée à [Épicerie sociale], tu verras que le sucre est un produit de base ». P. n’a pas réagi, visiblement touché.

La question sous-jacente à ces débats est celle de la façon dont la SSA pourrait devenir le vecteur d’un nouveau pouvoir sur l’alimentation et favoriser l’imposition de nouvelles normes alimentaires. Concilier un objectif d’accès de tous et toutes à une alimentation saine et équilibrée et un objectif démocratique n’est pas simple, étant donné que tout le monde ne valorise pas les mêmes propriétés de l’alimentation.

Aux débats sur les produits à faire entrer individuellement dans le système de convention-nement, s’est ajouté dans certains groupes des Parcours d’engagement un débat sur la composition des paniers d’achats des consommatrices sous couvert de la SSA. Autrement dit, certains membres des Parcours se sont inquiétés de ce que les personnes incluses dans l’expérimentation pourraient profiter du conventionnement pour acheter uniquement certains produits, en particulier de la viande. En effet, la viande reste un produit assez cher, sur lequel nombre de ménages doivent se restreindre pour maîtriser leur budget[35]. Implicitement, certains membres des Parcours ont supposé que des personnes pourraient adopter un comportement « opportuniste », consistant à utiliser l’allocation perçue non pour accéder à son panier de biens habituels, mais uniquement à des produits « de luxe » qu’on ne peut s’acheter habituellement. Bref, que les usagers du système pourraient avoir une stratégie non pas d’équilibre, mais de complément. Le cas de la viande est intéressant, parce qu’il renvoie, d’un côté, à un produit jugé néfaste pour la santé et l’environnement[36] et, de l’autre, représente encore pour certaines un produit désirable, aussi bien sur le plan gustatif que symbolique. Des participantes ont ainsi émis l’idée qu’il faudrait limiter la part de la viande dans l’ensemble des achats réalisés chaque mois avec le conventionnement SSA. Assez rapidement, a été ajoutée l’idée d’une nécessaire éducation à une bonne alimentation, comme le révèle cet autre extrait de compte-rendu :

J. démarre la discussion en reprenant le parallèle du médecin. Il dit plusieurs choses :

• la SSA doit être « une prestation équilibrée » : la carte vitale permettrait d’acheter une sorte de panier équilibré composé de certains aliments en certaine quantité. Par exemple, il serait impossible d’utiliser l’intégralité de la somme pour de la viande.

• la SSA doit être contrôlée afin qu’elle soit équitable : les achats devraient être régulés pour que tous les bénéficiaires aient accès aux mêmes produits.

• le conventionnement doit se faire par produit dans les lieux de vente : il reprend l’exemple du boucher, tous les produits de son étal ne seraient pas conventionnés.

L’animatrice demande si cela convient à tout le monde de dire qu’il faut estimer en fonction des besoins des bénéficiaires, une liste de produits et les quantités nécessaires conventionnés par la SSA pour assurer une alimentation équilibrée. Il/elle pose alors la question de qui définit ce qui est équilibré. J. répond qu’il faut ¼ de la somme allouée à la viande et le reste aux légumes racines et légumes feuilles.

Cette idée de contrôle de la composition du panier de biens achetés chaque mois sous couvert du système de conventionnement n’a pas dépassé le stade de débats au sein de certains groupes, mais elle révèle néanmoins une tendance et pose un ensemble de questions : jusqu’où peut-on ou doit-on contrôler le régime alimentaire des individus et ménages pour promouvoir un régime sain et équilibré ? Un projet d’émancipation par l’alimentation ne doit-il pas respecter les préférences et goûts des individus ? Où se situe la frontière entre sensibilisation à certaines problématiques (impact de l’élevage sur le changement climatique, par exemple) et imposition de normes culturelles spécifiques à certains groupes sociaux ? Autrement dit, la mise en place de la SSA présente un risque de paternalisme ou d’instauration d’une nouvelle forme de domination culturelle. Prévenir ce risque implique de maintenir une vigilance forte sur la composition et le fonctionnement des caisses, c’est-à-dire la dimension de processus politique présentée dans la première partie. Mais, comme nous allons le voir dans la troisième partie, la lutte contre les effets de domination peut aussi entrer en tension avec la lutte contre l’exploitation économique. Ceci pose la question de l’articulation entre démocratie sociale et démocratie industrielle.

Visite d’une exploitation candidate au conventionnement par les membres d’une caisse locale, juin 2024. Photo : David Glory

Sur la portée transformative des expérimentations de SSA : démocratie industrielle et transformation des filières agroalimentaires ?

L’expérimentation de SSA en Gironde, comme d’autres expérimentations, insiste d’abord sur le volet de l’accès à une alimentation durable, autrement dit, ce que nous avons appelé la démocratie sociale. En effet, c’est le volet pour lequel il est le plus réaliste d’atteindre des résultats dans le laps de temps court d’une expérimentation. Néanmoins, elle ne perd pas de vue l’objectif de transformation des filières agroalimentaires ni le rôle de la SSA comme levier pour la transition. Les orientations prises par la Charte de conventionnement, les débats qui y ont présidé, de même que les choix en matière de conventionnement, révèlent une vision du changement dans les systèmes alimentaires posant des questions plus générales. Ainsi se pose ici la question de la manière dont la cotisation et le convention-nement démocratique pourraient être utilisés pour réorienter la production (agricole et alimentaire). C’est donc en dernier lieu la question de la démocratie industrielle que pose l’expérimentation de SSA.

La SSA comme levier de la transformation écologique

Une hypothèse centrale de la proposition de SSA tient à ce que la socialisation de l’accès à l’alimentation (cotisation solidaire) puisse servir de levier pour la transition alimentaire (par le biais du conventionnement). En d’autres termes, la SSA porte une critique radicale à la fois du système alimentaire dominant et des initiatives visant à réorienter de l’intérieur ce système vers un fonctionnement plus sain et durable. Dans un environnement à dominante capitaliste où le leitmotiv est de « produire toujours plus en baissant les coûts de revient », où la surproduction est une caractéristique structurelle, repenser une production de qualité avec un juste revenu pour les producteurs et productrices est un des enjeux de la SSA. Le projet pointe aussi les limites des alternatives au système alimentaire dominant, fondées sur les labels et l’information du consommateur (par exemple l’« Agriculture biologique ») : en restant dans la sphère marchande, elles ne s’adressent finalement qu’à une élite socio-culturelle et ne parviennent qu’à créer des niches, sans entraîner de transformation structurelle du système. Le financement par la cotisation solidaire n’a pas uniquement vocation à solvabiliser la demande, mais aussi à réorienter la production alimentaire (au sens large : production agricole, transformation, distribution). À l’instar de la Sécurité sociale qui a permis de financer l’investissement dans la production de soin (avec la création des Centres hospitaliers universitaires (CHU)), la SSA devrait permettre d’installer et financer des producteurs, mais également des transformatrices et des distributeurs pour définir collectivement et démocratiquement l’organisation du système alimentaire. Mais, cet objectif étant posé, comment le réaliser ? Les débats qui ont animé les Parcours d’engagement et les choix opérés dans la Charte de conventionnement s’avèrent éclairants sur les différentes options et stratégies qui s’offrent pour atteindre cet objectif.

Ce débat achoppe notamment sur la question des lieux à conventionner. Derrière la question de leur profil, se pose en effet celle des leviers pour la transition écologique. Ce débat a émergé dès les Parcours d’engagement et l’élaboration de la Charte de conventionnement. Quelle stratégie faut-il privilégier : celle d’une mise en réseau des alternatives au système alimentaire dominant ou bien une forme d’entrisme dans le modèle hégémonique ? La Charte de conventionnement organise les rapports entre les futures caisses locales de l’alimentation et leurs fournisseurs. Elle pose donc la question du type d’offre alimentaire et de modèle économique qui est valorisé par la SSA. Pendant les débats en vue de l’élaboration de la Charte, s’est en particulier posée la question de la place du modèle dominant d’approvisionnement alimentaire en France, la grande distribution. Ici, deux polarités se sont faites jour : d’une part, une position mettant en avant les habitudes culturelles et économiques des Français et Françaises, et en particulier des classes populaires, et d’autre part une position voyant la SSA comme un moyen de promouvoir les alternatives au système dominant :

N. et M., qui jouent tous les deux un rôle actif dans les débats, et qui ont comme point commun d’être des petits producteurs, plutôt alternatifs, développent chacun une vision spécifique de la manière d’étendre et généraliser le dispositif de la SSA, à partir d’un souci commun de sortir des alternatives de « niche ». N. est très attentif à la question du mainstreaming. Pour lui, la SSA ne pourra pas se généraliser sans les agriculteurs conventionnels et sans la grande distribution. Donc, il s’agit de faire entrer la SSA dans les pratiques de ces acteurs, en jouant sur l’attractivité du système, en étant incitatif tout en restant réaliste. D’où son idée de sectorisation de la SSA, qui crée un système d’attentes, d’incitations, mais avec des marges et des paliers de progression réalistes, plutôt que du tout ou rien. M. se pose lui aussi la question de sortir de la niche alternative, à partir de son expérience militante, où il a bien vu qu’avec le temps, les meilleures volontés finissent par s’épuiser. Il en tire la conclusion que toutes ces initiatives doivent devenir une sorte de service public. C’est là que sa vision diffère de celle de N. Lui, ce qu’il souhaite, c’est la mise en réseau des alternatives. Que la SSA permette de créer un milieu dense et cohésif entre les circuits courts, les tiers lieux, les associations, les centres sociaux, etc. (notes de terrain, Parcours d’engagement, 25 avril 2023).

Ces débats internes aux Parcours d’engagement reflètent des débats plus larges au sein d’une partie importante de la gauche politique. Le déplacement de la critique sociale, depuis les années 1980, de la lutte des classes vers l’écologie a entraîné un éloignement de la pensée critique vis-à-vis de l’industrialisme, alors que le marxisme lui était fortement associé. Aujourd’hui, il est souvent tenu pour acquis que la production à petite échelle et diversifiée est forcément meilleure que la production intensive spécialisée[37]. À cela s’ajoute l’idée que ce type d’organisation productive correspond par nature à une organisation capitaliste : mais il y a là potentiellement une confusion entre la forme juridique (propriété privée) et l’organisation productive.

Au sein des Parcours d’engagement, l’option qui a semblé prévaloir a été que le convention-nement fermait la porte à la grande distribution (modulo quelques exceptions). L’argument voulait que la SSA ne puisse avoir comme finalité de viabiliser le modèle économique de la grande distribution. Ainsi, parmi les vingt-neuf lieux conventionnés en septembre 2024, on compte des petits producteurs et productrices, des épiceries sociales et solidaires et tiers lieux associatifs, des magasins indépendants (boulangerie, par exemple), deux supermar-chés coopératifs, ainsi que deux magasins d’une enseigne de grande distribution spéciali-sée dans les produits biologiques.

Mais alors, quel est l’objectif poursuivi à travers le conventionnement ? Aujourd’hui, les magasins de la grande distribution représentent environ les deux tiers des achats alimentaires de détail des Français. Ajoutons que le groupe de distribution Carrefour est l’un des tout premiers employeurs privés en France. Si le conventionnement se construit à côté du secteur de la grande distribution et des industries agroalimentaires, on peut le comprendre de deux manières différentes. Une vision ambitieuse consisterait à parier sur la réorientation progressive des flux d’aliments de la grande distribution vers le réseau (en extension) des lieux alternatifs conventionnés. En somme, la grande distribution serait peu à peu vidée de sa substance, du fait de sa tenue à l’écart du système de conventionnement. Une vision moins ambitieuse consisterait à voir le conventionnement comme une activité de construction d’une niche protégée, à l’écart du système dominant, qui permettrait aux alternatives de se développer voire de prospérer, mais sans pour autant remettre en cause frontalement le système alimentaire capitaliste dominant. Mais, dans un tel cas de figure, la SSA perdrait de son ambition transformatrice. À l’inverse, quelle signification aurait un système de SSA qui conventionnerait des magasins de la grande distribution ? Une option, à faible visée transformative, mais convergente avec les habitudes culturelles des Français (cf. infra), consisterait à conventionner des produits au sein des magasins de la grande distribution avec un système de secteurs, comparable à celui existant au sein du système de soins[38]. Tout en assurant un accès facile à une alimentation saine et durable, un tel système aurait l’inconvénient majeur de viabiliser un modèle économique capitaliste au demeurant en crise. Une autre option, plus ambitieuse, viserait non seulement à conventionner des produits commercialisés par la grande distribution, mais plus fondamentalement à prendre le contrôle de ces enseignes et groupes. Il s’agirait ici de poursuivre une stratégie « contrôler et réorienter », où les travailleurs et travailleuses pourraient prendre le contrôle de l’outil de production grâce au financement socialisé et au conventionnement. Ici, la portée transformative de la SSA irait de pair avec une prise de contrôle de l’outil de production dominant et sa réorientation.

Solvabiliser la demande ou orienter la production ?

L’expérimentation inspirée par le projet de SSA propose d’attribuer 150 euros à chaque individu pour accéder à une alimentation durable, par le biais de la cotisation solidaire. Le conventionnement démocratique doit alors permettre à ces cotisations solidaires de servir de levier pour une transformation des systèmes alimentaires. Le site internet du collectif national « Pour une sécurité sociale de l’alimentation » précise ainsi : « Le conventionnement est le mécanisme qui doit nous permettre d’assurer une orientation par les citoyens de la production agricole et alimentaire, en élaborant démocratiquement les types de produits et les critères de qualité auxquels nous aspirons avoir accès… Et ainsi transformer l’offre actuelle de la production agricole et alimentaire pour y répondre ! En effet, les acteurs pourront être conventionnés sur la base de leurs pratiques convenant aux cahiers des charges proposés ou d’un engagement dans une transition de système de production »[39].

Les versions les plus ambitieuses de ce programme proposent d’utiliser une partie de l’argent collecté par la cotisation non seulement pour solvabiliser une demande alimentaire, mais également pour investir directement dans la production alimentaire, en installant des agricultrices, en créant des unités de transformation, etc. L’exemple historique souvent mentionné est ici celui de la création des CHU en partie grâce au financement de la Sécu-rité sociale, dans les années 1960-1970[40]. Cet exemple permet de souligner que le Régime général n’a pas simplement permis de viabiliser l’accès aux soins des Français et des Françaises, mais aussi d’investir dans la production de soins.

Dans les expérimentations locales actuellement menées, il s’agit principalement de solvabiliser l’accès à l’alimentation, en tablant sur le fait que le conventionnement des lieux de distribution et des produits exercera un effet sélectif et transformateur. Mais qu’entend-on exactement par le terme de « conventionnement » ? Littéralement, il s’agit de passer une convention entre au moins deux entités. Mais en droit de la sécurité sociale français, le conventionnement a une signification plus forte puisqu’il s’agit, pour un praticien de santé, d’adhérer à un accord national portant à la fois sur les soins et leurs tarifs. Dans le cas de l’expérimentation en Gironde, on ne s’inscrit pas tout à fait dans cette interprétation du conventionnement. En effet, la Charte de conventionnement adoptée détermine un certain nombre de critères à satisfaire relatifs aux pratiques des professionnelles et aux caractéristiques des produits. À cet égard, si la Charte inclut un critère sur les relations économiques avec les fournisseurs, leur juste rémunération et la transparence des marges pratiquées, elle ne va pas jusqu’à déterminer des tarifs collectifs qui s’appliqueraient à l’ensemble des professionnels participant à l’expérimentation.

Au-delà de l’expérimentation girondine, nous pouvons, semble-t-il, distinguer parmi les tenants de la SSA (que ce soit au niveau national ou dans les expérimentations locales) deux stratégies pour engager la transformation de la production alimentaire. D’un côté, une stratégie « durkheimienne » de régulation d’un secteur par le biais du conventionnement (incluant à la fois la détermination collective de pratiques et de tarifs) sans toucher directement à l’organisation productive, mais agissant indirectement sur celle-ci par effet de sélection ; de l’autre côté, une stratégie plus marxiste consistant à prendre directement le contrôle de l’outil de production grâce à la cotisation sociale et à l’investissement massif qu’elle permet[41].

Conclusion

L’exemple présenté dans cet article permet de mesurer à quel point les expérimentations locales inspirées du projet de la SSA instaurant des caisses communes de l’alimentation ne sont pas que des adaptations contraintes, ou des réalisations au niveau micro d’un projet macroéconomique. L’erreur serait de considérer que les choix et les orientations que prennent les collectifs initiant des expérimentations locales ne sont que de l’ordre de l’opérationnalité. En réalité, parce qu’ils sont le fruit de compromis entre les forces en présence (association, collectivité, citoyennes), ils interrogent les fondements mêmes du projet global de SSA. C’est de cette manière qu’il convient d’envisager les orientations prises par l’expérimentation girondine qui peuvent, dans un premier temps, apparaître contradictoires : se référer à l’universalité du projet de SSA tout en sur-représentant les personnes en situation de précarité ; s’inscrire dans un objectif de redistribution des richesses à travers la cotisation solidaire tout en édifiant une règle d’auto-détermination du montant de cotisation. Ces orientations invitent à prendre la mesure des difficultés que rencontrent les initiatives à mettre en œuvre des orientations théoriques d’un projet global – la SSA – dans le cadre d’un espace social local soumis par ailleurs à des logiques qui lui sont propres. La mise en place de la caisse girondine de l’alimentation révèle, de ce fait, la difficulté d’articuler démocratie politique, sociale et industrielle. Ces trois dimensions de la démocratisation de l’alimentation ne convergent pas nécessairement et peuvent même entrer en tension. En ce sens, l’articulation entre le projet de SSA et les expérimentations locales est double : si le projet théorique global de la SSA oriente l’élaboration des caractéristiques des initiatives locales, en retour, le processus d’expérimentation contribue – c’est ce que nous avons voulu montrer dans cet article – à définir – en le questionnant à l’aune de l’expérience vécue – les contours de ce que pourrait être une future SSA au niveau national. Autrement dit, le processus peut avoir un impact sur l’objectif visé. Il existe plusieurs interprétations du projet de SSA et certains éléments en restent ouverts. Les expérimentations locales contribuent, au même titre que les débats autour de la SSA, à mieux définir ses contours. Nous avons ici souligné plusieurs conséquences à nos yeux importantes de cette contribution : la possibilité de réaliser l’exigence démocratique du système ; la tension entre pouvoir d’agir citoyen et émergence de nouvelles politiques sociales territorialisées ; la concurrence entre un paradigme du Régime général et un paradigme du Revenu universel ; la tension entre lutte contre l’exploitation économique et lutte contre la domination symbolique ; et enfin, l’existence de différentes stratégies de transformation écologique, en fonction de leur rapport au système alimentaire dominant et plus spécifiquement à l’appareil productif. Ce faisant, cet article contribue à un débat plus général sur les stratégies de transition ou de transformation écologique, et pose notamment la question de la prise de décision, de l’orientation de la production par la demande, et du lien entre protection sociale et compromis productif


[1] Tim Lang, « Food policy for the 21st century: can it be both radical and reasonable? » in For Hunger-proof Cities: Sustainable Urban International Development Research CentreFood Systems, Ottawa, 1999, p. 216-224.

[2] Le collectif intitulé « Pour une sécurité sociale de l’alimentation » est composé notamment d’Ingénieurs sans frontières AgriSTA, de la Confédération paysanne, du réseau CIVAM, de VRAC, de Réseau Salariat. Voir l’ensemble des membres à l’adresse suivante : https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/les-membres-du-collectif/

[3] Colette Bec, La Sécurité sociale : Une institution de la démocratie, Paris, Gallimard, 2014.

[4] Pierre Laroque, « Le plan français de Sécurité sociale », Revue française du travail, no 1, 1946, p. 9.

[5] Collectif SSA, « Les trois piliers du mécanisme de SSA », Sécurité sociale de l’alimentation, 2021.

[6] Dans cet article, nous utilisons l’écriture inclusive de la manière suivante : utilisation de termes épicènes, alternances entre formes masculines et féminines des substantifs pluriels, alternance du masculin et du féminin dans les énumérations, utilisation du féminin neutre dans le cas des collectifs constitués majoritairement de femmes (par exemple, « animatrices » et « participantes »).

[7] Par « démocratie politique », nous entendons l’ensemble des processus et dispositifs permettant de garantir la qualité des délibérations, le caractère inclusif et représentatif d’une assemblée, ainsi que la transparence de ses décisions. À travers l’expression démocratie sociale, nous désignons l’égalité d’accès à un bien ou dans la satisfaction d’un besoin fondamental. Autrement dit, nous associons la démocratie sociale à l’égalité dans la réalisation des droits sociaux, plutôt que comme une référence à la négociation entre partenaires sociaux, selon un usage courant dans le domaine des relations professionnelles. Enfin, la démocratie industrielle renvoie pour nous à l’organisation collective, réflexive et égalitaire des rapports économiques.

[8] Tim Lang, op. cit., & du même, « Food control or food democracy? Re-engaging nutrition with society and the environment », Public Health Nutrition, vol. 8, no 6a, 2005, p. 730‑737.

[9] Antoine Bernard de Raymond, En toute saison, le marché des fruits et légumes en France, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013.

[10] Jennifer Clapp, « Explaining Growing Glyphosate Use: The Political Economy of Herbicide-Dependent Agriculture », Global Environmental Change, vol. 67, 2021, p. 102239; Nora McKeon, « GFG – Global food governance in an era of crisis: Lessons from the United Nations Committee on World Food Security », Canadian Food Studies / La Revue canadienne des études sur l’alimentation, vol. 2, no 2, 2015, p. 328-334.

[11] Dominique Paturel, Magali Ramel, « Éthique du care et démocratie alimentaire : les enjeux du droit à une alimentation durable », Revue française d’éthique appliquée, vol. 2, no 4, 2017, p. 49-60.

[12] Karen Bassarab, Jill K. Clark, Raychel Santo, Anne M. Palmer, « Finding Our Way to Food Democracy: Lessons from US Food Policy Council Governance », Politics and Governance, vol. 7, no 4, 2019, p. 32-47.

[13] Jeroen Candel, « EU food-system transition requires innovative policy analysis methods », Nature Food, vol. 3, no 5, 2022, p. 296-298.

[14]Julia Behringer, Peter H. Feindt, « How Shall We Judge Agri-Food Governance? Legitimacy Constructions in Food Democracy and Co-Regulation Discourses », Politics and Governance, vol. 7, no 4, 2019, p. 119-130.

[15] Jeroen Candel, op. cit.

[16] Zachary Henson, Genevieve Munsey, « Race, culture, and practice: segregation and local food in Birmingham, Alabama », Urban Geography, vol. 35, no 7, 2014, p. 998-1019.

[17] Dominique Paturel, Patrice Ndiaye, « Démocratie alimentaire : de quoi parle-t-on ? », Les chroniques « démocratie alimentaire » – Volet 1, 2019 [en ligne].

[18] On pourrait ajouter un quatrième aspect, relatif à la démocratie écologique, mais ceci est hors de la portée de cet article.

[19] Cf. dans ce numéro la contribution de Nicolas Castel au sujet de la tentative, limitée en la matière, au sein d’Électricité de France.

[20] Jules Simha, « Qui sont les évaluateurs d’expérimentation sociale ? », SociologieS, 2018 [en ligne].

[21] Cf. Maire de Bordeaux, « Bordeaux Projet Mandature 2020-2026 », 2021.

[22] Pour davantage d’informations sur ces Parcours et les méthodes d’animation, voir : https://acclimataction.fr/idees-recues-agriculture-alimentation/

[23] Le féminin neutre est ici utilisé en raison de la majorité de femmes au sein du groupe concerné.

[24] Source : David Glory, Antoine Bernard de Raymond, Sylvain Bordiec, Louise Doglio et Marthe-Aline Jutand, « Des Parcours d’engagement vers une démocratie alimentaire », Rapport de recherche, Bordeaux, Acclimat’action, 2024.

[25] Le féminin neutre est ici employé en raison de la majorité de femmes au sein du groupe concerné.

[26] Bernard Friot, Puissances du salariat, 2e édition, Paris, La Dispute, 2012 ; Nicolas Da Silva, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 2022.

[27] Nicolas Da Silva, op. cit.

[28] Lizabeth Cohen, A Consumers’ Republic: The Politics of Mass Consumption in Postwar America, Reprint edition, New York, Knopf Doubleday Publishing Group, 2003.

[29] Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2013.

[30] Ces « idées reçues » reprennent celles qui sont présentées dans l’ouvrage collectif de Nicolas Bricas, Damien Conaré, Marie Walser, Une écologie de l’alimentation, Versailles, éditions Quæ, 2021.

[31] Cette Charte est disponible à l’adresse suivante : https://acclimataction.fr/wp-content/uploads/2024/01/Charte-Commune-de-Conventionnement-.pdf

[32] Pour une schématisation de la gouvernance, voir : https://caisse-alimentaire-ssa-gironde.fr/?Gouvernance

[33] La MonA est la monnaie alimentaire utilisée pour le versement de l’allocation et les transactions, créée dans le cadre de l’expérimentation de la SSA de Montpellier.

[34] Philippe Cardon, Thomas Depecker, Marie Plessz, Sociologie de l’alimentation, Malakoff, Armand Colin, 2019.

[35] Nicolas Darmon, Adam Drewnowski, « Contribution of food prices and diet cost to socioeconomic disparities in diet quality and health: a systematic review and analysis », Nutrition Reviews, vol. 73, no 10, 2015, p. 643-660 ; Cyrielle Denhartigh, « Viande : pourquoi est-il si difficile de s’en passer ? », Revue Projet, vol. 367, no 6, 2018, p. 66-74.

[36] Peter Scarborough, Paul N. Appleby, Anja Mizdrak, Adam D. M. Briggs, Ruth C. Travis, Kathryn E. Bradbury, Timothy J. Key, « Dietary greenhouse gas emissions of meat-eaters, fish-eaters, vegetarians and vegans in the UK », Climatic Change, vol. 125, no 2, 2014, p. 179-192.

[37] Matthew T. Huber, Climate Change as Class War: Building Socialism on a Warming Planet, London, Verso, 2022.

[38] Cf. dans ce numéro la contribution de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva.

[39] https://securite-sociale-alimentation.org/la-ssa/les-trois-piliers-du-mecanisme-de-ssa/ (Consulté le 29 mai 2024).

[40] Nicolas Da Silva, op. cit.

[41] Cette dernière posture est par exemple clairement exprimée dans l’ouvrage de Laura Petersell et Kévin Certenais, Régime général. Pour une sécurité sociale de l’alimentation, Saint-Étienne, Riot éditions, 2021.

Une sécurité sociale pour tout, par tous et toutes ? Un modèle de production alternatif

Introduction au numéro 3 de la revue Salariat

par Nicolas Castel, Claude Didry, Mathieu Grégoire, Emilien Julliard

Prolongeant une première expérience de sécurité sociale engagée dans le cadre du New Deal avec le Security Social Act de 1935, le programme du Conseil national de la résistance (CNR) proclame en 1944 l’ambition d’un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ». La grande ordonnance du 4 octobre 1945 dont nous commémorons cette année le quatre-vingtième anniversaire précise cette ambition, en visant l’« organisation d’une sécurité sociale destinée à garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et de famille qu’ils supportent » (art. 1er). Ce qui se dessine est donc fondamentalement une garantie de moyens d’existence, notamment par la continuation du salaire. Mais c’est également la prise en charge des soins requis en cas de maladie professionnelle ou non) et d’accident (du travail, ou non) qui se précise, en organisant un accès à la santé par un système de remboursement des soins médicaux couvrant le prix des consultations et des interventions. Cela implique par voie de conséquence la reconnaissance d’un système de santé, reposant sur l’articulation, voire la convergence, des différentes structures de production des soins médicaux (médecine de ville libérale, médecine hospitalière alliant personnel de la fonction publique hospitalière et médecins de statuts hétérogènes, hospitalisation privée, maisons de santé, dispensaires, etc.). Au vu de l’ambition de « plan complet » proclamée par le programme du CNR, la Sécurité sociale reste pourtant marquée par un inachèvement fondamental annoncé en ces termes dans l’ordonnance du 4 octobre 1945 : « Des ordonnances ultérieures procèderont à l’harmonisation desdites législations et pourront étendre le champ d’application de l’organisation de la Sécurité sociale à des catégories nouvelles de bénéficiaires et à des risques ou prestations non prévus par les textes en vigueur ». Dans les débats ultérieurs, par exemple en 1946, seront évoqués des risques – voire des besoins – nouveaux, comme le logement par Eugène Claudius-Petit dont on trouve un écho dans le décret du 6 aout 1953 qui établit le 1 % patronal, ou le chômage par Ambroise Croizat qui, pour rappel, fit l’objet en 1958 d’un régime spécifique géré par l’Unédic1, hors donc du giron strict de la Sécurité sociale. De manière similaire, le Bureau international du Travail dans son rapport de 1942, Approaches to social Security, rappelait que la politique de sécurité sociale devait se concevoir comme une partie d’un programme bien plus vaste de protection, de redistribution, de production et d’éducation2. C’est précisément la voie qu’emprunteront plusieurs pays occidentaux et notamment avec une certaine détermination, la France d’après-guerre3, mais là aussi hors du giron strict de la Sécurité sociale (i. e. sous la forme par exemple de fonctions et d’entreprises publiques).

N’est-ce pas cet inachèvement et les promesses de développement que les architectes de la Sécurité sociale ont mis en son cœur que l’on retrouve aujourd’hui, notamment à travers les expérimentations et les projets qui s’en inspirent dans les domaines de l’alimentation, de la dépendance ou de l’industrie ? Si la Sécurité sociale a bouleversé l’univers du soin médical, en organisant et en finançant, pour partie4, un système de santé articulant des « producteurs de soins » issus de différents horizons, n’y a-t-il pas là un modèle pour d’autres productions, d’autres « mises en sécurité sociale » en somme ?

En effet, en dépit des contre-réformes qui se succèdent depuis plus de quarante ans5, le système national de protection sociale identifié par Jean-Claude Barbier, Michaël Zemmour et Bruno Théret6, dont le cœur reste la Sécurité sociale, n’a cessé de s’étendre tout au long du xxe siècle, et c’est avec une vigueur méconnue que la « Sécu » fête son quatre-vingtième anniversaire. Ainsi, comme le rappellent les auteurs de cet opuscule, ce macrosystème participe en tant que tel à la reproduction de la société salariale – qu’il s’agisse de lien social, de travail ou de groupes sociaux – et ce, tout en assurant une dynamique massive de solidarités et de réduction des inégalités par des transferts sociaux entre bien portants et malades, entre actifs occupés, chômeurs et retraités inactifs, entre hommes et femmes, entre parents et personnes sans enfant, entre ménages modestes et aisés.

Cette réduction des inégalités demeure freinée par un système de protection sociale partiellement désandrocentré – la dépendance domestique des femmes restant en partie liée à la forme prise par les droits sociaux de leur mari7– et soumis à des critères de résidence qui tendent à discriminer les travailleurs étrangers. Mais c’est donc une large Sécurité sociale (en incluant ici l’assurance chômage), dans un mouvement général de déploiement du salariat engagé depuis l’après-guerre, qui est venue se substituer à des formes d’assistances et d’assurances très limitées, c’est-à-dire limitées quant aux risques couverts, quant aux rémunérations prises en compte et parce que trop faibles ou facultatives (notamment dans le cas des accidents du travail8). Désormais, la Sécurité sociale traverse l’existence de tout un chacun : souvent, on naît et on meurt à l’hôpital, tout comme on sera un jour ou l’autre un travailleur cotisant, un parent bénéficiaire des allocations familiales, un chômeur pointant à France Travail, un malade doté d’une carte Vitale ou un futur pensionné liquidant sa retraite auprès de la Carsat9 compétente. Faut-il s’arrêter là ? Qu’ils soient nouveaux ou déjà largement investis par des formes de productions publiques ou parapubliques de multiples domaines de sa possible extension peuvent être mentionnés, sachant que la présente liste n’a rien d’exhaustif : les transports, l’énergie, l’industrie, le logement, le soin, l’alimentation10, la planification écologique11, l’enseignement supérieur12, la culture13 et l’intermittence du spectacle14, la presse15, les services funéraires16.

Certes, les contre-réformes de ces quatre dernières décennies contribuent à un corsetage du système de santé, ou encore du système de retraite, suggérant un retour de la « société de marché » dont la grande transformation identifiée par Karl Polanyi17 au lendemain de la crise des années 1930 semblait avoir clos l’existence. Mais, face à ce renouveau de l’accroissement indéfini de la valeur économique sans autre but que son accumulation stérile du point de vue du bien commun, il n’est pas dit que la mise en sécurité sociale ne se renouvelle pas non plus, d’autant que ce sont bien les institutions du salariat qui nous ont permis de passer le cap d’une crise sanitaire sans précédent18. La Sécurité sociale reste centrale et inspire de nombreuses revendications ou expérimentations – nous donnons dans ce numéro l’exemple d’une expérimentation en cours de sécurité sociale de l’alimentation (SSA) et celui d’une revendication d’un statut pour les paysans. Elle nourrit donc encore aujourd’hui une pluralité de projets relatifs à son extension comme, par exemple, le projet de sécurité sociale industrielle esquissé dans ce même numéro. Cette dynamique d’expérimentation vient ainsi compléter, sur un mode éminemment offensif et désirable, les initiatives d’organisations syndicales et politiques soucieuses de maintenir un système de protection sociale attaché à l’État de droit républicain restauré au lendemain de la Libération.

La Sécurité sociale a donc pris une telle place dans la vie de toutes et tous, qu’elle est devenue un élément déterminant de nos modes d’existence. Sa participation à la reproduction sociale – que le capitalisme tend à « cannibaliser »19 – via notamment
des prestations familiales venues reconnaître et valoriser le travail domestique et parental inégalement réparti au sein des couples est un fait notable. D’autant plus que ces prestations ont vu leurs traits les plus liberticides s’estomper au fil du temps : police administrative des familles, natalisme, tutelle du mari. Cette mécanique générale de solidarités, de luttes contre les inégalités, de protections et de productions en tout genre a toutes les bonnes raisons de s’étendre au XXIe siècle. Déjà parce que sa permanence n’est pas remise en cause et parce que la population couverte continue à croître numériquement, même si cette mécanique connait des évolutions, voire des régressions. Plus encore – nous l’avons déjà dit en substance –, du fait même de sa longévité et malgré la récurrence des critiques à laquelle la soumet l’idéologie dominante, la Sécurité sociale apparait finalement aujourd’hui comme une sorte de modèle permettant d’envisager une « mise en sécurité sociale » de risques, voire d’activités nouvelles, et c’est précisément là tout l’enjeu du présent numéro de la revue Salariat. Pour cette troisième livraison, nous voulons partir des mécanismes concrets de mise en sécurité sociale – qu’il s’agisse de la cotisation, des caisses, du statut des travailleurs et des travailleuses, du conventionnement ou encore de formes de contrôle démocratique de ce qui est produit – pour penser leurs intérêts, leurs limites et leur éventuel déploiement. Dans cette optique, les contributions de ce numéro viennent donc réinterroger la Sécurité sociale instituée en 194520 (1), mais elles permettent aussi d’envisager une sécurité sociale au sens large, en revenant sur un ensemble d’expériences et de propositions qui ouvrent des perspectives de valorisation d’une production économique alternative au marché et, pour partie, à l’État (2). Reste enfin la question de l’échelle de ces mises en sécurité sociale qui pose l’enjeu du rôle de l’État dans leur possibilité de généralisation (3).

La mécanique productive de la Sécurité sociale


La mécanique de la Sécurité sociale est le fruit d’une histoire qui se construit sans direction préalable véritablement fixée, qui peu à peu va s’enrichir de différentes composantes. Si elle se donne comme priorité le remplacement du salaire, elle comporte aussi un volet production largement méconnu comme tel, volet qui recoupe pour partie le travail de reproduction sociale que les allocations destinées aux familles viennent – trop faiblement – valoriser. À l’activité libre d’une part non négligeable des dix-sept millions de bénéficiaires d’une pension retraite et au travail effectif des 150 000 salariés des différents organismes de la Sécurité sociale, on peut ajouter la confluence entre les différents producteurs de soins médicaux : santé libérale, santé assurantielle privée (assurance prise par les employeurs) et santé publique (hôpitaux, dispensaires, le soin mis sous statut de la fonction publique hospitalière), fondations du secteur non lucratif et cliniques privées. Ce volet production repose sur la répartition de cotisations sociales permettant de financer des prestations compensatoires (indemnité journalière pour la maladie, pension pour la retraite, diverses allocations pour la famille) et la prise en charge de soins par des prestataires conventionnés (établissements hospitaliers, médecins). C’est dans un cadre démocratique reposant sur le contrôle des usagers par l’intermédiaire de représentants élus que tout cela a pu se faire, du moins jusqu’aux ordonnances de 1967, avant que la représentation des salariés pour près de trois quarts des sièges ne se voit réduite à la moitié des sièges, la démocratie sociale cédant ici la place à un paritarisme entre syndicats salariés et employeurs.

Cette organisation permet de découpler le budget de la Sécurité sociale et son usage, d’une part, des budgets publics reposant sur la fiscalité, d’autre part. Même si les organismes de Sécurité sociale se trouvent aujourd’hui sous la pression constante de règles publiques fixant un Ondam (Objectif national de dépenses de l’assurance maladie), dans le cadre d’une LFSS (Loi de financement de la Sécurité sociale) votée annuellement par le Parlement depuis 1997, leur budget demeure autonome de celui des collectivités publiques en reposant toujours, pour une large part, sur les cotisations sociales. La gestion des caisses des différentes branches (maladie, allocations familiales, retraite et accidents du travail) est confiée à des conseils d’administration composés « paritairement » de représentants des organisations de salariés et d’employeurs21. Ainsi, le budget de la Sécurité sociale compte 672 milliards d’euros de recettes recouvrées en 2023, avec un déficit de 10 milliards d’euros environ. Au sein de ces recettes, les cotisations sociales comptent pour 56,4 %, la contribution sociale généralisée (CSG) pour 20,1 % et les différentes taxes et impôts pour 18 %. La cotisation sociale demeure centrale dans cet ensemble, d’autant qu’on peut y ajouter une CSG assise sur le revenu salarial qui vient rappeler le poids du travail dans ce tout. Cette situation budgétaire est à rapprocher d’un budget de l’État qui compte 284,5 milliards d’euros de recettes, avec un déficit de 154 milliards d’euros.

La Sécurité sociale constitue donc aujourd’hui une institution de premier plan dans la vie sociale, tout à la fois par ses apports au remplacement des revenus salariaux, mais aussi – et c’est peut-être là son aspect le plus révolutionnaire – par son rôle dans le développement d’activités productives et reproductives au cœur desquelles on trouve, aux côtés de l’activité libre des retraités et de la valorisation partielle du travail domestique et parental, le système de santé. En effet, au cœur des dynamiques productives que mobilise la Sécurité sociale, le conventionnement des médecins très finement analysé dans l’approche sociohistorique de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva se révèle être un marqueur des grandes évolutions que le système français de protection sociale a traversées. Le conventionnement traduit l’accommodement de la Sécurité sociale à un maintien de la médecine libérale, à laquelle il avait été convenu de ne pas toucher (voir notamment Ambroise Croizat dans son discours du 8 aout 1946), contrairement à la nationalisation de la médecine britannique. L’enjeu était de taille, dans la mesure où il tenait à l’accessibilité des usagers à des soins médicaux face à des médecins pratiquant des tarifs de consultation exorbitants au regard des remboursements prévus. En ce sens, le conventionnement des médecins contribue à inscrire une pratique libérale dans un système socialisé par un tarif de consultation opposable en matière de remboursement. De ce point de vue, le conventionnement négocié par les organisations de médecins suscite des controverses dans la corporation, attachée à un ordre social marchand et concurrentiel et opposée par principe au tiers payant, mais qui trouve dans cette négociation avec les organismes de Sécurité sociale la possibilité de garantir une solvabilité de la demande et ainsi de confortables revenus mensuels qui placent les médecins dans les 2 % des salariés les mieux rémunérés. Pour les auteurs, cet état de fait tient en grande partie à ce qu’ils nomment une « étatisation de la Sécurité sociale » plaçant sa gestion entre les mains d’une élite techno-administrative. Tout autre aurait pu être le devenir de la médecine en France, au vu de la promotion d’une médecine salariée par les caisses de Sécurité sociale des années 1940-1950, dans le cadre de maisons de santé qualifiée alors de « prisunic de la santé » par les médecins libéraux. Ce repli corporatif n’est pas l’apanage des professions libérales. On a pu en voir une expression plus mesurée – parce qu’au service des usagers – chez les électriciens-gaziers dans ce qu’il faut bien considérer comme un avant-poste de mise en sécurité sociale. Dans la dynamique historique qui porte la Sécurité sociale depuis plus de quatre-vingts ans, la suppression du régime spécifique des Industries électriques et gazières (IEG) que relate Nicolas Castel indique l’effacement d’une piste de développement reposant sur l’intégration de la protection sociale dans le fonctionnement plus large d’un service public. Précédant la construction d’un service public de l’énergie électrique et gazière, la caisse des IEG devient, au sein de l’EDF, la base d’un salaire à la qualification de la personne22 en entendant ici une garantie de continuité du salaire à travers la maladie et la retraite qui ne se retrouve nulle part ailleurs développée à ce point, y compris dans la fonction publique. Ce système de remplacement du salaire et de prestation en matière de soins repose sur des cotisations salariales que complètent des cotisations dites « de service » dans les situations, notamment, de congés de longue maladie. Il s’inscrit dans une entreprise de service public reposant sur une implication des personnels tout à la fois dans le fonctionnement des services, à travers des comités mixtes à la production et dans une mobilisation permanente au service de la continuité du service. Cette mise en sécurité sociale contribue ainsi à garantir la continuité de la production énergétique électrique et gazière, à travers la continuité du salaire, tout en garantissant la reproduction et l’entretien de la force de travail de son personnel. C’est un processus de long terme qui mène à l’inverse au démantèlement progressif de cet impressionnant système, au nom d’une adaptation du management à la modernité qui s’engage au début du second millénaire.

Deux formes de relations entre démocratisation sociale et production se font jour à travers les contributions de Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva d’une part, de Nicolas Castel de l’autre. Dans le premier cas, la remise en cause de la démocratie sociale au profit d’une domination technocratique dans la gestion de la Sécurité sociale conduit à adapter l’assurance maladie au conservatisme de la médecine libérale toute en permettant, au passage, de garantir son train de vie. Dans le second, la mise en sécurité sociale des industries électriques et gazières – même si elle risque de tomber en désuétude – a garanti la capacité d’un personnel en mesure de répondre à la continuité d’une production intégrant la participation des salariés. L’article d’Ilona Delouette et Sylvain Vatan prolonge ces analyses sur les productions attachées à des formes de sécurité sociale, en revenant précisément sur ce que la mise en sécurité sociale de l’aide à domicile aurait pu être dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées dépendantes. Promue au lendemain de la pandémie de Covid au rang de cinquième risque via la création de la branche autonomie, la dépendance apparait finalement comme un champ de tension où le projet de mise en sécurité sociale envisagé par le Rapport Arreckx à la fin des années 1970 à travers le financement d’un accompagnement des personnes dépendantes par la cotisation sociale a fait long feu. Ce repli vers une mutualisation du risque dépendance au niveau des seuls retraités et de leurs familles se manifeste à travers les évolutions du statut des aides à domicile (AAD). Finalement, c’est la solution d’une incitation fiscale de la prise en charge de l’AAD par les personnes âgées et leur famille qui prévaut depuis les années 1990. Au terme de ce parcours, la création en 2021 de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie comme nouvelle branche de la Sécurité sociale ne change pas la logique forfaitaire de la rémunération des AAD, tout en passant par un financement de cette caisse par une réaffectation de la CSG. Il faudrait sans doute parler, pour cette caisse nouvelle, de « branche de papier» consacrant un repli de la solidarité nationale garantie par la cotisation sociale et une fiscalisation accrue de la protection sociale.

Un modèle inspirant pour la mise en sécurité sociale de productions essentielles ?


L’aide à domicile trouve aujourd’hui sa place dans un univers des « services à la personne », large catégorie à laquelle la loi Borloo de 2005 a œuvré, venant moderniser, c’est-à-dire bien souvent en incitant à leur marchandisation, des formes de domesticité. Mais, le retour sur l’émergence de la formalisation de cette activité suggère qu’elle aurait pu relever d’une véritable Sécurité sociale, appelant la mobilisation de la cotisation sociale pour financer la branche autonomie. Et c’est bien un tel mouvement que nous permettent d’envisager les contributions à ce numéro, en invoquant les apports d’une mise en sécurité sociale d’activités productives répondant à des besoins sociaux à partir d’une organisation non capitaliste de l’accès à ces productions.

Il en est ainsi du projet d’une sécurité sociale alimentaire (SSA) en Gironde dans laquelle ont été impliqué Antoine Bernard de Raymond, Sylvain Bordiec, Louise Doglio, David Glory
et Marthe-Aline Jutand. Comme nous allons le lire ici, l’organisation d’une SSA se dessine pas à pas, en intégrant des populations connaissant la précarité alimentaire, à travers la mise en place d’un système de cotisations donnant accès à des produits conventionnés eux-mêmes disponibles dans des lieux de distribution conventionnés. Compte tenu de la présence d’acteurs publics dans l’expérimentation (municipalité de Bordeaux, département de la Gironde), le risque est ici de passer d’une forme de sécurité sociale visant une «universalité » de l’opération, à une sorte de « revenu minimum d’alimentation » dans une optique de lutte contre la seule précarité alimentaire, non sans un soupçon de paternalisme par imposition de normes extérieures aux personnes concernées. Cependant, les acteurs et les actrices de l’expérimentation, conscients de cette possibilité, sont parvenus à faire en sorte qu’elle soit gouvernée par une association indépendante des pouvoirs publics, soucieuse de pratiques démocratiques. Leur contribution met ainsi bien en lumière l’importance d’un « conventionnement » démocratiquement établi à l’inverse du conventionnement de la médecine libérale analysé par Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva. En effet, un tel mode de conventionnement non dévoyé dessine la capacité d’orienter durablement les centres de distribution et plus lointainement d’influencer les pratiques agriculturales.

La réflexion sur un « statut paysan » que la revue présente dans son état « brut » prolonge ces expérimentations d’une SSA, en mettant en lumière le collectif des « salarié·es de l’alimentation » qui entend redonner vie à une revendication des années 1980. En effet, cette réflexion se nourrit de la lecture d’un manifeste élaboré en 1983 par la Confédération Nationale des Travailleurs Paysans, organisation née dans le sillage des critiques suscitées par l’agriculture intensive des années 1960. On pourrait y voir la manifestation d’une sorte de « ni-ni » risquant, comme tel, de brouiller les pistes en refusant le statut de salarié et celui d’indépendant. La lecture fait apparaitre une démarche bien plus subtile, suggérant de détacher l’agriculteur de sa subordination vis-à-vis d’une agro-industrie dans laquelle il faut compter les multinationales comme Bayer et Monsanto, conjuguant intrants chimiques, engrais tirés du Maroc et OGM au service de l’agriculture intensive. Mais les mots nous emportent aussi vers de nouveaux horizons, en imaginant des paysans que l’on avait cru éliminés par les agriculteurs avant que leur retour ne s’affirme au cours des dernières décennies, avec notamment la Confédération paysanne qui défie l’hégémonie de la FNSEA, ou le développement des Amap annonçant une forme originale de « salarisation » de ces
derniers par celles et ceux qu’ils nourrissent. Dans cette figure renouvelée du paysan, s’affirme non seulement le souci de « desserrer les contraintes » d’une activité agricole sans limites mais aussi, le refus d’une capitalisation par l’endettement, au profit d’un financement par l’État des terres et des équipements. La socialisation parait ici prolonger la socialisation du revenu, pour engager une socialisation publique originale des moyens de production sous la forme – osons le terme – d’une sécurité sociale paysanne.

Ce souci de prolonger à la fois la socialisation du revenu via la continuité du salaire et la socialisation du financement de certaines productions, nous le retrouvons dans la sécurité sociale industrielle (SSI) qu’envisage Claude Didry. En effet, la poursuite de l’emploi dans le cadre d’une stratégie économique proposée par les représentants du personnel confrontés
à des situations de restructuration représente bien une forme de continuité du salaire, en sortant de cette mythologique « fin de l’emploi à vie » qui a fleuri depuis les années 1980 pour accompagner une désindustrialisation que la crise du Covid a révélée sous la lumière la plus crue. Mais il est possible d’aller au-delà de l’emploi (et de son instabilité structurelle),
en se donnant justement les moyens d’en créer. L’esquisse de SSI présentée ici part alors du constat de montants colossaux de l’aide publique aux entreprises, entre 200 et 250 milliards d’euros en 2024, ne souffrant aucune discussion publique. Au contraire, la multiplication actuelle des plans de licenciement qui touchent en premier lieu des sites industriels devrait conduire à envisager une intervention des représentants des salariés à travers l’élaboration de contre-propositions à ces projets de licenciement en se fondant justement sur des investissements financés par ces aides publiques. Il reviendrait à des organismes paritaires de branche de contrôler la pertinence de ces contre-propositions, en se voyant confier la gestion des actifs publics résultant de ces investissements consolidés dans le capital des entreprises. Sortant de la logique exclusivement bancaire de BpiFrance, la gestion salariale de ces actifs publics pourrait amplifier cette démocratisation industrielle, à travers les retours financiers de ces actifs et le droit de regard qui en résulte sur la gestion des entreprises concernées. Face au péril écologique et notamment à la propension du capitalisme financiarisé à polluer ailleurs, on mesure là la nécessité d’une
sécurité sociale industrielle susceptible de financer à la fois des restructurations pour maintenir l’outil de travail et des investissements hors des circuits du capital.

L’État contre les mises en sécurité sociale ?

Un des traits les plus distinctifs des mises en sécurité sociale par rapport à d’autres projets visant à faire exister des alternatives au capitalisme, qu’il s’agisse d’expériences d’autogestion d’entreprises23 ou encore d’un travail de subsistance pour atteindre une autonomie écologique24, est celle de l’échelle. En effet, une mise en sécurité sociale vise un certain degré d’universalisation, le plus souvent dans le cadre national, comme le montre bien la proposition de Claude Didry. Cette quête de généralisation de l’expérience, qui participe de sa légitimité et de sa robustesse sur le temps long, implique, en pratique, un nécessaire soutien de l’État, non sans risque.

De fait, sans l’État, la Sécurité sociale qui a contribué au « déjà-là communiste »25 n’aurait tout simplement pas existé. Les exemples ne manquent pas, dans ce numéro ou ailleurs,
de quêtes d’un appui de l’État par les intéressés eux-mêmes aux entreprises de mise en sécurité sociale ou à une meilleure continuité du salaire – comme en témoigne, pour les situations d’emplois discontinus, la lutte des matermittentes26. L’État est tout d’abord une ressource matérielle dont il est en pratique difficile de se passer, comme le rappellent les projets de sécurité sociale de l’alimentation qui font appel aux collectivités locales. Sans l’investissement massif de l’État dans le système hospitalier dans les années 1960-1970, la qualité des soins n’aurait pas été la même, quand bien même existe la couverture du risque maladie par la Sécurité sociale et la cotisation. La nationalisation, une revendication syndicale ancienne, faisant apparaître la figure de l’État producteur, a également permis, par exemple, de répondre aux besoins énergétiques de la population comme le rappelle le texte de Nicolas Castel. Par ailleurs, l’État est aussi une ressource symbolique, mobilisée à plus d’un titre pour faire advenir la Sécurité sociale. C’est en effet à travers une série d’«actes d’État »27, au premier rang desquelles figure l’ordonnance du 4 octobre 1945, que la Sécurité sociale a pu prétendre à une certaine universalité28 et acquérir un caractère public. De la même manière, ce sont bien des réglementations et des législations publiques qui sont venues consacrer l’autonomie et la dimension démocratique de la Sécurité sociale. Ainsi, dès 1945 les Caisses primaires de Sécurité sociale sont organisées sur une base privée rapportée dans l’article 9 « aux prescriptions de la loi du 1er avril 1898 sur les sociétés de secours mutuels ». Elles sont, à ce titre, titulaires d’une « délégation de service public », le service public de la sécurité sociale. On pourrait appliquer la même logique de raisonnement à d’autres composantes essentielles de mises en sécurité sociale. Au surplus, le salariat n’existe pas en dehors de sa construction juridique par le Code du travail, qui l’institue29. Ce n’est pas pour rien que le collectif des travailleurs et des travailleuses
de l’alimentation dans ce numéro rappelle la force de l’idée d’un code du travail pour les paysans, synonyme d’un véritable statut. De façon analogue, des formes de reconnaissance parmi les plus émancipatrices du travail et des salariés se sont construites au sein du secteur public, comme le souligne dans ce numéro l’analyse du régime des électriciens-gaziers sans oublier le statut des fonctionnaires, qui incarne les possibles
d’un salaire à la qualification personnelle.

L’État, donc, dans certaines conditions sociohistoriques données, notamment celles de l’après-guerre où le rapport de force était – pour partie – favorable aux institutions du travail, peut grandement participer à garantir l’autonomie de la Sécurité sociale comme alternative au modèle capitaliste de financement de l’investissement par l’endettement. Ce qu’aujourd’hui de nombreux auteurs dénomment l’étatisation de la protection sociale, et plus particulièrement de la Sécurité sociale est d’une autre nature. Si l’État est tout aussi actif, il s’agit moins de garantir l’autonomie de la Sécurité sociale et d’en étendre le périmètre, que de la soumettre aux logiques du capital ou du champ économique selon la terminologie que l’on adopte30. Nicolas Da Silva a ainsi présenté ces enjeux en opposant la Sociale, au sens d’une Sécurité sociale aux mains des intéressés (c’est-à-dire salariés et salariées) à ce qu’il nomme l’État social, synonyme d’une protection sociale fondée sur l’assistance plutôt que l’émancipation et qui peut tout à fait se fondre dans les logiques du marché31. Ces deux catégories qu’il faut surtout comprendre comme des idéaux types wébériens, des tableaux de pensée, et non comme des faits sociohistoriques dument répertoriés et agencés aident à voir la tension manifeste qui traverse, et l’État, et la Sécurité sociale, entre leur visée communiste ou capitaliste32. La portée de la Sécurité sociale se dessine donc, depuis quatre-vingts ans, dans une dynamique historique qui ébranle en permanence son architecture. À cet égard, nous l’avons déjà signalé, l’ordonnance de 1967 ayant supprimé l’élection par les usagers de leurs représentants au conseil d’administration des caisses et qui a permis aux patronats d’obtenir 50 % des sièges est un moment charnière. De même, comme l’expliquent Philippe Batifoulier et Nicolas Da Silva, le conventionnement de la médecine de ville a changé de nature à mesure que l’État entendait réduire la Sécurité sociale à un appendice budgétaire des ministères de la santé et du travail soumis aux impératifs d’une austérité permanente imposée par l’exigence d’équilibre des budgets publics. Cet outil vient alors servir des objectifs de rationalisation du travail tout en accompagnant la financiarisation de la santé. La contribution d’Ilona Delouette et Sylvain Vatan montre bien les effets d’une autre figure de l’étatisation, celui de la fiscalisation du financement de la Sécurité sociale. La branche autonomie de la Sécurité sociale créée en 2020 n’a rien à voir avec un financement de prestations en nature par la cotisation sociale tel que l’envisageait le rapport Arreckx, dans la mesure où c’est un financement par la CSG et des prélèvements concentrés sur les retraités qui est aujourd’hui établi.

D’un autre côté, cette étatisation s’est produite, au moins jusqu’à une période récente, en parallèle d’une amélioration du remplacement des revenus et des prestations. Plus encore, ce processus d’une reprise en main de la Sécurité sociale par l’État a pu être justifié par des « élites du Welfare » au nom d’une universalisation de la couverture santé dans le cadre de l’instauration de la couverture maladie universelle et de ses variantes ultérieures pour des populations qui échappaient jusqu’alors à la protection sociale33. Cette ambivalence de l’État vis-à-vis de la Sécurité sociale se retrouve jusque dans le numéro de Sécurité sociale (i. e. le Numéro d’Inscription au Répertoire (NIR) national d’identification des personnes physiques) élaboré à grand renfort de moyens statistiques en vue d’« encarter» la population résidant sur le territoire national, dans le contexte liberticide du régime de Vichy, avant d’être repris au service d’un « État social » au lendemain de la Libération34. L’enjeu est alors tout à la fois de définir et de suivre les usagers, tout en organisant la lutte contre des fraudes éventuelles. S’il peut apparaitre comme un indice de « colonisation du monde vécu» (au sens de Jurgen Habermas) par la bureaucratisation administrative inhérente à l’État social, il est repris comme un signe de dignité par les épouses qui sortent de l’ombre de leur mari en reprenant un emploi après une période dites d’« inactivité », ou encore aux USA sous la forme du tatouage arboré par un ouvrier dans la célèbre photo prise en 1939 par Dorothea Lange.

credit: Dorothea Lange

Pour autant, ce mouvement d’étatisation et de soumission aux logiques du capital ne veut pas dire que la force de ce qui a été institué ne continue pas à produire des effets et du déjà-là communiste, ainsi que des marges d’autonomie dont bénéficient toujours les organismes de la Sécurité sociale vis-à-vis de l’État. Cette autonomie explique sans doute, par exemple, que la lutte contre la « fraude sociale », obsession du champ politique et des gouvernements depuis les années 1990, devenue une demande dans les conventions d’objectifs et de gestion nouées entre l’État et les organismes de Sécurité sociale35, ne soit pas toujours assumée ouvertement par ces derniers. Leurs agentes peuvent y consacrer des efforts limités(mais avec des effets réels sur les retraites des travailleurs étrangers aux carrières morcelées, comme le rappelle le texte de Paul Hobeika), voire à la détourner pour la mettre au service de la protection des travailleurs et des travailleuses contre l’irresponsabilité des employeurs36 ; une irresponsabilité dont témoignent de manière exemplaire le contentieux en matière d’accidents du travail et de maladies professionnelles (sur ce point, cf. le compte rendu de l’ouvrage de Delphine Serre).

Bien sûr, le rapport de force n’est pas immédiatement favorable à une amélioration de tous les risques actuellement couverts par la Sécurité sociale et encore moins à l’émergence de projets de mise en sécurité sociale qu’autoriseraient les ressources plurielles de l’État. Pour autant, il ne faut ni minimiser l’existant, ni sous-estimer la portée de ces expérimentations ou projets. Pour reprendre la formule d’Erik Olin Wright, ces expérimentations sont aujourd’hui à bien des égards des utopies réelles, incarnant les possibles d’une rupture

credit: Harry Mellon

progressive avec l’ordre capitaliste à mi-chemin entre les stratégies interstitielles et symbiotiques identifiées par cet auteur37. Les mises en sécurité sociale, qu’elles soient passées ou toujours à l’oeuvre, se font évidemment sous contraintes. Ce sont des contraintes qu’il s’agit d’identifier pour mieux faire avec et ainsi éviter, par exemple, que la SSA devienne une politique sociale d’assistance de plus. En insistant sur la dimension productive de la Sécurité sociale et/ou ces potentialités en la matière, ce numéro rappelle – sans idéalisation excessive grâce à une perspective réflexive et critique attentive à ce que les mises en sécurité sociale peuvent faire au concret – ses vertus transformatrices de l’ordre social.
__________________

  1. Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce. Il s’agit d’une association de collecte des cotisations gérée paritairement par les employeurs et les syndicats établie par l’accord du 31 décembre 1958. ↩︎
  2. International Labour Office, « Approaches to social security. An international survey », Studies and reports, series M (Social Insurance), n° 18, 1942, p. 97. ↩︎
  3. Cf. Richard F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, Paris, Gallimard, 1984. ↩︎
  4. Au début des années 1960 par exemple, la construction d’une structure hospitalière est financée à 30 % par l’établissement lui-même (dont la moitié via des emprunts à la Caisse des dépôts et consignations), 30 % par la Sécurité sociale et 40 % par l’État. Cf. Jean-Paul Domin, Une histoire économique de l’hôpital (xixe-xxe siècles). Une analyse rétrospective du développement hospitalier. Tome II (1946-2009), Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 2013, p. 100. ↩︎
  5. Le changement de paradigme s’opère en réalité dès les années 1960. Cf. Brigitte Gaiti, « L’érosion discrète de l’État-providence dans la France des années 1960 », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 201-202, 2014, p. 58-71. ↩︎
  6. Jean-Claude Barbier, Michaël Zemmour, Bruno Théret, Le système français
    de protection sociale
    , Paris, La Découverte, 2021 [troisième édition], p. 6-7. ↩︎
  7. À ce sujet, voir par exemple Lucy apRoberts, Nicolas Castel, « Les effets négatifs de la contributivité sur la retraite des femmes. Analyse et alternatives», Retraite et société, n° 74, 2016, p. 163-183 ; ou plus largement, Jane Lewis, « Gender and the Development of Welfare Regimes », Journal of European Social Policy, vol. 2, n° 3, 1992, p. 159-173 ; et encore plus généralement, Maud Simonet, L’imposture du travail. Désandrocentrer le travail pour
    l’émanciper
    , Paris, Éditions 10/18, 2024. ↩︎
  8. Cf. sur ce point Alexandre Parodi cité par Claude Didry in « La puissance émancipatrice de la Sécurité sociale. Le discours d’Ambroise Croizat le 8 août 1945 », Droit social, n° 7/8, 2021, p. 632-641. ↩︎
  9. Caisses d’assurance retraite et de la santé au travail. ↩︎
  10. https://securite-sociale-alimentation.org. ↩︎
  11. Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024. ↩︎
  12. Collectif Acides, Arrêtons les frais !, Paris, Raisons d’agir, 2015. ↩︎
  13. Réseau Salariat, Pour une sécurité sociale de la culture, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2024. ↩︎
  14. Mathieu Grégoire, Les intermittents du spectacle. Enjeux d’un siècle de luttes, Paris, La Dispute, 2013. ↩︎
  15. Pierre Rimbert, « Projet pour une presse libre », Le Monde diplomatique, décembre 2014, p. 20-21 & Pierre Rimbert, Sébastien Rolland, « Vers la cotisation information », Le Monde diplomatique, 2014, p. 21. ↩︎
  16. Alban Beaudouin, Richard Monvoisin, Jean-Loup de Saint-Phalle, « Pour une Sécurité sociale de la mort », Le Monde Diplomatique, novembre 2024, p. 21. ↩︎
  17. Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 [1944]. ↩︎
  18. Cf. Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, 2016 & Claude Didry (dir.), Face au covid, l’enjeu du salariat, Paris, La Dispute, 2023 & Jean-Pascal Higelé, « Formes de valorisation du travail. Le “crashtest” du confinement », Les Mondes du travail, n° 26, 2021, p. 135-146. ↩︎
  19. Nancy Fraser, Le capitalisme est un cannibalisme, Marseille, Agone, 2025, p. 97-128. ↩︎
  20. Bien entendu, le présent dossier ne prétend pas couvrir toute l’entendue de la question. Par exemple, il ne dit rien sur les allocations familiales et trop peu sur les retraites et les accidents du travail. ↩︎
  21. Il s’agit là d’une vue synthétique, comme nous venons de le signaler, la gestion paritaire de la protection sociale s’étant largement déployée depuis la fin des années 1960 en défaveur des représentants des salariés et donc des principaux usagers, cf. Jean-Pascal Higelé, « À quoi sert encore le paritarisme? Le paritarisme n’est plus ce qu’il n’a jamais été », in Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse (dir.), Le dialogue social sous contrôle, Paris, PUF, 2024, p. 35-48. ↩︎
  22. Bernard Friot, L’enjeu du salaire, Paris, La Dispute, 2012. ↩︎
  23. Maxime Quijoux, Adieux au patronat : Lutte et gestion ouvrières dans une usine reprise en coopérative, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2018. ↩︎
  24. Geneviève Pruvot, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, Paris, La Découverte, 2024. ↩︎
  25. Bernard Friot, Bernard Vaseur, Le communisme qui vient, Paris, La Dispute, 2024. ↩︎
  26. Cf. le site www.matermittentes.com. ↩︎
  27. Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Seuil/Raisons d’agir, 2012. ↩︎
  28. Cette universalité s’inscrit en effet principalement dans le salariat d’une part et dans le cadre de l’État-nation d’autre part, ce qui complique la couverture des travailleuses et des travailleurs étrangers. Cela a pu nécessiter, avant même la création de la Sécurité sociale, la construction d’accords à l’international. Sur ce point, cf. Karim Fertikh, « La loi du champ faible. L’invention des droits internationaux à l’assurance sociale durant l’entre-deux-guerres», Revue d’histoire de la protection sociale, vol. 1, n° 16, 2023, p. 24-48. ↩︎
  29. Claude Didry, L’Institution du travail, op. cit. ↩︎
  30. Sur ce phénomène, qui concernent un ensemble de champs ou d’espaces sociaux où l’État intervient au-delà de la seule Sécurité sociale, cf. Vincent Dubois, « L’action de l’État, produit et enjeu des rapports entre espaces sociaux», Actes de la recherche en sciences sociales, n° 201-202, 2014, p. 11-25. Sur la rhétorique qui sous-tend cette étatisation, cf. Julien Duval, Le mythe du “trou de la Sécu”, Paris, Raison d’Agir, 2020 [2e édition]. ↩︎
  31. Nicolas Da Silva, La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé, Paris, La Fabrique, 2022. ↩︎
  32. Préface de Bernard Friot in ibid., p. 9-20. ↩︎
  33. Mohammad-Saïd Darviche, William Genieys et Patrick Hassenteufel, «L’institutionnalisation de l’élite du Welfare au coeur de l’État. Les nouveaux gardiens des politiques d’assurance maladie », Revue française de science politique, n° 72, vol. 5, 2022, p. 701-721. ↩︎
  34. Béatrice Touchelay, « La création du NIR sous l’Occupation : les chiffres et la mécanographie au service de l’enregistrement des personnes », Statistique et société, n°12, vol. 2, 2024 [en ligne]. ↩︎
  35. Vincent Dubois, Contrôler les assistés. Genèses et usages d’un mot d’ordre, Paris, Raisons d’agir, 2021. ↩︎
  36. Des inspecteurs et inspectrices du travail et des caisses de Sécurité sociale parviennent ainsi parfois à faire requalifier des travailleurs « indépendants » des plateformes numériques en « salariés », cf. Sarah Abdelnour, Émilien Julliard, Dominique Méda, « L’État social au service du salariat ? De l’autonomie des corps d’inspection face à l’essor des plateformes numériques », Gouvernement et action publique, n°4, vol. 13, 2024, p. 55-79. ↩︎
  37. La revue Mouvements a consacré en 2024 son numéro 117 a sa perspective intitulé «Stratégies anticapitalistes pour le XXIe siècle ». ↩︎

Revue Salariat n°3 – 2025-2026

Introduction

Une sécurité sociale pour tout, par tous et toutes ? Un modèle de production alternatif
par Nicolas Castel, Claude Didry, Mathieu Grégoire et Émilien Julliard
en ligne

Notes et Analyses

Allumer la flamme puis la réduire : le statut des électriciens-gaziers. Première partie : une mise en sécurité sociale corporative
par Nicolas Castel

Conventionnement en médecine de ville et pouvoir sur la Sécurité sociale
par Nicolas Da Silva et Philippe Batifoulier

Démocratiser l’alimentation ? Une expérimentation locale de Sécurité sociale de l’alimentation
par Antoine Bernard de Raymond, Sylvain Bordiec, Louise Doglio, David Glory et Marthe-Aline Jutand
en ligne

La mise en sécurité sociale de la dépendance : reconnaissance du travail d’aide à domicile ou déconstruction des institutions du travail ?
par Ilona Delouette et Sylvain Vatan

Allumer la flamme puis la réduire : le statut des électriciens-gaziers. Deuxième partie : sous-tension chez les énergéticiens
par Nicolas Castel

Projet pour une sécurité sociale industrielle. La mise en sécurité sociale des aides publiques aux entreprises dans une perspective de réindustrialisation
par Claude Didry
en ligne

Lecture et débats

Irresponsabilité du capital… et des institutions du travail. À propos d’ « Ultime recours : accidents du travail et maladies professionnelles en procès »
par Émilien Julliard, Maud Simonet

Arrêts sur image

Une universalisation sous condition : lutte contre la fraude et discriminations dans l’accès à la retraite
par Paul Hobeika

BRUT

« Vers un véritable statut pour les paysans », une revendication
par le collectif « Les travailleur·euses de l’alimentation« 

« Montréal, Whoreganize! ». La mobilisation du CATS pour la reconnaissance du travail du sexe

Par Maud Simonet et Claire Vivés

paru en janvier 2024

Le CATS, comité autonome du travail du sexe se mobilise pour la décriminalisation du travail du sexe et sa reconnaissance pleine comme travail. Après une première rencontre organisée à l’automne 2019 dont nous publions le tract ci-dessous « Montréal, Whoreganize ! », Adore Goldman publie le texte « travail du sexe, répression et pandémie » en juin 2020 (https://www.revue-ouvrage.org/travail-du-sexe/). Soulignant combien la pandémie a servi de prétexte pour accentuer la répression contre les travailleur·euses du sexe (TDS) elle en appelle à leur organisation politique. Elle écrit alors :

« Cette crise nous rappelle ainsi l’importance de reconnaître les revenus des TDS comme un salaire et la nécessité de leur donner accès aux droits du travail, ce qui passe d’abord par la décriminalisation. Dans le contexte où travailler revient à s’exposer à un virus extrêmement contagieux, on voit bien que la seule façon de refuser d’effectuer ce travail est d’être payé·e pour ne pas le faire. Car, sans revenu de remplacement, c’est majoritairement le travail qui expose au virus, que ce soit dans l’industrie du sexe ou dans d’autres secteurs de la reproduction sociale, comme la santé ou l’alimentation. S’identifier comme travailleuse·eur·s ne signifie donc pas de défendre ce travail. Au contraire, c’est le point de départ pour le refuser ».

Cette dernière phrase fait évident écho à la dimension protectrice du salaire que la crise sanitaire a bien mise en lumière, à cette « sécurité que procurent les formes de droits salariaux les plus avancées : ceux précisément où la rémunération n’est pas déterminée par le marché des produits ou l’occupation au jour le jour d’un poste de travail »[1]. Mais elle donne à voir également l’inscription de la lutte du CATS et la revendication d’un salaire qui lui est associée, dans la filiation des féministes marxistes du mouvement international du Wages for Housework qui ont pensé le travail du sexe comme inscrit dans le travail reproductif. Cette phrase reprend en effet, au mot près, les propos de Silvia Federici dans son célèbre article de 1975 « Wages against Housework »[2], dans lequel elle explique notamment que demander un salaire pour le travail ménager, c’est aussi demander un travail contre celui-ci. Certes le salaire au travail ménager tel qu’il est revendiqué par ces militantes féministes d’alors, Silvia Federici, Mariarosa Dalla Costa ou Leopoldina Fortunati, est bien sûr un salaire pour la rémunération du travail domestique, et plus largement de reproduction de la force de travail, travail reproductif assigné et « volé » aux femmes par le capital diront ces féministes. Mais il est dans le même mouvement, et sans doute avant tout, un salaire contre le travail domestique puisqu’il vise, à terme, à le faire disparaître dans sa forme capitaliste actuelle. Federici écrit ainsi que :

« demander un salaire au travail ménager ne veut pas dire que si l’on est payée on continuera à faire ce travail. Cela veut dire précisément l’inverse. Dire que l’on veut un salaire au travail ménager est le premier pas vers le refus de le faire, parce que la demande d’un salaire rend notre travail visible, ce qui est la condition la plus indispensable pour commencer à lutter contre, à la fois dans son aspect immédiat comme travail domestique et sous son caractère plus insidieux en tant que féminité »[3].

Le comité autonome du travail du sexe a été initié à la suite des mobilisations pour la grève des stages et le salaire étudiant, elles aussi inscrites dans cette même filiation féministe. Adore Goldman et Melina May, deux membres du CATS ont d’ailleurs écrit la postface de l’ouvrage « Grève des stage, grève des femmes »[4] des Comité Unitaire pour le Travail Etudiant, les CUTE, qui ont construit et porté cette grève et cette revendication d’un salaire étudiant. Intitulée « Faire la pute, c’est aussi travailler »[5], cette postface réinscrit « la lutte du CATS, comme celle des CUTE, dans le sillage des luttes féministes contre le travail gratuit et pour la reconnaissance du travail reproductif »[6]. CUTE et CATS partagent une même conception de la mobilisation : la lutte contre un déni de travail et « la revendication d’un statut de travailleuse et les droits et protection qui l’accompagnent ». Pour reprendre une formule de Louise Toupin dans le même ouvrage, ces organisations sont stratégiquement les « filles du salaire au travail ménager » au sens où elles élaborent une « théorie conçue pour l’action » et la diffusent comme un « outil pour les luttes »[7], par l’intermédiaire notamment de journaux propres au mouvement (des « zines ») comme CUTE Magazine[8] ou CATS Attaque ![9] qui réunissent dans des supports très esthétiques des textes de nature variée (témoignages, entretiens, poèmes, textes d’analyse…). Les formes de la mobilisation (comités autonomes de travailleur·ses et absence de porte-parole identifié), ses revendications (un salaire), ses médias (écriture, publication et diffusion de textes très travaillés) sont ainsi subordonnés à l’objectif de reconnaissance de la travailleuse comme travailleuse. Cette reconnaissance, comme chez les féministes marxistes qui la revendiquaient pour la femme au foyer dans les années 1970, est loin d’être une fin en soi. Elle est posée au contraire comme la première étape d’une réappropriation politique du travail et de l’inscription des travailleuses reproductives dans la classe laborieuse[10].

Pour donner à voir, de manière brute, les différentes caractéristiques de ce mouvement, nous reproduisons ici le flyer « Montréal, Whoreganize ! » diffusé en 2019. Nous invitons également les lecteur·trices à lire, sur le site de la revue Ouvrage, le texte « travail du sexe, répression et pandémie » publié par Adore Goldman en juin 2020 (https://www.revue-ouvrage.org/travail-du-sexe/) et le texte « Montreal, whoreganize ! » publié par le CATS le 20 septembre 2021 https://www.revue-ouvrage.org/montreal-whoreganize/

Flyer d’invitation à la toute première rencontre du CATS


[1] Jean-Pascal Higelé, « Crise sanitaire et salariat. Ce que le confinement révèle des formes d’institution du travail », Salariat. Revue de sciences sociales, no 1, 2022, p. 27-37.

[2] Silvia Federici, Wages Against Housework, Bristol, Falling Wall Press and the Power of Women Collective, 1975. Pour aller plus loin sur Federici, cf. Maud Simonet, « Silvia Federici d’hier à aujourd’hui, une théorie pour l’action », Cahiers du Genre, vol. 73, no 2, 2022, p. 177-207.

[3] Silvia Federici, op. cit., p. 8.

[4] Collectif, Grève des stages, grève des femmes. Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant (2016-2019). Québec, Éditions du Remue-Ménage, 2021. Voir la rubrique “Lecture” de ce numéro pour une recension de l’ouvrage par Alice Caudron.

[5] Ibid., p. 383.

[6] Ibid., p. 388.

[7] Louise Toupin, « les luttes des CUTE sont filles du mouvement du salaire au travail ménager », in Collectif, op. cit., p. 105.

[8] https://issuu.com/cute-mv/docs/cutemag5f__1_

[9] https://cats-swac-mtl.org/wp-content/uploads/2023/01/Zine3-FR-_recovered.pdf

[10] Cf. Maud Simonet « “Wages for”. Une approche féministe du salaire comme puissance subversive », Salariat. Revue de sciences sociales, vol. 1, no 1, 2022, p. 87-100.

Travailler au service de la flemme ? La marchandisation du ménage par les plateformes numériques

Par Nicole Teke-Laurent*

paru en janvier 2024

Credit: N. Teke-Laurent, photo prise dans un couloir du métro parisien en janvier 2022

« Vous avez (enfin) délégué votre ménage, c’est le moment de kiffer ! Moins de temps passé à faire le ménage c’est plus de temps pour prendre soin de vous — CQFD. Alors transformez vos dimanches ménage en dimanches massage avec Wecasa » (Extrait de newsletter – mars 2022).


La « flemme » serait-elle devenue un concept marketing vendeur ? C’est ce qui semble transparaître au travers de la publicité de la plateforme Wecasa, présente sur cette photo prise dans le métro parisien. Créée en 2016, Wecasa est une plateforme proposant des services « d’aide et de bien-être à domicile », tels que le ménage, la coiffure, la garde d’enfants ou les massages. D’après son site Internet, l’entreprise compte plus de 80 salarié·es, 10 000 intervenant·es à domicile et 200 000 client·es. En 2018, elle ouvre son service de ménage et organise un affichage important pour le promouvoir, comme l’illustre la présente photo. Le message est clair : face aux rythmes effrénés marqués par le triptyque « métro-boulot-dodo », la délégation du ménage serait bienvenue.

Mais Wecasa n’est pas la seule sur ce crédo, puisque d’autres plateformes proposant des services à domicile (SAD) mènent des campagnes publicitaires incitant à recourir à des services de ménage au nom d’une forme de confort, comme nous le verrons dans cet article. Plus largement, l’argument de la « flemme » est adopté par une diversité de plateformes, comme en témoigne l’émergence du « quick commerce », proposant la livraison de courses en moins de dix minutes : il s’agirait de faire « à la place » des gens, ce qu’ils n’auraient pas envie de faire. À titre d’illustration, dans le contexte de ma thèse, je me suis inscrite sur une plateforme de jobbing, c’est-à-dire de services entre particuliers, afin de réaliser des observations de terrain. La première mission que j’ai obtenue consistait à retirer les tâches de jus d’orange des sièges d’une voiture décapotable. Une mission pouvant dès lors être considérée comme un « service de confort »[1], loin d’un véritable besoin. Ces incitations à déléguer les corvées ménagères invitent donc à penser les usages de ce type de plateformes et à s’interroger sur la clientèle ciblée.

Les plateformes de SAD se situent à la frontière du salariat et du travail indépendant, du travail professionnel et amateur, et croisent des enjeux relatifs au travail domestique et à l’économie de plateformes[2]. Elles font intervenir des prestataires de services inscrit·es sous le régime de la micro-entreprise, mais certaines plateformes permettent aussi l’inscription en tant que particuliers. À l’instar d’autres plateformes, le travail est organisé par management algorithmique, synonyme d’intervention à distance sur l’organisation du travail[3]. Cette modalité d’encadrement du travail fait l’objet de débats juridiques et politiques importants, portant sur la subordination de travailleurs·es qui ont souvent peu ou pas de marges de manœuvre pour réaliser leur travail et en négocier le prix[4]. Ces débats traduisent des enjeux de lutte sur les frontières du salariat. Ils se concentrent cependant sur des plateformes de mobilités, c’est-à-dire de livraison (Deliveroo) et de transport de particuliers (Uber), mettant en lumière les conditions de travail difficiles de groupes majoritairement masculins, exerçant leur activité dans l’espace public.

Dans les services à domicile à l’opposé, le travail intermédié par les plateformes concerne surtout des femmes qui interviennent dans des espaces privés, rendant la visibilité de leurs conditions de travail et l’organisation collective plus difficiles. Or, si ces travailleuses[5] œuvrent au domicile de particuliers, les plateformes de SAD occupent une place croissante dans l’espace public, en particulier grâce à des stratégies de communication bien ficelées, comme en témoigne la campagne publicitaire de Wecasa.

Cette photo est intéressante à plusieurs égards. D’une part, par la rhétorique de la « flemme » et ce qu’elle nous dit du public visé : en grande partie des jeunes connecté·es, de catégories sociales moyennes et supérieures, qui peuvent se permettre de déléguer leur travail domestique, mais pas uniquement. En effet, nous verrons que s’il s’agit d’un public spécifiquement ciblé, la facilité d’accès à l’application et l’usage ponctuel permettent d’englober une clientèle plus large. D’autre part, parce qu’elle invite à repenser notre rapport au ménage : les plateformes de SAD incitent à déléguer le travail domestique, tout en adoptant un discours visant à le revaloriser. Pour autant, cela ne va pas sans générer d’importantes critiques, comme en témoigne la campagne publicitaire de Wecasa, qui a suscité des réactions sur les réseaux sociaux ou par des graffitis dessinés sur ses affiches, dont cette photo est une illustration.

Le ménage à portée de smartphone

Les plateformes vantent la simplicité de leurs services accessibles en deux clics, avec la possibilité « d’annuler sans frais jusqu’à 24 heures avant la prestation », comme le précise la communication de Wecasa. Se pose alors la question du public ciblé, car il ne s’agit pas ici tant de répondre à un besoin que d’un luxe qu’une partie de la population pourrait se permettre, répondant à une « flemme » présumée – voire encouragée. La rhétorique de la flemme s’oppose alors au soutien qui pourrait être prodigué à l’attention d’une personne âgée, dépendante ou à une mère célibataire, qui aurait besoin d’aide pour s’en sortir.

La clientèle visée correspond davantage à des personnes jeunes, actives et connectées. Une analyse partagée par Sofia, 26 ans, aide-ménagère sur Wecasa. Sofia travaille depuis deux ans à temps plein chez Wecasa, en région parisienne. Elle exerçait auparavant dans une structure mandataire où elle était salariéeà temps partiel à Lyon, en parallèle de ses études. Ces expériences lui permettent ainsi de relever des différences chez les client·es, sur ces deux types de structures, notamment en termes d’âge:

« Je remarque que c’est plus les jeunes en fait. Enfin “jeunes”, je veux dire comme c’est du digital, c’est plus les personnes qui travaillent, tout ça, qui sont vraiment là-dessus, et pas les personnes âgées. […] Parce que j’ai déjà travaillé à Lyon avec une agence, c’était pareil, en parallèle de mes études. Avec une agence… qui a ses locaux, ses clients, et donc qui travaillait beaucoup plus avec des personnes âgées »

Des entretiens réalisés avec des client·es de Wecasa vont également dans ce sens, comme en témoigne Bryan, 31 ans, créateur dans le secteur du numérique et ancien client de la plateforme : « je travaille dans le digital, je suis jeune. C’est typiquement le genre de service où je suis le cœur de cible de leur clientèle quoi ! ». Bryan possède un appartement de 140 mètres carrés dans le 19ème arrondissement à Paris, appartement qu’il met en location régulièrement sur Airbnb, ce qui lui permet de financer ses voyages :

« On faisait tout 100 % à distance. On était à Dubaï à cette époque-là, et du coup dès qu’on avait un locataire qui partait, on faisait une demande de femme de ménage sur l’appli, et après derrière il y avait un nouveau locataire qui arrivait »

La plateforme séduit ainsi des jeunes actifs dont le patrimoine et le capital financier peuvent être importants. Il est intéressant ici de constater l’intrication de différentes plateformes : Airbnb pour la location du logement, Wecasa pour le ménage entre deux réservations. Le recours fréquent à des plateformes semble ainsi matérialiser des modes de consommation, par le numérique, relevant d’une confiance et d’un attrait particulier pour ce modèle. Pour autant, l’accessibilité et la simplicité des démarches attire aussi des client·es avec des profils plus divers, à l’instar de Carine, 68 ans, cliente chez Wecasa[6] :

« Je suis retraitée, veuve et j’ai 68 ans. Légèrement handicapée, je fais appel de temps en temps à une aide-ménagère environ une fois par mois. J’ai connu Wecasa en cherchant sur internet parce qu’avant, j’avais une société de services à domicile et j’étais assez mécontente de la gestion administrative (oubli de m’envoyer quelqu’un, facturation d’heures non effectuées, etc.). L’avantage de Wecasa est qu’on peut demander ponctuellement une personne et même indiquer ses préférences une fois qu’on connait plusieurs intervenants »

Ainsi, si la clientèle visée par la promotion de services au nom de la « flemme » semble cibler des jeunes connecté·es dans un premier temps, elle attire également un public plus large, convaincu par la facilité d’accès à ce type de services ponctuels et sans engagement. L’exemple de Carine montre que le recours à ces services ne relève pas toujours de la flemme promue Wecasa, mais parfois aussi d’un besoin. Parce qu’il est possible d’y recourir occasionnellement, la plateforme parvient donc à attirer des personnes aux profils divers, que ce soit en termes d’âge, d’activité ou d’origine sociale, parfois plus éloignées du cœur de cible.

Pourquoi ne pas faire son propre ménage ?

L’affiche publicitaire d’une autre plateforme posait la question suivante : « Peut-on faire son propre dentifrice, sa propre lessive, son propre compost, mais ne pas faire son ménage soi-même ? ». Réponse : « OUI ». Et d’ajouter « Découvrez le ménage avec des professionnels déclarés et justement rémunérés ».

Le fait d’associer des activités « do it yourself », faites à la main, avec celle du ménage est intéressant, en ce qu’il questionne les rapports au travail ménager. Si certains groupes sociaux valorisent le fait d’accorder du temps et des moyens pour faire leur propre lessive, leur propre compost, pourquoi seraient-ils alors disposés à déléguer leur ménage ? Plusieurs clés de lecture s’offrent à nous pour tenter de répondre à cette question. Tout d’abord, le travail ménager est considéré comme un « sale boulot »[7] : ingrat, pénible et répétitif. Peu reconnue, cette activité souffre d’un « déni de compétences »[8], en raison de sa naturalisation : les femmes seraient naturellement qualifiées pour réaliser le travail domestique. Cette dévalorisation a fait l’objet de nombreux débats depuis les années 1970, au sein des courants féministes marxistes et matérialistes. Le domestic labor debate a ainsi servi d’appui à la critique du système capitaliste, puisque le travail reproductif gratuit effectué au sein du foyer permettait de reproduire des travailleurs utiles à la sphère productive capitaliste[9], mais aussi du système patriarcal, les hommes étant les principaux bénéficiaires de ce travail domestique non rémunéré, réalisé par les femmes[10].

Cherchant à aller à rebours de cette logique de dévalorisation, certaines plateformes tentent de promouvoir une revalorisation symbolique et économique du travail ménager. L’un des cofondateurs de Wecasa, Pierre André, le disait de façon explicite sur une publication postée en 2022 sur sa page LinkedIn :

« Alors oui, il y a en France une population, parfois d’origine étrangère, qui a envie de travailler, et qui n’a pas forcément un bac +5. L’activité de ménage (qui ne nécessite pas de diplôme obligatoire) est souvent une opportunité de gagner leur vie honnêtement, en faisant un travail respectable. […] De notre côté, nous nous attachons à toujours travailler avec eux dans le respect, à valoriser leurs compétences et leur indépendance. Et à leur apporter une rémunération après charges de 14 €/heure, soit 67 % au-dessus du Smic »[11].

L’argument principal pour ne pas faire son propre ménage reposerait donc sur l’idée que cela permet de faire travailler des personnes « justement rémunérées ». Si le montant proposé par Wecasa reste relativement élevé par rapport à d’autres plateformes, il ne tient pas compte des frais additionnels, liés à la prise en charge de leur protection sociale, caractéristique du travail de plateformes, ou encore des frais de transports, comme c’est souvent le cas dans les services à domicile. En conséquence, les temps de déplacement importants, de même que la ponctualité de certaines missions, contraignent souvent les possibilités de travailler à temps plein et donc d’accéder à un revenu mensuel au-dessus du Smic.

Cette publication visait à répondre aux nombreuses critiques soulevées par la campagne publicitaire portant sur la « flemme de faire le ménage ». Elle est illustrée par une autre photo de cette publicité, où des graffitis ont rayé la mention « faire le ménage », en écrivant par-dessus « flemme de servir les riches ». À l’instar du travail domestique exercé dans d’autres contextes professionnels, le travail sur ces plateformes est de fait toujours traversé par des rapports sociaux de classe, mais aussi de genre et de race, pour ce qui concerne ces travailleuses, qui se trouvent être en grande majorité des femmes racisées[12].

La flemme d’être employeur ?

Ces images questionnent les modes de consommation promus au nom de la paresse, et n’ont pas manqué de susciter des critiques. C’est ce qui transparaît au travers des graffitis dessinés sur l’affiche publicitaire : « paresse + consommation = [dollars entourés d’un cœur] ». Ce message, au ton dénonciateur et ironique, matérialise une critique anticapitaliste des plateformes, qui incitent à consommer de plus en plus de services à la demande, de façon particulièrement accessible, ponctuelle, tout en s’épargnant la responsabilité associée à la relation d’emploi.

Les plateformes numériques de travail se présentent comme de simples intermédiaires entre des client·es et des prestataires « entrepreneurs de soi »[13]. Vendant des services à la tâche, la part de risques repose essentiellement sur les travailleurs·es, qui se trouvent aux marges du salariat. Grâce à ce modèle très avantageux pour ces intermédiaires numériques, les plateformes s’exemptent à la fois de la responsabilité d’employeur, des investissements matériels nécessaires aux travaux exécutés et, surtout, des cotisations sociales. Se matérialise alors un « double-déni d’employeur » : par les plateformes, qui se placent en tant que simples intermédiaires, et par les usager·es, qui se pensent davantage comme client·es que comme employeur·es[14]. La relation d’emploi s’efface alors au profil de la relation commerciale, cristallisant une forme de « flemme d’être employeur », tant pour les plateformes que pour les client·es.

Les plateformes font valoir en outre des avantages fiscaux tels que le crédit d’impôt fixé à 50 % pour le recours à des services à la personne, ou encore (ce n’est pas le cas de Wecasa) le dispositif de paiement simplifié avec le Cesu (chèque-emploi service universel). Ainsi, à l’instar d’autres plateformes, leur modèle économique est largement soutenu par des aides financières de l’État : la fiscalité, en particulier le crédit d’impôt, permet de promouvoir ce modèle économique, reposant sur le travail de micro-entrepreneurs·es. Il s’agit pourtant essentiellement de « services de confort », bénéficiant prioritairement aux ménages aisés, du fait des incitations fiscales avantageuses, dont ils ont plus facilement connaissance et en sont les plus coutumiers. Comme le démontre la littérature sur les services à la personne[15], plus les revenus d’un ménage augmentent, plus il aura tendance à recourir à une aide-ménagère. Ainsi, 70 % des aides publiques liées à ces services bénéficient aux deux déciles des ménages les plus aisés, cela alors même que les services sociaux et médico-sociaux à destination de publics vulnérables, dans l’aide à domicile, sont en manque criant de moyens[16]. La différence se trouvant ici dans la simplicité des démarches, qui permettent de recourir à des services, ponctuellement et sans engagement. Sans avoir besoin de connaître l’aide-ménagère, parfois même sans jamais la voir, en réalisant la commande sur son portable, pour ensuite l’évaluer grâce à la notation-client, tout le processus d’externalisation du travail ménager peut se faire de façon dématérialisée. La domination rapprochée[17] propre au travail domestique, où l’employeur·e et l’aide-ménagère se côtoient dans l’espace restreint du domicile privé, peut ainsi être – au moins partiellement – contournée.

Dans son ouvrage Le Droit à la Paresse, Paul Lafargue faisait une critique du travail, présenté comme source de souffrance et d’aliénation, au profit d’une société capitaliste placée au service de la surconsommation. Dans l’économie de plateformes, la paresse n’est non pas un droit à conquérir pour les travailleurs·es, qui seraient ainsi libéré·es du travail contraint et subordonné, mais un confort offert aux consommateur·ices. Loin de cette critique anticapitaliste datant de la fin du XIXe siècle, dans laquelle Paul Lafargue incitait les travailleurs·es à refuser l’aliénation du travail dans une logique productiviste, les plateformes numériques défendent au contraire le droit à la consommation, au nom de la paresse.


*IDHE.S – Université Paris-Nanterre

[1] François-Xavier Devetter, Florence Jany-Catrice et Thierry Ribault, Les services à la personne, Paris, La Découverte, 2015.

[2] Fanny Gallot et Aurore Koechlin, « Analyse sociologique de l’appréhension de la protection sociale par des travailleuses de plateformes : une analyse par le prisme du genre », in Claire Marzo (dir.), Réinventer la protection sociale des travailleurs de plateformes numériques, Paris, Mare & Martin, 2023 ; Abigail Hunt, Fortunate Machingura, « A good Gig? The rise of on-demand domestic work », Development Progress, working paper 7, 2016, p. 44.

[3] Sophie Bernard, Uberusés : le capitalisme racial de plateforme à Paris, Londres et Montréal, Paris, Presses Universitaires de France, 2023.

[4] Sarah Abdelnour et Dominique Méda (dir.), Les nouveaux travailleurs des applis, Paris, Presses Universitaires de France, 2019 ; Barbara Gomes, « La plateforme numérique comme nouveau mode d’exploitation de la force de travail », Actuel Marx, vol. 63, no 1, 2018, p. 86-96.

[5] La majorité des personnes proposant des services de ménage par le biais de ces plateformes étant des femmes, l’usage du féminin sera privilégié.

[6] Carine a refusé l’entretien que je lui ai proposé, suite au commentaire qu’elle avait posté sur la page Facebook de la plateforme. Elle a néanmoins accepté de répondre à mes questions par écrit.

[7] Everett C. Hughes, Le regard sociologique : essais choisis, Paris, École des Hautes Études en Science Sociales, 1996.

[8] Annie Dussuet, « Le “travail domestique” : une construction théorique féministe interrompue », Recherches féministes, no 30 (2), 2018, p. 101–117.

[9] Silvia Federici, Wages against housework, Bristol, Falling Wall Press and the Power of Women Collective, 1975.

[10] Christine Delphy, L’ennemi principal, Paris, Éditions Syllepse, 2013.

[11] Publication de Pierre André, co-fondateur de Wecasa, sur sa page LinkedIn, 2022.

[12] Fanny Gallot et Aurore Koechlin, op. cit., p. 2.

[13] Sarah Abdelnour et Anne Lambert, « “L’entreprise de soi”, un nouveau mode de gestion politique des classes populaires ? Analyse croisée de l’accession à la propriété et de l’auto-emploi (1977-2012) », Genèses, vol. 95, no 2, 2014, p. 27‑48 ; Marie-Anne Dujarier, « Le sens de l’entrepreneuriat de soi sur les places de marché numériques de bricolage », Nouvelle revue de psychosociologie, vol. 27, no 1, 2019, p. 65‑77.

[14] C’est aussi le cas avec le modèle du particulier-employeur, où le recours au Cesu a tendance à « effacer » la relation d’emploi.

[15] François-Xavier Devetter, Florence Jany-Catrice et Thierry Ribault, op. cit., p. 3.

[16] François-Xavier Devetter, Annie Dussuet, Emmanuelle Puissant, Aide à domicile, un métier en souffrance : sortir de l’impasse, Ivry-sur-Seine, Les éditions de l’Atelier, 2023.

[17] Dominique Memmi, « Aides à domicile et domination rapprochée », La vie des idées, 2016, p. 8.

Les médecins en centre de santé : des salarié·es non subordonné·es ?

Par Lucas Joubert

Quid du salariat dans une médecine traditionnellement libérale ? Lucas Joubert propose dans cet article une analyse fine de ce que l’entrée en salariat de médecins, souvent malades de l’exercice libéral, engage en termes d’activité professionnelle et relationnelle (avec leurs subordonnés comme avec leur employeur) : autonomie et subordination au travail s’en trouvent modifiées ou déplacées.

paru en janvier 2024

« Mais il n’y a pas de médecine libérale ! Il y a zéro médecine libérale en France. On peut dire qu’on est libéral parce qu’il y a la liberté d’installation encore, mais c’est tout. Nos tarifs sont fixés par la sécurité sociale, on est dépendant du remboursement si on est conventionné. Chaque pratique est fixée au centime près. La sécurité sociale est obligatoire si vous voulez une patientèle. Il n’y a pas de médecine libérale »
[Marcel, gynécologue salarié, 60 – 70 ans, Île-de-France].


Henri Hatzfeld définissait la médecine comme « une profession libérale, c’est-à-dire chargée de valeurs intellectuelles ou morales, qui s’exerce dans le cadre d’une petite entreprise libérale»[1]. Le caractère libéral de la profession inclurait ainsi deux éléments : le maintien de valeurs sociales relatives au groupe professionnel s’inscrivant dans la défense d’autonomies et de régulations professionnelles garantes de son identité[2],ainsi que le travail indépendant comme forme juridique de l’exercice du métier.

De nos jours, la médecine de ville est fortement encadrée par la convention médicale, produit du rapport de forces entre corps médical et régulation publique, ou par l’État (cf. les Agences Régionales de Santé et plus généralement le processus en cours d’étatisation de la sécurité sociale). Ces formes de régulation – qu’Henri Hatzfeld qualifiait de « grand tournant de la médecine libérale »[3] – initialement convoquées pour développer la solvabilisation des patient·es, prennent une tournure gestionnaire depuis les années 1980, avec la volonté de limiter les dépenses de soins et les coûts publics associés[4]. La problématique de la régulation s’est ensuite intensifiée, avec le développement des rémunérations incitatives à destination de la médecine libérale[5] visant, à terme, des comportements plus économes en dépenses de santé. Ce processus, conduisant à une dépendance croissante de la médecine libérale à l’égard des pouvoirs publics, a pu ainsi être qualifié de « deuxième grand tournant de la médecine libérale »[6]. Par ailleurs, l’exercice de la médecine n’est pas exclusivement attaché au statut d’indépendant. De nombreux et nombreuses médecins exercent sous la forme salariale, aussi bien à l’hôpital qu’en médecine de ville[7]. La proportion de médecins salarié·es de ville (en centres de santé) a augmenté sensiblement ces dix dernières années, passant d’un épiphénomène à un modèle alternatif d’exercice professionnel (cf. premier encadré). L’exercice de la médecine ne peut donc pas être considéré comme une profession libre de régulation, ni comme une corporation de praticiens et praticiennes indépendantes.

Cet article s’intéresse à l’un des éléments susmentionnés : la place et le rôle du salariat dans une profession définie comme libérale. Alors que la pénurie d’offre médicale causée par le numerus clausus a donné aux médecins un pouvoir d’agir sur leur parcours, iels ont été nombreux et nombreuses à s’orienter vers l’exercice salarié en centre de santé plutôt que l’exercice libéral qui demeure au centre de l’identité professionnelle du corps médical[8]. La promotion du salariat des médecins en centre de santé comme solution locale aux déserts médicaux se présente de plus en plus comme une alternative crédible à l’installation libérale. Les phases salariales dans les parcours des médecins prennent différentes formes : en complément d’un exercice libéral (en exercice mixte donc) ou un moment spécifique dans la vie professionnelle (en début et/ou en fin de carrière), ou encore l’objet de carrières pleines. Il ne s’agit pas ici de faire une étiologie des parcours des médecins salarié·es. En effet, la salarisation est un phénomène protéiforme qui entrecroise différentes transformations morphologiques du groupe professionnel : féminisation du groupe ; évolution de la pyramide des âges ; spécialisation de la médecine associée à la baisse du nombre de médecins généralistes. Ces phénomènes ont accentué la place de certains profils en centre de santé : des jeunes femmes médecins généralistes ; des hommes médecins généralistes en fin de carrière ; et des hommes et femmes spécialistes (hors MG[9]) en fin de carrière. Si l’orientation vers le salariat est plurifactorielle, une régularité des bénéfices que les médecins en retirent transparaît. Le pouvoir de marché qui leur confère un pouvoir d’agir dans l’orientation de leur exercice professionnel se retrouve à l’intérieur de l’organisation salariale du centre de santé (cf. deuxième encadré).

Alain Supiot définissait le salariat comme une forme d’encadrement du travail autour d’un « échange entre un haut niveau de subordination et de contrôle disciplinaire au bénéfice de l’employeur et un haut niveau de stabilité et de compensations de prestations sociales et de garanties pour l’employé »[10]. Néanmoins, il est important de noter que le salariat ne se limite pas à ces conditions et peut englober des situations où la dépendance prend une forme réduite. C’est justement le cas pour les médecins de ville, qui, grâce à leur position conjoncturelle favorable, se voient offrir un emploi salarié en centre de santé, dans lequel iels possèdent une position dominante. Iels mettent en effet largement à distance et la subordination salariale, et certaines contraintes existantes en exercice libéral. Nous chercherons à illustrer dans cet article comment le salariat médical induit une reconfiguration des contraintes professionnelles et statutaires, et quelles en sont les conséquences sur la relation des médecins avec l’organisation employeuse ou les autres professionnel·les du centre de santé.

Après avoir montré comment, au sein du salariat en centre de santé, les médecins disposent d’une capacité à se réapproprier leur travail concret en mettant à distance certaines contraintes de l’exercice libéral, nous discuterons de leur position de force et de leur pouvoir de négociation avec l’organisation employeuse. Si le contrat de travail induit la présomption d’un lien de subordination, la configuration décrite ici éloigne ce salariat médical d’un assujettissement effectif. D’autre part, le rapport de domination des médecins salarié·es vis-à-vis des autres professionnel·les de la chaîne de soin se renforcent[11].

La médecine salariée en centre de santé : de l’épiphénomène au modèle

Entre 2012 et 2022, le nombre de médecins exerçant une activité en centre de santé a progressé de 121,4 %, passant de 3 985 à 8 823 médecins[12]. La proportion de médecins travaillant en centre de santé est en expansion constante : la part d’activités en centre de santé sur le total des activités médicales de ville[13] (hors médecine hospitalière) passe de 3 à 6 % sur la période. Ces éléments autorisent à parler de salarisation. Même s’il reste minoritaire, le salariat dont il est question est inscrit dans un processus d’expansion tendanciel. Ce mouvement traduit une évolution de la place de ce mode d’exercice qui fut longtemps décrié et marginalisé par le groupe professionnel. Entre 2016 et 2022, le nombre de centres de santé déclarés au Fichier National des Établissements Sanitaires et Sociaux (Finess) passe de 1 816 à 2 991[14]. L’ouverture récente de nombreux centres de santé créés par des collectivités territoriales (communes, départements et régions) et associations présage la poursuite de ce développement. Bref, la médecine salariée en centre de santé semble pouvoir être considérée comme un modèle en développement dans le paysage médical actuel.

La médiation institutionnelle du salariat

Alors que les pouvoirs publics tendent à investir davantage la régulation des pratiques professionnelles et l’installation des médecins libéraux, le salariat devient un moyen d’infléchir l’usage de certains de ces outils de régulation. L’organisation employeuse constitue une médiation institutionnelle[15] entre médecins et pouvoirs publics en mettant à distance la pression déontologique du manque de médecins sur le territoire, tout en initiant une division du travail, permettant au médecin de se concentrer sur la pratique médicale.

La particularité juridique des centres de santé

Les centres de santé sont définis juridiquement dans le code de la santé publique par leur activité et certaines règles spécifiques associées (cf. les articles L1110-1 à L6441-1 du Code de la santé publique). Ce sont « des structures sanitaires de proximité, dispensant des soins de premier recours et, le cas échéant, de second recours et pratiquant à la fois des activités de prévention, de diagnostic et de soins, au sein du centre, sans hébergement, ou au domicile du patient. Ils assurent, le cas échéant, une prise en charge pluriprofessionnelle, associant des professionnels médicaux et des auxiliaires médicaux ».
Les règles associées façonnent l’activité du centre de santé. Parmi les plus marquantes, nous pouvons citer : l’impossibilité de distribuer les bénéfices issus de l’exploitation de la structure ; l’exercice du salariat obligatoire ; l’interdiction de faire appel à des professionnels·les de santé libéraux·les pour ensuite se faire rembourser les actes de soins réalisés par l’assurance maladie ; l’obligation de déterminer un « projet de santé » portant sur l’accessibilité et la continuité des soins ; la possibilité d’en constituer un lieu de stage pour les internes, etc. ; et surtout, la limitation des organismes habilités à créer ces structures sanitaires et à les « gérer ».
En effet, le centre de santé n’a pas la personnalité juridique propre et n’est donc pas employeur des médecins. L’organisme gestionnaire dispose pour sa part de la personnalité juridique et est identifiable comme employeur, le débiteur des factures, etc. Les centres de santé se distinguent par leur souplesse et la diversité possible de statuts juridiques, formes juridiques partagées entre organisations publiques et privées. Ils sont encadrés par les règles juridiques précédemment citées, en plus du fonctionnement professionnel et fiscal de leur organisation. Les organismes autorisés à créer et « gérer » ces structures de soins se limitent ainsi aux organismes à but non lucratif, aux collectivités territoriales, aux établissements publics de coopération intercommunale, aux établissements publics de santé et, depuis le 1er janvier 2018, aux personnes morales gestionnaires d’établissements privés de santé, à but lucratif ou non. Par exemple, un centre de santé géré par une collectivité doit salarier ses médecins en CDD pendant six ans avant de leur proposer un CDI. Un autre centre de santé, géré par une association, est soumis de fait au droit privé et est donc dans l’obligation de proposer un CDI si l’activité du médecin ne constitue pas l’exécution d’une tâche précise et temporaire. Nous parlerons d’organisation employeuse pour identifier l’organisme gestionnaire du centre de santé.

De la patientèle du médecin à la patientèle du centre de santé

La politique du numerus clausus, consistant à limiter le nombre d’étudiant·es admissibles en deuxième année de médecine,a eu pour conséquence un manque de médecins sur de nombreuses fractions du territoire français. Il a également ouvert aux médecins des possibilités élargies d’orientation professionnelle. En effet, iels disposent d’aides à l’installation de la part de la sécurité sociale, mais aussi des collectivités territoriales,

certaines allant jusqu’à proposer des logements de fonction, des emplois pour les conjoints, etc. Cette tendance se retrouve dans les perspectives de recrutement des structures salariales : les centres de santé sont eux aussi constamment en recherche de médecins car toujours ouverts à la perspective d’étendre leur offre. Quel que soit le mode d’exercice salarié ou libéral, les médecins voient ainsi leur champ des possibles s’étendre[16]. La limitation de la démographie médicale par le numerus clausus, au-delà d’offrir un pouvoir sur le marché du travail médical, impacte directement la quantité de travail éventuelle sur une journée de travail.

Les médecins – quelle que soit leur spécialité mais encore plus pour la médecine générale – tendent à recevoir davantage de patient·es et à augmenter leurs plages horaires de consultation. En exercice libéral, iels évoquent une difficulté à refuser le surplus de patient·es demandant des rendez-vous au-delà de leur temps de travail fixé en amont :

« La pression du téléphone est omniprésente : “docteur, vous m’avez oublié, vous avez oublié le patient.” Mais moi, je n’ai pas oublié, mais je n’ai pas eu le temps. Ce n’est pas la même chose ».

Comme Sophie [médecin généraliste durant trente ans en cabinet libéral, aujourd’hui salariée, 50-60 ans, Occitanie], beaucoup de médecins rencontré·es exerçants seul·es ou à deux dans leur cabinet libéral ont choisi de ne pas prendre de secrétaire physique et assurent la gestion des flux par des échanges directs par téléphone et par mail[17]. La relation directe entre les médecins et leur patientèle participe à accentuer le sentiment d’obligation déontologique et morale de réponse à la demande des patient·es confronté·es à une situation d’urgence. La difficulté réside ensuite dans le refus d’une consultation supplémentaire quand le soin est urgent et que les patient·es sont connu·es. Le manque de médecins et l’afflux de patient·es font perdre la maîtrise du nombre de consultations et de leur durée : « La médecine libérale c’est un contre la montre» souligne Sophie qui a intégré un centre de santé quand son collègue en libéral a pris sa retraite. En comparant les deux exercices, la pression de la pénurie médicale lui apparaît rétrospectivement avoir été d’autant plus éprouvante quand le temps de travail était extensible lorsqu’elle ne parvenait pas à endiguer le flux continu : « Quand vous laissez la porte ouverte, ça ne s’arrête pas. Moi, je ne savais pas trop dire non. Ici, ce n’est pas moi qui dis non. J’étais presque obligée de les faire, parce qu’il y avait la demande ». Elle effectuait deux fois plus de consultations dans la journée :

« Moi, j’arrivais à quarante par jour, quarante patients par jour… Là, regardez [en centre de santé], j’en fais vingt-et-un entre 13 h 30 et 20 h. Je travaille moins qu’en libéral. Vous voyez, cette journée moi j’en aurai fait quarante parce que j’ai commencé à 8 h. En libéral, vous avez les vingt autres ».

Même chose pour les congés : laisser le cabinet plus de deux semaines, quand on est en libéral, revenait pour Sophie à abandonner sa patientèle sans soin ou à « étouffer » son associé, « parce qu’il reste tout seul ». Maintenant qu’elle est salariée, c’est la première fois qu’elle prend plus de deux semaines de congés. Afin de partir en congé tout en gardant une permanence de soins, les médecins libéraux peuvent proposer un remplacement sur la période concernée. Toutefois, dans certaines zones, trouver des médecins disponibles pour cela est de plus en plus difficile.

L’absence de prise en charge des patient·es contrevient au devoir moral de continuité des soins. L’accumulation de patient·es, l’absence de congé et la pression temporelle qui en résultent conduisent à accentuer l’épuisement de certain·es praticien·nes, « pas burn-out, mais pas très, très loin. C’est-à-dire une pression de plus en plus forte des patients »[Romain, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, parti dans un centre de santé en Occitanie]. Sophie  évoque ce changement ressenti lors du passage en centre de santé :

« Je suis beaucoup plus disponible et ouverte au côté médical. Mes anciens patients, ils me disent “docteur c’est bien, vous êtes beaucoup moins fatiguée qu’avant. Vous êtes radieuse. Vous souriez.” J’ai eu des jours où j’étais vraiment fatiguée là-bas ».

Les risques psychosociaux sont particulièrement présents en exercice libéral pour les médecins de l’enquête : parmi les treize médecins ayant eu une activité libérale suivie d’un exercice salarié à la fin de leur carrière, sept disent avoir des problèmes de santé liés à leur activité professionnelle. L’absence de régulation externe de la gestion des flux conduit à une intensification du travail et semble contribuer aux orientations vers le salariat.

En centre de santé, la régulation du flux passe par la structure et ses délégué·es : les secrétaires. Le salariat apparaît comme un moyen de partager la pression déontologique et morale avec la structure employeuse. « En libéral, on est seul et les patients ont beaucoup plus d’attentes. Parce qu’on est directement concernés. Alors que là, je suis protégée par toute la structure, supportée par toute la structure » déclare Leslie [médecin ORL salariée/cabinet libéral, 50-59 ans, Île-de-France] qui partage son temps entre son exercice libéral et des vacations dans un centre municipal de santé francilien. L’activité salariée lui ouvre un autre rapport à sa patientèle. Elle se considère comme moins exposée à la pression des liens forts avec les patient·es. L’exercice mixte permet cette respiration. En dehors de son temps de travail salarié, Clothilde, collègue de Leslie, dit faire totalement abstraction de ses patient·es du centre de santé. La structure du centre fonctionne comme une instance intermédiaire qui lui permet d’éviter la situation de dépendance entre médecin et patient·e : « Quand je suis ailleurs, je ne veux pas du tout en entendre parler ».

En centre de santé, les médecins restent les seul·es agréé·es à évaluer les situations d’urgence des patient·es sans rendez-vous mais la structure protège symboliquement les salarié·es et les secrétaires se chargent de faire un premier tri :

« c’est la tâche la plus compliquée en fait… Une remise en question constante. Mais nous, on n’est pas du tout habilité à dire : “allez aux urgences”, on n’a pas le droit de le dire. C’est le médecin qui dit ça […] dès qu’on a un doute, on appelle le médecin en direct dans son bureau. Ça, c’est vraiment quand on sent qu’il y a urgence vitale. Hier, on m’a dit “urgence vitale”, alors que la personne n’était pas, en tout cas d’après ce qu’elle disait, sur le point de mourir. Une urgence vitale, c’est qu’il y a un risque de mort. Voilà donc du coup, ça pouvait pas attendre dix minutes, un quart d’heure que le médecin termine sa consultation. C’est super dur. Mais, il faut faire un travail sur soi et dire : “bon ben voilà, la personne ne va pas mourir.” On en arrive là et c’est difficile » [Manon, secrétaire médicale, 40-49, Occitanie].

Ainsi, même si la réglementation ne l’habilite pas à évaluer le niveau d’urgence des patient·es sans rendez-vous, le nombre de sollicitations oblige les secrétaires à développer des critères de sélection des appels. Seule l’urgence vitale est un motif retenu pour interpeller directement les médecins. Sinon, l’information ne passe pas la frontière du secrétariat ou est transmise dans un second temps, après la consultation ou la demi-journée de travail. Le rôle des secrétaires est donc central dans la médiation entre patient·es et médecins. Cette délégation, nouvelle division du travail, est précisément permise et acceptée par les médecins salarié·es, en partie liés à la relation distanciée qu’iels entretiennent avec les patient·es.

En effet, en exercice libéral les patient·es déclarent leurs médecins traitants en leur nom, tandis qu’en centre de santé, c’est la structure qui est déclarée. C’est donc le centre et non le médecin qui se déclare apte à s’occuper du parcours de soins de la personne concernée. Cela revient à dire que tous les médecins salarié·es du centre doivent être mobilisé·es. Ainsi, la nature de la relation médecin-patient·e évolue. On passe d’une patientèle personnelle à la patientèle du centre de santé, d’un artisan médical à un établissement médical, à une gestion collective de la santé de la patientèle. La structure salariale assure ainsi une fonction de médiation institutionnelle qui contribue à réduire la pression temporelle, physique, morale et déontologique sur les médecins.

Le salariat en centre de santé participe donc à une médiation de la demande des consultations et ainsi à la régulation du temps de travail. Il est perçu par les médecins comme un outil de gestion de leurs temps et de maitrise du temps professionnel pour des activités tierces, domestiques, politiques ou de loisir[18].

Délégation du travail administratif et maîtrise des temps professionnels

Si les revenus en exercice libéral et exercice salarié en centre de santé ne sont pas si éloignés[19], c’est la conception même du travail qui change entre les deux modes d’exercice ; le rapport au temps n’est plus rapporté à la productivité quantifiable. Le salaire au temps en centre de santé, avec des plages horaires et une durée de consultation négociée, mais fixe, constitue une manière de maîtriser son temps de travail, symbole d’une meilleure « souveraineté temporelle »[20].

L’exercice libéral induit une rémunération des médecins par le paiement à l’acte de soin : la rémunération est dépendante de la production et donc du nombre de consultations. C’est la course à la rentabilité propre à l’exercice libéral et le besoin de s’en soustraire qui les conduisent vers le salariat en centre de santé. L’exercice libéral induit une rationalisation du temps de travail professionnel en fonction d’une productivité quantifiable. Les médecins de l’enquête ayant pratiqué en libéral dévalorisent le paiement à l’acte et le pointent comme une des sources de la multiplication des actes de soin, en plus de la pression déontologique et morale déjà évoquée. Quand la tension touche à la qualité et au sens du travail, les médecins se tournent vers le salariat. Pour Marcel [gynécologue salarié, 60-70 ans, Île-de-France] :

« Quand j’étais en libéral pendant trente ans, je ne faisais pas assez d’argent parce que j’étais dépendant du nombre de consultations. Je ne voulais pas augmenter le nombre d’actes parce que je voulais garder ma façon de travailler. J’ai donc décidé de partir ».

Ce gynécologue cherche à maintenir son rythme de travail, la rémunération à l’acte induisant symboliquement une course à la rentabilité, et afin de ne pas subir de pression financière, il s’oriente vers le salariat. Ce rapport au temps est lié à la valorisation spécifique de la qualité du travail. La possibilité de « prendre le temps » devient alors unparamètre essentiel de la production d’une « médecine de qualité ». Hugues, médecin généraliste salarié [30-39 ans, Occitanie], se défend de choisir pour cela une durée de vingt minutes par rendez-vous, au lieu des dix accordées dans les consultations intensives. « Je ne pouvais pas humainement, je ne pouvais pas professionnellement et je ne pouvais pas physiquement ». La qualité est conçue ici comme constitutive du sens de l’activité professionnelle et associée à une certaine temporalité : il s’agit de « prendre le temps ».

La valorisation d’un travail de qualité s’oppose à d’autres activités qui environnent le travail médical et qui ne correspondraient pas à leur conception subjective d’un vrai boulot[21]. Les médecins salarié·es identifient plusieurs tâches, souvent confondues, qu’iels caractérisent de travail administratif, « pénible », « abrutissant ». Ces activités entraveraient l’activité purement médicale. La dimension subjective du jugement sur ce travail joue un rôle moteur dans l’orientation vers l’emploi salarié. Le salariat incarne, pour ces médecins, un moyen de se soustraire à l’exercice de comptabilité propre à l’activité libérale et de déléguer au maximum les petites tâches de fonctionnement quotidien du cabinet médical. Sans surévaluer le sentiment subjectif des médecins sur le travail administratif, il est utile de l’analyser et de le décomposer. Parmi les exemples cités, on trouve : la facturation de la consultation aux patient·es ; le scan des documents médicaux à envoyer au médecin traitant et autres médecins ; les procédures de déclaration à l’assurance maladie (tiers payant, conventionnement avec les mutuelles…) ; les calculs de tenue de comptabilité ; la déclaration du nombre d’actes réalisés chaque jour, etc. Les médecins intègrent à ce travail administratif les effets des nouveaux dispositifs de paiement à la performance relatifs à la mesure de la qualité de soins médicaux[22] mentionnés en introduction. Le Contrat d’amélioration des pratiques individuelles (Capi) en 2009 renommé Rémunération sur objectif de santé publique (Rosp) en 2011 propose aux médecins d’être rémunérés selon différents indicateurs vérifiant l’adéquation de leurs pratiques aux recommandations des autorités professionnelles et politiques. Plusieurs de ces indicateurs sont déclaratifs et nécessitent un travail supplémentaire. Si ces dispositifs sont pensés sur la base du volontariat, il est possible de les étudier comme des politiques incitatives de « découragement à l’adoption d’un comportement non désiré et ce qui constitue une pénalité qui sanctionne l’exercice »[23].

Les médecins libéraux ne peuvent pas inclure l’ensemble de ce temps de travail administratif dans leurs horaires de travail diurne, pendant la semaine de travail. Il déborde donc sur l’espace classiquement identifié comme privé. Le récit de la journée de travail de Clothilde, qui est en exercice mixte (libéral et salariat), traduit cette tension :

« Au cabinet [libéral], j’arrive à 7 h 45, en général, et j’essaie de m’avancer sur l’administratif et j’enchaîne les consultations et je ne pars pas avant 20 h, 20 h 30 le soir. J’essaie de ménager une coupure de moins d’une heure à l’heure du déjeuner. Mais, soit j’ai du boulot administratif, soit je dois gérer un truc, faire les courses, parce que ce n’est pas à 8 h du soir qu’on fait ses courses. Pour le reste de mon administratif, je le fais quand j’ai le temps. Le soir. Et après la compta de tout ça, je ne travaille pas le mercredi matin en principe justement pour pouvoir gérer tout ça. Sinon je me colle le week-end. Et après tous les dimanches soir, je me colle sur le mail du labo. Au moins deux, trois heures. Et après, je fais les comptes la journée, le week-end ».

Cet emploi du temps intègre une charge de travail qui déborde les frontières classiques de l’espace professionnel pour empiéter sur une partie de sa vie privée. L’enjeu de la délégation de ce travail administratif, assuré par les autres salarié·es en centres de santé, renvoie à la manière de penser la séparation entre vie professionnelle et vie privée. Pour Farah[médecin généraliste salariée, 30-39 ans, Île-de-France] les conditions de travail idéales pour un·e médecin sont associées à la liberté de se soustraire aux activités tierces relevant de l’entrepreneuriat. Pour elle, la liberté et la qualité du travail vont de pair et supposent le cadre salarial :

« Les gens tiennent beaucoup à leur liberté. Moi aussi, hein, mais parce qu’ils définissent leur liberté autrement. Quand on est médecin libéral, c’est pouvoir dire : “bon, cet après-midi, je n’ai pas envie de bosser” et fermer sa consultation sans avoir à demander l’autorisation à qui que ce soit, c’est ça leur liberté. Il y a des gens pour qui c’est très important. Ma liberté à moi, c’est d’arriver avec mon sac sur l’épaule. Poser mon sac, avoir tout sur place, de n’avoir pas eu à me préoccuper de commander les ordonnances, de commander les arrêts de travail, de commander le papier sur les tables. Il faut s’occuper de tout quand on est en cabinet, c’est vraiment une petite entreprise quoi. Ma liberté c’est d’arriver, de m’asseoir, de faire ma consultation et de repartir. Pour moi, c’est une vraie liberté, c’est surtout ça ».

Le travail médical en groupe (cabinet ou maison de santé pluriprofessionnelle) peut permettre de déléguer et partager une partie des tâches qui environnent le travail médical, mais l’emploi salarié va plus loin dans cette délégation : il assure la liberté de ne se soucier que de la pratique médicale.

En centre de santé, l’obligation de tiers-payant conduit à externaliser les démarches administratives confiées aux secrétaires. La définition même du temps de consultation est donc différente pour les médecins salarié·es et libéraux. Dans le temps de consultation, s’ajoute aux interactions avec les patient·es le temps des démarches de constitution des dossiers numériques partagés avec d’autres professions et structures de soins (emails, lettres, envoi de résultats…). Si les démarches administratives sont déléguées, la part médicale et le compte-rendu restent à la charge du médecin. Les médecins réalisent ce travail au départ des patient·es et non à la fin de la journée. Certains centres de santé intègrent ce temps supplémentaire dans le temps de consultation, permettant à la fois, de ne pas négliger cette composante du travail, tout en abaissant la pression potentielle engendrée par la nature élastique et incertaine du temps de consultation médicale.

À côté de sa dimension économique et du poids moral de la gestion d’un cabinet sur le mode de l’entreprise, même dans le cas d’embauche d’un·e secrétaire, l’exercice libéral induit l’intégration d’une certaine gestion des ressources humaines qui tend à sortir les médecins encore un peu plus de leur rôle médical initial. Si le regroupement libéral permet de partager le paiement d’un salaire d’un·e secrétaire et d’une partie des tâches considérées comme superflues, le salariat en centre de santé conduit à mandater l’organisation employeuse pour assurer le travail de subordination des secrétaires.

L’entrée dans le salariat revient donc à s’affranchir de certaines des contraintes en vigueur pour la médecine libérale. Être salarié·e d’un centre de santé introduit un niveau intermédiaire entre les médecins et l’État (ou de la sécurité sociale étatisée), qui les soustrait à une possible dépendance économique. Que ce soit le travail entrepreneurial ou administratif, une charge de travail supplémentaire, au-delà du travail médical, suppose d’y consacrer un temps supplémentaire, hors temps d’ouverture du cabinet consacré aux consultations médicales. La domestication temporelle par le salariat s’exprime donc à deux niveaux. D’une part, la régulation du temps de travail et la mise à distance des patient·es par la structure. D’autre part, les médecins, en entrant dans le salariat, se libèrent de la pression à la productivité induite par la rémunération à l’acte de soin et peuvent donc investir les consultations à un rythme moins soutenu. Ces dispositions d’intermédiation du salariat entre contraintes professionnelles extérieures et médecins n’apportent cependant pas d’éléments sur les conditions d’exercice au sein des centres de santé. Le salariat, par sa forme d’encadrement juridique du travail, impose ici un lien de subordination aux médecins salarié·es qui ne se traduit pas par une sujétion effective de l’organisation employeuse.

Domination et maîtrise des conditions de production

Le développement de l’indépendance dans certains secteurs peut être analysé comme une volonté des personnes concernées de répondre aux périodes de forte précarité, discontinuité de l’emploi, chômage et sous-emploi, ou renvoyer à une nouvelle recherche d’autonomie[24]. Le salariat introduirait des contraintes spécifiques alors que le statut d’indépendant serait associé à une plus grande autonomie, corollaire d’une relative insécurité. Cette lecture n’est toutefois pas satisfaisante pour penser la situation des médecins salarié·es en centre de santé.

Lors de mon enquête, la plupart des médecins caractérisent l’exercice libéral comme étant particulièrement contraignant, eu égard au travail administratif et à l’activité entrepreneuriale qui en découlent, avec des formes de dépendance aux pouvoirs publics ou à la déontologie médicale. La volonté affichée d’exercer en libéral résiderait alors dans une forme de fierté : celle de posséder et d’avoir construit son propre environnement de travail, son outil de production en étant inscrit dans l’« esprit libéral », une forme de statut social et de valorisation symbolique. L’exercice salarié en centre de santé, s’il sort les médecins de cette figure d’entrepreneur et propriétaire des moyens de production, n’altère pas leur statut social au sein de l’organisation salariale, malgré l’introduction d’un lien de subordination juridique.

Nous allons montrer dans cette section que les médecins ont un pouvoir discrétionnaire important dans le salariat en centre de santé. En effet, et ce dès leur recrutement, iels ont la possibilité de négocier leurs conditions de travail et de limiter ainsi les contraintes professionnelles qui se réduisent en général à leur aspect temporel (heure de travail, congés et temps de consultations). La position dominante qu’iels occupent leur prodigue un salaire particulièrement important, proche des revenus des médecins libéraux et une place supérieure dans la hiérarchie de la structure salariale.

La négociation des temps

Les médecins ont une position particulière dans la relation salariale avec la structure employeuse, et ce dès le processus de recrutement. En effet, iels sont la plupart du temps embauché·es d’office. Les entretiens d’embauche prennent davantage la forme d’échanges informels portant sur l’exposition des conditions de travail désirées par les médecins, plutôt qu’une véritable évaluation des motivations et du profil professionnel. Iels ne sont pas soumis·es à une quelconque pression de l’emploi, aussi bien pour monter un cabinet en tant qu’indépendant que pour trouver un autre poste en centre de santé. Le sentiment de position dominante surplombe les conditions d’embauche :

« Je sais que j’aurai toujours du travail que ça soit en libéral ou dans le salariat. C’est de la médecine générale… » [Hugues, médecin généraliste salarié, 30-39 ans, Occitanie].

« C’était : “Docteur vous nous dites vos conditions et on accepte”, quasiment. Donc moi, j’ai choisi de reprendre deux jours par semaine, le mardi et le jeudi. Ce qui me fait des week-ends de quatre jours par semaine. Ce n’est pas exténuant. Des conditions de travail optimales […], la rareté du médecin fait qu’on est plutôt en position de force… Il n’y a pas des concurrents, derrière, qui vont piquer la place. C’était plutôt “Est-ce que vous êtes d’accord docteur ? Donc, oui, voilà, vous êtes embauché. On vous prend” » [Simon, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, Occitanie].

La réflexivité de Simon et Hugues tient à leur expérience des échanges avec plusieurs collectivités et les sollicitations multiples rencontrées dès l’internat. Les organisations employeuses (collectivités, associations, etc.) cherchent à attirer des médecins sur leurs territoires à n’importe quel prix. La position de force de ces derniers se manifeste lors de négociations à l’entretien d’embauche, mais également tout au long du contrat. Elles portent aussi bien sur les conditions d’emploi (type du contrat de travail et niveau de salaire) que sur les conditions du travail et notamment sur le cadre temporel de la production. La marge de négociation des temps se joue sur deux plans : le temps de consultation et le temps de travail.

Le temps de consultation, tant dans le salariat en centre de santé ou en exercice libéral, est particulièrement élastique[25]. Deux caractéristiques du travail médical tendent à faire varier le temps global de consultation : l’annulation des rendez-vous par les patient·es et certains motifs de consultation plus ou moins chronophages. Retrouvons Sophie, désormais salariée :

« Il y a des consultations qui vont plus vite que d’autres : les renouvellements de traitement, je prends sa tension j’écoute le cœur, les poumons et je le pèse. Tu n’y passes pas deux heures non plus. Après, il y a des consultations qui durent plus longtemps. Il y en a qu’il faut canaliser, il y en a d’autres qui en ont besoin. Certains sont dépressifs, vous ne pouvez pas l’expédier ».

Cette médecin généraliste récemment recrutée dans un centre de santé dans les terres de l’Hérault, insiste sur la variabilité des temps de consultation. Les rendez-vous pour le prolongement d’ordonnance restent nécessairement moins longs que les consultations « complexes »[26]  de certain·es patient·es. L’alternance entre ces deux types de consultations et l’annulation de rendez-vous assurent un emploi du temps relativement stable, mais supposent une maîtrise de ce processus relevant de l’élasticité dans la gestion du temps. Ce constat vaut, indépendamment de la durée de consultation et du mode d’exercice, mais le salariat limite l’extension du temps de travail. De ce fait, la détermination du temps de consultation entre l’organisation employeuse et les médecins salarié·es constitue un véritable enjeu dans la négociation et se trouve définie en amont de la production du soin. Deux types de pratiques de détermination du temps de consultation en centre de santé sont ainsi apparus.

Les centres de santé ont généralement des normes prédéfinies calculées en fonction du nombre d’actes à réaliser par le médecin pour couvrir son salaire[27]. Cependant, dans les faits, aucun des centres de santé enquêtés ne dispose d’une norme de temps de consultation homogène. Ce temps varie entre les médecins selon leurs habitudes ou préférences personnelles. Dans les centres de santé plus récents, la détermination du temps de consultation moyen se fait par tâtonnement, en discussion ou négociation entre médecins et organisations employeuses. Dans l’un des gros centres de santé visités en Île-de-France (plus de quarante-cinq médecins salarié·es au moment de l’enquête), le temps de consultation est imposé, une pratique liée au fonctionnement habituel du centre et à la norme de production instituée depuis plusieurs dizaines d’années. Sur le plan individuel, les médecins peuvent réguler leur rythme du travail, s’ils dépassent le temps imparti (solidarité entre médecins, transmission de patient·e, non-déclaration des absents), mais d’un point de vue collectif, le temps de consultation est stabilisé autour de vingt minutes pour la médecine générale. Ce centre de santé est l’un des seuls de l’enquête à engager des médecins exerçant une autre spécialité que les généralistes. En médecine spécialisée (hors MG), le temps de consultation et l’autonomie dans sa détermination dépendent fortement de la spécialité. Par exemple, le pôle de radiologie, qui se trouve dans un autre bâtiment à quelques dizaines de mètres du reste du centre de santé, possède son propre secrétariat et est autonome dans la gestion du temps de consultation.

Dans les autres centres de santé de l’enquête (seize structures), le temps de consultation, même en médecine générale, est bien moins rigide et peut dépendre de deux types de négociations : individuelles ou collectives. La plupart du temps, les gestionnaires de centres de santé calculent un « temps de consultation plafond » qui permet au centre d’arriver à un équilibre budgétaire avec le remboursement des actes de soins : « Le jour où on a fixé un salaire, je leur ai demandé un minimum de visites » [Frédéric, Président de l’association qui gère le centre de santé, Occitanie]. Le temps de consultation, parfois exprimé en termes de productivité horaire (ratio entre le nombre d’actes de soin réalisés sur une tranche horaire travaillée), reste négociable. Certain·es médecins refusent de continuer à travailler avec un temps de consultation réduit et demandent une renégociation de ce temps, le plus souvent immédiatement acceptée par la direction des centres.

D’autres situations, où les médecins sont directement décideur·euses de leur temps de consultation dès le recrutement, ont connu une évolution analogue. La détermination du temps de consultation s’est progressivement inscrite dans une logique pragmatique incluant l’ajustement aux dispositions et pratiques des médecins recruté·es. Fabien, médiateur santé et co-fondateur de son centre explicite ce processus :

« Au début, on avait le projet idéal comme on l’imaginait dans notre tête, organiser l’offre de soins exactement avec les moindres détails et le temps de consultation, etc. Après on a eu un médecin gériatre qui venait de l’hospitalier. Elle nous a dit : “Moi, il me faut quarante minutes.” On s’est dit : “c’est un peu difficile pour le financement. Ça va être compliqué”, mais elle m’a dit : “Moi, je me battrais pour ne pas faire en dessous de ça”. Vu qu’on n’avait pas d’autres médecins, on s’est dit : “Bah d’accord, OK. On va voir comment on va faire. Mais pour l’instant s’il te faut ça, tu prendras ça, quoi”. Ça a duré trois, quatre mois. On s’est rendu compte que les consultations duraient super longtemps. Les gens trouvaient ça trop long, les patients eux-mêmes trouvaient ça trop long. Puis Julia est arrivée (nouvelle médecin) en octobre et elle nous a dit : “Ouais, c’est trop long. Non, moi franchement on peut baisser. Trente minutes, ça me va”. Donc on est passé à trente minutes. Là encore, c’était très juste aussi par rapport au côté financier. Puis, juste avant le Covid, on a eu une remplaçante qui est arrivée, qui a remplacé Julia qui partait en maternité. Et elle nous a dit : “Mais trente minutes, mais c’est trop long. Moi je fais vingt minutes. vingt minutes, c’est d’ailleurs ce qu’il faut.” Et là, on a pu trouver un point d’équilibre ! »

Progressivement, il y a bien une norme qui s’établit, mais elle résulte d’un tâtonnement progressif, prenant en compte les pratiques de chacun et chacune. Ce tâtonnement s’est fait au rythme des recrutements et donc à la discrétion des médecins qui exigeaient des temps de consultations différents. La gériatre a continué à travailler avec son rythme décalé jusqu’à son départ à la retraite quelques mois plus tard.

Au-delà des normes d’ajustement et d’équilibre, établies par le gestionnaire, les médecins peuvent infléchir individuellement les consignes de la direction en gardant leurs habitudes de travail :

« Moi, ça dure facilement vingt, trente minutes, parce que je prends le temps, en fait, j’aime bien. On n’a pas pu négocier le temps : juste un certain nombre d’actes par semaine. Je ne sais même pas si je les fais, mais franchement, je m’en fiche » [Pierre, Médecin généraliste, 60-69 ans, Occitanie].

Certains sont plus rapides, d’autres plus lents :

« Richard, il fait plus de trente actes par jour donc il est largement au-dessus de son quota. On avait mis vingt-cinq au départ. Donc la question ne se pose pas trop. Après Pierre est un peu plus lent (rires), il prend son temps… souvent, il a deux heures de retard… Richard, c’est une consultation toutes les quinze minutes, Pierre, c’est toutes les trente à quarante minutes » [Marjolaine, infirmière et coordinatrice du centre, 50-59 ans, Occitanie].

Comme dans les autres centres de santé, le nombre d’actes de soin minimum à réaliser est notifié aux médecins pour couvrir les frais quotidiens de la structure et les salaires. Ce nombre d’actes se traduit généralement par une norme temporelle de consultation. Les négociations individuelles et le refus de certain·es médecins à appliquer les normes de production introduisent une variété du temps de consultation au sein d’un même centre de santé.

Le deuxième élément de négociation temporelle relève du temps de travail et des congés. Quand la modification du temps de travail est voulue par l’organisation employeuse, cette dernière approche prudemment les médecins, évitant ainsi le sentiment d’imposer un cadre trop restrictif qui viendrait interférer avec leur vie privée. Manon, secrétaire médicale, nous explique la mise en place d’un rallongement de la journée de travail initié par les secrétaires à la demande répétée des patient·es.

« C’est nous qui avons demandé une réunion avec les médecins pour leur faire part de nos difficultés sur les horaires. On avait besoin de dire : “Voilà, on est confronté à ça. C’est difficile. Comment on peut faire ?”  On avait deux médecins le matin et un l’après-midi. Et en plein hiver, on a beaucoup d’actifs et beaucoup de personnes qui terminent tard sachant qu’on est ouvert jusqu’à 20 h. Du coup, on avait énormément de demandes à partir de 17 h et on avait qu’un médecin. On leur en a parlé en leur demandant s’ils seraient d’accord. Ils l’ont accepté, mais pas toute l’année, sur les mois de septembre, octobre, novembre, décembre, janvier, février, mars (période avec beaucoup d’épidémies, beaucoup de malades, moins le cas l’été). Ils ont accepté de le faire. Ils sont très ouverts là-dessus ».

Ces négociations, animées par la secrétaire médicale, ont conduit ici au rallongement de la journée de travail d’un médecin jusqu’à 20 h, alors qu’à leur recrutement la négociation avait statué sur des journées de travail se terminant à 18 h voire même à 12 h pour certain·es médecins. Il s’agissait de prendre en compte les besoins des patient·es (horaires de travail, contraintes familiales). Cela s’est opéré par un ajustement négocié entre la mairie et les médecins avec un rallongement de leur journée de travail et une variation des horaires d’ouverture du centre de santé sur certaines périodes de l’année. Si les médecins se désinvestissent partiellement de la pression déontologique et morale attachée à la continuité des soins, les secrétaires, elles, sont positionnées, au contraire, en première ligne. La subordination juridique induite par le contrat de travail peut permettre une modification unilatérale des horaires de travail, mais le changement passe inévitablement davantage ici par la négociation que par l’imposition d’une nouvelle règle.

C’est la même méthode pour la fixation des congés en centre de santé, assurée généralement directement par les médecins. Si les effectifs du centre sont réduits, les négociations se font à l’amiable et individuellement entre les médecins et l’organisation employeuse. Quelle que soit la demande du médecin au niveau des congés, la direction accepte pour « service rendu »[28]. Dans un centre de santé de même envergure, ce sont les médecins qui choisissent leur temps de travail, ce qui nécessite des ajustements pour les autres professionnel·les de la structure.

« Les secrétaires sont au Smic, deux secrétaires à temps partiel. Une qui fait cinq, six heures et l’autre cinq, huit heures. Ça fait du temps partiel pour chacune. C’est les recrutements. Je leur ai proposé et elles sont d’accord. Après, je ne sais pas, elles s’arrangent pour les congés ».

Dans ce centre de santé associatif, co-dirigé par plusieurs municipalités, Nicole, élue à la santé [bénévole, 50-59 ans, Occitanie], est chargée par la mairie de s’occuper du quotidien du centre et des recrutements de médecins. Sans alternative, les différentes municipalités impliquées sollicitent trois médecins à la retraite pour intégrer leur centre de santé quelques heures par semaine. Ils acceptent de reprendre leur activité dans le cadre salarial sous certaines conditions. Dans cette configuration, Nicole dit avoir beaucoup de mal à contraindre temporellement les médecins. Tout le fonctionnement du centre est organisé autour de leurs demandes : « Le but c’était que les secrétaires soient là quand il y a les médecins. Quand le médecin s’en va à 19 h, elle finit à 19 h 30 ». Ils (ce ne sont que des hommes) imposent la plage d’ouverture de la structure selon leur temps de travail et obligent le gestionnaire à proposer deux temps partiels non convertibles en temps plein aux secrétaires. Payées au Smic, ces dernières sont alors dépendantes du temps d’ouverture fractionné du centre de santé pour que cela convienne aux horaires des médecins.

« Un des docteurs m’a dit qu’il ne serait pas là avant 10 h. OK. Et il m’a dit qu’il faisait 10 h – 18 h, point barre. Il ne s’arrête pas pour déjeuner, c’est son choix. Un autre, Xavier fait normalement 8 h 30 – 12 h, 14 h – 19 h. Ils gèrent un petit peu leur temps comme ils veulent. C’est complexe, un médecin, je ne peux pas le contraindre » [Nicole, élue à la santé, bénévole, 50-59 ans, Occitanie].

Quand le centre grossit, ces arrangements prennent la forme de négociations collectives où les médecins préparent un planning de congés sur l’année et le transmettent à la direction. Dans les gros centres de santé, un ou une médecin dite « coordinatrice » est nommée et chargée d’organiser ce planning en respectant les souhaits de chacun. Les médecins coordinateurs ou coordinatrices n’occupent pas une place de direction (contrairement à d’autres médecins placé·es à la tête de certains centres) et leur fonction supplémentaire se résume en général à la gestion des congés et, de manière générale, à organiser le travail en équipe. Pour certaines spécialités, où le centre ne dispose que d’un·e salarié·e, l’absence du médecin provoque inévitablement la cessation temporaire du service de soin.

Marcel, un gastro-entérologue, et les autres médecins spécialistes (hors MG) choisissent leurs congés et le temps de consultation dans la semaine en fonction de leurs préférences personnelles et professionnelles liées à une activité libérale ou salariale complémentaire : « En gastro-entérologie, comme ce n’est pas une grosse consultation, je prends mes vacances au mois d’août. Et comme au mois d’août c’est quand même assez calme, je n’ai jamais eu de problème à poser mes congés quand je le souhaitais ». La gestion des emplois du temps des spécialistes en centre de santé est plus flexible que celle des médecins généralistes. Iels ont une faible présence horaire et ne proposent pas, dans le centre de santé concerné, une continuité des soins sur l’ensemble de la semaine. Les médecins spécialistes qui partent en congé font tout simplement fermer l’accès à la prise de rendez-vous pour leur spécialité dans la structure de soin.

Les médecins salarié·es en centre de santé ont ainsi la possibilité de négocier, de choisir et d’organiser individuellement, et parfois collectivement, la temporalité de leur travail, le rythme des consultations et de leur présence en centre de santé. Iels ont à la fois une maîtrise individuelle des conditions de production quand iels intègrent un centre de santé assez ancien, mais aussi une maîtrise collective dans les jeunes structures. Sans véritable contrôle extérieur sur la réalisation de leur travail technique, avec une organisation employeuse éloignée et relativement désinvestie du contenu même de l’activité, les médecins salarié·es en maîtrisent les conditions de production, sans en posséder les moyens. Les salaires élevés des médecins, l’absence de profit pour l’organisation employeuse (deuxième encadré) et la maîtrise des conditions de production font des centres de santé des organisations salariales non capitalistes, sans exploitation. Non subordonné au capital, le salariat en centre de santé n’est pas voué à alimenter un capitaliste.

Des médecins au centre du centre de santé : réaffirmation de la hiérarchie professionnelle interne

Répondant à une question sur sa place dans le centre de santé, Marcel prend une feuille de papier et commence à dessiner un schéma. Il écrit d’abord son nom au milieu de la feuille puis successivement autour : les patient·es, la municipalité gestionnaire, les infirmiers et infirmières, puis les secrétaires. Il prend ensuite la parole : « Vous savez moi je dis souvent qu’il y a le bloc, le directeur de l’établissement, les patients, les infirmiers, les secrétaires et moi je suis au milieu, au centre. Bon, les patients ont plus d’importance, mais voilà. Vous avez compris » [Marcel, gynécologue salarié, 60-70 ans, Île-de-France].

Toute forme de hiérarchie n’est pas proscrite dans ces centres. Dans la plupart d’entre eux, deux types de gouvernance coexistent. Deux relais, administratif et médical, font le pont entre les médecins et l’organisation employeuse. Que ce soit par la nomination d’un·e médecin-directeur·rice ou d’un·e médecin coordinateur·rice, les décisions qui relèvent de leurs conditions de travail reviennent aux professionnel·les de santé mais peuvent parfois être déléguées à un ou une représentante.

Les médecins salarié·es en centre de santé occupent ainsi une place particulière et centrale dans la structure et en sont conscient·es. Iels ont la possibilité de négocier leur salaire, le type de contrat qu’iels signent, leurs conditions et leur cadre temporel de travail, tout en étant éloigné·es spatialement de l’organisation employeuse, de ses représentant·es physiques et de tout potentiel contrôle. Au sein des hiérarchies formelles des centres de santé, les médecins occupent bien une place dominante et spécifique dans l’organigramme. « Nos rôles [entre médecins et coordinatrices] sont complètement différents en fait » nous dit Nathalie [50-59 ans, Occitanie]. Coordinatrice administrative et responsable des secrétaires du centre de santé, elle fait le pont entre les médecins et la direction de la structure. Elle est incapable de préciser sa place dans l’organigramme du personnel médical. Elle positionne alors les médecins « à côté » dans son rôle de coordination. La médecin interrogée de ce même centre tient des propos plus tranchés en affirmant occuper une position socialement et professionnellement plus élevée que la coordinatrice administrative.

« C’est une ancienne secrétaire, et on lui a demandé de faire une coordination, d’être responsable du secrétariat et on lui a demandé de faire une coordination médicale. Après, il y a un médecin et une secrétaire qui sont élu·es par les médecins, des représentants, on a un représentant des médecins et un représentant du secrétariat » [Bénédicte, médecin généraliste salariée, homéopathe, 50-59 ans, Occitanie].

Bénédicte, médecin généraliste dans le centre de santé, replace Nathalie dans son rôle de représentante des secrétaires, une place dévalorisée par rapport à celle de coordinatrice ou représentante médicale. Pour la médecin, il ne semble pas y avoir de supérieur hiérarchique possible au-dessus des médecins, juste des représentant·es.

Dans un autre centre, les médecins expriment la volonté d’avoir un rôle et un droit de regard sur le recrutement des futurs salarié·es du centre de santé en étant désormais présent·es lors des entretiens d’embauche. Les négociations des médecins avec les gestionnaires dépassent donc largement la question du type de contrat et du salaire en intégrant pleinement l’organisation du centre de santé, surtout quand iels s’organisent collectivement. Iels ont ainsi demandé le recrutement de secrétaires supplémentaires : « On a écrit un courrier tous ensemble, avec les secrétaires et les médecins, au DG puis au président de la communauté de communes » [Simon, médecin généraliste salarié, 60-69 ans, Occitanie]. Iels ont obtenu gain de cause et fait embaucher deux secrétaires supplémentaires.

Beaucoup d’autres professionnel·les travaillent au sein des centres les plus anciens d’Île-de-France : des paramédicaux, travailleur·ses sociaux·ales, mais surtout plusieurs secrétaires. Si ces entretiens n’étaient pas au cœur de cette recherche (dix entretiens), la situation d’autonomie technique, organisationnelle, de maîtrise des conditions de production et le rapport de force dans la détermination des conditions de travail, diffèrent. La situation favorable des médecins s’inscrit dans une position professionnelle de domination. Un vrai décalage existe entre la position des médecins et celle des autres salarié·es dans les hiérarchies informelle et formelle de l’organisation salariale. Les secrétaires sont payé·es au Smic, n’ont aucune marge de négociation avec une sujétion particulièrement forte, totale, vis-à-vis de la direction administrative et médicale. Les médecins entretiennent un rapport de domination avec les autres salarié·es non médicaux·ales du centre et particulièrement les secrétaires qui assurent tout le travail administratif délégué.

Nous avons parlé de la subordination, de la hiérarchie formelle et informelle entre médecins et membres de l’organisation employeuse, gestionnaires des structures de soins. Les médecins salarié·es occupent une place spécifique et hégémonique au sein du centre de santé. L’observation d’un salariat permettant une place centrale et dominante au salarié·e tient à la particularité de ce terrain de recherche : les médecins se trouvent inscrits dans une configuration où iels dominent la relation salariale, maîtrisent les conditions de production et d’exécution de leur travail, sans pour autant en posséder les moyens de production. Toutefois, certains centres de santé tentent de renverser cette organisation pour tendre vers un idéal d’égalité salariale, quel que soit le rôle de chacun dans la production de soins : ce sont les centres de santé identifiés comme « communautaires ou participatifs». Ils ont une perspective de maîtrise collective des conditions de production. Tout le monde a le même salaire, que ce soit l’infirmier, la travailleuse sociale, le médecin ou le secrétaire et de nombreuses réunions d’équipe ont pour objectif d’organiser une forme de démocratie dans la gouvernance de la structure de santé. Le plus souvent, cette perspective d’organisation horizontale émane d’une démarche politique qui peut comporter ses failles : c’est à la discrétion des médecins, dépendant de leur socialisation politique, de baisser leur salaire par rapport à la moyenne des autres centres de santé pour assurer ce rééquilibrage.

Rappelons que l’analyse de l’organisation salariale en centre de santé ne traduit pas une réalité homogène. La maîtrise des conditions de production médicale et l’affranchissement des contraintes de l’exercice libéral diffèrent selon les centres de santé. Le terrain portait ici sur les centres de santé médicaux, polyvalents, voire les centres de soins infirmiers médicalisés. Certains autres centres, notamment dentaires, n’ont parfois pas la même logique, avec notamment des dentistes à la tête de la gestion associative de la structure et des médecins généralistes fortement subordonné·es.

Conclusion

Le salariat médical en centre de santé transgresse la frontière parfois établie entre salariat et indépendance. La médecine est une profession, qui, malgré son appellation libérale, est fortement régulée par un ordre professionnel, mais aussi par les pouvoirs publics : d’abord dans une perspective de conventionnement de prix et de solvabilisation des patient·es, puis dans une perspective d’encadrement des coûts publics. L’analyse des logiques sociales et professionnelles du salariat médical en centre de santé permet de mettre en évidence le processus par lequel les médecins réussissent à mettre à distance certaines contraintes de l’exercice libéral provenant directement des politiques publiques de régulation médicale : le numerus clausus et l’incitation à la réduction des actes de soin « inutiles ».

Le salariat ouvre aux médecins une meilleure maîtrise de leur travail, en termes de gestion du flux de patient·es dans un contexte de désertification médicale, et une domestication des temps permise par la délégation du travail administratif ou le rejet du travail entrepreneurial associé à l’exercice libéral. Le numerus clausus est à la fois la source d’une augmentation de la charge de travail théorique devant être assurée par les médecins et des contraintes identifiées précédemment, et à la fois une ouverture à une position de pouvoir dans la relation salariale. Il est question d’un développement de leurs possibilités professionnelles et d’un rapport de domination sur les potentielles structures employeuses. Alors que les centres de santé deviennent un outil d’attractivité dans les déserts médicaux, la pénurie retranscrit cette position de force dans l’organisation salariale et confère au médecin un pouvoir de négociation important. Dans cette conjoncture bien particulière, la situation des médecins exprime alors un retournement des contraintes généralement associées aux statuts d’emploi. La maîtrise des temps et du sens du travail, perdue en quelque sorte dans l’exercice libéral, se trouve réaffirmée au sein du salariat médical en centre de santé. Elle leur permet d’avoir un pouvoir discrétionnaire à la fois sur les conditions de travail, la manière de produire, et les conditions de contractualisation, sans posséder les moyens de production (propriété des locaux et matériels des cabinets médicaux) et en maintenant leur autonomie technique. Les médecins sont donc particulièrement éloigné·es des deux dimensions de l’ordre imposé par le tiers employeur[29] : la dimension fonctionnelle (en haut de la hiérarchie salariale) et la dimension personnelle (peu soumis aux directives de l’organisation employeuse). Bien que salarié·es, les médecins appartiennent à une frange dominante de la population, aussi bien d’un point de vue professionnel, qu’économique, social ou politique, qui relève de la place du « pouvoir médical »[30] dans nos sociétés. Cette situation est donc propre à des travailleurs et travailleuses en haut de la hiérarchie sociale, d’autant plus qu’iels sont plongé·es dans une conjoncture socio-économique et un environnement de travail qui leur sont particulièrement avantageux. Ces résultats appellent à étudier les rapports de pouvoir effectifs inscrits dans les différentes situations d’emploi. Le contrat de travail et le lien de subordination juridique ne réduisent pas ici les médecins salarié·es à un assujettissement à l’organisation employeuse.


[1] Henri Hatzfeld, Le grand tournant de la médecine libérale, Paris, Les éditions ouvrières, 1963, p. 271.

[2] Camille Dupuy, Olivier Le Noé et Jérôme Pélisse, « Régulations professionnelles et organisations catégorielles. Pour un dialogue autour des logiques professionnelles », Terrains & travaux, vol. 25, no 2, 2014, p. 5-19.

[3] Henri Hatzfeld, op. cit.

[4] Jean-Paul Domin, « La nouvelle gouvernance de l’assurance maladie : la consécration d’une régulation marchande ? », Économie et institutions, no 15, 2010, p. 5-29.

[5] Nicolas Da Silva et Maryse Gadreau, « La médecine libérale en France. Une régulation située entre contingence et déterminisme », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, no 17, 2015.

[6] Géraldine Bloy et Laurent Rigal, « Avec tact et mesure ? Les médecins généralistes français aux prises avec les évaluations chiffrées de leur pratique », Sociologie du travail, vol. 54, no 4, 2012, p. 433‑456.

[7] Nous parlons ici de médecine de ville pour caractériser la médecine exercée dans les cabinets de ville libéraux, individuels ou collectifs, ou en centre de santé. Il s’agit d’une définition stricte de la médecine de ville, c’est-à-dire non hospitalière. Cela revient à dire que le travail médical réalisé à l’hôpital ne peut être totalement confondu avec celui réalisé dans d’autres cadres d’exercice. Façonnée par l’histoire même de la médecine et de la division du travail médical au sein du système de santé français, cette distinction est ici adoptée comme une convention. Cette convention repose sur la division du travail entre les spécialités présentes à l’hôpital (Hôpital public, Établissement privé, Établissement privé lucratif, Établissement de santé privé d’intérêt collectif (Espic)) et celles exercées en ville.

[8] La médecine, comme d’autres professions libérales, a progressivement été marquée par une identité libérale, symbolisée par un exercice libre de sa pratique et de son organisation de l’affiliation. La charte de la médecine libérale, conçu en 1927, en est le symbole. Elle mêle habilement des principes moraux et éthiques de la pratique de la médecine (libre choix du médecin par le patient, respect absolu du secret professionnel, liberté thérapeutique et de prescription), à des revendications professionnelles (droit à des honoraires pour tout malade soigné, paiement direct par le patient et liberté d’installation).

[9] Depuis la loi de modernisation sociale no 2002-73 du 17 janvier 2002 et son application au courant de l’année 2007, la médecine générale est reconnue comme spécialité médicale au même titre que les autres spécialités médicales qualifiantes, et nécessite dorénavant le passage par un internat. Néanmoins, dans un but de clarification, nous allons parfois séparer les médecins généralistes des autres spécialités. Pour faciliter la lisibilité, nous parlerons de médecins généralistes et médecins spécialistes (hors MG).

[10] Alain Supiot, Au-delà de l’emploi : Les voies d’une vraie réforme du droit du travail, Paris, Flammarion, 2016, p. 18.

[11] Le présent article est issu d’une étude effectuée entre 2018 et 2022 dans le cadre d’une recherche doctorale sur la salarisation de la médecine de ville. L’enquête a été menée en Occitanie et en Île-de-France auprès de 17 centres de santé avec 68 entretiens semi-directifs, dont 40 auprès de médecins salarié·es, la plupart généralistes, mais aussi d’élus, d’autres professionnel·les de santé, de responsables administratif·ves, fonctionnaires territoriaux·ales ou salarié·es du privé.

[12]ASIP-Sante RPPS, Drees – traitement personnel – données au 1er janvier de l’année.

[13] Nous parlons ici d’activités et non d’effectifs. En effet, nous travaillons sur l’ensemble des activités déclarées par les médecins et non sur le nombre de médecins. Les médecins peuvent être compté·es plusieurs fois si iels travaillent dans différentes structures (cabinet libéral, centres de santé, CHU, etc.). Même si ces activités sont dénombrées de manière non hiérarchisée et que les médecins sont compté·es plusieurs fois, les données utilisées permettent de dresser une évolution de la part d’activités salariales dans le champ global des activités médicales. Les activités médicales de ville correspondent à la somme du nombre de médecins déclaré·es en cabinet individuel, en cabinet de groupe et en centre de santé.

[14] Finess – traitement personnel – données au 1er janvier de l’année.

[15] En droit, le terme de médiation institutionnelle correspond au processus de résolution de conflits entre deux parties encadré et organisé par une institution-tiers. Sans complètement reprendre son acception juridique, nous qualifions de médiation institutionnelle le processus de conciliation entre les médecins et les pouvoirs publics par la structure salariale. Les deux parties ont des intérêts divergents : les pouvoirs publics tentent de réguler les pratiques professionnelles et les médecins de s’en protéger pour maintenir au mieux leur autonomie. La structure salariale, en contractualisant avec les médecins, s’introduit comme intermédiaire, neutre vis-à-vis des perspectives des pouvoirs publics centraux, et créent de nouvelles règles à l’avantage ou non de l’une des parties.

[16] Le salariat ne semble donc pas correspondre à un manque d’occasion favorable à l’installation en exercice libéral. Les médecins se retrouvent dans un rapport de force qui leur est favorable, que ce soit avec les instances de régulation démographique (politique incitative) ou avec l’organisation employeuse s’il y a exercice salarié. Iels revendiquent une inscription dans un « choix raisonné », avec une liberté de mouvement professionnel forte.

[17] Les raisons de ces refus ne sont pas toujours évoquées lors des entretiens. Il s’agit parfois de justifications économiques ou d’une volonté de se maintenir « seul maitre à bord ». La Drees comptait seulement 51 % de médecins généralistes libéraux avec un secrétariat « sur place » en 2022 et 16 % assurant eux-mêmes leur secrétariat (sans externalisation à distance ou outils de réservation en ligne). Ce phénomène est plus réduit pour les cabinets de groupe. Cf. Maxime Bergeat, Noémie Vergier, Pierre Verger, « Un médecin généraliste sur six assure lui-même son secrétariat en 2022 », Études et résultats, no 1245, Drees, 2022.

[18] Notons que la gestion des temps est tout de même différente selon le parcours et genrée si on se réfère à l’espace domestique : le salariat permet d’allier perspective politique, loisirs et activité professionnelle chez les hommes tandis qu’un profil de femmes médecins, majoritaire, se dégage dans notre enquête, pour qui les contraintes familiales sont déterminantes dans le parcours et dans l’orientation vers le salariat.

[19] À titre indicatif, les médecins généralistes libéraux déclarent en moyenne 7 500 euros de revenus nets par mois (cf. Noémie Vergier et Christophe Dixte, « Revenu des médecins libéraux : une hausse de 1,9 % par an en euros constants entre 2014 et 2017 », Études et résultats, no 1223, Drees, 2022) et un temps de travail compris entre 52 et 60 heures par semaine (cf. Philippe Le Fur, Yann Bourgueil et Chantal Cases, « Le temps de travail des médecins généralistes: une synthèse des données disponibles », Questions d’économie de la santé, no 144, 2009, p. 1-8). En centre de santé, les salaires des médecins généralistes oscillent entre 4 000 et 6 000 € net pour 35 h par semaine sachant que la plupart tournent autour de 5 000 €. Ramenés à l’heure, les revenus des médecins généralistes libéraux et salariés sont proches. La situation est plus complexe pour les autres spécialités.

[20] Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre, « Féminisation du corps médical et dynamiques professionnelles dans le champ de la santé », Revue française des affaires sociales, no 1, 2005, p. 59‑81.

[21] Alexandra Bidet, L’engagement dans le travail: Qu’est-ce que le vrai boulot ?, Paris, Presses Universitaires de France, 2015.

[22] Nicolas Da Silva, « Quantifier la qualité des soins. Une critique de la rationalisation de la médecine libérale française », Revue Française de Socio-Économie, vol. 19, no 2, 2017, p. 111‑130.

[23] Anne-Sophie Ginon, « Démographie médicale et techniques juridiques d’incitation », Politiques et management public, vol. 28, no 1, 2011, p. 23.

[24] Cf. Sarah Abdelnour, « L’auto-entrepreneuriat : une gestion individuelle du sous-emploi » & Marie-Christine Bureau et Antonella Corsani, « Du désir d’autonomie à l’indépendance. Une perspective sociohistorique » in La Nouvelle Revue du Travail, no 5, 2014.

[25] Nathalie Lapeyre et Nicky Le Feuvre, « Féminisation du corps médical et dynamiques professionnelles dans le champ de la santé », Revue française des affaires sociales, no 1, 2005, p. 59‑81.

[26] Terminologie utilisée par les médecins pour parler de consultations longues où l’« investigation » avant le diagnostic nécessite une discussion avancée et/ou un examen corporel minutieux.

[27] Les normes de productivité dans le salaire sont interdites par le code déontologique médical (articles 97 & R. 4127-97 du Code de la santé publique), mais sont présentes, de fait, dans les centres de santé, sans nécessairement d’incitations financières, par la mise en place de temps de consultation prédéterminés.

[28] Motif d’engagement retrouvé dans les entretiens avec les médecins du centre, mais également mis en avant par les gestionnaires qui ont insisté sur le caractère temporel de la salarisation des médecins retraités qui auraient préféré rester à la retraite.

[29] Alain Supiot, Le droit du travail, Paris, Que sais-je ?, 2019, p. 69-70.

[30] Frédéric Pierru, « Un mythe bien fondé : le lobby des professions de santé à l’Assemblée nationale », Les Tribunes de la santé, no 1, 2007, p. 73‑83.

Pourquoi la revue « Salariat »?

Introduction du n°1 paru en novembre 2022

Par Nicolas Castel[1], Mathieu Grégoire[2], Jean-Pascal Higelé[3], Maud Simonet[4]

Le salariat a longtemps eu mauvaise presse. Au milieu des années 1860, dans un chapitre inédit du Capital, Karl Marx écrit : « Dès que les individus se font face comme des personnes libres, sans salariat pas de production de survaleur, sans production de survaleur pas de production capitaliste, donc pas de capital et pas de capitaliste ! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail du travailleur qui vend sa propre capacité de travail) n’expriment que les deux facteurs d’un seul et même rapport »[5].

Qui dit salariat dit capitalisme et inversement. Marx invite ainsi les travailleurs et les travailleuses réuni·es dans la Première internationale, à substituer au slogan « un salaire équitable pour une journée de travail équitable », le mot d’ordre : « Abolition du salariat ! »[6].

Près d’un siècle et demi plus tard non seulement le salariat n’a pas été aboli, mais il est devenu désirable pour nombre d’individus et d’organisations syndicales. Cela ne fait guère mystère : le salariat observé par Marx et ses contemporains n’est plus celui que nous observons aujourd’hui. En tant que rapport social, le salariat a été un champ de bataille. Il a donné lieu à des stratégies d’émancipation qui se sont parfois – souvent ! – traduites en victoires et en conquêtes. Les institutions du salariat que nous connaissons aujourd’hui sont les buttes témoins de ces batailles passées.

La revue Salariat nait ainsi d’un questionnement : les sciences sociales ont-elles pris la mesure d’une telle transformation ? Certes, l’idée d’une bascule dans l’appréciation du salariat – de condition honnie à statut désiré – est un poncif : l’inscription puis le retrait de la revendication « d’abolition du salariat » dans les statuts de la Confédération générale du travail sont souvent mobilisés comme manifestation de cette idée. Mais on peut se demander si la façon dont les sciences sociales conçoivent le salariat a, parallèlement, évolué en prenant toute la mesure de ses transformations historiques qui, précisément, expliquent ce basculement radical d’appréciation. C’est justement en partant de l’explicitation de ce paradoxe que nous souhaitons introduire le projet intellectuel de la revue Salariat.

Pourquoi questionner le « salariat » ?

Le salariat du xixe siècle n’est pas le salariat du xxe siècle et ne sera pas, on peut en faire l’hypothèse, celui du xxie siècle. Si au premier abord, il s’agit d’un rapport social consubstantiel au capitalisme, on aurait tort d’arrêter là l’analyse : le salariat s’est transformé en devenant, par certains aspects, plus complexe et, par d’autres, plus simple.

Le salariat est d’abord devenu plus complexe car le rapport social salariés/employeurs ne s’exprime plus à la seule échelle de la fabrique ou de l’entreprise, ni à celle d’un face à face entre un ou des travailleurs et un capitaliste. Ce rapport se joue à plusieurs échelles comme par exemple la branche et l’échelon interprofessionnel. Il s’est par ailleurs cristallisé dans des institutions et dans le droit.

Mais le salariat est aussi devenu plus simple car dans la première partie du xxe siècle, il est encore possible d’associer le rapport salarial à une classe sociale parmi d’autres, la classe ouvrière, dont les luttes, les représentations syndicales, les institutions et le droit, n’engagent pas nécessairement ou pas directement les autres classes sociales. Les paysans, les employés, les professions intellectuelles par exemple peuvent ainsi encore s’imaginer un futur dans lequel – à l’instar des ouvriers mais à côté d’eux – ils pourront construire un droit spécifique, des protections sociales spécifiques et ce, grâce à des organisations syndicales spécifiques. Près d’un siècle plus tard, le salariat s’est généralisé numériquement et la catégorie de salariat a solidarisé des segments de travailleurs et de travailleuses : au groupe social « ouvrier » sont venus s’ajouter le groupe social « employé » ainsi que les « cadres » dont il faut noter que leur intégration au salariat fut un retournement de l’histoire particulièrement significatif[7]. Qui plus est, ces segments de travailleurs et de travailleuses ont été solidarisés dans un même rapport social qui les oppose à des employeurs ou des employeuses de façon en apparence plus simple et plus claire que par le passé. Ironie de l’histoire ou diversion, c’est précisément au moment où cette lutte entre deux classes prend sa forme la plus évidente que la lutte des classes est déclarée obsolète.

Il nous semble donc qu’au lieu de prendre toute la mesure de ces profondes transformations sociohistoriques du salariat, l’usage de cette notion par les sciences sociales s’est singulièrement appauvri. Pour Marx et ses contemporains – quelle que soit par ailleurs leur sensibilité[8] –, le salariat est d’abord une notion forgée pour identifier, décrire et expliquer une relation économique, un rapport social très androcentré qui apparaît central dans la société du xixe siècle. Pour le dire dans un vocabulaire anachronique, c’est donc avant tout un concept des sciences sociales qui donne lieu à des controverses, des interrogations. Philosophes, économistes, sociologues s’en saisissent comme d’un outil pour décrire le réel qu’ils ont sous les yeux.

Un siècle et demi plus tard, force est de constater que le terme salariat n’est plus questionné. Il est très souvent, pour les sciences sociales, une simple réalité juridico-administrative, une « donnée » ne posant pas question et au mieux une catégorie mais jamais un concept. Chacun ou chacune est ou n’est pas juridiquement « salarié » tandis que, statistiquement, l’Insee comptabilise un nombre de « salariés » et un nombre d’« indépendants » puis mesure l’évolution de leur part respective. Certes, que les sciences sociales s’intéressent à l’intérêt d’être ou non juridiquement « salarié », par exemple lorsqu’on étudie la condition des travailleurs et des travailleuses des plateformes, est utile. Mais c’est un salariat comme catégorie molle et non comme concept que le sociologue et/ou l’économiste prennent dans leur boîte à outils pour désigner ou interroger les relations économiques dans lesquelles se trouvent précisément toutes ces personnes en situation d’emploi. Cela s’explique certainement par un mécanisme assez paradoxal : cette forme juridique, salariale donc, est le fruit d’une histoire qui a vu un concept et des théories s’incarner dans le droit[9]. En effet, ce concept analytique a infusé le droit jusqu’à structurer une grande part des réalités du travail et de ses « régulations » dans une bonne partie de l’Europe continentale, au Japon, aux États-Unis et ailleurs. Cependant, cette cristallisation dans le droit s’est accompagnée d’une baisse du pouvoir analytique du concept, voire d’une neutralisation scientifique d’un concept qui n’est plus – sauf à de rares exceptions[10] – interrogé. La cristallisation dans le droit s’est ainsi accompagnée d’une vitrification conceptuelle.

Dans quels termes a-t-on donc arrêté de penser la question salariale ? Dans une définition-essentialisation : le salariat c’est l’emploi ; le salariat c’est la subordination. Plus exactement, cette définition-essentialisation est sous-tendue par une théorie implicite : celle de l’échange d’une subordination contre une protection. Ce « compromis » – fordien ou autre –, est devenu un cela va de soi ou un implicite théorique, presque un récit mythique des sciences sociales. Les analyses de Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale sont à ce titre souvent mobilisées pour opposer diamétralement deux périodes historiques. Dans la première, le salariat de la révolution industrielle serait profondément asymétrique, l’égalité formelle des parties donnant lieu à une inégalité de fait et au paupérisme. Dans la seconde, un droit du travail et des droits sociaux octroyés par l’État seraient venus compenser cette asymétrie initiale et rééquilibrer l’échange salarial[11] : subordination contre protection, « compromis fordiste », « Trente glorieuses » et « plein-emploi » comme nouvelle étape d’un rapport salarial enfin rééquilibré. L’état de « compromis » est alors plus ou moins implicitement conçu comme un climax, un optimum indépassable. Dans un tel cadre d’analyse, on ne pourra ensuite que penser des reculs, l’« effritement de la  société salariale », et ce, dans la nostalgie d’un passé certes glorieux, mais malheureusement révolu. Droits octroyés et équilibre de l’échange retrouvé : dans une telle perspective théorique, on le voit, l’univers des possibles du salariat est relativement bien borné par cet état d’harmonie sociale et d’intégration de la classe ouvrière que l’on prête à la période d’après-guerre.

Or, pleine de conflits, de conquêtes, d’émancipations, la réalité sociohistorique sur plus d’un siècle dépasse les termes de l’échange et du compromis. Penser ainsi non pas en termes de compromis mais en termes de luttes et d’émancipation, évite de présumer des définitions et limites du salariat. La réalité du salariat a changé parce que des batailles relatives au travail et/ou à la citoyenneté économique et politique ont été gagnées. Oui, le salariat est consubstantiel au capitalisme mais il est traversé en permanence, par des formes de subversion de la logique capitaliste.Le rapport salarial, en ses contradictions et ses puissances, est le point nodal de la lutte des classes et en la matière, la messe n’est pas dite tant au point de vue des structures objectives que des structures subjectives : rien ne permet de conclure que ce rapport social n’est qu’enrôlement au désir-maître capitaliste[12]. Si le régime de désir est bien celui de désirer selon l’ordre des choses capitalistes (i. e. une épithumè capitaliste[13]), il n’en demeure pas moins que depuis la théorisation produite par Marx, tout un maillage institutionnel de droits salariaux subversifs du capitalisme a pris forme au cœur du rapport salarial (sécurité sociale, cotisations sociales, conventions collectives, minima salariaux, droit du travail, statuts de la fonction publique et des entreprises publiques, etc.). En matière de salariat, on ne peut donc en rester à la théorie implicite du xixe siècle et son acquis d’une protection contreune subordination. Ce n’est pas une simple donnée juridique incontestable (être ou ne pas être « salarié ») mais un concept qui doit être discuté, débattu, interrogé, mis en question, caractérisé et caractérisé à nouveau, au fil du temps et des luttes sociales qui s’y rattachent. Si domination, exploitation, aliénation, invisibilisation il y a, il s’agit aussi de comprendre ce qui se joue dans le salariat en termes d’émancipation des femmes et des hommes. Certes, le salariat n’est pas qu’émancipation et on peut songer à d’autres possibles pour les travailleurs et les travailleuses que ceux qui s’organisent à l’échelle du salariat, mais cette dimension émancipatrice ne doit pas faire l’objet d’une occultation. Il nous parait donc nécessaire de saisir le salariat dans son épaisseur sociohistorique, dans les contradictions qui le traversent, les luttes qui le définissent et le redéfinissent, pour éclairer la question du travail aussi bien dans sa dimension abstraite que concrète. On l’aura compris, il s’agit donc ici d’interroger le salariat en lui redonnant toute sa force historique, heuristique et polémique.

Le salariat, nous l’avons dit, est devenu un rapport social qui s’exprime à de multiples échelles et qui dépassent de beaucoup le simple face à face évoqué dans la deuxième section du Capital où un employeur, l’homme aux écus, se tient devant un salarié ne pouvant s’attendre qu’à être tanné[14]. Chacune de ces échelles constitue un champ de bataille, avec ses contraintes et ses stratégies d’émancipation spécifiques. À chacune de ces échelles, le rapport social salarial s’exprime dans des collectifs, dans des solidarités et des conflictualités articulées les unes aux autres. À l’échelle de l’entreprise se jouent par exemple de nombreuses luttes pour l’emploi ou pour les salaires. À celui de la branche, par le biais des conventions collectives, se joue notamment le contrôle de la concurrence sur les salaires entre entreprises d’un même secteur. À l’échelon interprofessionnel et national se jouent l’essentiel du droit du travail et des mécanismes de socialisation du salaire propres à la sécurité sociale ou à l’assurance chômage. Le salariat est donc bien loin de la rémunération marchande de la force de travail du xixe siècle. Les champs de bataille se sont démultipliés tout en s’articulant les uns aux autres. Qu’on pense à l’importance des conventions collectives en termes de salaire et de conditions de travail pour articuler les combats dans l’entreprise et dans la branche. Qu’on pense au rôle d’activation ou au contraire d’éradication des logiques d’armée de réserve que peut jouer un mécanisme d’assurance chômage sur le marché du travail. Qu’on pense également aux mécanismes de sécurité sociale en matière de santé et de retraites en France. Ces derniers se sont constitués en salaire socialisé engageant dans une relation l’ensemble des employeurs ou des employeuses et l’ensemble des salarié·es à l’échelle interprofessionnelle là où, dans un pays comme les États-Unis, la protection contre ces « risques » est demeurée liée à la politique salariale d’un ou d’une employeur·se à travers des benefits par un salaire indirect mais non socialisé[15]. Qu’on pense également au salaire à la qualification personnelle qui émancipe largement les fonctionnaires des logiques de marché du travail.

Comprendre ce que vit individuellement un salarié ou une salariée hic et nunc, suppose de prendre en considération l’ensemble de ces dimensions collectives articulées, les dynamiques historiques, les luttes, les stratégies et la façon dont l’état des rapports de force sur chacun de ces champs de bataille s’est cristallisé dans des institutions.

S’il est un objet qui nous rappelle tous les mois que ce rapport social se joue à plusieurs échelles, c’est bien la fiche de paye. Elle est une symbolisation d’un salaire dit « individuel » ou « direct » en même temps que le lieu d’un « salaire collectif » et ce, à plusieurs égards. En effet, quant à sa détermination, le salaire est particulièrement redevable au collectif. Les forfaits salariaux négociés dans les grilles de classification des conventions collectives de branches et au niveau de l’entreprise ou encore les grades et échelons de la fonction publique sont des éléments structurants du salaire. À cet « individuel » s’ajoute une autre dimension collective dont la fiche de paye fait état, c’est la part directement socialisée du salaire à une échelle nationale et interprofessionnelle via des cotisations ou des impôts. Ces échelles et institutions plurielles ne sont pas réductibles à une fonction de protection légitimée par une subordination mais sont beaucoup plus largement le produit des dimensions collectives et conflictuelles du salaire. Et l’on voit là, pour le dire en passant, ce qu’a d’inepte la lecture marchande et purement calculatoire du salaire, économicisme malheureusement dominant. Derrière la plus ou moins grande socialisation des salaires, c’est la question des modes de valorisation du travail qui se pose : à travers la qualification et la cotisation, le salaire n’a plus grand-chose à voir avec la fiction du prix du travail (cf. infra). Enfin, derrière la maîtrise ou non de cette socialisation, c’est aussi la bataille pour la maîtrise du travail concret qui se joue : c’est-à-dire maîtriser ses finalités, maîtriser la définition de ce qui doit être produit ou pas, maîtriser les moyens et les conditions de la production.

Voilà tout ce qu’une lecture en termes de conflictualité et d’émancipation, et non seulement de protection/subordination, s’autorise à penser.

Pourquoi une revue ?

La revue Salariat est la poursuite du projet intellectuel et éditorial que l’Institut Européen du Salariat (IES) porte depuis sa création en 2008. La revue vise donc à accueillir des contributions qui prendront au sérieux les enjeux du salariat de façon ouverte et contradictoire. Il s’agit de promouvoir des analyses du salariat issues des sciences sociales au sens large (sociologie, science politique, histoire, économie, droit…) mais aussi des débats ou des controverses qui ne s’interdisent pas de tirer des conclusions politiques de ces analyses scientifiques[16]. La revue est ainsi largement ouverte à diverses disciplines et à une pluralité de registres de scientificité. Les travaux empiriques pourront ainsi côtoyer des réflexions théoriques. Des textes fondés sur un registre très descriptif pourront dialoguer avec des approches plus politiques défendant telle ou telle stratégie d’émancipation.

Grâce à ce dialogue qu’on espère fécond, nous entendons mettre la production intellectuelle de la recherche au service du débat public et des luttes politiques et sociales qui se déploient dans les domaines du travail concret et de sa valorisation. Notre revue souhaite ainsi faire vivre le débat intellectuel, le dialogue interdisciplinaire et constituer un espace de liberté scientifique en autorisant des approches diverses et non formatées, ce qui suppose en particulier que le débat puisse s’épanouir le plus possible à l’abri – voire même en dehors – des enjeux relatifs au « marché du travail » académique. Si la revue entend publier des articles d’auteurs et d’autrices dont on apprécie les qualités de chercheurs et de chercheuses, elle dénonce avec d’autres[17] la fonction d’évaluation et in fine de classement des recherches et des chercheurs et chercheuses que les politiques de l’enseignement supérieur et de la recherche tendent de plus en plus à assigner aux revues. Nous souhaiterions – autant que possible – ne pas constituer un outil de légitimation supplémentaire d’un « marché du travail » académique dans lequel de jeunes chercheurs et chercheuses – de moins en moins jeunes en fait… – font face à une pénurie extrême de postes et sont soumis à la loi du « publish or perish » ainsi qu’à l’inflation bibliométrique qui, paradoxalement, nuit à la qualité de la production scientifique. Cela signifie en pratique et entre autres, que nous voudrions rester en dehors de cette logique de « classement » des revues et donc ne pas figurer dans les listes officielles des revues dans lesquelles il conviendrait pour les candidats et les candidates à la carrière académique de publier, les critères bibliométriques permettant aux évaluateurs et aux évaluatrices de se passer d’un travail de discussion sur le fond. Cela signifie également que la composition du comité de rédaction de la revue n’est pas dépendante du statut sous lequel les membres exercent leur qualité de chercheur·se : doctorant·e, titulaire ou non titulaire, chercheur·se dans ou hors des institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous nous concevons ainsi comme un groupe ouvert à toutes celles et tous ceux qui souhaitent travailler à un projet intellectuel et proposer aux lecteurs et aux lectrices un contenu de qualité, intéressant à la fois d’un point de vue scientifique et d’un point de vue politique.

En ce sens, nous proposons plusieurs rubriques pour apporter divers éclairages ou points d’entrée d’un même questionnement puisque nous avons l’objectif de structurer chaque numéro annuel autour d’une problématique commune. La rubrique Arrêt sur image invite à décrypter les enjeux derrière une image choisie, la rubrique Lectures et débats ouvre à la discussion avec des publications académiques ou littéraires et la rubrique Brut est un espace de mise en valeur de données empiriques diverses. Ces manières d’aborder la problématique générale du numéro sont complétées par des articles dans une rubrique plus généraliste, Notes et analyses. Mais ces rubriques, plus largement présentées sur le site web de la revue[18], ne doivent pas constituer des carcans et elles sont elles-mêmes susceptibles d’évoluer.

Droit à l’emploi ou droit au salaire ?

Ce premier numéro est ainsi l’occasion de tester l’intérêt ou la validité de notre parti-pris analytique consistant à penser le salariat comme un concept de sciences sociales à vocation heuristique en dévoilant ses contradictions et ce faisant, des chemins possibles d’émancipation. La question générale que nous posons dans ce numéro est la suivante : qu’est-il préférable de garantir, un droit à l’emploi ou un droit au salaire ? Pour celles et ceux qui restent indifférent·es à une réflexion de fond sur les institutions salariales, cette question n’a pas lieu d’être car « qui dit emploi dit salaire et qui dit salaire dit emploi, garantir l’un, revient donc à garantir l’autre ». Une telle remarque passerait pourtant à côté d’un enjeu essentiel car il y a là – en première analyse et pour la période qui nous occupe, à savoir fin du xxe siècle et début du xxie siècle – deux voies d’émancipation salariale structurées autour de deux grandes familles de stratégies possibles : celles qui concourent à promouvoir l’emploi et notamment le plein-emploi et celles qui s’en départissent et promeuvent un droit au salaire ou font du droit au salaire un préalable. Ce débat, s’il est contemporain, n’est pas totalement nouveau et deux grandes organisations syndicales, la CGT et la CFDT s’en sont emparé avec leurs projets respectifs de sécurité sociale professionnelle ou de sécurisation des parcours professionnels. Il s’agit bien de projets différents dans lesquels l’emploi et le salaire ne recouvrent pas une même réalité. « Emploi », voire même « plein-emploi » peuvent prendre des sens différents et leur éventuelle garantie ne dit rien de la nécessité du salaire ou de ressources au-delà de l’emploi précisément. La question posée dans le présent numéro est donc loin d’être anodine et c’est pourquoi nous y réfléchissons depuis une dizaine d’années[19] et la remettons aujourd’hui sur le métier. Et de ce point de vue, l’expérience du confinement a été particulièrement révélatrice de ce que les différentes formes d’institutions du travail produisent en termes de droits salariaux, comme le met en lumière Jean-Pascal Higelé dans une note – révisée – de l’IES que nous publions ici.

Nous proposons donc dans ce numéro de réfléchir au sens que l’on peut donner à cette promotion de l’emploi qui se déploie depuis plus de quarante ans. Peut-être faut-il déjà souligner le paradoxe selon lequel on ne cesse de défendre l’emploi à tout prix et de déplorer une pénurie d’emplois alors même qu’on n’a jamais eu autant de personnes en emploi. Il ne s’agit pas de nier l’expérience du chômage mais de rappeler que le plein-emploi des hommes durant nos mythiques « Trente glorieuses » est bien en deçà de celui des hommes et des femmes d’aujourd’hui. À la fin des années 1960, ce sont 28 % des 25-49 ans qui ne sont pas en situation d’emploi – ils sont inactifs ou au chômage – tandis qu’au milieu des années 2010, c’est 20 % de cette même tranche d’âge qui est en non-emploi[20]. Par ailleurs, sur cette même période, on ne constate pas une plus grande instabilité de l’emploi ; c’est l’insertion dans la vie active – et notamment celle des jeunes hommes – qui apparaît aujourd’hui plus chaotique. La confusion savamment entretenue au sujet des 18-25 ans entre le taux de chômage des jeunes actifs et jeunes actives (de 25 %) et des jeunes en général (autour de 8 %) est là pour faire diversion sur l’enjeu premier de mise en cause du salaire dont les jeunes actifs et actives ont été le laboratoire. L’emphase sur les jeunes et leur insertion à travers des formes dégradées de droits salariaux dans des contrats jeunes de toutes sortes, jusqu’au travail gratuit des stagiaires, a surtout été le moyen de ne leur garantir ni emploi, ni salaire. Le problème n’est plus de réfléchir à comment faciliter l’accès à l’emploi et à une relative stabilité dans les débuts de son cycle de vie active mais de dire qu’il y a un « problème du chômage des jeunes » pour en conclure que le problème, c’est les jeunes. Est emblématique à cet égard la campagne publicitaire que Florence Ihaddadene prend comme support pour analyser l’instrumentalisation politique du service civique. Dernier avatar des mesures et dispositifs déployés pour favoriser l’emploi ou l’insertion des jeunes, le service civique ne se cache plus derrière le prétexte de l’engagement et annonce clairement la couleur : le travail (presque) gratuit pour prouver son employabilité.

On comprend donc que le droit à l’emploi dont il semblait être question au premier abord est en fait une injonction à soigner son employabilité : il y a des jeunes rencontrant des difficultés d’accès à l’emploi, activons les jeunes. Et les mesures d’abord déployées pour la jeunesse sont ensuite étendues à d’autres publics : il y a des chômeurs et des chômeuses, activons-les. Cela n’est pas propre à la France, comme l’illustre Hadrien Clouet dans son commentaire des « bonnes feuilles » qu’il a traduites de l’étude de Bettina Grimmer sur les job centers en Allemagne. La promesse d’émancipation en devenant « acteur de son parcours », soutenu par des intermédiaires du marché du travail au service de l’entreprise de soi, est un écran de fumée pour une institution de l’emploi fondamentalement disciplinaire, qui rejoint en cela le projet managérial dans lequel l’autonomie se résume surtout à une « liberté d’obéir »[21].

Le droit à l’emploi compris comme devoir d’employabilité prend alors toute sa signification. Il s’agit de socialiser les individus – ici des jeunes, là des chômeurs et des chômeuses – à une forme de docilité. Ils doivent être en capacité d’accepter ce qu’on leur propose, peu importe ce qu’on leur propose… Ils doivent se soumettre au chantage à l’emploi dont le patronat français a su faire son miel, depuis « la bataille des charges » menée au nom de l’emploi par Gattaz-père lorsqu’il dirigeait le CNPF jusqu’à la promesse par Gattaz-fils, lorsqu’il était à la tête du Medef, d’un million d’emploi en échange de la mise en cause des droits salariaux. Et la sociodicée en termes de défense de l’emploi des Gattaz, mise en lumière par Mathieu Grégoire, nous fait bien comprendre que dans l’esprit patronal, « défendre l’emploi » veut dire attaquer les salaires directs et indirects. Ici, un éventuel « droit » à l’emploi doit être appréhendé comme une arme de guerre contre un droit au salaire. On comprend ainsi – sans trop forcer le trait – que le travailler gratuitement de la dystopie de Daniele Zito que présente Karel Yon, est un des horizons possibles du désir patronal.

Mais si le plaidoyer pour l’emploi s’est mué en injonction à l’employabilité et finalement en attaque des droits salariaux, il ne doit pas nous faire oublier que l’emploi est aussi une institution historique du travail salarié et donc pas seulement ce cache-sexe patronal que nous venons d’évoquer. En effet, l’emploi s’est construit tout au long du xxe siècle comme support de droits et en cela, il devient, pour toute une partie des travailleuses et des travailleurs uberisé·es et donc relégué·es dans des situations d’infra-emploi, désirable. On le voit lorsqu’ils et elles luttent pour que leur situation d’employé·es soit reconnue et donc que les plateformes numériques assument enfin leur rôle d’employeur avec les responsabilités afférentes. Cette « bataille des statuts » étudiée dans ce numéro par Anne Dufresne se joue aujourd’hui à l’échelle européenne et mondiale. Elle est menée sur plusieurs fronts : dans diverses juridictions pour savoir si nous avons affaire à de faux-indépendants vrais-salariés et vice versa ; et sur le terrain de nouvelles luttes sociales avec de nouveaux acteurs comme les coursiers de l’Alianza unidos world action dont nous donnons à entendre les revendications en publiant leur brochure dans la rubrique Brut.

Ainsi le plaidoyer pour l’emploi ne se résume-t-il ni au chantage patronal, ni à sa version ordolibérale telle qu’on peut l’entendre dans diverses instances européennes. Au surplus et à côté ou au-delà de la réactualisation de la bataille pour le contrat de travail que l’on pensait pourtant acquise au début du xxe siècle, nous pouvons observer aujourd’hui divers collectifs associatifs et politiques revendiquant un droit à l’emploi particulier. Il s’agit d’un droit à l’emploi, non pas sous la forme d’une obligation de moyens visant à accroître l’employabilité des demandeurs ou des demandeuses d’emploi, mais comme une obligation de résultats faisant de l’État un employeur en dernier ressort à même de garantir – justement – des emplois à tous ceux et toutes celles qui le souhaitent. C’est ce débat sur le sens d’une garantie d’emploi que Jean-Pascal Higelé – informé de ce qu’il observe dans la mise en œuvre d’une expérience concrète de droit à l’emploi qu’est l’expérimentation « territoires zéro chômeur de longue durée » – discute pour en montrer les contradictions et les limites.

Défendre et revendiquer l’emploi pour pouvoir bénéficier des droits et de la reconnaissance dont il est le support représente-t-il le seul chemin pour les luttes sociales ? En matière de déploiement des nouvelles formes d’exploitation, l’uberisation du travail en tant que déni d’emploi n’est pas la seule voie empruntée par le Capital pour déployer de nouvelles sources d’accumulation : il faut aussi considérer le déni de travail lui-même. En effet, le travail gratuit, dénié comme travail et donc invisibilisé comme tel – qu’il s’agisse du hope labor des artistes, des producteurs de contenus en ligne ou des stagiaires, ou encore, du travail de redevabilité des chômeuses et chômeurs soumis·es aux politiques workfaristes – constitue aujourd’hui une expérience massive d’exploitation du travail. Fanny Gallot, Giulia Mensitieri, Ève Meuret-Campfort et Maud Simonet en étudient un nouveau pan en revenant sur l’épisode de la production de masques au début de la pandémie de Covid-19. La mobilisation de couturières bénévoles fut exemplaire de cette forme de mise au travail gratuit des femmes à l’occasion d’un régime dit « d’exception ». Elle illustre également les modalités par lesquelles le Capital peut tirer profit de ce brouillage des frontières entre travail et hors travail, entre le productif et le non productif. À cet égard, il n’est pas étonnant de retrouver sur le chemin de la conceptualisation du travail gratuit et des luttes contre la gratuitisation du travail, une pensée féministe nourrie des débats sur le travail domestique. Car pour sortir du déni de travail dont certains travailleurs et surtout certaines travailleuses sont l’objet, une série de collectifs et de mouvements de lutte se sont inscrits ces dernières années dans la filiation du mouvement international pour le salaire au travail ménager initié dans les années 1970. C’est cette filiation entre le « Wages for housework » qui fait du droit au salaire un point d’appui de la subversion du capitalisme et les autres mouvements du « Wages for » (i. e. Facebook, Artwork et Students) que Maud Simonet présente et interroge.

Comment faire ainsi du salaire une institution révolutionnaire ? C’est la question que pose Bernard Friot et à laquelle il se propose de répondre. Le salariat n’est pas seulement passé de l’indignité à la protection par la qualification du poste de travail dans l’institution de l’emploi-salarié – sécurisant les travailleurs et les travailleuses par la déconnexion entre le salaire et la mesure du travail –, il s’est également déployé sous la forme du statut chez les fonctionnaires et chez les agents et agentes des entreprises publiques, statut dans lequel la qualification est celle de la personne et non du poste. Ce salaire à la qualification personnelle, point de départ d’un statut communiste de la personne travailleuse, Bernard Friot propose de le défendre et de l’étendre, justement contre les projets de droit à l’emploi. Le salaire à la qualification personnelle n’est pas seulement une garantie de droits salariaux, c’est un point d’appui pour la conquête d’une souveraineté des travailleurs et des travailleuses sur le travail abstrait comme sur le travail concret. Bref, seul un véritable droit au salaire, et non un droit à l’emploi, est en mesure de contester le monopole capitaliste sur les fins et les moyens du travail dont on voit qu’il conduit à l’épuisement des femmes et des hommes aussi bien qu’à l’épuisement de la planète.

Crédit: Céline Martinet

[1] 2L2S, Université de Lorraine, nicolas.castel@univ-lorraine.fr.

[2] IDHE.S, Université Paris Nanterre, mgregoire@parisnanterre.fr.

[3] 2L2S, Université de Lorraine, jean-pascal.higele@univ-lorraine.fr.

[4] IDHE.S, Université Paris Nanterre, CNRS, msimonet@parisnanterre.fr.

[5] Karl Marx, Le chapitre VI, manuscrits de 1863-1867 – Le Capital, Livre I, Paris, les éditions sociales (LDES), 2010, p. 159.

[6] Karl Marx, « salaire, prix et plus-value (1865) » in Œuvres I, Économie I, Paris, Éditions Gallimard, nrf, bibliothèque de la pléiade, 1963, p. 533.

[7] Luc Boltanski, Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Les éditions de minuit, 1982. Bernard Friot, Puissances du salariat. Emploi et protection sociale à la française, Paris, La Dispute, 1998.

[8] Qu’on pense, parmi des dizaines d’autres possibles, au socialiste Eugène Buret, à l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon ou au libéral Frédéric Bastiat…

[9] Comme le soulignent, non sans humour, Thierry Pillon et François Vatin lorsqu’ils nous disent que la théorie de Marx est entrée dans le droit français, cf. « Chapitre premier. La question salariale : actualité d’un vieux problème » in François Vatin (dir.), Sophie Bernard (coll.), Le salariat. Théorie, histoire et formes, Paris, La Dispute, 2007, p. 33.

[10] Outre l’ouvrage dirigé par François Vatin (op. cit.) mentionnons pêle-mêle et sans soucis d’exhaustivité les ouvrages suivants qui apportent une réflexion intéressante sur notre objet : Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 ; Pierre Rolle, Où va le salariat ?, Lausanne, Éditions Page deux, 1997 ; Bernard Friot, Puissances du salariat. Emploi et protection sociale à la française, Paris, La Dispute, 1998 ; Robert Boyer, Économie politique des capitalismes. Théorie de la régulation et des crises, Paris, La Découverte, 2015 ; Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, 2016 ; Sylvie Monchatre, Sociologie du travail salarié, Paris, Armand Colin, 2021.

[11] Cf. Claude Didry, Bernard Friot, Robert Castel, « Symposium sur Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, de Robert Castel », Sociologie du travail, Vol. 43, no 2, 2001, p. 235-263 et, sur le salariat chez les économistes régulationnistes, cf. Guillaume Gourgues, Karel Yon, « Rapport salarial » in Colin Hay, Andy Smith (dir.), Dictionnaire d’économie politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, p. 391-402.

[12] Cf. Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris, La fabrique éditions, 2010.

[13] Ibid.,p. 73-77.

[14] « Au moment où nous prenons congé de cette sphère de la circulation simple ou de l’échange des marchandises, à laquelle le libre-échangiste vulgaris emprunte les conceptions, les notions et les normes du jugement qu’il porte sur la société du capital et du travail salarié, il semble que la physionomie de nos dramatis personae se transforme déjà quelque peu. L’ancien possesseur d’argent marche devant, dans le rôle du capitaliste, le possesseur de force de travail le suit, dans celui de son ouvrier ; l’un a aux lèvres le sourire des gens importants et brûle d’ardeur affairiste, l’autre est craintif, rétif comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché et qui, maintenant, n’a plus rien à attendre …que le tannage. », Karl Marx, Le Capital, livre 1, Paris, les éditions sociales (LDES), 2016, p. 172.

[15] Cette protection peut aussi dépendre de la présence ou non sur le site d’un syndicat pouvant négocier collectivement (bargain) pour l’ensemble des travailleurs et des travailleuses qu’il représente.

[16] Delphine Naudier, Maud Simonet (dir.), Des sociologues sans qualités ? Pratiques de recherche et engagements, Paris, La Découverte, 2011.

[17] Cf. la mobilisation des revues en lutte https://universiteouverte.org/category/revues-en-lutte/ et la plateforme issue du Parlement des revues inauguré en novembre 2020 :

[18] http://www.revue-salariat.fr/

[19] Cf. Jean-Pascal Higelé, « Sécurisation des parcours professionnels et sécurité sociale professionnelle : deux projets antinomiques pour le travail », les notes de l’IES, no 20, mars 2011 ; Mara Bisignano, « Maintien de l’emploi et chômage partiel. Un modèle italien de flexicurité », les notes de l’IES, no 31, mars 2013 ; Romain Vila, « Sécurité sociale professionnelle ou sécurisation des parcours professionnels. Quelle place pour les jeunes ?, les notes de l’IES, no 34, septembre 2014 ; Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès, « Le compte personnel d’activité. Où sont les droits attachés à la personne ? », les notes de l’IES, no 39, février 2016 ; Aurélien Casta, Maël Dif-Pradalier, Bernard Friot, Jean-Pascal Higelé, Claire Vivès, « Pour un droit personnel à la carrière. Contre le compte personnel d’activité. », les notes de l’IES, no 40, avril 2016.

[20] Marion Plault, Métamorphoses et permanences des parcours professionnels en France (1968-2018). Pour une approche cohortale et sexuée des évolutions de l’emploi, Thèse de doctorat de sociologie, Université Paris-Saclay, 2019, p. 71.

[21] Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2020.

« L’important c’est de télétravailler ! ». Les incitations de l’État au télétravail pendant les Jeux Olympiques et Paralympiques 2024

Par Sophie Louey, Sciences Po Paris et CEET-Cnam

mis en ligne le 4 juin 2024

Source : Ministère chargé des transports, février 2024.

Cette affiche visible dans les rues, stations de métro, gares ou encore sur les réseaux sociaux numériques de ministères ou même dans la presse, est un appel direct à recourir au télétravail pendant les Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) qui se tiendront en France, et principalement à Paris, de juillet à septembre 2024.

Depuis janvier 2024, le ministère chargé des transports publie sur sa plateforme « anticiperlesjeux », sous forme de kits avec des fichiers téléchargeables et des notices de conseils, des recommandations de pratiques relatives aux JOP dont ce visuel fait partie. La campagne repose sur une transformation de l’adage « l’important, c’est de participer » en un slogan : « l’important, c’est d’anticiper »[1]. L’image ici retenue est tirée de cette campagne. Elle comprend une formule explicite : « pour gagner du temps pendant les jeux l’important c’est de télétravailler ! ». Le message relie directement le gain de temps de déplacement entre le domicile et le site de travail – par sa diminution, voire sa suppression – à la pratique du travail à domicile en mobilisant le registre discursif de la compétition (« jeu », « gagner »). Il est néanmoins étonnant que cette promotion du télétravail mette en scène des conditions de travail à domicile inadaptées à au moins trois égards.

Tout d’abord, la femme télétravaille avec un ordinateur portable sans avoir un écran supplémentaire qui permettrait de corriger la posture. Ici, elle doit donc incliner la tête pour regarder l’écran alors que les préconisations de bonne posture sont celles d’avoir les yeux en alignement avec l’écran afin d’éviter une position courbée. Ensuite, la télétravailleuse est assise sur une chaise inadaptée puisqu’il est flagrant qu’il ne s’agit pas d’une chaise ergonomique. Ces deux premiers éléments (la posture et l’assise) mènent à des risques de troubles musculosquelettiques (TMS). Enfin, la position de l’animal domestique, un chat sur le bureau à proximité directe d’une tasse pouvant contenir un liquide, permet certes à l’observateur ou observatrice de comprendre qu’il s’agit d’un domicile privé et non d’un site employeur, mais renvoie aussi à des brouillages d’espaces. Cette mise en scène d’un télétravail paisible mais ici mal pratiqué est l’occasion de rappeler que des incidents arrivent régulièrement en situation de télétravail[2].

La mise en scène de ce télétravail non exemplaire permet à celles et ceux qui réalisent un travail ou des tâches de travail en utilisant un ordinateur de se reconnaître. Néanmoins, la non-exemplarité de l’exercice du télétravail qui est promue questionne. D’autant que des enquêtes menées sur le télétravail pendant les périodes de confinement ont déjà mis en avant combien les salarié·es étaient inégaux et inégales face et dans la pratique du télétravail[3]. D’autres études post crise sanitaire montrent aussi des liens directs entre la pratique du télétravail et l’augmentation de certains TMS comme la lombalgie[4]. Constatant que les arrêts maladies ont diminué depuis l’extension du télétravail, ces études font par ailleurs l’hypothèse qu’il s’agit d’une moindre déclaration des maladies plutôt que d’une diminution des maladies[5].

Si toutes et tous sont visé·es en tant que potentiel·les télétravailleur·euses, il est utile ici de rappeler que tous les métiers ne sont pas télétravaillables et que tou·tes les travailleur·ses n’ont pas accès au télétravail y compris quand certaines de leurs tâches sont télétravaillables[6]. D’ailleurs, la campagne de communication livre de multiples arguments pour convaincre non seulement de l’utilité, mais aussi de son recours comme option viable. Des domaines d’activités où il serait possible de le pratiquer (sans passer par une distinction de métier) sont par exemple listés. L’augmentation de productivité en télétravail est mise en avant (par une diminution de l’absentéisme ou encore une diminution des temps de trajet pouvant être convertie en temps de travail par exemple). L’isolement est présenté comme évitable par la pratique du télétravail… Ailleurs que chez soi (dans des espaces de coworking ou encore… des cafés). Ces arguments sont particulièrement opportunistes dans la mesure où dans beaucoup d’entreprises les renégociations des accords télétravail tendent plutôt à limiter ou réduire le recours au télétravail. Pour ce faire, les directions mobilisent les mêmes arguments que ceux utilisés dans la campagne… pour le défendre. Ils visent directement à convaincre de limiter les déplacements domicile-travail pour « gagner en confort et en tranquillité »[7] et à assurer que le travail restera possible pendant cette période. Ce « confort » est relatif si l’on revient au visuel de la campagne qui met en scène de mauvaises conditions de télétravail. La communication banalise cette mauvaise pratique par le recours au terme de « jeux » qui met à distance le méga évènement mais aussi par l’exposition d’une télétravailleuse seule chez elle, paraissant en dehors de l’évènement.

L’image montre en fait le télétravail tel qu’il est communément pratiqué : seul e, assis·e chez soi et travaillant avec un ordinateur. Elle visibilise aussi de mauvaises conditions de télétravail qui sont fréquemment invisibilisées. Bien que le télétravail soit une pratique individuelle, il s’inscrit dans un cadre réglementaire au niveau des entreprises. Ce dernier est dès lors doté d’une dimension collective. Cette communication de l’État renvoie à trois enjeux du télétravail qui sont invisibilisés : sa régulation, sa forme et le contexte social dans lequel il s’inscrit.

L’inscription juridique du télétravail dans le Code du travail

Alors que le télétravail est une pratique individuelle et volontaire, elle est collectivement négociée dans le cadre d’accords dans les entreprises. En 2021[8], 22 % des salarié·es en France travaillaient chaque semaine ; 6 % des salarié·es ont télétravaillé cette même année plus de 50 % de leurs temps de travail alors qu’à la même période un salarié sur deux exerce un métier où le télétravail n’est pas accessible. Le télétravail est l’objet de fortes disparités territoriales puisque son recours est plus élevé à Paris et en Île-de-France qu’ailleurs.

Si le télétravail n’est pas un droit, il est en revanche entré dans le panel des modalités d’organisation du travail par l’article L1222-9 à L10222-11 du Code de Travail qui le définit comme étant « toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait pu être exercé dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication ». Sa régulation au sein des organisations passe par des chartes (unilatérales fixées par l’employeur·es mais après avis du Conseil social économique si l’établissement en a un) et des accords d’entreprise qui se sont multipliés ces dix dernières années. La crise sanitaire a conduit à une accélération et un élargissement du recours au télétravail qui était auparavant davantage l’objet de négociations individuelles dans les entreprises[9]. Une publication de la Dares[10] expose ainsi qu’en 2021, 4 070 accords télétravail avaient été signés dans des établissements en France contre 390 en 2017, soit dix fois plus. L’augmentation du nombre d’accords est révélatrice de la montée d’une régulation paritaire de ce mode d’organisation du travail. Le CSE doit être consulté avant la mise en place du télétravail dans tous les établissements de plus de 50 salarié·es. Les salarié·es volontaires pour pratiquer le télétravail signent une clause dans le contrat de travail le précisant ou un avenant à leur contrat de travail. Par ailleurs, un principe de réversibilité vise à garantir la possibilité pour l’employeur·e comme pour le ou la salarié·e d’ajuster voire de stopper la pratique. Les régulations du télétravail (par les accords, chartes, clauses, avenants) peuvent être à durées déterminées ou indéterminées ce qui contribue à ce que des négociations soient régulièrement ouvertes dans certaines entreprises sur le sujet[11].

La crise sanitaire, en tant que période extraordinaire faite de nombreuses incertitudes, a conduit à une augmentation de la régulation du télétravail et une extension de son usage. Le cas des JOP, évènement exceptionnel mais qui ne relève pas de l’imprévu, montre bien combien le télétravail est désormais un objet d’ajustement d’exercice du travail. L’objectif est double : garantir l’exercice du travail pendant un moment de perturbation de l’ordre public (pour des enjeux de saturation de transport, de coupure de circulations routières ou encore de sécurité) ; garantir le bon déroulement de l’évènement en désengorgeant une partie des flux (d’individus et de véhicules privés comme collectifs). Le télétravail auquel l’Etat incite pendant les JOP a donc une dimension exceptionnelle bien qu’il soit présenté dans une forme ordinaire d’exercice.

Un télétravail exceptionnel hors des cadres réglementaires

L’incitation au télétravail pendant les JOP est aux marges des réglementations existantes, passant outre les accords de branche ou d’entreprise. L’appel au télétravail dans le cadre des JOP est d’autant plus « incitatif » qu’il n’entre pas dans la classification de l’« exceptionnel » qui ne peut s’appliquer qu’à des faits imprévus.

La plupart des accords d’entreprise distinguent trois formes de télétravail : régulier, occasionnel, exceptionnel. Le télétravail régulier renvoie à une pratique routinière, il est prévu dans le texte réglementaire de l’établissement (accord d’entreprise, accord collectif ou charte). Le télétravail occasionnel est quant à lui ponctuel. Le télétravail exceptionnel correspond à une série de situations extraordinaires. Son recours garantit la poursuite du travail comme dans les cas de crise pandémique, de catastrophes naturelles ou encore de grève des transports.

L’incitation à recourir au télétravail pendant les JOP (pour les employeur·es comme salarié·es) conduit alors à questionner la forme du télétravail dont il s’agit. Le télétravail repose sur un principe de volontariat et l’employeur·e ne peut pas obliger un·e salarié·e à y recourir bien que dans les faits il soit difficile, voire impossible de ne pas y recourir, comme dans le cas d’entreprises de service en Île-de-France dont les réorganisations immobilières font qu’il n’y a aujourd’hui plus de place pour un travail exercé à 100 % sur site[12]. Ces configurations, qu’il s’agisse d’inclure une multitude de possibilités pour recourir au télétravail « exceptionnel » ou de réorganiser des sites ne permettant plus à l’ensemble des salarié·es de travailler sur le site d’emploi, conduisent à questionner le caractère volontaire du teletravail. Si les JOP se déroulent en période estivale, il n’en demeure pas moins que nombre de salarié·es, et plus largement de travailleurs et travailleuses, exerceront des activités professionnelles pendant celle-ci. L’incitation gouvernementale à recourir au télétravail sans possibilité de le rendre obligatoire, vise à la fois les employeur·es et salarié·es. Le ministère des transports mentionne d’ailleurs bien ce fait sur son site en précisant que « ce mode de fonctionnement reste optionnel et libre à chacun » et que « l’objectif n’est pas de “vous obliger à rester chez vous”, mais de limiter les déplacements sur les gares/tronçons de lignes » tout en signalant que « le télétravail est donc une solution parmi d’autres »[13]. Les formulations relèvent donc de l’incitation prudente.

La préconisation de recours au télétravail dans le cadre des JOP s’inscrit directement dans une stratégie d’évitement ou de limitation de saturation des axes routiers et des transports publics au cours de cette période alors même que l’évènement est prévu depuis longtemps.

Le télétravail comme contournement des grèves

Le télétravail exceptionnel est devenu courant lors de grèves, en particulier dans les transports. Il participe à un contournement des grèves. Lors de dépôts d’appels à la grève, les directions invitent les équipes le pouvant à télétravailler. Des travaux menés sur l’histoire du recours au télétravail montrent combien des grèves en 2010[14] puis en 2019-2020 ont conduit certaines entreprises en Île-de-France à ouvrir des négociations sur la régulation du télétravail. Avant la crise sanitaire et l’extension du recours au télétravail, une étude de la Dares soulignait une corrélation directe entre recours au télétravail et la dégradation des conditions et l’augmentation du temps de transport du domicile au site de travail[15]. Ces incitations au télétravail pendant les grèves visent à faciliter la continuité de l’exercice du travail mais contribue aussi à limiter la pratique et les effets d’une grève.

Le visuel sous-entend que l’évènement, pourtant exceptionnel, ne perturbera pas le travail s’il s’exerce en télétravail. L’affichage d’un télétravail non exemplaire est d’autant plus intéressant à questionner suite aux évènements qui ont suivi le lancement de cette campagne. En février 2024, Tony Estanguet, président du comité d’organisation des JOP appelle dans les espaces médiatiques à une « trêve sociale »[16] et ce dans un contexte de menaces de grèves dans plusieurs secteurs d’activités et en particulier, celui des transports. Le mois suivant, Clément Beaune, ancien ministre des Transports, y appelle aussi. Simultanément des négociations sectorielles ont lieu, conduisant par exemple à accorder une prime aux forces de l’ordre qui travailleront en Île-de-France. Ce type de négociation entre dans une stratégie de déconflictualisation à laquelle les organisations syndicales s’opposent. Le télétravail est devenu une variable d’ajustements du travail pour les directions. Si celui-ci est souvent analysé du côté des travailleurs et travailleuses, on sait encore peu de choses des façons dont il est utilisé par les directions[17] alors même que des travaux montrent bien que la crise sanitaire l’inscrit dans « le champ du pouvoir de l’employeur » dans un cadre légal « faible »[18].

Pour conclure, les JOP charrient certains impensés d’un télétravail encouragé par différentes autorités sans qu’il puisse être imposé. Des enquêtes en cours[19] montrent que des directions de grandes entreprises travaillent à l’anticipation de cette période de différentes façons : élargissement ponctuel de la pratique de télétravail par le télétravail régulier, pratique d’un télétravail informel ou encore encouragement à déposer des congés. La campagne de communication renvoie à une lecture du télétravail relevant de décisions individuelles dans des conditions privées choisies et elle invisibilise pleinement les enjeux de sa pratique. D’abord, il s’inscrit dans un cadre collectif par sa régulation. Ensuite, il n’est pas ici incité à être pratiqué dans une configuration réglementaire exceptionnelle. Enfin, il contribue à contourner les grèves. Dès lors, il sera particulièrement intéressant d’observer si ces arrangements ne créent pas d’incidents juridiques ou encore si le principe de recours volontaire au télétravail serait respecté de même que le droit de grève et ce dans la garantie plus générale des conditions de travail.


Crédit photographique : © École polytechnique – J.Barande

[1] https://anticiperlesjeux.gouv.fr/

[2] Dans les enquêtes que nous menons avec Henri Bergeron et Jérôme Pélisse, plusieurs récits d’incidents graves ayant eu lieu pendant des situations de télétravail ont été relatés tels qu’un incendie en faisant chauffer de l’eau de thé ou encore une chute liée au mouvement d’un chien domestique. Ces incidents ont conduit à des problématiques liées aux responsabilités juridiques et à la qualification de ces incidents en accident de travail.

[3] Anne Lambert, Violaine Girard, Élie Guéraut, Guillaume Le Roux, Catherine Bonvalet, « L’enfermement des mères. Conditions de logement et espace à soi en confinement », Revue des politiques sociales et familiales, no 141, 2021, p. 11-30.

[4] Rapport de Santé Publique France, octobre 2023, disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/les-actualites/2023/conditions-de-teletravail-quel-impact-sur-la-sante-physique-et-psychique-des-travailleurs

[5] Étude menée par l’IFOP et l’Observatoire Absentéisme et Performance Sociale sur des données 2023 : https://entreprise.diot-siaci.com/nos-publications/ressources-humaines/observatoire-absenteisme-et-performance-sociale-2024/

[6] Cyrine Gardes, Essentiel·le·s et invisibles ?, Vulaines-sur- Seine, Éditions du Croquant, 2022.

[7] « Le télétravail pendant les JO 2024 : comment se préparer ? ». Disponible sur : https://anticiperlesjeux.gouv.fr/actualit%C3%A9s/teletravail-jo-2024-comment-se-preparer

[8] Jauneau Yves, « En 2021, en moyenne chaque semaine, un salarié sur cinq a télétravaillé », INSEE Focus, no 263, 2022. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6209490

[9] Anne Gillet et Diane-Gabrielle Tremblay, « Dynamiques et effets du télétravail », SociologieS, 2023, disponible sur : https://journals.openedition.org/sociologies/21060

[10] Mathilde Pesenti, « Les accords d’entreprise portant sur le télétravail : quels usages durant la crise sanitaire ? », Dares Analyses, no 57, novembre 2022. URL : https://dares.travail emploi.gouv.fr/publication/les-accords-dentreprise-portant-sur-le-teletravail-quels usagesdurant-la-crise

[11] Timo Giotto et Thoemmes Jens, « La négociation du télétravail : dynamique, variété et fragilité », Négociations, no 38, 2022, p. 35-53.

[12] Sophie Louey, Henri Bergeron et Jérôme Pélisse, « Télétravail, organisation et pratiques syndicales dans les services : une mise à l’épreuve des collectifs au travail ? », Rapport IRES-CFDT, 2023, disponible sur : https://ires.fr/publications/cfdt/teletravail-organisation-et-pratiques-syndicales-dans-les-services-une-mise-a-lepreuve-des-collectifs-au-travail/

[13] Disponible sur : Le télétravail pendant les JO 2024 : comment se préparer ? | Anticiper les Jeux

[14] Sophie Louey, Henri Bergeron et Jérôme Pélisse, « Télétravail… », op. cit.

[15] Dares, « Quels sont les salariés concernés par le télétravail ? », Dares Analyses, no 051, 2019, disponible sur : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/pdf/dares_analyses_salaries_teletravail.pdf

[16] « Paris 2024 : Tony Estanguet « souhaite » une trêve sociale pendant les Jeux olympiques », Libération, 28 avril 2024. Disponible sur : https://www.liberation.fr/sports/jeux-olympiques/paris-2024-tony-estanguet-souhaite-une-treve-sociale-pendant-les-jeux-olympiques-20240228_273RVIEC4VGFNCPHEZ3THR3FVA/

[17] Gabrielle Schütz, « Pour une sociologie du télétravail ancrée dans les organisations », Sociologies Pratiques, no 43, 2021, p. 1-12.

[18] Géniaut Benoît, « Covid-19 et télétravail », Droit Social, no 7/8, 2020, p. 607-611.

[19] Celles-ci sont menées par Hajar Benmoussa, Henri Bergeron, Patrick Castel, Sophie Louey et Cécile Thomé avec une entrée par les organisations.

Droit à l’emploi et droits salariaux : note critique sur le débat autour de la « garantie d’emploi »

Par Jean-Pascal Higelé, 2L2S, Université de Lorraine

publié en novembre 2022

La récente traduction d’un ouvrage portant sur la possibilité de l’Etat de garantir un emploi pour toutes et tous – de l’économiste américaine Pavlina R. Tcherneva – offre à Jean-Pascal Higelé l’occasion de discuter, notamment à la lumière des expérimentations « territoires zéro chômeur de longue durée », de la portée et des risques de la revendication d’un droit à l’emploi.

L’idée d’offrir une forme de droit à l’emploi fait son chemin dans le débat public en France sous les appellations de programme « d’État employeur en dernier ressort (EDR) »,ou de « garantie d’emploi ». Issue de travaux d’économistes postkeynésiens[1], l’idée de garantir à tout chômeur volontaire une offre d’emploi garanti par l’État a dépassé le périmètre du débat entre spécialistes à l’occasion de la campagne des primaires démocrates au États-Unis de 2020, la garantie d’emploi faisant partie du programme du candidat Bernie Sanders. Cette proposition trouve aujourd’hui des débouchés dans le débat public français, et la traduction en 2021 de l’ouvrage de la conseillère économique de Bernie Sanders, Pavlina R. Tcherneva[2], paru en 2020 aux États-Unis – The Case for a Job Guarantee –, vient alimenter les discussions d’une telle proposition dans un cadre institutionnel français ou européen. Au-delà de la proposition importée du débat états-unien, l’idée de l’emploi conçu comme un droit trouve déjà depuis 2017 une forme de concrétisation d’ailleurs souvent citée en référence par les partisans de la garantie d’emploi : l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD)[3]. Depuis cinq ans, dix territoires français se sont engagés dans ce projet visant à proposer un emploi en CDI, à temps choisi et payé au SMIC, à toute « personne privée durablement d’emploi » résidant sur le territoire d’expérimentation. L’outil central pour garantir ce droit à l’emploi tient dans la mise en œuvre d’entreprises à but d’emploi (EBE) construite ad hoc, subventionnées à hauteur du nombre d’emplois créés et de manière à presque couvrir le coût salarial de l’emploi. Nous avons mené une enquête au long cours sur un des territoires expérimentaux[4], et d’autres territoires ont été étudiés et évalués par le conseil scientifique de l’expérimentation[5]. Je propose donc d’apporter ici un éclairage sur la proposition de « garantie d’emploi » en m’appuyant sur les résultats d’enquête sur TZCLD qui permettent de mesurer, d’une part, que la mise en œuvre d’un droit à l’emploi n’est pas sans ambiguïtés quant aux conséquences sur les droits salariaux et, d’autre part, qui interrogent les vertus émancipatrices parfois attendues d’un tel droit à l’emploi.

En France, la proposition de garantie d’emploi se développe dans le débat public depuis deux ans, notamment à l’initiative de chercheuses et chercheurs. L’appel « Démocratiser l’entreprise pour dépolluer la planète »[6], porté notamment par la sociologue Dominique Méda, avançait en 2020 cette idée de garantie d’emploi directement inspirée de la proposition d’une partie des démocrates états-uniens. Thomas Piketty inscrit également cette mesure dans ses propositions de transformation systémique du capitalisme, aux côtés notamment du revenu de base et de la distribution d’un héritage minimal à toutes et tous à l’âge de 25 ans[7]. On trouve également un débat nourri sur ce sujet entre divers « économistes atterrés »[8].

1/ La garantie d’emploi, la nouvelle mesure de lutte contre le chômage plébiscitée à gauche

Certains think tanks ont également pris parti pour cette mesure : Intérêt général, proche de la France insoumise, a publié un plaidoyer sur le sujet en avril 2021[9] ; L’institut Rousseau et Hémisphère gauche, think tanks classés également à gauche, proposent une modalité de garantie d’emploi par extension des expériences de TZCLD et de l’Insertion par l’activité économique (IAE) ou encore à travers des emplois aidés, en ciblant les emplois offerts sur la conversion écologique de nos sociétés[10].

Certain·e·s élu·e·s se sont saisi·e·s de ces propositions. Le groupe parlementaire de la France insoumise a, en mars 2021, fait une proposition de loi « établissant la garantie d’emploi par l’État employeur en dernier ressort » pour les chômeurs et chômeuses de longue durée. Le candidat « insoumis » aux élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon, a d’ailleurs repris la mesure dans son programme présidentiel. En avril 2021, Anne Hidalgo, alors candidate socialiste putative pour les élections présidentielles de 2022, signait aux cotés de huit autres maires issus du Parti socialiste et d’Europe écologie-Les verts, une tribune préconisant la mise en œuvre d’une « garantie d’emploi vert » qui « réalise la promesse du droit à l’emploi (…) tout en contribuant à l’effort de reconstruction écologique de notre pays »[11].

Dans ce contexte, la publication de l’ouvrage de Tcherneva donne l’occasion de se pencher sur une proposition réfléchie de ce que pourrait être un programme de « garantie d’emploi ».

2/ La garantie d’emploi : stabilisateur économique du capitalisme ?

Pour Tcherneva, le coût économique et social du chômage est exorbitant et, de plus, nous prive d’une quantité importante de force de travail que l’on pourrait mobiliser de manière utile. Les politiques monétaristes menées depuis les années 1980, en faisant de la stabilité des prix l’alpha et l’oméga de la politique économique et en délégitimant les politiques budgétaires et monétaires (malgré les entorses faites à cette doxa face aux crises de 2008 et du Covid), ont fait de l’emploi la variable d’ajustement de l’économie. Le NAIRU[12], outil des économistes mainstream, a permis de légitimer, en dramatisant l’enjeu de lutte contre l’inflation, le maintien d’un socle permanent de chômage qui permet surtout de limiter les résistances des travailleurs mis en concurrence avec cette armée de réserve de chômeurs entretenue par les politiques économiques austéritaires. Tcherneva plaide au contraire pour un retour de politiques monétaires et budgétaires expansionnistes de l’État. C’est ce que prévoit le Green New Deal aux États-Unis, dans lequel la garantie d’emploi était censée s’inscrire et qui fait directement référence au New Deal de Roosevelt dans les années 1930 et sa politique de relance keynésienne. Plus précisément, le Green New Deal est un programme d’investissements massifs dans la reconversion écologique de l’économie étatsunienne[13]. Pour autant, Pavlina R. Tcherneva considère que les outils classiques de relance économique keynésienne, s’ils sont souhaitables, restent insuffisants car ils peuvent servir à gonfler les profits plutôt que le nombre d’emplois. Aussi « la garantie d’emploi est la pièce manquante de la révolution rooseveltienne » (p.53).

Au-delà d’un investissement public massif, il faut donc garantir un droit à l’emploi pour tous les chômeurs et substituer la dépense publique à l’emploi comme variable d’ajustement de l’économie, explique Tcherneva. De ce point de vue, elle inscrit sa proposition dans le cadre de la TMM (Théorie monétaire moderne) développée par des économistes postkeynésiens qui remettent en cause le dogme monétariste du lien entre déficit budgétaire de l’État et inflation (et hausse des taux d’intérêt). Pour la TMM, tant que la création monétaire finance des productions utiles et que les facteurs de productions sont disponibles, elle est censée ne pas être inflationniste. Ainsi, pour les États souverains qui disposent du pouvoir de création monétaire (et dont la monnaie est suffisamment stable) – ce qui n’est pas sans problème s’agissant de la zone euro – rien ne s’oppose à ce que l’on puisse financer une garantie d’emploi. La garantie d’emploi serait donc une option publique d’emploi sur la base du volontariat (pour se différencier du workfare), payé à un « salaire décent » (dans le cas des États-Unis, il s’agirait du salaire minimum relevé à 15 dollars de l’heure) qui absorberait le « surplus » de travail quand le secteur marchand recrute moins.

L’ouvrage de Tcherneva est donc un plaidoyer pour la garantie d’emploi. L’autrice présente cette mesure comme une véritable panacée à même de nous sortir de nombreux maux économiques et sociaux. La garantie d’emploi fait fonction d’amortisseur social puisqu’elle permet d’absorber le surplus de travail lorsque la conjoncture économique est défavorable, mais aussi parce qu’elle assure une forme de soutien au prix du travail en garantissant des emplois à temps plein au salaire minimum et en donnant un pouvoir de négociation à l’ensemble des travailleurs. Les effets multiplicateurs de la dépense publique réduisent les inégalités, améliorent la condition de tous les travailleurs, à commencer par ceux qui bénéficient des emplois garantis : à court terme ils perçoivent un salaire minimum et à long terme, l’emploi garanti leur servira de « tremplin vers d’autres opportunités d’emploi » par l’expérience professionnelle qu’il constitue mais aussi parce que le programme de garantie d’emploi « les formera et les préparera à d’autres possibilités d’emploi en leur proposant des services de formation, de qualification, d’éducation et autres » (p.69). Enfin, en affectant une quantité de travail à des tâches tournées vers la conversion écologique et le care, la garantie d’emploi permettrait de lutter contre le dérèglement climatique et d’améliorer le sort de populations nécessitant des soins. Finalement, « l’ambition de la garantie d’emploi est de transformer le modèle de stabilisation macroéconomique, de fournir à la demande des offres d’emploi de service public écologiquement durable, et de garantir un salaire minimum universel décent » (p.72).

3/ Les risques pour les droits salariaux de la mise en œuvre d’une garantie d’emploi

Un État qui maintient la valeur du travail en achetant le surplus de travail en cas de crise permettrait donc au capitalisme d’assurer la prospérité de toutes et tous en partageant mieux les fruits d’une production[14], production que l’on aura tournée davantage vers des activités écologiques et de soin grâce à ce même élan régulateur. Cette proposition a donné lieu en France, à l’occasion de la publication de l’ouvrage de Tcherneva, à diverses critiques et commentaires auxquels le lecteur pourra se référer[15] et dont je retiendrai deux points.

1/ Les risques de substitution à l’emploi public. Si les emplois créés dans le cadre de la garantie d’emploi sont utiles et même nécessaires à la conversion écologique de l’économie et au développement du Care, comment envisager que la garantie d’emploi n’ait qu’une fonction de stabilisateur économique, que le stock de ces emplois se réduise lorsque le nombre d’emplois du secteur marchand croît à nouveau ? Si les tâches réalisées dans le cadre de ces emplois garantis sont nécessaires, elles devraient être pérennes. On voit dès lors l’effet pervers qui peut en résulter : la garantie d’emploi, dans le contexte français notamment, présente le risque de constituer un nouvel élément de fragilisation du statut de la fonction publique, qui au lieu de tirer à la hausse la condition salariale générale comme l’annonce l’autrice, ferait du salaire minimum le plafond de rémunération de tout un pan des missions d’intérêt général pourtant susceptible de trouver leur place dans les missions des fonctions publiques. Mathieu Hély montre déjà comment, en France, les organisations de l’économie sociale et solidaire (ESS) en réalisant massivement des missions d’intérêt général se sont institutionalisées progressivement en une sorte de « 4ème fonction publique » sans les garanties du statut de fonctionnaire[16]. On peut faire l’hypothèse que les travailleurs et travailleuses en emploi garanti risqueront d’en grossir les rangs.  Et de fait, déjà dans l’expérimentation TZCLD, si l’attention est portée à ne pas créer de l’emploi qui se substituerait à l’emploi existant, notamment du secteur marchand, on a pu observer dans notre enquête sur la mise en œuvre de cette expérimentation, que la tentation est grande de compenser le manque d’agents publics par des prestations de travailleurs et travailleuses embauché·e·s dans le cadre du dispositif TZCLD pour couvrir certaines missions relevant des missions de service public (entretien d’espaces verts et bâtiments publics, de chemins et cours d’eau, prestations pour les écoles et les mairies, etc.)[17]. En généralisant ce droit à l’emploi et en allant au-delà des seuls chômeurs et chômeuses de longue durée, la nécessité de proposer à grande échelle un stock d’emplois suffisant pour répondre à la demande risque progressivement de substituer de l’emploi de titulaires des fonctions publiques par des « emplois garantis », comme les emplois des entreprises de l’ESS se sont pour partie substitués à de l’emploi de fonctionnaires.

2/ Les risques de fragilisation de l’assurance chômage. La mise en œuvre d’une garantie d’emploi doit nécessairement être pensée dans son articulation à la protection sociale du chômage. Comment concilier en dynamique le droit à l’assurance chômage, qui permet de prendre le temps de trouver un emploi conforme à ses qualifications et ses attentes, et la garantie d’emploi qui risque de lui faire concurrence ? Les partisan·e·s de la garantie d’emploi défendent la dimension volontaire de l’emploi garanti ; il ne s’agit donc que d’une option : « lorsque vous déposez une demande d’assurance chômage, vous pouvez également profiter de l’option d’une offre d’emploi [garanti] (…). Si vous ne la voulez pas, vous toucherez l’assurance chômage » défend ainsi Tcherneva[18]. Pour autant, les droits à indemnisation du chômage sont, dans le fondement actuel du régime d’assurance chômage, conditionnés au caractère involontaire du chômage. Pôle emploi s’affaire d’ailleurs à traquer les chômeurs et chômeuses « volontaires », à travers notamment la définition d’une « offre raisonnable d’emploi » (ORE) pour laquelle deux refus entrainent la radiation de la liste des demandeurs d’emploi et la suspension des éventuelles allocations. L’ORE est prévue par le contrat qui lie le demandeur ou demandeuse d’emploi à Pôle emploi – Le Projet Personnalisé d’Accompagnement vers l’Emploi (PPAE) – et détermine les conditions minimales de l’emploi recherché : nature de l’emploi, volume horaire, distance géographique entre le lieu de travail et le domicile, salaire attendu. La négociation du PPAE avec le conseiller ou la conseillère Pôle emploi est donc un enjeu majeur[19] dans lequel les positions de force sont d’ailleurs inégales[20]. Comment, dans ces conditions, peuvent se concilier la garantie d’emploi et le droit à l’assurance-chômage ? Si chacun·e peut prétendre à un emploi garanti, comment ce nouveau droit s’articulera avec la définition de l’offre raisonnable d’emploi conditionnant le droit à indemnisation ? Le caractère volontaire de la garantie d’emploi serait en réalité virtuel pour toute la partie des chômeurs et chômeuses dont les emplois garantis pourraient être assimilés à des offres raisonnables d’emploi. On pourra arguer qu’il ne s’agit là que de la logique même de l’ORE : un emploi garanti au salaire minimum et a priori sans droit à la carrière, peut être jugé ou non comme une offre raisonnable dans le projet personnalisé négocié avec l’agent Pole emploi. On peut toutefois craindre que la mise en œuvre d’un programme de garantie d’emploi ne soit l’occasion de définitions moins exigeantes des offres raisonnables d’emploi dans les PPAE, notamment en cas de chômage longue durée. La logique même de l’ORE, explicite dans la loi de 2008 relative aux droit et devoirs des demandeurs d’emploi qui l’instaura, est bien de réduire les prétentions du chômeur, tant sur le type d’emploi recherché que sur le niveau de salaire, à mesure que la durée du chômage s’allonge. La garantie d’emploi pourrait bien se retourner contre les chômeurs et chômeuses ayant un projet professionnel à défendre. On peut évidemment imaginer que la mise en cause du droit à l’assurance chômage ne soit que spéculation et que la mise en œuvre de la garantie d’emploi s’accompagne d’une redéfinition du fondement de l’assurance chômage. On se demande toutefois quelles forces sociales seraient en mesure de défendre la qualité des droits à l’assurance chômage dans un tel contexte, alors même que l’histoire montre la faiblesse des mobilisations sociales sur l’indemnisation du chômage[21].

La garantie d’emploi pose donc généralement des questions quant aux dynamiques qu’elle induit sur les formes d’emploi et les droits salariaux. Les interrogations quant à ses effets sur la maitrise du travail concret sont pour leur part moins questionnées mais tout aussi nécessaires.

4/ La garantie d’emploi : ateliers sociaux du xxie siècle ?

Le pari des défenseurs progressistes de la garantie d’emploi que sont Romaric Godin ou Michel Husson[22] est que celle-ci pourrait être un objectif transitoire potentiellement subversif pour les formes de l’emploi capitaliste. Il convient avant d’entamer la discussion sur les potentialités émancipatrice d’un droit à l’emploi, de noter de manière plus explicite que l’emploi dont on parle dans le cadre des diverses versions de garantie d’emploi est de l’emploi salarié, forme spécifique et historiquement située d’institution du travail dans le mode de production capitaliste[23]. C’est à cette aune que nous discutons le point de vue de Godin et Husson qui entrevoient la possibilité de sortir le dispositif de garantie d’emploi de sa gangue keynésienne et, plutôt que d’en faire un amortisseur social en période de crise sur le marché du travail, d’en faire une alternative pérenne à l’emploi marchand capitaliste, le phagocytant peu à peu. Selon ces auteurs, le potentiel subversif de la garantie d’emploi porte sur deux points en particulier.

Premièrement, le droit à l’emploi pourrait s’assimiler à un droit au salaire. C’est le point de vue défendu par Romaric Godin : « On pourrait simplement imaginer que, dans le cadre d’une garantie d’emploi, l’État propose aux salariés au chômage des tâches répondant à certains besoins (…). Ce statut financé publiquement serait lié à une grille salariale particulière (…). On pourrait aussi envisager une modification et un élargissement de la fonction publique qui serait intégrée à cette garantie (…). La garantie de l’emploi serait alors intégrée dans un système de rémunération publique qui pourrait être la compensation d’une participation à la satisfaction globale des besoins communs. Peu à peu, le salaire serait alors déconnecté de l’emploi et pourrait devenir un droit lié à la citoyenneté. On se rapprocherait de la proposition du « salaire à vie » portée par Bernard Friot »[24]. L’ambition serait donc, au nom du droit à l’emploi, d’élargir l’emploi public, voire la fonction publique, et garantir ainsi l’accès à un salaire sous une forme quasi-inconditionnelle.

Deuxièmement, le droit à l’emploi permettrait d’élargir la quantité de force de travail dont les fins seraient démocratiquement déterminées dans une logique de production des communs. En effet, la garantie d’emploi est aussi un dispositif de mobilisation de main d’œuvre qui interroge le pouvoir sur les fins et les moyens du travail : « ce qui fait l’objet de la garantie d’emploi ouvre la porte à une réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler les “communs” ainsi que sur la planification des besoins et de leur organisation. Au reste, la garantie d’emploi, dont la gestion est décentralisée et démocratique, ouvre la voie à une gestion nouvelle de ces communs et de cette planification »[25].

Cette ambition de concilier droit à l’emploi et subversion de l’emploi capitaliste rappelle le projet d’ateliers sociaux défendu au milieu du xixe siècle par Louis Blanc[26]. Ce dernier avait conçu un projet associationniste dont l’enjeu n’était pas seulement de donner du travail à celles et ceux qui en cherchent et faire ainsi reculer la pauvreté. L’ambition affichée des ateliers sociaux était de subvertir le mode de production capitaliste. Cela passait d’abord selon Louis Blanc par la réappropriation par les travailleurs eux-mêmes des fins et des moyens du travail : « Ce qui manque aux prolétaires pour s’affranchir, ce sont les instruments de travail : la fonction du gouvernement est de les leur fournir ». L’ambition subversive des ateliers sociaux passait ensuite par leur substitution aux entreprises privées capitalistes. Cette substitution se ferait au moyen du soutien financier de l’État : « nous demandons que l’État, — lorsqu’il sera démocratiquement constitué, — crée des ateliers sociaux, destinés à remplacer graduellement et sans secousse les ateliers individuels (…). Nous avons pour but avoué de miner la concurrence, de soustraire l’industrie au régime du laissez-faire et du laissez-passer ».

La garantie d’emploi pourrait-elle être la base des « ateliers sociaux du xxie siècle » ? Le précédent de 1848 n’est pas très encourageant lorsqu’on sait que la présence de Louis Blanc dans le gouvernement provisoire arrivé au pouvoir suite à la révolution de février n’empêcha pas le ministre des travaux publics du même gouvernement – Alexandre Marie – , en charge de mettre en œuvre ce qui deviendra les ateliers nationaux, d’en enterrer toutes les promesses émancipatrices. Louis Blanc fut marginalisé au sein du gouvernement et, loin de l’associationnisme à portée révolutionnaire qu’il promouvait, les ateliers nationaux furent une version renouvelée des ateliers de charité de l’Ancien régime ou des ateliers de secours établis après la révolution de 1830[27].

Mais au-delà de l’histoire déjà ancienne des ateliers nationaux, l’expérimentation contemporaine des territoires zéro chômeur de longue durée peut apporter certains enseignements sur le caractère émancipateur d’un dispositif de droit à l’emploi[28]. Dans ce dispositif, la définition des activités portées par les entreprises à but d’emploi est construite sur deux pieds. Le projet pose la promesse de construire les contenus d’emploi sur la base des envies et compétences des chômeurs et chômeuses de longue durée d’une part et sur la base des besoins et opportunités repérées sur le territoire d’autre part. Charge aux comités locaux pour l’emploi (CLE[29]) qui pilotent l’expérimentation dans les territoires de valider les activités éligibles et de procéder, avec les directions des EBE, à l’appariement entre l’offre de travail définie par le chômeur et un besoin identifié du territoire. Avec Mathieu Béraud, nous avons montré à quel point la promesse de muer en emploi les propositions de travail des chômeurs et chômeuses de longue durée s’avère difficile à tenir[30]. En effet, l’expérimentation TZCLD est marquée de contradictions qui permettent à ses promoteurs ou promotrices d’y défendre des projets très différents. Certain·e·s vont y voir et y défendre une logique de « renversement de l’emploi » dans laquelle le travailleur ou la travailleuse, réinvesti·e d’un pouvoir sur le travail, bénéficie d’un droit à l’emploi qui tend vers un droit au salaire (minimum) puisqu’il s’agit d’attribuer un salaire à un travail dont le travailleur a décidé lui-même du contenu. D’autres vont y défendre une forme de droit à l’insertion par l’activité économique par de l’emploi aidé en CDI, dans lequel le projet du chômeur ou chômeuse de longue durée est davantage une garantie de motivation au travail que d’émancipation du travail. À une petite échelle et au stade d’une expérimentation encore peu routinisée, la première approche marquée d’une ambition émancipatrice a déjà du mal à résister à la seconde approche pour qui le droit à l’emploi reste un droit à un employeur qui décide du travail. Alors, à l’échelle d’une garantie d’emploi pour tous les chômeurs et chômeuses volontaires, la vocation émancipatrice risque de souffrir encore davantage de la nécessité de fournir de l’emploi en masse.

Il y a de fait une certaine contradiction à s’appuyer sur le droit à l’emploi pour développer la réappropriation du travail concret par les travailleurs eux-mêmes.  L’institution de l’emploi (salarié), dans laquelle l’employeur est celui qui définit le travail concret, est fondamentalement contradictoire avec l’ambition émancipatrice qu’on peut lire dans la volonté de donner un pouvoir de définition du travail aux salarié·e·s des EBE. Même à une échelle territoriale réduite et malgré la foi de certains militants de l’expérimentation TZCLD, la volonté de partir des projets des chômeurs et chômeuses s’épuise face à la nécessité de multiplier les emplois et de faire tourner les activités existantes dans les EBE. Que dire dès lors d’une garantie d’emploi pour laquelle, comme l’explique Tcherneva, « les American Job Centers vont solliciter régulièrement des projets auprès des organisations locales participantes afin d’assurer qu’il y ait un stock pour fournir des emplois à la demande » (p.91) ? La réappropriation du travail par les travailleurs et travailleuses reste donc hypothétique car difficile à opérationnaliser dans le cadre des formes d’institution de l’emploi.

Toutefois cette appropriation des travailleurs et travailleuses des fins et moyens de leur travail ne constitue pas l’entièreté du projet de réappropriation démocratique de la production défendue dans les propositions de droit à l’emploi. Démocratiser la production, ce n’est pas uniquement redonner aux travailleurs le pouvoir de décision, mais à l’ensemble des parties concernées. Ainsi, de la même manière que Romaric Godin propose une interprétation de la garantie d’emploi comme ouvrant la voie à une « démocratie des communs », les divers projets de mise en œuvre d’un droit à l’emploi imaginent des formes de démocratie locale, en mobilisant les élu·e·s, associations, chômeurs et chômeuses, habitant·e·s, etc., pour définir les activités à déployer. Dans le projet de Pavlina Tcherneva, « les municipalités, en coopération avec les associations et les groupes de quartier, pourront réaliser des études d’évaluation et répertorier les besoins locaux et les ressources existantes avant de créer les banques d’emploi de proximité » (p.91). Dans l’expérimentation TZCLD, le comité local pour l’emploi, censé représenté les divers intérêts des acteurs du territoire, est l’instance de détermination politique des activités éligibles au déploiement d’emplois subventionnés. Cette tentative de démocratie économique locale dans le cadre de l’expérimentation a effectivement permis d’investir dans des activités jugées utiles pour la collectivité bien que non ou peu rentables (recyclage, maintien du lien social, service de proximité ou auprès de publics peu solvables…). Mais la préoccupation du législateur et des comités locaux pour l’emploi dans le cadre du projet TZCLD est très éloignée du projet de Louis Blanc de « miner la concurrence » par des ateliers sociaux soutenus financièrement par l’État et qui auraient vocation à éliminer les concurrents. Un des rôles du comité local pour l’emploi est au contraire de s’assurer que les emplois subventionnés dans le cadre de TZCLD ne se substituent pas aux emplois du secteur marchand. L’étendue de l’appropriation démocratique de la production bute donc sur les frontières du refus d’une concurrence qui serait jugée déloyale. On pourrait arguer que l’on a affaire dans le cas de l’expérimentation TZCLD à une modalité peu ambitieuse du point de vue de la démocratie économique ou qu’il suffirait de modifier ou désacraliser le droit de la concurrence. Il est toutefois plus probable que, de manière plus structurelle, lorsque l’emploi est l’objectif – c’est bien l’emploi qu’on garantit et non l’appropriation démocratique de la production –, l’espace des communs lui reste nécessairement soumis et contraint dans son déploiement. 

Pour conclure, on en revient donc à cette question : peut-on sortir la garantie d’emploi de son rôle de stabilisateur économique tel que promue par les postkeynésiens et en faire un outil de subversion du système productif capitaliste ? L’expérimentation TZCLD nous fournit des pistes de réflexion à cet égard et indique qu’il y a une forme de contradiction à vouloir faire du droit à l’emploi l’outil de dépassement de l’institution de l’emploi, emploi qui reste le cadre dans lequel le travail est organisé et soumis aux employeurs dans le mode de production capitaliste. Si l’enjeu est effectivement de garantir les salaires et d’émanciper le travail, les préfigurations déjà instituées du salaire à la qualification personnelle[31] que sont le statut de fonctionnaire ou les salaires socialisés de la protection sociale sont des points d’appui pour lesquels la contradiction parait moins grande avec l’objectif émancipateur poursuivi. La promotion de la garantie d’emploi comme nouvelle panacée semble passer rapidement par pertes et profits certains « déjà là » de notre histoire, certes attaqués et mis à mal depuis 30 ou 40 ans d’offensive néolibérale, mais dont il faudrait peut-être surtout raviver la flamme. En d’autres termes, n’est-il pas plus subversif de défendre un retour aux principes originels de l’assurance chômage – à savoir offrir un salaire à la qualification aux victimes du chômage délié des cotisations préalables[32] – que de défendre un droit à l’emploi ? De quoi réfléchir aux priorités de revendications transitoires qu’il convient de défendre.


[1] Dans les années 1980, Hyman Minsky se propose d’« inventer une stratégie de plein emploi qui ne génère ni instabilité, ni inflation, ni chômage. L’instrument principal d’une telle politique est la création d’une demande de travail infiniment élastique à un salaire plancher ou minimum qui ne dépendent pas des attentes des entreprises concernant les profits à court et à long terme. Dans la mesure où seul l’Etat peut dissocier l’offre de travail de la rentabilité de l’embauche des travailleurs, la création d’une demande infiniment élastique de travail doit lui incomber » (Stabiliser une économie instable, ed. les petits matins, 2016 [édition originale : 1986], p. 657). Le projet de Minsky sera diffusé sous le nom d’État employeur en dernier ressort. Il sera en particulier repris dans les années 1990 par des économistes comme William Mitchell, Randall Wray ou William Mosler. Ces auteurs trouvent également des relais chez un certain nombre d’économistes francophones : Quirin Dammerer, Antoine Godin et Dany Lang, « L’employeur en dernier ressort : une idée post-keynésienne pour assurer le plein-emploi permanent », in Eric Berr, Virginie Monvoisin et Jean-François Ponsot (dir.), L’économie post-keynésienne, histoire, théories et politiques, Seuil, Paris, 2018, p.336-355 ; Marc Lavoie, « État social, employeur de dernier recours et théorie postkeynésienne », Revue Française de Socio-Économie, vol. 3, no 1, 2009, p. 55-75.

[2] Professeure d’économie au Bard College, chercheuse au Levy Economics Institute de New York. L’ouvrage est paru en français sous le titre La garantie d’emploi. L’arme sociale du Green New Deal, La découverte, 2021.

[3] Voir Patrick Valentin, Le droit d’obtenir un emploi. Genèse et mise en œuvre, ed. Chronique sociale, Lyon, 2018.

[4] Cf. Mathieu Béraud et Jean-Pascal Higelé, « « Territoire zéro chômeur de longue durée » : les luttes d’interprétation d’un droit à l’emploi », La nouvelle revue du travail, n°17, 2020.

[5] Le rapport final du comité scientifique présidé par Olivier Bouba Olga a été publié en avril 2021 sur le site de la DARES

[6] Julie Battilana, Julia Cagé, Isabelle Ferreras, Lisa Herzog, Hélène Landemore, Dominique Méda, Pavlina Tcherneva, « Démocratiser l’entreprise pour dépolluer la planète », Le Monde, 18 mai 2020. Cet appel publié dans divers journaux à travers le monde s’inscrivait dans un ensemble de propositions pour penser le « monde d’après » la pandémie de Covid 19. Il a donné lieu ensuite à un ouvrage – Julie Battalina, Isabelle Ferreras et Dominique Méda (dir.), Le manifeste travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Seuil, Paris, 2021 – dans lequel Pavlina Tcherneva signe le chapitre sur la garantie d’emploi.

[7] Thomas Piketty, Une brève histoire de l’égalité, Seuil, 2021.

[8] https://blogs.mediapart.fr/les-economistes-atterres

[9] Intérêt général, La garantie d’emploi, solution d’avenir ‑ opération zéro chômeur, avril 2021. https://interetgeneral.net/publications/pdf/16.pdf

[10] Institut Rousseau et Hemisphère gauche, Pour une garantie à l’emploi vert, février 2021.

[11]Tribune collective, « Neuf maires PS et EELV, dont Aubry et Hidalgo, défendent une « garantie à l’emploi vert » », Le Journal du Dimanche, 10 avril 2021.

[12] Le NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) est un indicateur estimé économétriquement, censé indiquer le taux de chômage nécessaire pour obtenir une inflation stable dans un pays donné.

[13] Si une grande partie des leaders démocrates soutient le projet, avec des niveaux d’ambition divers, celui-ci a été en particulier popularisé à partir de 2018 par le candidat aux primaires démocrates, Bernie Sanders, et la représentante au Congrès des États-Unis Alexandria Ocasio-Cortez. Un plan d’investissements « vert » inspiré du Green New Deal et baptisé European Green Deal a été adopté en décembre 2020 par le Conseil européen.

[14] Comme le souligne Romaric Godin dans sa postface à la traduction française de l’ouvrage de Tcherneva, la garantie d’emploi s’inscrit dans la tradition keynésienne de préservation du capitalisme de ses propres travers.

[15] Voir notamment Michel Husson, « La garantie d’emploi au milieu du gué », alencontre.org, 3 mai 2021, http://alencontre.org/societe/la-garantie-demploi-au-milieu-du-gue.html ; la recension de Clément Carbonnier sur grandcontinent.eu publiée le 11 avril 2021, https://legrandcontinent.eu/fr/2021/04/11/la-garantie-de-lemploi-larme-sociale-du-green-new-deal/, ou celle d’Henri Sterdyniak sur le blog des économistes atterrés publiée le 20 avril 2021, https://blogs.mediapart.fr/les-economistes-atterres/blog/200421/propos-du-livre-de-pavlina-r-tcherneva-la-garantie-d-emploi.

[16] Mathieu Hély, « Genèse de « l’entreprise de l’ESS » et désétatisation de l’intérêt général », Informations sociales, vol. 199, no 1, 2019, pp. 88-94.

[17] Mathieu Béraud et Jean-Pascal Higelé, « « Territoire zéro chômeur de longue durée » : les luttes d’interprétation d’un droit à l’emploi », art. cit.

[18] Pavlina R. Tcherneva, « Soit on garantit l’emploi, soit le chômage », lvsl.fr, 22 mai 2021.

[19] Il est à noter que depuis 2019 la référence au salaire antérieur n’est plus un motif légitime de refus d’une offre d’emploi, le salaire attendu inscrit dans le PPAE est donc, en matière de rémunération, le seul critère de jugement d’une offre d’emploi comme étant raisonnable ou non.

[20] Hadrien Clouet, « ‪La qualité au guichet : négocier le travail peu qualifié à Pôle emploi‪ », Travail et emploi, vol. 155-156, no. 3-4, 2018, pp. 65-92.

[21] Les mobilisations de chômeurs et chômeuses sont exceptionnelles. À l’exception des intermittents du spectacle mobilisés durablement sur l’indemnisation spécifique de leurs métiers, on trouve dans l’histoire récente, un seul mouvement de lutte notable, qui faisait suite à une réforme des fonds sociaux de l’assurance chômage en 1997 (cf. Sophie Maurer, Emmanuel Pierru, « Le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998. Retour sur un « miracle social » », Revue française de science politique, n°3, 2001. pp. 371-407). On peut également noter le cas particulier de certains métiers mis à rude épreuve par la crise sanitaire (dans le tourisme, l’évènementiel ou la restauration) et dont la nature intermittente de l’emploi a amené ces professionnels à se mobiliser contre la réforme de l’assurance-chômage de 2021 qui leur est particulièrement défavorable du fait de la nature des droits à indemnisation qu’elle fait valoir (cf. les articles du dossier sur l’assurance chômage paru dans Le droit ouvrier, n°875-876, juillet-aout 2021, de Laure Camaji, « Le principe de l’assurance chômage suspendu à une décision du Conseil d’État » (pp.401-410), et de Mathieu Grégoire, «Réforme de l’assurance chômage : les droits des salariés au risque de l’experience rating » (pp.418-427)).

[22] Romaric Godin, « La garantie d’emploi, un outil au potentiel révolutionnaire », postface à l’ouvrage de Pavlina Tcherneva, « La garantie d’emploi, op. cit. ; Michel Husson, « La garantie d’emploi au milieu du gué », art. cit.

[23] Cf. Claude Didry, L’institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, Paris, La Dispute, 2016.

[24] Romaric Godin, « La garantie d’emploi, un outil au potentiel révolutionnaire », art. cit.

[25] Romaric Godin, ibid.

[26] Louis Blanc, L’organisation du travail, Bureau de la société de l’industrie fraternelle, 1847, 1ère éd. 1839. Disponible sur wikisource.

[27] David Pinkney, « Les ateliers de secours à Paris (1830-1831), précurseurs des ateliers nationaux de 1848 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°1, 1965, p.65-70 ; Yves Zoberman, « La longue gestation du chômage moderne », in Yves Zoberman, Une histoire du chômage: De l’Antiquité à nos jours, éditions Perrin, Paris, 2011, p. 147-212.

[28] Il est intéressant de voir que Laurent Grandguillaume, ancien député qui porta la première proposition de loi d’expérimentation et désormais président de l’association « Territoire zéro chômeur de longue durée » qui accompagne les territoires expérimentaux, fit explicitement référence à une forme de filiation du projet TZCLD  au projet d’ateliers sociaux de Louis Blanc, en l’opposant précisément aux ateliers nationaux, lors d’une table sur le droit à l’emploi organisée le 8 juin 2021.

[29] Les comités locaux pour l’emploi réunissent représentants des collectivités locales et de l’État, des chômeurs et des EBE ainsi que de la société civile (entreprises, associations, syndicats…).

[30] Mathieu Béraud et Jean-Pascal Higelé, « « Territoire zéro chômeur de longue durée » : les luttes d’interprétation d’un droit à l’emploi », art. cit. ; Mathieu Béraud et Jean-Pascal Higelé, « Quelle place pour l’employeur dans le cadre d’un droit à l’emploi ? Réflexion sur l’effacement de l’employeur dans l’expérimentation « Territoire zéro chômeur de longue durée » », Savoir/agir, n°54, décembre 2020, p.49-56.

[31] Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute, Paris, 2012.

[32] Cf. Jean-Pascal Higelé, « Quel salaire pour les chômeurs ? », Les notes de l’IES, n° 4, mai 2009 ; Jean-Pascal Higelé, « Quels régimes de ressources des chômeurs ? Une histoire de l’indemnisation du chômage en France », in Jean-Pascal Higelé, La transformation des ressources des travailleurs : une lecture des transformations de l’emploi et des droits sociaux en France, PUN, 2009, pp.35-63.