Déstabilisation des cadres et ressource pour les ouvriers : la face cachée des progiciels de gestion intégrée

par Jérémie Rosanvallon

Les notes de l’IES – n°17 – novembre/décembre 2010

Comment se traduit l’introduction dans une entreprise d’un progiciel de gestion intégrée, l’ERP, qui permet d’enregistrer et contrôler en temps réel l’activité ?
On aurait pu imaginer qu’un tel outil trouve chez les cadres un écho favorable en les assistant dans leur fonction d’encadrement, alors que les employés et ouvriers y sont plus hostiles dans la mesure où cet outil implique un surcroît de contrôle et de procédures. Jérémie Rosanvallon fait pourtant le constat inverse. Tandis qu’une partie de l’encadrement se voit dépossédée de ses prérogatives, les ouvriers et employés peuvent trouver dans la visibilité nouvelle de leur travail que l’ERP leur donne, une ressource ou une satisfaction.
Ce double constat peut surprendre, mais n’est-il pas, et nous dépassons ici les conclusions de l’auteur, la traduction d’un même fait, celui du projet managérial de rationalisation de l’activité que portent les progiciels de gestion ?
La réduction du travail à des indicateurs produit aussi bien le sentiment de dépossession des cadres, qui auparavant participaient à la décision du fait de leur connaissance du terrain mais que l’outil de gestion supplée désormais, que la visibilité du travail des ouvriers et employés qui peuvent s’en trouver valorisés jusqu’à faire leurs les objectifs managériaux.

La désocialisation de la santé en France. Un choix politique inégalitaire

par Philippe Batifoulier

Les notes de l’IES – n°16 – octobre 2010

La part des dépenses de soins financée par la Sécurité sociale a commencé à décroître.
D’un financement socialisé à l’échelle nationale par la Sécurité sociale, on reporte la prise en charge des soins sur des assurances complémentaires fragmentées et inégalitaires, et même directement sur les patients. Philippe Batifoulier montre comment ce recul du financement des soins par la Sécurité sociale renforce les inégalités dans l’accès aux soins, pénalisant doublement les ménages à bas revenus malgré les dispositifs de soutien aux plus pauvres qui servent à légitimer le projet d’ensemble. On voit par là l’effet dévastateur de nommer « prélèvements obligatoires » la socialisation des ressources nécessaires au système de soins. On voit également l’hypocrisie de cette expression puisque les restrictions budgétaires entraînent une augmentation des prélèvements « non obligatoires » que constituent les primes d’assurances complémentaires et les paiements directs de la part des patients.

Salariat libéral et auto-exploitation. Les travailleurs des entreprises de sondages

Par Rémy Caveng

Les notes de l’IES – n°15 – août-septembre 2010

On a pu, par le passé, considérer l’emploi stable comme un « compromis fordiste » dans lequel chaque partie de la relation salariale sacrifiait une partie de sa liberté contre une certaine sécurisation. À l’heure où de plus en plus de formes intermittentes d’emploi se développent, on peut se demander si le sacrifice inverse des sécurités attachées à l’emploi stable est « compensé » par davantage d’autonomie pour les salariés à l’emploi intermittent.
Pour Rémy Caveng, il n’en est rien.
En s’appuyant sur une enquête menée auprès des travailleurs des instituts de sondage, dont l’emploi est particulièrement instable, il montre que le « sentiment de liberté » souvent mis en avant par ces salariés occulte une réalité plus prosaïque : celle d’une condition salariale dégradée dans laquelle tout l’aléa économique est assumé par les seuls salariés qui doivent en permanence assurer les conditions de leur propre « employabilité ». Ce qu’il désigne sous le terme de « salariat libéral » correspond ainsi davantage à l’émergence d’une mise au travail fondée sur une auto‐exploitation qu’à un affranchissement des contraintes du travail subordonné.

L’assurance maladie complémentaire : vecteur de la reproduction des inégalités dans l’emploi

par Jean-Paul Domin

Les notes de l’IES – n°14 – juin-juillet 2010

Alors que depuis 1945 l’assurance-maladie voyait son rôle grandir dans la couverture des dépenses de santé, les années 1980 ont initié un mouvement de constitution puis d’affirmation d’un marché des régimes complémentaires. Jean-Paul Domin, économiste de la santé, montre la conséquence de cette évolution : alors que l’assurance-maladie obéit à une logique salariale de mutualisation transversale aux emplois et aux entreprises, le marché des complémentaires relève, lui, d’une logique de l’emploi, avec de fortes disparités entre chômeurs et occupés, entre cadres et employés, entre petites et grandes entreprises. L’assurance maladie, quand elle se détache du salaire socialisé, dépend davantage de l’emploi. Nous avons ici un exemple de plus du risque encouru lorsqu’on ne fait plus du salaire le support des droits sociaux.

Les médicaments génériques. Comment les pouvoirs publics créent un marché (1995-2010)

par Etienne Nouguez

Les notes de l’IES – n°13 – mai 2010

Bien que, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’État contrôle en France les prix et les taux de remboursement des médicaments, il n’est jamais parvenu à juguler la croissance des dépenses de santé liées à la prescription et à la consommation médicale. La politique des médicaments génériques initiée en 1995 constitue de ce fait une profonde révolution dans la régulation du marché français du médicament puisqu’elle entend faire reposer les économies réalisées par l’Assurance Maladie sur la concurrence par les prix.
Pourtant, Étienne Nouguez montre ici que loin de se traduire par une totale libéralisation du marché des médicaments, cette politique peut être  interprétée comme un retour en force de l’État qui tente d’utiliser les mécanismes marchands pour asseoir un contrôle plus fort sur les comportements des laboratoires, des patients, des médecins et des pharmaciens.

Tous mobiles ? Banalisation du licenciement et rhétorique de crise

par Mélanie Guyonvarch

Les notes de l’IES – n°12 – avril 2010

Si la crise a des répercussions tangibles sur les entreprises et l’emploi (faillites, chômage technique, plans sociaux, exacerbation des conflits dans les entreprises), il faut souligner également la continuité qui se dégage entre les deux décennies antérieures à la crise et la période actuelle.
Pour Mélanie Guyonvarch, la thèse d’une rupture provoquée par cette crise doit être nuancée au profit d’une réinscription de ce débat dans une perspective de plus long terme, afin de mettre en avant les effets de la rhétorique de « crise permanente », sous la pression notamment des marchés financiers, dans la fragilisation du salariat. Dans ce contexte de « guerre économique », les licenciements sont parfois présentés comme des étapes parmi d’autres au sein de trajectoires professionnelles discontinues. Toutefois, cette banalisation du licenciement tient davantage du discours que d’un vécu partagé par les salariés confrontés à cette expérience.

Les accords d’entreprise transnationaux. Un moyen de relancer la négociation collective européenne ?

par Anne Dufresne

Les Notes de l’IES – n°11 – mars 2010

En 1997, l’affaire « Vilvorde » (la fermeture brutale d’une filiale de l’entreprise Renault sans qu’aient été appliqués les dispositifs légaux d’information/consultation des travailleurs) était devenue le symbole d’un patronat prompt à délocaliser dans des filiales où les salaires et les conditions de travail sont plus bas. L’Euro‐manifestation de la CES contre la fermeture du site avait réunit 75.000 personnes à Bruxelles venant de dix pays d’Europe. Cette mobilisation syndicale européenne avait été fortement médiatisée. Pourtant, la négociation collective européenne à quelque niveau que ce soit restait en panne. Anne Dufresne montre que si les deux niveaux sectoriel ou interprofessionnel de la négociation ont longtemps été neutralisés par ce qu’on appelle le « dialogue social », la conclusion d’accords d’entreprise transnationaux dotés d’un nouveau cadre juridique spécifique pourrait être l’occasion de dynamiser la négociation collective, à condition de faire des syndicats les seuls négociateurs salariés et de l’articuler aux deux niveaux supérieurs pour refonder la pyramide de la hiérarchie des normes.

Prêts aux étudiants et hausse des frais d’inscription. Nouvelles inégalités étudiantes et concurrence universitaire en Grande-Bretagne

par Aurélien Casta

Les notes de l’IES – n°10 – février 2010

Jusqu’aux années 1980, l’université britannique accueillait une minorité dans des conditions relativement homogènes d’études gratuites et à temps plein.
Les conservateurs depuis 1987 et surtout les travaillistes depuis 1997 ont mené une politique volontariste d’expansion accompagnée d’une double rupture : les bourses ont été remplacées par des prêts cependant que les frais d’inscription étaient plus que doublés dans une logique de mise en concurrence des établissements pour attirer les étudiants. On observe une inégalité des étudiants face à l’endettement et au travail salarié, qui conduit à parler de massification davantage que de démocratisation.

D’un territoire conquis à un local octroyé : la constitution d’un employeur territorial à Longwy

par Jean-Luc Deshayes

Les notes de l’IES – n°9 – janvier 2010

La mobilisation du territoire dans la définition de la question sociale et des politiques publiques chargées d’y répondre est un des traits saillants des mutations de l’action publique de ces trente dernières années. Le territoire de Longwy, confronté aux fermetures d’usines sidérurgiques à partir des années 1970 et à la reconversion qui en découle, est un cas typique de la manière dont les politiques publiques vont mobiliser la notion de territoire. Autrefois approprié par la population ouvrière dans le cadre de la solidarité salariale, le territoire longovicien change de statut. Les acteurs de la reconversion qui mobilisent la notion en font une caractéristique disqualifiante qui modifie le statut des travailleurs eux-mêmes : définis négativement par leur appartenance territoriale, ils doivent prouver leur employabilité. Cette mutation s’incarne dans l’histoire de la constitution d’un « employeur territorial » constitué d’un réseau d’intermédiaires de l’emploi publics et privés. Celui-ci est chargé, au nom de la reconversion territoriale, de désigner les personnes employables au gré des installations d’entreprises multinationales nomades.

Le workfare. Néolibéralisme et contrats de travail dans le secteur public aux États-Unis

par John Krinsky

Les notes de l’IES – n°8 – novembre-décembre 2009

Apparus aux États-Unis dans les années 1970, les programmes de workfare, qui posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher leur allocation, se sont largement diffusés par la suite. L’histoire de ces programmes et de leurs évolutions aux États-Unis montre que loin des visées de réinsertion que certains ont pu lui prêter, le workfare a servi, et continue de servir aujourd’hui, de tout autre objectif. D’abord en ce qu’il vise à restreindre le nombre d’allocataires de l’aide sociale ou au mieux à conditionner l’accès à celle-ci à un travail dévalorisé, ce qui en fait davantage un programme anti-assistance qu’un aménagement de celle-ci. Mais aussi en ce que le recours au travail des allocataires du workfare a largement participé aux entreprises de flexibilisation et de dégradation des conditions de travail du salariat américain. Loin de chercher à établir des passerelles entre le welfare et le salariat, le workfare attaque simultanément ces deux institutions de l’État social.