{"id":974,"date":"2022-11-10T12:14:06","date_gmt":"2022-11-10T11:14:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/?p=974"},"modified":"2024-01-30T17:17:05","modified_gmt":"2024-01-30T16:17:05","slug":"le-salaire-de-loperaisme-premiere-partie-annees-1960-quy-a-t-il-de-politique-dans-le-salaire-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2022\/11\/10\/le-salaire-de-loperaisme-premiere-partie-annees-1960-quy-a-t-il-de-politique-dans-le-salaire-politique\/","title":{"rendered":"Le salaire de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme. Premi\u00e8re partie (ann\u00e9es 1960) : qu\u2019y a-t-il de politique dans le \u00ab salaire politique \u00bb ?"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\" style=\"font-size:20px\">par Karel Yon<\/h3>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Les intellectuels issus de la tradition italienne de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme, comme Toni Negri, Paolo Virno ou Carlo Vercellone, ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la formulation de la revendication du revenu garanti, avec une influence notable dans les ann\u00e9es 1990-2000 sur les mouvements de ch\u00f4meur\u00b7ses et des intermittent\u00b7es du spectacle. Si ce courant, que l\u2019on qualifie aujourd\u2019hui plus volontiers de \u00ab&nbsp;post-op\u00e9ra\u00efste&nbsp;\u00bb, utilise encore parfois le terme de <em>salaire<\/em>, le fait de lui pr\u00e9f\u00e9rer celui de <em>revenu<\/em> ou de parler d\u2019un salaire <em>social<\/em> refl\u00e8te un cheminement critique marqu\u00e9 notamment par une mise \u00e0 distance des institutions du travail<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Le contraste est en effet net avec le discours op\u00e9ra\u00efste des origines, satur\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence au salaire, un \u00ab&nbsp;salaire variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> qui \u00e9tait con\u00e7u comme \u00ab&nbsp;une expression de l\u2019autonomie politique de la classe ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs recherches r\u00e9centes ont renouvel\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019analyse empirique des modes de r\u00e9mun\u00e9ration en montrant \u00e0 quel point le salaire structure, tant symboliquement que mat\u00e9riellement, l\u2019engagement et le rapport au travail<a id=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Le regard op\u00e9ra\u00efste ajoutait \u00e0 cela un questionnement sur le r\u00f4le du salaire dans les processus de subjectivation politique, ce qu\u2019ont prolong\u00e9 les th\u00e9orisations f\u00e9ministes du salaire au travail m\u00e9nager<a id=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. C\u2019est cette id\u00e9e d\u2019un usage politique du salaire qui justifie selon moi l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie du salaire op\u00e9ra\u00efste<a id=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce texte, je pr\u00e9sente pour commencer la place du salaire dans la th\u00e9orie op\u00e9ra\u00efste des ann\u00e9es 1960, en montrant qu\u2019il articule alors deux concepts cl\u00e9 de ce courant politico-intellectuel, l\u2019<em>ouvrier-masse<\/em> et la <em>composition de classe<\/em> (1). Je reviens ensuite plus en d\u00e9tail sur les fondements th\u00e9oriques et contextuels de la revendication du \u00ab&nbsp;salaire variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb (2). J\u2019aborde enfin les controverses qui opposent, au tournant des ann\u00e9es 1960-70, les op\u00e9ra\u00efstes \u00e0 la gauche syndicale italienne incarn\u00e9e par Bruno Trentin, et permettent de mieux cerner <em>ce qu\u2019il y a de politique dans le salaire politique<\/em> (3).<\/p>\n\n\n\n<p>Un second texte, \u00e0 para\u00eetre ult\u00e9rieurement, sera consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019extension du domaine du salaire dans la r\u00e9flexion op\u00e9ra\u00efste, \u00e0 travers la formulation de la th\u00e9orie du \u00ab&nbsp;salaire social&nbsp;\u00bb dans les ann\u00e9es 1970. Je montrerai que l\u2019usage politique du salaire s\u2019est \u00e9largi \u00e0 cette \u00e9poque \u00e0 travers la th\u00e9orisation de \u00ab&nbsp;l\u2019autovalorisation&nbsp;\u00bb et la strat\u00e9gie de \u00ab&nbsp;l\u2019exode&nbsp;\u00bb, mais que son contenu s\u2019est dissous, jusqu\u2019\u00e0 la quasi-disparition du mot.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le salaire de l\u2019ouvrier-masse<\/strong><\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"427\" src=\"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/640px-Potereoperaio.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1076\" style=\"width:382px;height:254px\" srcset=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/640px-Potereoperaio.jpg 640w, https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/640px-Potereoperaio-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>L\u2019op\u00e9ra\u00efsme est un courant politico-intellectuel n\u00e9 dans les ann\u00e9es 1950 en Italie, qui entreprend de renouveler la th\u00e9orie marxienne \u00e0 partir d\u2019une d\u00e9marche d\u2019enqu\u00eate attentive aux transformations du capitalisme et de l\u2019exp\u00e9rience ouvri\u00e8re, tout en r\u00e9affirmant la centralit\u00e9 du travail ouvrier, d\u2019o\u00f9 le terme d\u2019<em>operaismo<\/em><a id=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. Le recours \u00e0 un italianisme plut\u00f4t que la traduction litt\u00e9rale en \u00ab&nbsp;ouvri\u00e9risme&nbsp;\u00bb permet d\u2019\u00e9viter la confusion avec une posture lourdement charg\u00e9e, dans le contexte fran\u00e7ais, d\u2019anti-intellectualisme et d\u2019un \u00e9conomisme antipolitique. L\u2019op\u00e9ra\u00efsme italien est en effet tout le contraire, pour le meilleur et pour le pire&nbsp;: intellectualiste, anti-\u00e9conomiste et fondamentalement politique. Il prend initialement forme au sein d\u2019une revue, les <em>Quaderni Rossi<\/em>, qui rassemble des dissidents venus des partis socialiste et communiste italiens et du syndicalisme, et para\u00eet de 1961 \u00e0 1964. Selon Steve Wright, qui a retrac\u00e9 l\u2019histoire politique et intellectuelle de ce courant, c\u2019est avec le journal C<em>lasse operaia <\/em>(1964-67) que s\u2019op\u00e8re \u00ab&nbsp;la phase classique du d\u00e9veloppement de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme&nbsp;\u00bb, lequel se structure autour de quelques points&nbsp;: l\u2019id\u00e9e que le d\u00e9veloppement du capitalisme est provoqu\u00e9 par les luttes ouvri\u00e8res (plut\u00f4t que l\u2019inverse)&nbsp;; l\u2019identification du travailleur d\u00e9qualifi\u00e9 de la grande industrie (le fameux \u00ab&nbsp;ouvrier-masse&nbsp;\u00bb) comme nouveau sujet r\u00e9volutionnaire&nbsp;; et, ce qui nous int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement ici, \u00ab&nbsp;l\u2019accent mis sur la lutte salariale comme terrain d\u00e9cisif du conflit politique&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. Port\u00e9e par divers groupes militants locaux, puis \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale par des organisations politiques dont <em>Potere operaio <\/em>(\u00ab&nbsp;Pouvoir ouvrier&nbsp;\u00bb, 1969-73), cette insistance sur la lutte salariale constitue alors un trait distinctif de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme dans l\u2019espace des marxismes critiques, \u00e0 l\u2019\u00e9poque davantage port\u00e9s sur les luttes autogestionnaires.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Ouvrier-masse, composition de classe et enqu\u00eate&nbsp;<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 un mouvement ouvrier traditionnel jug\u00e9 incapable de prendre la mesure des transformations du capitalisme et des conditions nouvelles qu\u2019elles cr\u00e9ent pour la transformation sociale, l\u2019op\u00e9ra\u00efsme na\u00eet de la conviction que l\u2019action politique doit se renouveler par un travail d\u2019enqu\u00eate \u00e0 la fois th\u00e9orique et empirique. La dimension philosophique sera en particulier explor\u00e9e par Mario Tronti, qui entreprend dans les ann\u00e9es 1960 de revisiter la critique marxienne de l\u2019\u00e9conomie politique. La dimension empirique correspond \u00e0 la d\u00e9marche de l\u2019enqu\u00eate ouvri\u00e8re. Le fondateur des <em>Quaderni Rossi,<\/em> Raniero Panzieri, parlait d\u2019un \u00ab&nbsp;usage socialiste de l\u2019enqu\u00eate&nbsp;\u00bb pour d\u00e9fendre le mariage de la <em>praxis<\/em> marxiste avec la sociologie industrielle<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. C\u2019est notamment la recherche qu\u2019il impulse \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 sur les transformations du travail aux usines Fiat de Mirafiori, \u00e0 Turin, recherche que poursuivra Romano Alquati dans la d\u00e9cennie suivante, qui fait \u00e9merger le couple conceptuel pivot de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme&nbsp;: l\u2019ouvrier-masse et la composition de classe.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrier-masse d\u00e9signe un type de travailleur qui appara\u00eet d\u00e8s l\u2019aube du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle aux \u00c9tats-Unis et dans l\u2019entre-deux-guerres en France. En Italie, il \u00e9merge avec le \u00ab&nbsp;miracle \u00e9conomique&nbsp;\u00bb des ann\u00e9es 1950&nbsp;: dans les r\u00e9gions d\u00e9j\u00e0 industrialis\u00e9es du Nord (autour de G\u00eanes, Turin et Milan), l\u2019afflux de capitaux \u00e9tats-uniens et la rationalisation taylorienne ont entra\u00een\u00e9 une concentration et une division accrues du travail autour du syst\u00e8me de la cha\u00eene de production. Cette nouvelle organisation du travail a permis l\u2019embauche d\u2019ouvriers sans qualification, souvent venus des r\u00e9gions pauvres et rurales du sud, \u00ab&nbsp;\u00e9trangers aux mots d\u2019ordre productivistes et souvent ignor\u00e9s par les syndicats&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. Les \u00e9meutes et gr\u00e8ves sauvages qui \u00e9clatent au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 sont interpr\u00e9t\u00e9es par les op\u00e9ra\u00efstes comme l\u2019affirmation de ce nouvel acteur sur la sc\u00e8ne politique. L\u2019ouvrier-masse est ce nouvel ouvrier \u00ab&nbsp;sans qualit\u00e9&nbsp;\u00bb des cha\u00eenes de production, culturellement \u00e9tranger aux traditions du mouvement ouvrier et qui se distingue par son refus de jouer dans les r\u00e8gles des relations industrielles, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u2019accepter le leadership des organisations syndicales et la d\u00e9fense de revendications n\u00e9gociables avec le capital<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. \u00c0 travers les r\u00e9voltes de l\u2019ouvrier-masse se manifeste la dialectique de la composition de classe&nbsp;: les r\u00e9organisations technico-productives au sein de l\u2019usine impliquent une nouvelle composition technique de la force de travail, laquelle va de pair avec l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle subjectivit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p>La composition de classe est con\u00e7ue comme une version sociologiquement inform\u00e9e de la conscience de classe, une version plus solidement mat\u00e9rialiste du vieux couple marxiste classe en soi \/ classe pour soi. Plut\u00f4t que de consid\u00e9rer la relation, typique du sch\u00e9ma de la conscience de classe, entre une potentialit\u00e9 inconsciente et une actualit\u00e9 consciente, la composition de classe s\u2019appuie sur l\u2019ambivalence du terme pour tracer une corr\u00e9lation entre la fa\u00e7on dont une classe <em>est compos\u00e9e<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire mat\u00e9riellement constitu\u00e9e (sa composition <em>technique<\/em>), et la fa\u00e7on dont elle<em> se compose<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire combine activement les diff\u00e9rentes parties d\u2019elle-m\u00eame pour construire un tout (sa composition <em>politique<\/em>)<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Au sch\u00e9ma fr\u00e9quemment id\u00e9aliste de la conscience de classe, selon lequel la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire de l\u2019agir ouvrier r\u00e9sulte d\u2019un travail d\u2019\u00e9ducation politique, celui de la composition de classe repose sur l\u2019id\u00e9e que la subjectivit\u00e9 r\u00e9volutionnaire ne d\u00e9pend pas d\u2019une vision du monde pr\u00e9existante mais se construit dans l\u2019exp\u00e9rience directe des antagonismes. Une hypoth\u00e8se centrale de la notion de composition de classe est ainsi celle de la relation \u00e9troite entre formes de production et formes de lutte. \u00ab&nbsp;L\u2019exp\u00e9rience prol\u00e9tarienne&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\">[13]<\/a> de l\u2019ouvrier sp\u00e9cialis\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la machinerie productive, ni\u00e9 dans son individualit\u00e9, exploit\u00e9 comme pure force de travail interchangeable, implique en effet de nouvelles fa\u00e7ons de \u00ab&nbsp;faire classe&nbsp;\u00bb&nbsp;: les ouvriers \u00ab&nbsp;contestent moins l\u2019autorit\u00e9 patronale qu\u2019ils ne s\u2019en lib\u00e8rent imm\u00e9diatement en instaurant un rapport de force, en faisant passer les sociabilit\u00e9s auxquelles la gr\u00e8ve et l\u2019oisivet\u00e9 cons\u00e9cutive donnent lieu au premier plan&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn14\" id=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. \u00ab&nbsp;Sous le coup de la d\u00e9qualification, l\u2019attachement au travail s\u2019est de la sorte retourn\u00e9 en refus du travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn15\" id=\"_ftnref15\">[15]<\/a>, comme l\u2019expriment les formes \u00e9ruptives de lutte qui sont alors privil\u00e9gi\u00e9es&nbsp;: gr\u00e8ve sauvage, \u00e9meute, d\u00e9mission sans pr\u00e9avis ou sabotage.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9marche op\u00e9ra\u00efste se distingue ainsi par son souci de produire une sociologie politique du travail industriel et des comportements de classe attentive aux conditions technico-mat\u00e9rielles de formation des attitudes et des luttes ouvri\u00e8res. Mais elle est tout aussi critique du d\u00e9terminisme \u00e9conomique qui fait de la conscience de classe un simple reflet de la position dans la division du travail et le processus de production. Se distinguant des analyses de la sociologie industrielle fran\u00e7aise et notamment de la fa\u00e7on dont Serge Mallet, dans son livre <em>La Nouvelle classe ouvri\u00e8re<\/em><a href=\"#_ftn16\" id=\"_ftnref16\">[16]<\/a>, fait des techniciens l\u2019aile avanc\u00e9e par nature de la lutte autogestionnaire, les travaux d\u2019Alquati mais aussi de Sergio Bologna insistent sur le fait que c\u2019est dans le cours de la lutte que se construisent les sujets politiques. Par cons\u00e9quent, l\u2019intervention politique marxiste ne consiste pas dans la transmission, depuis l\u2019ext\u00e9rieur, d\u2019une id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire, et encore moins dans l\u2019attente que le d\u00e9veloppement des forces productives fasse advenir une classe ouvri\u00e8re mature et consciente d\u2019elle-m\u00eame, mais dans l\u2019accompagnement des luttes ouvri\u00e8res et la production, en situation, d\u2019une r\u00e9flexivit\u00e9 collective susceptible de renforcer l\u2019autonomie politique du travail face au capital, gr\u00e2ce \u00e0 cette pratique militante de l\u2019enqu\u00eate qu\u2019Alquati rebaptise \u00ab&nbsp;co-recherche&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn17\" id=\"_ftnref17\">[17]<\/a>. On comprendra dans ce cadre l\u2019importance donn\u00e9e, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9tude des formes de luttes, \u00e0 celle des revendications qui les accompagnent. Celles-ci ne sont pas seulement con\u00e7ues en r\u00e9ponse \u00e0 des besoins objectifs mais comme des \u00e9l\u00e9ments-cl\u00e9s qui orientent les processus de subjectivation politique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Le salaire comme revendication politique<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Comme d\u2019autres groupes les ayant inspir\u00e9s dans cette d\u00e9marche (<em>Socialisme ou Barbarie<\/em> en France, <em>Correspondence<\/em> aux \u00c9tats-Unis), les op\u00e9ra\u00efstes fondent leur r\u00e9flexion sur le recueil du mat\u00e9riau vivant des luttes sociales. Si les analyses du d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 insistaient sur le \u00ab&nbsp;refus de revendiquer&nbsp;\u00bb des ouvriers, elles notaient d\u00e9j\u00e0 l\u2019apparition d\u2019un usage \u00ab&nbsp;provocateur&nbsp;\u00bb de la revendication salariale&nbsp;: des ouvriers en gr\u00e8ve qui exigent des augmentations massives et \u00e9gales pour tous, tout de suite, en sachant tr\u00e8s bien que les syndicats seront incapables d\u2019y parvenir<a href=\"#_ftn18\" id=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. Cet usage de la revendication salariale est analys\u00e9 comme un simple moyen tactique de faire durer la gr\u00e8ve, un moyen d\u2019emp\u00eacher que celle-ci puisse \u00eatre traduite en revendications int\u00e9grables dans le jeu des relations professionnelles. Il exprime \u00e9galement le profond \u00e9galitarisme de la \u00ab&nbsp;masse compacte&nbsp;\u00bb des ouvriers non qualifi\u00e9s, que traduisent aussi d\u2019autres revendications portant davantage sur la structure des salaires, comme le refus des divisions entre ouvriers qualifi\u00e9s et non qualifi\u00e9s ou entre ouvriers et employ\u00e9s qui sont inscrites dans les conventions collectives. Cet \u00e9galitarisme s\u2019exprime aussi dans les formes d\u2019action. En s\u2019organisant en assembl\u00e9es ou comit\u00e9s de base prenant le contr\u00f4le direct de la lutte, ces conflits remettent en cause tant le leadership que le discours revendicatif des ouvriers de m\u00e9tier, lesquels forment alors l\u2019ossature des organisations syndicales.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"525\" height=\"347\" src=\"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/operaio.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-995\" style=\"width:422px;height:279px\" srcset=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/operaio.jpg 525w, https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/operaio-300x198.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 525px) 100vw, 525px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Potere Operaio (1972) di Nanni Balestrini &#8211; cr\u00e9dit: Edoardo Tacconi<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>\u00c0 la fin de la d\u00e9cennie, l\u2019usage disruptif de la revendication salariale prend un relief nouveau dans le discours op\u00e9ra\u00efste. Sous l\u2019influence des th\u00e8ses de Mario Tronti (voir <em>infra<\/em>) et face au regain de la conflictualit\u00e9 usini\u00e8re, la \u00ab&nbsp;th\u00e9matique du salaire&nbsp;\u00bb est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9e comme un moyen de franchir un seuil qualitatif dans la lutte des classes. Le mai-juin 1968 fran\u00e7ais le confirme aux yeux des op\u00e9ra\u00efstes. Dans une analyse \u00e0 chaud publi\u00e9e en juillet de la m\u00eame ann\u00e9e en Italie, Sergio Bologna et Giairo Daghini consid\u00e8rent la revendication du salaire minimum \u00e0 1&nbsp;000 Francs par mois, port\u00e9e par les OS de Renault Billancourt, comme \u00ab&nbsp;une des exigences politiques les plus significatives&nbsp;\u00bb de ces travailleurs, non seulement parce qu\u2019elle permet \u00ab&nbsp;l\u2019unification&nbsp;\u00bb de la classe, mais aussi parce qu\u2019elle implique \u00ab&nbsp;une pression consciente en vue d\u2019augmenter le co\u00fbt du travail, de mettre en crise le Plan. Renault, mod\u00e8le du n\u00e9ocapitalisme fran\u00e7ais, devient sous cet aspect la pointe la plus avanc\u00e9e de l\u2019\u00e9lan politique de classe&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn19\" id=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenant le contre-pied d\u2019autres groupes gauchistes qui retiennent du printemps 68 les exp\u00e9riences de contr\u00f4le ouvrier et d\u2019autogestion, les op\u00e9ra\u00efstes mettent l\u2019accent sur la centralit\u00e9 politique des revendications \u00ab&nbsp;mat\u00e9rialistes&nbsp;\u00bb sur les salaires. Dans son journal, le groupe op\u00e9ra\u00efste de V\u00e9n\u00e9tie \u00e9crit en 1968&nbsp;: \u00ab&nbsp;le terrain politique sur lequel se mesure aujourd\u2019hui le rapport de force entre ouvrier et capitaliste est celui de l\u2019usine, et le rapport salaire-productivit\u00e9 est la cl\u00e9 du fonctionnement global de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Ce qui hier \u00e9tait \u00e9conomique est aujourd\u2019hui le seul r\u00e9el terrain politique&nbsp;; ce qui hier \u00e9tait politique est aujourd\u2019hui devenu apparence&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn20\" id=\"_ftnref20\">[20]<\/a>. Les militants du m\u00eame groupe, qui intervenait depuis quelques ann\u00e9es aupr\u00e8s des ouvriers du complexe p\u00e9trochimique de Porto Marghera, reprendront l\u2019id\u00e9e d\u2019une augmentation uniforme de 5&nbsp;000 lires \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 68, alors que s\u2019ouvrent des n\u00e9gociations dans l\u2019industrie chimique. La popularit\u00e9 de la revendication est telle qu\u2019elle contraint la CGIL \u00e0 la reprendre \u00e0 son compte<a href=\"#_ftn21\" id=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. De l\u2019automne 1968 \u00e0 l\u2019automne 1969, le \u00ab&nbsp;mai rampant&nbsp;\u00bb italien est marqu\u00e9 par le d\u00e9veloppement de ces mouvements hors des syndicats qui marquent l\u2019entr\u00e9e en lutte des ouvriers sp\u00e9cialis\u00e9s et remettent en cause les syst\u00e8mes n\u00e9goci\u00e9s de classifications au nom de l\u2019\u00e9galitarisme, contraignant les organisations syndicales \u00e0 tenir compte de cette nouvelle donne<a href=\"#_ftn22\" id=\"_ftnref22\">[22]<\/a>. Au cours de l\u2019automne chaud, l\u2019accent mis sur le salaire par les op\u00e9ra\u00efstes regroup\u00e9s \u00e0 Rome autour du journal <em>La Classe <\/em>leur permet ainsi de gagner l\u2019attention d\u2019ouvriers habituellement indiff\u00e9rents \u00e0 la rh\u00e9torique gauchiste&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour ces ouvriers, parler de salaires plus \u00e9lev\u00e9s et de cadences de travail plus lentes \u00e9tait plus concret que ne l\u2019\u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement la propagande gauchiste&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn23\" id=\"_ftnref23\">[23]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Anatomie du salaire<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Ces d\u00e9veloppements sont particuli\u00e8rement visibles au sein des usines Fiat de Mirafiori \u00e0 Turin, un complexe de 50&nbsp;000 ouvriers, \u00e9quivalent italien du Billancourt fran\u00e7ais. Nanni Balestrini les a consign\u00e9s dans un chapitre de son roman <em>Nous voulons tout<\/em>, publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1971<a href=\"#_ftn24\" id=\"_ftnref24\">[24]<\/a>. En tant que composition litt\u00e9raire, le texte ne livre pas de construction th\u00e9orique globale et coh\u00e9rente. \u00c0 la mani\u00e8re de Balestrini, il s\u2019agit d\u2019un collage d\u2019extraits de tracts, d\u2019articles de presse ou d\u2019entretiens, pr\u00e9lev\u00e9s directement aupr\u00e8s des ouvriers de Mirafiori<a href=\"#_ftn25\" id=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. Le texte n\u2019en esquisse pas moins une analyse op\u00e9ra\u00efste du salaire. Sa port\u00e9e th\u00e9orique est d\u2019ailleurs toujours reconnue par des groupes militants se revendiquant du marxisme autonome, qui le mettent \u00e0 disposition en ligne, parmi d\u2019autres r\u00e9flexions critiques sur le travail<a href=\"#_ftn26\" id=\"_ftnref26\">[26]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte s\u2019attarde dans un premier temps sur la structure duale du salaire, avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le \u00ab&nbsp;salaire de base&nbsp;\u00bb qui correspond au salaire horaire et de l\u2019autre toute la part variable. C\u2019est d\u2019abord sur cette part variable que se concentre la critique&nbsp;: il s\u2019agit de la part de la r\u00e9mun\u00e9ration qui est conditionn\u00e9e au z\u00e8le de l\u2019ouvrier et \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation de ses chefs. En d\u2019autres termes, elle produit autant qu\u2019elle mesure l\u2019ob\u00e9issance ouvri\u00e8re \u00e0 l\u2019ordre industriel. On trouve l\u00e0 une premi\u00e8re dimension de la critique op\u00e9ra\u00efste du salaire, qui insiste sur le lien indissociable entre sa fonction \u00e9conomique, la seule que retienne en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019\u00e9conomie orthodoxe (le salaire comme m\u00e9canisme incitatif), et sa fonction <em>politique <\/em>de dispositif disciplinaire. Est donc d\u2019abord affirm\u00e9e l\u2019id\u00e9e que le salaire de base devrait \u00eatre le seul salaire, la seule base l\u00e9gitime pour payer l\u2019ouvrier&nbsp;: le salaire au temps plut\u00f4t que le salaire au z\u00e8le, le salaire objectiv\u00e9 dans les heures pass\u00e9es au travail plut\u00f4t que le salaire soumis \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation subjective des chefs, le paiement automatique du travail abstrait plut\u00f4t que la r\u00e9compense conditionnelle du travail concret.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse aborde ensuite \u00ab&nbsp;la structure verticale du salaire&nbsp;\u00bb qui renvoie \u00e0 la hi\u00e9rarchie du \u00ab&nbsp;syst\u00e8me des qualifications et des cat\u00e9gories, et des autres instruments que le patron utilise \u00e0 tour de r\u00f4le pour diviser ses ouvriers entre eux [&#8230;]. Tout \u00e7a paie la diff\u00e9rence de qualit\u00e9 du travail fourni par les ouvriers&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn27\" id=\"_ftnref27\">[27]<\/a>. Ici se manifeste davantage la sp\u00e9cificit\u00e9 de la critique op\u00e9ra\u00efste, une critique qui se veut ajust\u00e9e au point de vue de l\u2019ouvrier-masse&nbsp;: au sein de la grande usine rationalis\u00e9e, la complexit\u00e9 de la force de travail n\u2019est plus un attribut individuel li\u00e9 \u00e0 des savoir-faire de m\u00e9tier, mais un r\u00e9sultat de la division du travail&nbsp;; la socialisation du processus de production est telle que chaque travailleur contribue avec le m\u00eame degr\u00e9 de n\u00e9cessit\u00e9 au cycle productif<a href=\"#_ftn28\" id=\"_ftnref28\">[28]<\/a>. Les diff\u00e9renciations salariales fond\u00e9es sur le poste de travail sont donc ill\u00e9gitimes. Tout comme est ill\u00e9gitime la distinction par \u00ab&nbsp;le statut, c&rsquo;est-\u00e0-dire la division, faite par le patron, des forces de production en deux secteurs. Les ouvriers d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les employ\u00e9s et techniciens de l\u2019autre&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn29\" id=\"_ftnref29\">[29]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes les divisions bas\u00e9es sur \u00ab&nbsp;la qualit\u00e9 du travail&nbsp;\u00bb, autrement dit les formes diverses de <em>qualification<\/em>, sont d\u00e8s lors rejet\u00e9es. Les qualifications institu\u00e9es par la n\u00e9gociation collective sont mises dans le m\u00eame sac que les promotions au m\u00e9rite et les dessous-de-table, c&rsquo;est-\u00e0-dire des diff\u00e9renciations objectiv\u00e9es et d\u2019autres subjectives, en tant qu\u2019elles renvoient toutes <em>in fine<\/em> \u00e0 une seule et m\u00eame rationalit\u00e9, celle de la production capitaliste. Elles sont consid\u00e9r\u00e9es comme des diff\u00e9rences impos\u00e9es par le patron (induites par la rationalit\u00e9 de la division capitaliste du travail), avec la complicit\u00e9 des organisations ouvri\u00e8res&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;ce fait que le type de travail que fait un ouvrier a une valeur diff\u00e9rente, qu\u2019il est pay\u00e9 plus ou moins que le travail d\u2019un autre ouvrier, \u00e7a, c\u2019est une invention capitaliste. C\u2019est les patrons qui ont invent\u00e9 \u00e7a, pour avoir en main un autre instrument de contr\u00f4le politique sur la classe ouvri\u00e8re. Et n\u2019oublions pas que le parti et le syndicat aussi sont d\u2019accord avec cette invention capitaliste. Pour eux aussi, il est juste que le pognon que re\u00e7oit un ouvrier soit bas\u00e9 sur la diff\u00e9rence de qualit\u00e9 du travail qu\u2019il fait&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn30\" id=\"_ftnref30\">[30]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces diff\u00e9renciations statutaires sont pr\u00e9sent\u00e9es comme totalement \u00e9trang\u00e8res aux ouvriers&nbsp;: \u00ab&nbsp;les objectifs des ouvriers, c\u2019est uniquement le n\u00e9cessaire \u00e9conomique et mat\u00e9riel, leurs besoins vitaux, [\u2026] ils se foutent compl\u00e8tement des exigences des patrons&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn31\" id=\"_ftnref31\">[31]<\/a>. C\u2019est l\u2019attitude de l\u2019ouvrier-masse, esclave salari\u00e9 <em>encha\u00een\u00e9 <\/em>mat\u00e9riellement \u00e0 son travail, pas celle de l\u2019ouvrier qualifi\u00e9 symboliquement <em>attach\u00e9 <\/em>\u00e0 celui-ci&nbsp;: \u00ab&nbsp;cet argent, nous en avons besoin pour vivre dans cette soci\u00e9t\u00e9 de merde. [\u2026] Parce que nous ne voulons pas passer la moiti\u00e9 de notre vie \u00e0 l\u2019usine. Parce que le travail est malsain&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn32\" id=\"_ftnref32\">[32]<\/a>. Dans un article paru en f\u00e9vrier 1968 dans la revue <em>Contropiano<\/em>, Mario Tronti a parl\u00e9 de la \u00ab&nbsp;<em>Rude race pa\u00efenne, sans id\u00e9als, sans foi et sans morale&nbsp;<\/em>\u00bb&nbsp;: ce que les intellectuels op\u00e9ra\u00efstes retiennent du contact avec les ouvriers \u00e0 la porte des usines, c\u2019est l\u2019ancrage fondamentalement mat\u00e9rialiste de la lutte ouvri\u00e8re, qui ne s\u2019encombre aucunement de valeurs ou d\u2019id\u00e9aux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pas la moindre adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019<em>enrichissez-vous <\/em>bourgeois, mais le mot salaire comme r\u00e9plique politique objectivement antagoniste au mot profit&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn33\" id=\"_ftnref33\">[33]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le chapitre de Balestrini s\u2019ouvre sur la distinction entre bonne et mauvaise part du salaire, il se poursuit par un rejet de la logique m\u00eame d\u2019un salaire qui soit la contrepartie du travail et par la mise en avant d\u2019une autre logique de r\u00e9mun\u00e9ration, celle d\u2019une \u00ab&nbsp;garantie de salaire&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn34\" id=\"_ftnref34\">[34]<\/a> ind\u00e9pendante de la productivit\u00e9. Ce salaire garanti<a href=\"#_ftn35\" id=\"_ftnref35\">[35]<\/a> est pr\u00e9sent\u00e9 comme une revendication politique cl\u00e9 pour deux raisons. Premi\u00e8rement, parce qu\u2019il d\u00e9connecte le revenu du contr\u00f4le politique des patrons. Deuxi\u00e8mement, parce qu\u2019il fait d\u00e9railler le plan capitaliste, dans la mesure o\u00f9 les augmentations de salaire d\u00e9li\u00e9es d\u2019une augmentation de la production (\u00e0 l\u2019encontre de la \u00ab&nbsp;politique des revenus&nbsp;\u00bb alors \u00e0 la mode dans le capitalisme administr\u00e9) attaquent directement le taux de profit<a href=\"#_ftn36\" id=\"_ftnref36\">[36]<\/a>. En refusant d\u2019autolimiter leurs revendications salariales et de les plier aux logiques de la rationalisation, les ouvriers s\u2019affrontent ainsi directement \u00e0 <em>l\u2019ordre industriel&nbsp;<\/em>: non seulement \u00e0 la domination des patrons mais aussi \u00e0 un syst\u00e8me plus large dans lequel prennent place les institutions traditionnelles du mouvement ouvrier, partis et syndicats. Dans leur lutte pour un \u00ab&nbsp;salaire garanti, ind\u00e9pendant de la productivit\u00e9&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn37\" id=\"_ftnref37\">[37]<\/a>, les ouvriers se retrouvent en effet face au syndicat, \u00ab&nbsp;qui fait la putain pour aller n\u00e9gocier avec le patron quelques sous en plus pour l\u2019ouvrier&nbsp;\u00bb, lequel \u00ab&nbsp;devient lui aussi un instrument de contr\u00f4le politique sur la classe ouvri\u00e8re. Dans la lutte pour ses objectifs \u00e9conomiques et donc politique, la classe ouvri\u00e8re finit toujours par trouver en face le syndicat&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn38\" id=\"_ftnref38\">[38]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un salaire hors de la raison \u00e9conomique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les analyses consign\u00e9es par Balestrini font \u00e9cho \u00e0 celles produites peu de temps auparavant par Mario Tronti et compil\u00e9es dans <em>Ouvriers et capital<\/em>, la sommequi fonde th\u00e9oriquement cette ligne politique<a href=\"#_ftn39\" id=\"_ftnref39\">[39]<\/a>. Revenir sur le contenu de la r\u00e9flexion trontienne, mais aussi sur le contexte dans lequel elle a pris forme, permet de comprendre la centralit\u00e9 strat\u00e9gique d\u2019une revendication salariale form\u00e9e hors de la raison \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Une critique en acte de l\u2019\u00e9conomie politique<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie du salaire variable ind\u00e9pendante vient conforter la r\u00e9appropriation op\u00e9ra\u00efste de la critique de l\u2019\u00e9conomie politique marxienne, une lecture fondamentalement anti-\u00e9conomiciste de la loi de la valeur. Selon Tronti, chez Marx \u00ab&nbsp;la valeur est un concept politique au m\u00eame titre que l\u2019exploitation. Il ne laisse pas de place \u00e0 \u201cl\u2019\u00e9conomie\u201d en tant que cat\u00e9gorie s\u00e9par\u00e9e et <em>a fortiori <\/em>dominante&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn40\" id=\"_ftnref40\">[40]<\/a>. Dans ses \u00ab&nbsp;Premi\u00e8res th\u00e8ses&nbsp;\u00bb, il consacre de nombreuses pages \u00e0 la th\u00e9orie marxienne de la valeur-travail, expliquant ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour Marx, la valeur-travail est une th\u00e8se politique, un mot d\u2019ordre r\u00e9volutionnaire&nbsp;; et non une loi de l\u2019\u00e9conomie ou un moyen scientifique d\u2019interpr\u00e9tation des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux&nbsp;; ou plut\u00f4t elle est ces deux derni\u00e8res choses sur la base des deux premi\u00e8res et comme leurs cons\u00e9quences&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn41\" id=\"_ftnref41\">[41]<\/a>. \u00c0 l\u2019encontre du marxisme orthodoxe dissociant le plan de la rationalit\u00e9 \u00e9conomique, marqu\u00e9 par une forme de d\u00e9veloppement irr\u00e9pressible des forces productives, et le plan de l\u2019action politique, seul terrain v\u00e9ritable de la lutte r\u00e9volutionnaire \u00e0 travers la conqu\u00eate du pouvoir d\u2019\u00c9tat, il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que c\u2019est au contraire au c\u0153ur de la production, au c\u0153ur de l\u2019usine, que se joue le combat politique d\u00e9cisif, car c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 se noue le rapport social capitaliste, l\u00e0 o\u00f9 le travail produit le capital. C\u2019est sur ce socle que se construira la revendication du salaire garanti, en tant qu\u2019elle permet \u00e0 la classe ouvri\u00e8re d\u2019exprimer sa volont\u00e9 autonome et son rejet du capitalisme depuis le lieu-m\u00eame de la production. Les \u00ab&nbsp;\u201cformes innombrables\u201d prises par le salaire&nbsp;\u00bb deviennent ainsi le principal indicateur du d\u00e9veloppement capitaliste autant que de l\u2019affirmation politique de la classe ouvri\u00e8re<a href=\"#_ftn42\" id=\"_ftnref42\">[42]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9flexion trontienne sur le r\u00f4le politique du salaire se forme dans l\u2019analyse de deux tournants de l\u2019histoire du capitalisme&nbsp;: l\u2019instauration de la journ\u00e9e de travail normale dans l\u2019Angleterre du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et l\u2019exp\u00e9rience du <em>New Deal<\/em> aux \u00c9tats-Unis. La premi\u00e8re s\u00e9quence montre comment la lutte collective de la classe ouvri\u00e8re, en imposant la l\u00e9gislation sur la journ\u00e9e de travail, a contraint le capital \u00e0 r\u00e9volutionner son propre mode de production en passant de la survaleur absolue, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;la survaleur produite par allongement de la journ\u00e9e de travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn43\" id=\"_ftnref43\">[43]<\/a>, \u00e0 la survaleur relative, obtenue par l\u2019accroissement de la productivit\u00e9 du travail. Le capital r\u00e9agit \u00e0 l\u2019action ouvri\u00e8re en transformant sa composition interne, ce qui en retour transforme la composition de la classe ouvri\u00e8re&nbsp;: une \u00ab&nbsp;diff\u00e9rence [qui] constitue bel et bien un saut d\u2019ordre politique&nbsp;\u00bb et marque \u00ab&nbsp;le d\u00e9part d\u2019une r\u00e9action en cha\u00eene de r\u00e9volutions du proc\u00e8s de travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn44\" id=\"_ftnref44\">[44]<\/a>. La seconde s\u00e9quence engendre un approfondissement de la socialisation du rapport capitaliste. Face \u00e0 la crise \u00e9conomique de 1929, la combinaison des luttes ouvri\u00e8res et de l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat parvient \u00e0 imposer au capital, l\u00e0 encore contre lui-m\u00eame, la \u00ab&nbsp;r\u00e9volution capitaliste&nbsp;\u00bb dont Keynes r\u00e9digera ensuite le manuel<a href=\"#_ftn45\" id=\"_ftnref45\">[45]<\/a>&nbsp;: une mue qui relance son d\u00e9veloppement tout en y int\u00e9grant plus \u00e9troitement la classe ouvri\u00e8re et en modifiant \u00e0 nouveau sa composition. L\u2019organisation centralis\u00e9e du capital et l\u2019organisation centralis\u00e9e de la classe ouvri\u00e8re (sous la forme du syndicalisme industriel) se nourrissent ainsi dialectiquement. La nouvelle configuration du syst\u00e8me de relations industrielles \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine&nbsp;\u00bb associant managers, syndicats et m\u00e9diations gouvernementales se substitue au <em>collective bargaining <\/em>\u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019anglaise&nbsp;\u00bb qui opposait patron et syndicat.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019institutionnalisation progressive du rapport salarial, d\u2019abord gr\u00e2ce \u00e0 la mise en place d\u2019une l\u00e9gislation sur le temps de travail, ensuite gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention r\u00e9gulatrice de l\u2019\u00c9tat qui cr\u00e9e les conditions pour que les hausses de salaire s\u2019inscrivent dans le cycle vertueux d\u2019une production tir\u00e9e par la consommation, t\u00e9moigne ainsi du caract\u00e8re \u00e9minemment politique des luttes pour le salaire, qui partent du point de production pour se r\u00e9soudre sur le terrain de l\u2019\u00c9tat, avant de transformer en retour les conditions de la production. Dans le n\u00e9o-capitalisme de l\u2019apr\u00e8s-Seconde Guerre mondiale, les rendez-vous p\u00e9riodiques pour la ren\u00e9gociation des contrats collectifs deviennent ainsi un \u00e9pisode majeur de la lutte des classes. Elles concentrent la conflictualit\u00e9 gr\u00e9viste pendant la phase de ren\u00e9gociation des conventions, renfor\u00e7ant le caract\u00e8re d\u2019enjeu politique national des revendications salariales, <em>a fortiori <\/em>quand pr\u00e9valent des clauses de \u00ab&nbsp;paix sociale&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref46\" href=\"#_ftn46\">[46]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Le salaire \u00ab&nbsp;variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est parce que le syst\u00e8me italien de relations professionnelles est tr\u00e8s proche du sch\u00e9ma \u00e9tatsunien que celui-ci est une r\u00e9f\u00e9rence centrale pour les op\u00e9ra\u00efstes. Contrairement \u00e0 la France, o\u00f9 un Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9 par la loi du 11 f\u00e9vrier 1950 (transform\u00e9 en 1970 en Salaire minimum interprofessionnel de croissance, Smic), l\u2019\u00c9tat n\u2019intervient pas dans la d\u00e9finition des salaires<a href=\"#_ftn47\" id=\"_ftnref47\">[47]<\/a>. Les minima sont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9tablis par la n\u00e9gociation de branche et varient en outre selon les r\u00e9gions. Si l\u2019\u00c9tat italien a initi\u00e9 une politique d\u2019emploi avec la <em>Cassa integrazione guadagni<\/em>, un fonds public cr\u00e9\u00e9 en 1954 pour accompagner les restructurations industrielles, il reste plus en retrait dans la sph\u00e8re des relations professionnelles, qui reposent avant tout sur l\u2019autor\u00e9gulation par la n\u00e9gociation collective. \u00c0 partir de 1962-63 est m\u00eame mis en place un syst\u00e8me de \u00ab&nbsp;n\u00e9gociation articul\u00e9e&nbsp;\u00bb par lequel des accords-cadres, conclus \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale, ouvraient la possibilit\u00e9 de n\u00e9gociations ult\u00e9rieures \u00e0 un \u00e9chelon inf\u00e9rieur, notamment celui de l\u2019entreprise. Ce syst\u00e8me entendait figer les diff\u00e9rents niveaux de comp\u00e9tence et reposait sur l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;tr\u00eave contractuelle&nbsp;\u00bb, entendue comme \u00ab&nbsp;l\u2019engagement, pour la dur\u00e9e du contrat, de ne pas soulever \u00e0 nouveau, avec recours \u00e0 l\u2019action directe, des questions ayant fait l\u2019objet d\u2019accords entre les parties&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn48\" id=\"_ftnref48\">[48]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lumi\u00e8re de ce contexte, on comprend mieux la formulation de la revendication du \u00ab&nbsp;salaire variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn49\" id=\"_ftnref49\">[49]<\/a> qui, comme le rappelle Tronti dans un ouvrage r\u00e9cent, est \u00e0 l\u2019origine une revendication syndicale<a href=\"#_ftn50\" id=\"_ftnref50\">[50]<\/a>. \u00c9labor\u00e9e par l\u2019\u00e9conomiste italien Piero Sraffa<a href=\"#_ftn51\" id=\"_ftnref51\">[51]<\/a>, elle est reprise dans un article de 1967 par un syndicaliste de la CGIL, Luciano Lama<a href=\"#_ftn52\" id=\"_ftnref52\">[52]<\/a>. Selon Sraffa, qui th\u00e9orise une loi de la valeur des biens ind\u00e9pendante de l\u2019offre et de la demande, le salaire ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 ni comme une variable d\u00e9pendant des op\u00e9rations de march\u00e9, ni comme un co\u00fbt avanc\u00e9 par l\u2019employeur, mais comme une fraction du revenu national<a href=\"#_ftn53\" id=\"_ftnref53\">[53]<\/a>, \u00e0 ce titre redevable de choix politiques. Pris en tenailles entre l\u2019\u00c9tat et le patronat qui cherchaient avant tout \u00e0 contenir la pouss\u00e9e inflationniste des revendications salariales, et les gr\u00e8ves sauvages qui r\u00e9clamaient une plus grande part des fruits de la croissance, les syndicalistes trouvent dans cette th\u00e9orie un moyen de d\u00e9fendre la libert\u00e9 de revendication et de n\u00e9gociation sur les salaires. Revendiquer le salaire variable ind\u00e9pendante revient pour eux \u00e0 d\u00e9fendre \u00ab&nbsp;une \u201cvariable ind\u00e9pendante\u201d de politique salariale&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn54\" id=\"_ftnref54\">[54]<\/a>, contre toute tentative d\u2019en poser <em>a priori <\/em>les limites au nom des \u00ab&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9s \u00e9conomiques&nbsp;\u00bb&nbsp;: une th\u00e9orie qui m\u00e9nage au syndicat une marge de man\u0153uvre autonome en reconnaissant <em>dans le m\u00eame temps, <\/em>et le bien-fond\u00e9 de la discussion macro\u00e9conomique sur les salaires, et la libert\u00e9 d\u2019action ouvri\u00e8re<a href=\"#_ftn55\" id=\"_ftnref55\">[55]<\/a>. Reprenant la revendication syndicale du \u00ab&nbsp;salaire variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb, les op\u00e9ra\u00efstes en r\u00e9orientent la logique politique en avan\u00e7ant que la lutte autonome pour les salaires ne doit pas seulement \u00eatre ind\u00e9pendante de la politique des revenus mais orient\u00e9e <em>contre<\/em> la logique m\u00eame de cette politique, utilis\u00e9e comme un b\u00e9lier pour briser le \u00ab&nbsp;plan du capital&nbsp;\u00bb. Ce que Tronti, au milieu des ann\u00e9es 1960, r\u00e9sume en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans le capitalisme moderne, la lutte politique du point de vue ouvrier est celle qui tend consciemment \u00e0 mettre en crise le d\u00e9veloppement capitaliste dans ses m\u00e9canismes \u00e9conomiques&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn56\" id=\"_ftnref56\">[56]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un texte de 1998, le philosophe Paolo Virno, lui-m\u00eame ancien militant de <em>Potere Operaio<\/em>, est revenu sur cette logique de <em>mise en crise par le salaire<\/em>. Selon lui, avec des slogans tels que \u00ab&nbsp;salaire dissoci\u00e9 de la productivit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;salaire comme variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;plus d\u2019argent, moins de travail&nbsp;\u00bb, les luttes ouvri\u00e8res italiennes de 1968-69 ont mis en crise \u00ab&nbsp;le syst\u00e8me m\u00eame du travail salari\u00e9 et de ses unit\u00e9s de mesure&nbsp;\u00bb. L\u2019irrationalit\u00e9 \u00e9conomique (du point de vue capitaliste) de ces revendications permettait de rompre \u00ab&nbsp;l\u2019illusion d\u2019optique selon laquelle le salaire serait la compensation du travail&nbsp;\u00bb, et par la m\u00eame occasion de remettre en question le caract\u00e8re de marchandise de la force de travail. \u00ab&nbsp;De la seule mani\u00e8re possible, pr\u00e9cise-t-il&nbsp;: en en augmentant le co\u00fbt, en cr\u00e9ant une d\u00e9mesure continue (qui renvoie \u00e0 une incommensurabilit\u00e9)&nbsp;\u00bb. Et de ramener ainsi le salaire \u00e0 son v\u00e9ritable statut d\u2019enjeu politique, d\u2019enjeu de pouvoir. On est donc l\u00e0 encore dans l\u2019id\u00e9e que la revendication salariale <em>\u00e0 l\u2019exc\u00e8s <\/em>vaut comme une affirmation, strictement antagoniste, de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re. Elle est une <em>d\u00e9claration de souverainet\u00e9 <\/em>ayant \u00ab&nbsp;une valeur symbolique analogue \u00e0 la trinit\u00e9 de 89&nbsp;: \u201cLibert\u00e9, \u00e9galit\u00e9, fraternit\u00e9\u201d&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>De leur analyse des formes du salaires, les op\u00e9ra\u00efstes tirent ainsi deux conclusions&nbsp;: parce que la r\u00e9gulation du capitalisme d\u00e9pend fondamentalement du rapport salarial, c\u2019est seulement sur ce terrain du salaire que la subversion de l\u2019ordre capitaliste est possible&nbsp;; et si l\u2019organisation collective de la classe ouvri\u00e8re sous forme de syndicats a permis d\u2019op\u00e9rer le saut politique n\u00e9cessaire \u00e0 la d\u00e9fense de ses int\u00e9r\u00eats, ces m\u00eames institutions collectives ont d\u00e9sormais acquis un r\u00f4le fonctionnel au sein du cycle keyn\u00e9siano-fordiste, ce qui les rend inaptes \u00e0 la lutte r\u00e9volutionnaire. Assimilant le travail \u00e0 l\u2019activit\u00e9 productive prise dans les rapports sociaux capitalistes, ils consid\u00e8rent que la classe ouvri\u00e8re tend d\u00e9sormais \u00e0 rejeter, dans un m\u00eame mouvement, le patron, l\u2019usine et les syndicats qui leur sont solidaires&nbsp;: c\u2019est le refus du travail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le \u00ab&nbsp;refus du travail&nbsp;\u00bb plut\u00f4t que sa lib\u00e9ration&nbsp;?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le contexte italien des ann\u00e9es 1960-70, l\u2019intervention op\u00e9ra\u00efste ne se positionne pas seulement contre la strat\u00e9gie communiste orthodoxe qu\u2019incarne la direction du PCI. Elle se d\u00e9finit aussi par rapport aux positions r\u00e9novatrices de dirigeants syndicaux qui entendaient eux aussi replacer le lieu de production au centre de la lutte politique, le plus c\u00e9l\u00e8bre d\u2019entre eux \u00e9tant Bruno Trentin<a href=\"#_ftn57\" id=\"_ftnref57\">[57]<\/a>. Cette gauche syndicale partage les analyses de Raniero Panzeri et des <em>Quaderni Rossi <\/em>quant \u00e0 la nature du n\u00e9ocapitalisme. Elle rejoint les op\u00e9ra\u00efstes dans leur critique du postulat de la neutralit\u00e9 des forces productives et de la vision apolog\u00e9tique du progr\u00e8s technico-scientifique qui domine le mouvement ouvrier, et cherche \u00e9galement \u00e0 politiser les relations de production au sein de l\u2019usine, mais d\u2019une autre mani\u00e8re&nbsp;: non pas en poussant la lutte salariale dans le sens du refus du travail, mais en agissant pour <em>lib\u00e9rer le travail<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Les syndicalistes se rebiffent<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Dans son ma\u00eetre-ouvrage <em>La Cit\u00e9 du travail<\/em><a href=\"#_ftn58\" id=\"_ftnref58\">[58]<\/a>, Bruno Trentin est revenu sur la critique de l\u2019id\u00e9ologie productiviste et son h\u00e9g\u00e9monie au sein de la gauche sociale et politique. Remontant \u00e0 L\u00e9nine, il montre que la plupart des dirigeants du mouvement ouvrier, fascin\u00e9s par le taylorisme, y ont vu une force objective devant permettre le meilleur d\u00e9veloppement des forces productives<a href=\"#_ftn59\" id=\"_ftnref59\">[59]<\/a>. L\u2019organisation (scientifique) du travail \u00e9tant jug\u00e9e bonne en soi, ils ont accept\u00e9 le commandement patronal de la production, consid\u00e9rant que la lutte politique pour l\u2019\u00e9mancipation de la classe ouvri\u00e8re se jouait hors de la sph\u00e8re \u00e9conomique, \u00e0 travers l\u2019action des partis et la conqu\u00eate de l\u2019\u00c9tat. \u00c0 l\u2019encontre de cette vision, les ann\u00e9es 1960-70 ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par un rejet massif de la division du travail capitaliste, la r\u00e9surgence de formes d\u2019auto-organisation et l\u2019exploration de nouveaux champs revendicatifs remettant en cause la s\u00e9paration entre l\u2019\u00e9conomie et la politique. Alors que les op\u00e9ra\u00efstes voient dans la revendication salariale le principal vecteur de cette repolitisation de la production, Trentin met au contraire l\u2019accent sur les luttes autour de l\u2019organisation du travail et de la gestion, tout en disqualifiant le \u00ab&nbsp;salarialisme&nbsp;\u00bb des op\u00e9ra\u00efstes qu\u2019il analyse comme un sympt\u00f4me de la domination de la rationalit\u00e9 taylorienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Un chapitre entier de <em>La Cit\u00e9 du travail<\/em> est ainsi consacr\u00e9 \u00e0 la critique des th\u00e8ses op\u00e9ra\u00efstes<a id=\"_ftnref60\" href=\"#_ftn60\">[60]<\/a>. Trentin reproche \u00e0 la \u00ab&nbsp;th\u00e9orisation [op\u00e9ra\u00efste] de la r\u00e9volte sociale au nom d\u2019un salaire \u201cpolitique\u201d, irr\u00e9ductible aux r\u00e8gles et aux contraintes de la compatibilit\u00e9 du syst\u00e8me capitaliste&nbsp;\u00bb, d\u2019\u00eatre fond\u00e9e sur une figure id\u00e9alis\u00e9e de l\u2019ouvrier-masse, \u00ab&nbsp;pur et sans pass\u00e9&nbsp;\u00bb. L\u2019id\u00e9e selon laquelle, dans le n\u00e9ocapitalisme, l\u2019ouvrier aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une pure force de travail, rel\u00e8ve selon lui d\u2019une \u00ab&nbsp;m\u00e9taphysique fordiste mise au service d\u2019un \u201crebellionisme\u201d soumis \u00e0 la supr\u00e9matie du capital&nbsp;\u00bb. Il consid\u00e8re la ligne op\u00e9ra\u00efste comme une th\u00e9orie du conflit social \u00e9labor\u00e9e par des intellectuels qui y \u00ab&nbsp;avaient surtout particip\u00e9 en tant que spectateurs&nbsp;\u00bb, un \u00e9conomisme vulgaire enrob\u00e9 de justifications intellectuelles sophistiqu\u00e9es, mais dont les conclusions politiques \u2013 le rejet des syndicats qui pr\u00e9tendaient intervenir dans la gestion de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019\u00c9tat \u2013 rejoignaient en pratique les forces conservatrices ayant toujours voulu r\u00e9duire l\u2019action syndicale \u00e0 sa dimension distributive, depuis les syndicalistes mod\u00e9r\u00e9s soucieux de se maintenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart des affaires politiques, jusqu\u2019aux \u00ab&nbsp;organisations patronales, occup\u00e9es depuis des d\u00e9cennies (elles aussi&nbsp;!) \u00e0 <em>ramener \u00e0 la question du salaire<\/em> toutes les questions sociales&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"451\" height=\"736\" src=\"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/la-Cite-du-travail-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1045\" style=\"width:319px;height:521px\" srcset=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/la-Cite-du-travail-2.jpg 451w, https:\/\/www.revue-salariat.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/la-Cite-du-travail-2-184x300.jpg 184w\" sizes=\"auto, (max-width: 451px) 100vw, 451px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Trentin est, \u00e0 l\u2019\u00e9poque du mai rampant italien, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la f\u00e9d\u00e9ration CGIL des m\u00e9taux (FIOM). Il d\u00e9fend alors de fortes augmentations de salaires, mais selon un pourcentage variant avec la qualification, qu\u2019il consid\u00e8re comme une conqu\u00eate ouvri\u00e8re, et d\u00e9nonce la d\u00e9magogie des augmentations indiff\u00e9renci\u00e9es. L\u2019ensemble des syndicats ont \u00e9t\u00e9 percut\u00e9s par les r\u00e9voltes ouvri\u00e8res des ann\u00e9es 1960 et s\u2019y sont oppos\u00e9s dans un premier temps. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, les op\u00e9ra\u00efstes encourageaient ce mouvement de rupture par une critique radicale du syst\u00e8me des qualifications, qu\u2019ils consid\u00e9raient comme une adaptation du travail ouvrier aux besoins de la production capitaliste et comme le support d\u2019in\u00e9galit\u00e9s injustes entre travailleurs<a href=\"#_ftn61\" id=\"_ftnref61\">[61]<\/a>. Les syndicats vont progressivement s\u2019inspirer des revendications \u00e9galitaristes des luttes d\u2019usine pour red\u00e9finir le sens des qualifications, r\u00e9ussissant notamment, \u00ab&nbsp;vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 1969, \u00e0 pr\u00e9senter de fa\u00e7on unitaire des plateformes revendicatives qui, \u00e0 la fois, tenaient compte des exigences \u00e9galitaires des O.S. (r\u00e9duction du nombre de niveaux de qualification, classements similaires des ouvriers et des employ\u00e9s) et pr\u00e9sentaient une th\u00e9matique originale, ax\u00e9e sur la <em>capacit\u00e9 professionnelle<\/em> qui permettait d\u2019\u00e9valuer et de classer le savoir-faire des ouvriers&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn62\" id=\"_ftnref62\">[62]<\/a>. En pratique cependant, les luttes d\u2019usine demandaient rarement l\u2019abolition pure et simple des qualifications. Elles visaient surtout \u00e0 r\u00e9duire le pouvoir discr\u00e9tionnaire des employeurs dans leur attribution et \u00e0 d\u00e9passer le principe d\u2019une qualification des postes de travail \u2013 ce que symbolisait le syst\u00e8me de la <em>job evaluation<\/em> \u2013 pour faire en sorte \u00ab&nbsp;que la carri\u00e8re, m\u00eame ouvri\u00e8re, soit irr\u00e9versible\u00bb<a href=\"#_ftn63\" id=\"_ftnref63\">[63]<\/a>&nbsp; \u2013 ce qui, pour le dire en passant, n\u2019est pas \u00e9tranger au principe de la qualification personnelle telle qu\u2019elle sera popularis\u00e9e en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010<a href=\"#_ftn64\" id=\"_ftnref64\">[64]<\/a>. Ainsi l\u2019Assembl\u00e9e autonome de Porto Marghera fait-elle la proposition, en 1972, de \u00ab&nbsp;susciter l\u2019id\u00e9e d\u2019une qualification li\u00e9e \u00e0 l\u2019anciennet\u00e9 [pour] en faire un moment de rupture de la m\u00e9canique du contr\u00f4le patronal \u00e0 travers les chefs&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn65\" id=\"_ftnref65\">[65]<\/a>. L\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab&nbsp;progression automatique entre qualifications&nbsp;\u00bb devient \u00e0 cette p\u00e9riode une des principales revendications de l\u2019Assembl\u00e9e, avec les \u00ab&nbsp;augmentations de salaires \u00e9gales pour tous&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;diminution de la dur\u00e9e du travail avec les 36 heures&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn66\" id=\"_ftnref66\">[66]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si Bruno Trentin ne n\u00e9glige pas l\u2019importance des revendications salariales, il consid\u00e8re que ce qui donne \u00e0 l\u2019action syndicale un contenu politique se trouve ailleurs, dans la lutte pour l\u2019obtention de nouveaux droits et libert\u00e9s dans le travail. Les luttes sociales de la fin des ann\u00e9es 1960 ont selon lui avant tout exprim\u00e9 une volont\u00e9 de \u00ab&nbsp;changer <em>la fa\u00e7on de travailler<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;En ces ann\u00e9es, on contestait, pour la premi\u00e8re fois depuis l\u2019exp\u00e9rience des conseils de gestion de l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, le monopole de la d\u00e9cision que l\u2019entreprise revendiquait \u00e0 son propre avantage en mati\u00e8re d\u2019organisation du travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn67\" id=\"_ftnref67\">[67]<\/a>. L\u2019action syndicale appara\u00eet d\u00e8s lors comme un moyen de conqu\u00e9rir l\u2019autonomie de l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du travail, en permettant aux ouvriers de prendre conscience de leurs comp\u00e9tences propres, de faire l\u2019exp\u00e9rience de leur capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9rer et de remettre ainsi en cause la division sociale du travail. La d\u00e9fense des qualifications s\u2019inscrit dans ce cadre, en tant qu\u2019elles constituent le moyen de contraindre l\u2019employeur \u00e0 reconna\u00eetre la \u00ab&nbsp;professionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb ouvri\u00e8re<a href=\"#_ftn68\" id=\"_ftnref68\">[68]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Limites et impens\u00e9s du \u00ab&nbsp;salarialisme&nbsp;\u00bb op\u00e9ra\u00efste<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Le ton ouvertement pol\u00e9mique de Trentin est typique des strat\u00e9gies engag\u00e9es par les porte-parole attitr\u00e9s de la classe ouvri\u00e8re pour d\u00e9fendre leur position face aux tentatives de faire \u00e9merger une parole concurrente<a href=\"#_ftn69\" id=\"_ftnref69\">[69]<\/a>. Il ne rend pas justice \u00e0 la d\u00e9marche op\u00e9ra\u00efste. Loin des intellectuels coup\u00e9s des masses, l\u2019op\u00e9ra\u00efsme a en effet contribu\u00e9 \u00e0 mettre sur pied des espaces d\u2019intervention et de r\u00e9flexivit\u00e9 politiques originaux, alliant des militants intellectuels ext\u00e9rieurs aux usines (\u00e9tudiants et universitaires) \u00e0 des noyaux ouvriers combatifs en leur sein, espaces auxquels des syndicalistes particip\u00e8rent \u00e0 l\u2019origine. Vittorio Foa, militant de la gauche socialiste italienne, responsable du bureau d\u2019\u00e9tudes de la CGIL aupr\u00e8s de qui Trentin a commenc\u00e9 sa carri\u00e8re syndicale<a href=\"#_ftn70\" id=\"_ftnref70\">[70]<\/a>, fut par exemple de l\u2019aventure des <em>Quaderni Rossi<\/em><a href=\"#_ftn71\" id=\"_ftnref71\">[71]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 o\u00f9 Trentin vise plus juste, c\u2019est dans la mise en cause de la centralit\u00e9 politique donn\u00e9e \u00e0 l\u2019ouvrier-masse, pr\u00e9sum\u00e9 \u00ab&nbsp;pur et sans pass\u00e9&nbsp;\u00bb. La doctrine op\u00e9ra\u00efste du tournant des ann\u00e9es 1960-70 fonctionne encore selon un sch\u00e9ma avant-gardiste, soucieuse d\u2019identifier <em>le <\/em>sujet politique susceptible de provoquer l\u2019effondrement r\u00e9volutionnaire. Les \u00e9tudes historiques portant sur les luttes ouvri\u00e8res et syndicales dans l\u2019Italie des ann\u00e9es 1960-70 montrent que la r\u00e9alit\u00e9 est plus complexe. Si les O.S. m\u00e9ridionaux de la Fiat sont vierges de toute socialisation usini\u00e8re ou syndicale pr\u00e9alable, ils n\u2019apportent pas moins avec eux des exp\u00e9riences de lutte ou d\u2019organisation. Reprenant les observations du syndicaliste Vittorio Foa qui soulignait l\u2019importance des traditions organisationnelles des ligues du Mezzogiorno, les historiens Diego Giachetti et Marco Scavino \u00e9voquent ce \u00ab&nbsp;mythe du \u201cbon sauvage\u201d, de l\u2019ouvrier m\u00e9ridional pas encore contamin\u00e9 par le jeu de la politique et de la bureaucratie syndicale&nbsp;\u00bb, auquel souscrivaient pour des raisons diff\u00e9rentes \u2013 les uns pour le d\u00e9plorer, les autres pour le glorifier \u2013 les militants syndicalistes, communistes et op\u00e9ra\u00efstes<a href=\"#_ftn72\" id=\"_ftnref72\">[72]<\/a>. En d\u2019autres termes, les formes de lutte horizontales et les revendications \u00e9galitaristes s\u2019expliquent davantage par le heurt de la confrontation entre l\u2019organisation du travail industriel et les trajectoires et propri\u00e9t\u00e9s sociales des nouveaux ouvriers qu\u2019elles n\u2019expriment une sorte d\u2019hypoth\u00e8se ontologique d\u2019extran\u00e9it\u00e9 radicale de l\u2019ouvrier-masse \u00e0 la logique du capital<a href=\"#_ftn73\" id=\"_ftnref73\">[73]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Du reste, les luttes de 1969 \u00e0 la Fiat, qui seront par la suite constitu\u00e9es en \u00e9v\u00e9nement fondateur et embl\u00e9matique de la r\u00e9volte de l\u2019ouvrier-masse, impliqu\u00e8rent des segments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de la main d\u2019\u0153uvre ouvri\u00e8re. La chronique pr\u00e9cise du mouvement \u00e0 la Fiat souligne ainsi le r\u00f4le d\u00e9cisif jou\u00e9 dans son d\u00e9clenchement en mai 1969 par les ateliers Auxiliaires, un secteur charg\u00e9 de la maintenance et de la r\u00e9alisation de pi\u00e8ces sp\u00e9cifiques complexes o\u00f9 pr\u00e9dominaient les ouvriers qualifi\u00e9s, et \u00ab&nbsp;un des rares secteurs de l\u2019usine o\u00f9 existait r\u00e9ellement pr\u00e9sent un r\u00e9seau d\u2019organisations ouvri\u00e8res, surtout li\u00e9es au PSIUP&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn74\" id=\"_ftnref74\">[74]<\/a>. Cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sociale et politique, au c\u0153ur m\u00eame du berceau de la figure de l\u2019ouvrier-masse, se traduira aussi par des rapports tr\u00e8s vari\u00e9s au principe de la repr\u00e9sentation, que les chantres de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re rejetaient par principe.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, les luttes ouvri\u00e8res de l\u2019\u00e9poque ne se r\u00e9duisaient ni \u00e0 celles des OS, ni \u00e0 celles de l\u2019industrie automobile, toutes deux r\u00e9sum\u00e9es dans l\u2019histoire mythique de la Fiat. Et ce sont des figures ouvri\u00e8res tr\u00e8s diff\u00e9rentes qui apparaissent en premi\u00e8re ligne de la contestation dans d\u2019autres segments de l\u2019industrie italienne. Ainsi dans le complexe p\u00e9trochimique de Porto Marghera, consid\u00e9r\u00e9 comme un autre bastion de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme, ce sont les techniciens qui sont le moteur des luttes ouvri\u00e8res<a href=\"#_ftn75\" id=\"_ftnref75\">[75]<\/a>. La croissance rapide de ce complexe industriel a certes profond\u00e9ment boulevers\u00e9 la composition de la force de travail, ainsi que le rapport aux syndicats. Comme \u00e0 la Fiat, c\u2019est une main d\u2019\u0153uvre d\u2019origine rurale qui peuple les usines, mais ce sont des migrants pendulaires provenant des villages environnants de V\u00e9n\u00e9tie. Comme \u00e0 la Fiat, la pr\u00e9sence syndicale est faible, mais moins en raison du paternalisme usinier que du cl\u00e9ricalisme client\u00e9laire de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne dominant le territoire et l\u2019acc\u00e8s aux embauches. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de la Fiat, une main d\u2019\u0153uvre beaucoup plus qualifi\u00e9e de techniciens pr\u00e9domine dans les proc\u00e8s productifs, qui combine le \u00ab&nbsp;refus du travail&nbsp;\u00bb \u00e0 des formes plus classiques de contr\u00f4le ouvrier, et dont le rapport aux syndicats est plus complexe et mouvant qu\u2019un simple rejet&nbsp;: certains se d\u00e9tachent du syndicalisme et y reviendront par la suite par le biais de l\u2019institution des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s<a href=\"#_ftn76\" id=\"_ftnref76\">[76]<\/a>, r\u00e9inventant \u2013 pour reprendre les mots d\u2019un t\u00e9moin de l\u2019\u00e9poque \u2013 un \u00ab&nbsp;syndicalisme radical&nbsp;\u00bb inscrit dans le sillage des conseils d\u2019usine c\u00e9l\u00e9br\u00e9s par Gramsci dans les ann\u00e9es 1920<a href=\"#_ftn77\" id=\"_ftnref77\">[77]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre critique pertinente de Bruno Trentin porte sur le caract\u00e8re \u00e9crasant du \u00ab&nbsp;salarialisme&nbsp;\u00bb op\u00e9ra\u00efste, conduisant \u00e0 masquer d\u2019autres enjeux des luttes ouvri\u00e8res. L\u00e0 aussi, le cas de Porto Marghera est \u00e9clairant, moins pour donner raison \u00e0 Trentin que pour distinguer le discours op\u00e9ra\u00efste produit par les groupes politiques tels <em>Potere operaio<\/em>, et la pratique des luttes ouvri\u00e8res, beaucoup plus diverse. Non seulement les luttes salariales s\u2019articulent \u00e9troitement avec celles pour la sant\u00e9 au travail, mais celles-ci ont de surcro\u00eet \u00e9t\u00e9 largement rendues possibles par cette jonction entre militants de l\u2019int\u00e9rieur et de l\u2019ext\u00e9rieur qu\u2019a permis le dispositif op\u00e9ra\u00efste. Le t\u00e9moignage de Gianni Sbrogio, ancien technicien dans une usine de Marghera, ancien militant de <em>Potere Operaio <\/em>et de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re, d\u00e9crit ainsi une situation \u00e0 front renvers\u00e9 du tableau d\u00e9peint par Trentin, avec des militants op\u00e9ra\u00efstes reprenant le slogan \u00ab&nbsp;la sant\u00e9 ne s\u2019ach\u00e8te pas&nbsp;\u00bb pour marquer leur refus d\u2019\u00e9changer contre des primes la nocivit\u00e9 inh\u00e9rente aux produits fabriqu\u00e9s et aux m\u00e9thodes de production<a href=\"#_ftn78\" id=\"_ftnref78\">[78]<\/a>. De m\u00eame, le sociologue Devi Sacchetto souligne que les r\u00e9seaux op\u00e9ra\u00efstes ont permis aux ouvriers mobilis\u00e9s de Porto Marghera de nouer une \u00ab&nbsp;relation de plus en plus \u00e9troite [\u2026] avec les \u00e9tudiants et les assistants de l\u2019Institut de m\u00e9decine de Padoue&nbsp;\u00bb qui, par l\u2019organisation de contre-visites m\u00e9dicales, la production d\u2019une contre-expertise sur la nocivit\u00e9, la l\u00e9gitimation du refus du travail par la distribution d\u2019arr\u00eats maladie permettant d\u2019organiser \u00ab&nbsp;un absent\u00e9isme collectif&nbsp;\u00bb, a contraint les syndicats locaux \u00e0 sortir du d\u00e9ni<a href=\"#_ftn79\" id=\"_ftnref79\">[79]<\/a>. Le m\u00eame ouvrage \u00e9voque aussi la constitution de comit\u00e9s contre l\u2019insalubrit\u00e9 qui, plut\u00f4t que d\u2019agir en surplomb des situations de travail et de n\u00e9gocier les \u00ab&nbsp;concentrations maximales acceptables&nbsp;\u00bb de substances toxiques, consistaient en des \u00ab&nbsp;noyaux organis\u00e9s d\u2019ouvriers qui font cesser les t\u00e2ches dangereuses&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn80\" id=\"_ftnref80\">[80]<\/a>. Les militants de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re d\u00e9velopp\u00e8rent ainsi une forme d\u2019action directe pour prot\u00e9ger la sant\u00e9 au travail, en posant le probl\u00e8me des rythmes de travail, des effectifs et surtout d\u2019une r\u00e9duction de la dur\u00e9e du travail. Dans cette perspective, le salaire garanti devenait aussi une revendication au service des luttes pour la sant\u00e9, puisque les comit\u00e9s ouvriers revendiquaient la suspension du travail avec continuit\u00e9 du salaire pour la mise aux normes des ateliers jug\u00e9s insalubres par les ouvriers<a href=\"#_ftn81\" id=\"_ftnref81\">[81]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 rebours des mobilisations ouvri\u00e8res concr\u00e8tes, la th\u00e9orisation op\u00e9ra\u00efste des luttes du tournant des ann\u00e9es 1960-70 proc\u00e9dait ainsi selon un double r\u00e9ductionnisme sociologique et politique&nbsp;: r\u00e9duction sociologique d\u2019une composition de classe h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 la figure \u00ab&nbsp;chimiquement pure&nbsp;\u00bb de l\u2019ouvrier-masse, et r\u00e9duction politique du pluralisme revendicatif \u00e0 la seule th\u00e9matique jug\u00e9e r\u00e9volutionnaire, celle du salaire. Une posture qui, chez Tronti, conduit \u00e0 retenir les \u00e9l\u00e9ments empiriques qui confortent la th\u00e9orie plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 confronter la th\u00e9orie \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 empirique, et que Toni Negri radicalisera par la suite en faisant du \u00ab&nbsp;travail vivant&nbsp;\u00bb le sujet politique g\u00e9n\u00e9rique ajustable \u00e0 n\u2019importe quelle r\u00e9alit\u00e9 empirique.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em><strong>Deux formes de politisation du travail<\/strong><\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>La pol\u00e9mique entre la gauche syndicale incarn\u00e9e par Trentin et la gauche extra, voire antisyndicale des op\u00e9ra\u00efstes a le m\u00e9rite de mettre en lumi\u00e8re des conceptions diff\u00e9renci\u00e9es de la politique et, avec elles, de la place que la question salariale y occupe. Pour Bruno Trentin, la politique est pens\u00e9e <em>en positif <\/em>comme un ensemble de droits de participation qui sont \u00e0 conqu\u00e9rir dans la sph\u00e8re de la production. Tout en reprenant la vieille distinction marxienne entre droits r\u00e9els et droits formels, il d\u00e9fend la \u00ab&nbsp;priorit\u00e9 strat\u00e9gique d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9forme de la soci\u00e9t\u00e9 civile&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn82\" id=\"_ftnref82\">[82]<\/a>. Il ne s\u2019agit pas tant de r\u00e9soudre la contradiction entre droits formels et droits r\u00e9els (laquelle passe g\u00e9n\u00e9ralement par la lutte contre l\u2019exploitation) mais d\u2019agir sur cette <em>autre <\/em>\u00ab&nbsp;contradiction explosive entre un travailleur, citoyen dans la \u201c<em>polis<\/em>\u201d, habilit\u00e9 au gouvernement de la \u201ccit\u00e9\u201d, mais priv\u00e9 (par les hommes, pas par la nature) du droit de rechercher <em>\u00e9galement dans le travail<\/em> la r\u00e9alisation de soi et d\u2019obtenir son \u201cind\u00e9pendance\u201d, en participant aux d\u00e9cisions qui sont prises sur le lieu de travail [\u2026]. Il s\u2019agit de la contradiction entre les droits formels reconnus au citoyen dans le gouvernement de la ville et les droits formels refus\u00e9s au travailleur salari\u00e9 dans la d\u00e9fense de son propre travail&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn83\" id=\"_ftnref83\">[83]<\/a>. La \u00ab&nbsp;politique&nbsp;\u00bb renvoie dans son analyse \u00e0 l\u2019acception lib\u00e9rale d\u2019une lutte pour les droits et libert\u00e9s, reproduisant au sein-m\u00eame de la sph\u00e8re \u00e9conomique la s\u00e9paration de l\u2019\u00e9conomique et du politique. Le d\u00e9saccord fondamental avec les op\u00e9ra\u00efstes est ici&nbsp;: quand bien m\u00eame Trentin figure parmi les plus farouches critiques de la rationalit\u00e9 taylorienne, et continue \u00e0 ce titre d\u2019influencer fortement les pens\u00e9es de gauche, y compris de la gauche radicale<a href=\"#_ftn84\" id=\"_ftnref84\">[84]<\/a>, il promeut une \u00ab&nbsp;d\u00e9mocratie industrielle&nbsp;\u00bb dont la condition de possibilit\u00e9 (renvoy\u00e9e hors de la politique) est la viabilit\u00e9 \u00e9conomique de l\u2019entreprise. En d\u2019autres termes, sa politique s\u2019exerce dans les limites de la rationalit\u00e9 \u00e9conomique<a href=\"#_ftn85\" id=\"_ftnref85\">[85]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>A<em> contrario<\/em>, si la th\u00e8se du \u00ab&nbsp;refus du travail&nbsp;\u00bb maintient l\u2019op\u00e9ra\u00efsme solidement arrim\u00e9 \u00e0 la critique de l\u2019exploitation, sa pens\u00e9e du politique est purement <em>n\u00e9gative <\/em>et se manifeste dans le refus de la domination et de l&rsquo;exploitation qui sont consubstantiels au proc\u00e8s de production capitaliste. C\u2019est le sens de son maximalisme salarial, qui vise \u00e0 d\u00e9noncer et d\u00e9truire la domination indissociablement \u00e9conomique et politique du capital. Le salaire des op\u00e9ra\u00efstes est politique en tant qu\u2019il exprime une insubordination, une pure n\u00e9gativit\u00e9 qui rejette la domination capitaliste et sa logique \u00e9conomique. D\u2019une certaine mani\u00e8re, il n\u2019existe pas de \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb niveau de salaire dans la logique politique op\u00e9ra\u00efste. Ou plut\u00f4t, le seul bon niveau de salaire est celui qui exc\u00e8de les capacit\u00e9s d\u2019absorption du capitalisme et le fait d\u00e9railler. Ce salaire \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, par opposition aux revendications syndicales \u00ab&nbsp;raisonn\u00e9es&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;raisonnables&nbsp;\u00bb, est pour les op\u00e9ra\u00efstes l\u2019expression d\u2019un double refus&nbsp;: refus de la <em>relation de subordination <\/em>et refus du <em>rapport social d\u2019exploitation <\/em>que mat\u00e9rialise le salaire capitaliste. On retrouvera cet usage politique de la revendication d\u2019un salaire \u00ab&nbsp;hors de la raison commune&nbsp;\u00bb dans le geste des f\u00e9ministes revendiquant un salaire au travail m\u00e9nager. Il ne s\u2019agit alors pas tant de quantifier le \u00ab&nbsp;juste prix&nbsp;\u00bb du travail des femmes que de politiser un rapport social en d\u00e9signant, dans le m\u00eame temps, une relation politique de domination et le profit mat\u00e9riel, \u00e9conomique, qu\u2019en tirent <em>\u00e0 la fois<\/em> les hommes et le syst\u00e8me capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p>En construisant le salaire comme \u00ab&nbsp;refus du travail&nbsp;\u00bb, les op\u00e9ra\u00efstes en viennent cependant \u00e0 n\u00e9gliger totalement cette autre contradiction, mise en lumi\u00e8re par Trentin, qui travaille <em>de l\u2019int\u00e9rieur<\/em> la sph\u00e8re de la production capitaliste. En t\u00e9moigne leur lecture unilat\u00e9rale du syst\u00e8me des qualifications qui n\u00e9glige le fait que celles-ci puissent \u00eatre <em>\u00e0 la fois<\/em> un accommodement aux r\u00e8gles de la division du travail capitaliste et une forme d\u2019abstraction du travail alternative \u00e0 la valeur-travail<a href=\"#_ftn86\" id=\"_ftnref86\">[86]<\/a>. Ce qui les conduit, dans la continuit\u00e9 d\u2019une critique marxiste ancienne<a href=\"#_ftn87\" id=\"_ftnref87\">[87]<\/a>, \u00e0 r\u00e9duire les syndicats \u00e0 la fonction de rouages de l\u2019ordre industriel, sans voir que ces organisations sont des institutions plastiques qui, selon la fa\u00e7on dont elles sont investies, peuvent <em>aussi<\/em> \u00eatre des supports de subjectivation politique, des cadres de r\u00e9sistance \u00e0 la r\u00e9duction de la force de travail au statut de marchandise<a href=\"#_ftn88\" id=\"_ftnref88\">[88]<\/a>. En d\u2019autres termes, des vecteurs d\u2019une possible critique pratique de la valeur-travail au sein-m\u00eame de production. Rejetant dans un m\u00eame mouvement syndicats et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s d\u2019atelier accus\u00e9s de rester inf\u00e9od\u00e9s \u00e0 la rationalit\u00e9 capitaliste, les op\u00e9ra\u00efstes assisteront impuissants, \u00e0 l\u2019or\u00e9e des ann\u00e9es 1970, \u00e0 la remont\u00e9e du syndicalisme traditionnel&nbsp;: \u00ab&nbsp;la plupart des membres dirigeants du groupe \u00e9taient incapables de voir que les processus de composition et recomposition de classe pouvaient \u00eatre tout \u00e0 fait diff\u00e9rents \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des p\u00f4les les plus \u201cavanc\u00e9s\u201d de l\u2019accumulation capitaliste&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn89\" id=\"_ftnref89\">[89]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>La solution consiste sans doute \u00e0 tenter d\u2019avancer sur une ligne de cr\u00eate en tenant les deux approches&nbsp;: en retenant d\u2019un c\u00f4t\u00e9, du \u00ab&nbsp;refus du travail&nbsp;\u00bb (du salariat capitaliste), sa critique de l\u2019\u00e9conomie politique, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la nature socialement construite, non n\u00e9cessaire, de la s\u00e9paration entre l\u2019\u00e9conomie et la politique, contre la f\u00e9tichisation de la logique \u00e9conomique&nbsp;; et en y associant de l\u2019autre une conception positive, <em>instituante<\/em> et pas seulement antagonique, de la politique. L\u2019absence d\u2019une telle conception dialectique de la politique, r\u00e9conciliant en quelque sorte Trentin et Tronti, expose sinon au risque de retomber dans une lecture \u00ab&nbsp;progressiste&nbsp;\u00bb des transformations du capitalisme, inscrivant dans la logique du d\u00e9veloppement capitaliste la n\u00e9cessit\u00e9 de son d\u00e9passement<a id=\"_ftnref90\" href=\"#_ftn90\">[90]<\/a>. C\u2019est du moins la philosophie implicite de l\u2019histoire qui semble sous-tendre les r\u00e9flexions de Toni Negri et que celui-ci approfondira en inventant une nouvelle figure politique, \u00ab&nbsp;l\u2019ouvrier social&nbsp;\u00bb, et avec elle la revendication d\u2019un <em>salaire social<\/em> nourrissant d\u00e9sormais la confrontation privil\u00e9gi\u00e9e avec l\u2019\u00c9tat, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain texte.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir par exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quelle place pour le travail&nbsp;? D\u00e9bat entre Carlo Vercellone, Jean-Marie Harribey&nbsp;\u00bb, <em>L\u2019\u00c9conomie politique<\/em>, n\u00b067, 2015, p. 62-75.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Mario Tronti, <em>Nous op\u00e9ra\u00efstes. Le \u2018roman de formation\u2019 des ann\u00e9es soixante en Italie<\/em>, Paris\/Lausanne, \u00c9d. d\u2019en bas\/\u00c9d. de l\u2019\u00e9clat, 2013 (1<sup>e<\/sup> \u00e9d. Italienne 2008), p. 177.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Nanni Balestrini, Primo Moroni, <em>La horde d\u2019or. La grande vague r\u00e9volutionnaire et cr\u00e9ative, politique et existentielle. Italie 1968-<\/em>1977, Paris, \u00c9d. de l\u2019\u00e9clat, 2017 (\u00e9d. italienne de 1997), p. 29.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Sophie Bernard, \u00c9lodie B\u00e9thoux, \u00c9lise Penalva Icher (dir.), \u00ab&nbsp;Enqu\u00eater sur les r\u00e9mun\u00e9rations&nbsp;\u00bb, <em>Terrains &amp; Travaux<\/em>, n\u00b035, 2019&nbsp;; Sophie Bernard, <em>Le nouvel esprit du salariat<\/em>, Paris, Seuil, 2020&nbsp;; Anne-Catherine Wagner, <em>Coop\u00e9rer. Les SCOP et la fabrique de l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif<\/em>, Paris, CNRS \u00c9ditions, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Voir l\u2019article de Maud Simonet dans cette m\u00eame revue&nbsp;: \u00ab\u201cWages for\u201d. Une approche f\u00e9ministe du salaire comme puissance subversive&nbsp;\u00bb, <em>Salariat<\/em>, n\u00b01, 2022, ainsi que le dossier du n\u00b046 de <em>Travail, Genre et Soci\u00e9t\u00e9 <\/em>(2021) consacr\u00e9 \u00e0 ce sujet. J\u2019aborde le salaire comme vecteur de subjectivation politique dans&nbsp;: Karel Yon, \u00ab&nbsp;Politiser le travail ou l\u2019entreprise&nbsp;? Trois registres de citoyennet\u00e9 industrielle&nbsp;\u00bb, <em>Sociologie du Travail<\/em>, vol. 64, n\u00b04, 2022(\u00e0 para\u00eetre).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Cet article prolonge une interrogation formul\u00e9e dans un pr\u00e9c\u00e9dent texte&nbsp;: Karel Yon, \u00ab&nbsp;La d\u00e9sint\u00e9gration par le travail. \u00c0 propos de <em>Robledo<\/em>, de Daniele Zito&nbsp;\u00bb, <em>Salariat<\/em>, n\u00b01, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Parler d\u2019op\u00e9ra\u00efsme au singulier s\u2019av\u00e8re probl\u00e9matique, puisque ce courant se divise en multiples ramifications incarn\u00e9es par autant de groupes, revues ou journaux aux strat\u00e9gies distinctes. Pour une introduction \u00e0 cette histoire prot\u00e9iforme, voir les guides de lecture propos\u00e9s sur le site de la revue <em>P\u00e9riode<\/em> (\u00ab&nbsp;Op\u00e9ra\u00efsmes&nbsp;\u00bb, par Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, et \u00ab&nbsp;Autonomies italiennes&nbsp;\u00bb, par Julien Allavena et Azad Mardirossian), ainsi que Nanni Balestrini et Primo Moroni, <em>La Horde d\u2019or. La grande vague r\u00e9volutionnaire et cr\u00e9ative, politique et existentielle. Italie 1968-1977 <\/em>(L\u2019\u00e9clat, Paris, 2017, 1<sup>e<\/sup> \u00e9d. Italienne 1988). Dans la mesure o\u00f9 ce texte n\u2019a pas vocation \u00e0 produire une histoire de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme mais plut\u00f4t du regard op\u00e9ra\u00efste sur le salaire, mon attention s\u2019est concentr\u00e9e sur les productions th\u00e9oriques ayant pris le salaire pour objet. Il en r\u00e9sulte une insistance particuli\u00e8re sur deux figures, celles de Mario Tronti et Toni Negri, qui incarnent par ailleurs deux devenirs distincts de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme&nbsp;: Tronti fera le choix, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, des institutions du mouvement ouvrier et du maintien dans le PCI, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre \u00e9lu s\u00e9nateur de ce parti en 1992 (jusqu\u2019en 1994, puis de 2013 \u00e0 2018)&nbsp;; venu du Parti socialiste italien, Negri au contraire se lancera \u00e0 corps perdu dans les aventures extra-parlementaires, de la fondation de <em>Potere operaio <\/em>jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re, de sa condamnation en 1979 pour \u00ab&nbsp;responsabilit\u00e9 morale&nbsp;\u00bb dans les violences r\u00e9volutionnaires de l\u2019\u00e9poque, jusqu\u2019\u00e0 son exil en France et son retour en Italie, en 2003, pour finir de purger sa peine de prison. Si le travail de Toni Negri est d\u00e9j\u00e0 bien connu en France, on commence seulement \u00e0 d\u00e9couvrir celui de Mario Tronti. \u00c0 ce sujet, voir Davide Gallo Lassere, \u00ab&nbsp;La trajectoire politique de Mario Tronti&nbsp;\u00bb, <em>P\u00e9riode<\/em> (en ligne), 2018.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Steve Wright, <em>\u00c0 l\u2019assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien<\/em>,&nbsp; Marseille, Senonevero, 2007 (2002), p. 67.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Ferruccio Ricciardi, \u00ab&nbsp;Aux origines d\u2019une sociologie critique du travail&nbsp;: op\u00e9ra\u00efsme et enqu\u00eate militante en Italie&nbsp;\u00bb, <em>in<\/em> Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld, Isabelle Lespinet-Moret et Xavier Vigna (dir.), <em>Les enqu\u00eates ouvri\u00e8res dans l\u2019Europe contemporaine<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2019, p.&nbsp;125-137.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> Julien Allavena, Matteo Polleri, \u00ab&nbsp;Avant-propos&nbsp;\u00bb \u00e0 <em>Lutte \u00e0 la Fiat <\/em>de Romano Alquati, <em>Actuel Marx<\/em>, n\u00b065, 2019, p.&nbsp;150.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Romano Alquati, \u00ab&nbsp;Lutte \u00e0 la Fiat&nbsp;\u00bb (1964), <em>Actuel Marx<\/em>, n\u00b065, 2019, p.&nbsp;155-167.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> Salar Mohandesi, \u00ab&nbsp;Class Consciousness or Class Composition?&nbsp;\u00bb, <em>Science &amp; Society<\/em>, vol. 77, n\u00b01, 2013, p.&nbsp;72-97.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a> Claude Lefort, \u00ab&nbsp;L\u2019exp\u00e9rience prol\u00e9tarienne&nbsp;\u00bb (1952), repris <em>in El\u00e9ments d\u2019une critique de la bureaucratie<\/em>, Gen\u00e8ve, Droz, 1971, p.&nbsp;39-58.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> J. Allavena, <em>L\u2019hypoth\u00e8se autonome<\/em>, Paris, \u00c9d. Amsterdam, 2020, p.&nbsp;28.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;46.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref16\" id=\"_ftn16\">[16]<\/a> Serge Mallet, <em>La Nouvelle classe ouvri\u00e8re<\/em>, Paris, Seuil, 1963.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref17\" id=\"_ftn17\">[17]<\/a> J. Allavena, M. Polleri, art. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref18\" id=\"_ftn18\">[18]<\/a> R. Alquati, art. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref19\" id=\"_ftn19\">[19]<\/a> Sergio Bologna, Giairo Daghini, <em>Mai 68 en France<\/em>, Gen\u00e8ve et Paris, Entremonde, 2019, p.&nbsp;42.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref20\" id=\"_ftn20\">[20]<\/a> Cit\u00e9 <em>in <\/em>S. Wright, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;109.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref21\" id=\"_ftn21\">[21]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 110-111.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref22\" id=\"_ftn22\">[22]<\/a><em> <\/em>Luciano Rouvery, Pierre Tripier, \u00ab&nbsp;Une nouvelle probl\u00e9matique des qualifications&nbsp;: l\u2019exemple italien&nbsp;\u00bb, <em>Sociologie du <\/em>travail, vol. 15, n\u00b02, 1973, p. 136-156.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref23\" id=\"_ftn23\">[23]<\/a> S. Wright, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;118.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref24\" id=\"_ftn24\">[24]<\/a> Nanni Balestrini, <em>Nous voulons tout<\/em>, Gen\u00e8ve et Paris, Entremonde, 2012 (1971).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref25\" id=\"_ftn25\">[25]<\/a> K. Yon, \u00ab&nbsp;La d\u00e9sint\u00e9gration par le travail&#8230;&nbsp;\u00bb, art. cit.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref26\" id=\"_ftn26\">[26]<\/a> https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article633<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref27\" id=\"_ftn27\">[27]<\/a> N. Balestrini, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;90.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref28\" id=\"_ftn28\">[28]<\/a> L. Rouvery, P. Tripier, art. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref29\" id=\"_ftn29\">[29]<\/a> N. Balestrini, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;91.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref30\" id=\"_ftn30\">[30]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;90.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref31\" id=\"_ftn31\">[31]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;91.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref32\" id=\"_ftn32\">[32]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;92-93.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref33\" id=\"_ftn33\">[33]<\/a> M. Tronti, <em>Nous op\u00e9ra\u00efstes&#8230;, op. cit., <\/em>p.&nbsp;24.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref34\" id=\"_ftn34\">[34]<\/a> N. Balestrini, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;95.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref35\" id=\"_ftn35\">[35]<\/a> Pr\u00e9cisons qu\u2019il n\u2019existe pas en Italie de salaire minimum interprofessionnel garanti, contrairement \u00e0 la France. Les <em>minima<\/em> salariaux sont g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9finis au niveau des branches et ne repr\u00e9sentent que la portion congrue des salaires r\u00e9els qui se composent de multiples \u00e9l\u00e9ments (<em>cf.<\/em> Emilio Mentasti, <em>La \u00ab&nbsp;Garde rouge&nbsp;\u00bb raconte. Histoire du Comit\u00e9 ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78)<\/em>, Paris, Les nuits rouges, 2009, p. 42-44). Outre les variations d\u2019ordre sectoriel et individuel, les salaires connaissent des \u00e9carts importants entre les r\u00e9gions du Nord et du Sud du pays.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref36\" id=\"_ftn36\">[36]<\/a> Selon Tronti (<em>Nous op\u00e9ra\u00efstes&#8230;, op. cit., <\/em>p. 123), un tel ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019est effectivement pass\u00e9 en 1969, provoquant la tr\u00e8s forte contre-mobilisation politique et patronale des ann\u00e9es ult\u00e9rieures. Selon d\u2019autres, c\u2019est davantage l\u2019insubordination ouvri\u00e8re qui a provoqu\u00e9 le <em>backlash<\/em> conservateur (Diego Giachetti, Marco Scavino, <em>La FIAT aux mains des ouvriers. L\u2019automne chaud de 1969 \u00e0 Turin<\/em>, Paris, Les nuits rouges, 2005, p. 265-288).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref37\" id=\"_ftn37\">[37]<\/a> N. Balestrini, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;92.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref38\" id=\"_ftn38\">[38]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref39\" id=\"_ftn39\">[39]<\/a> Paru en 1966, <em>Ouvriers et capital <\/em>(par la suite,<em> OC<\/em>) est un recueil de textes publi\u00e9s dans les <em>Quaderni Rossi <\/em>et <em>Classe operaia <\/em>entre 1962 et 1965, compl\u00e9t\u00e9 par un long texte de 1965 consacr\u00e9 \u00e0 la critique marxienne de l\u2019\u00e9conomie politique et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de la loi de la valeur. La deuxi\u00e8me \u00e9dition Italienne de 1971 est enrichie d\u2019un <em>post-scriptum <\/em>\u00e9crit l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente qui met l\u2019accent sur l\u2019exp\u00e9rience des luttes de la classe ouvri\u00e8re \u00e9tatsunienne. C\u2019est cette version qui a \u00e9t\u00e9 traduite en fran\u00e7ais par Yann Moulier-Boutang et publi\u00e9e par Christian Bourgois en 1977. Elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9e par Entremonde. La pagination indiqu\u00e9e dans cet article correspond \u00e0 cette \u00e9dition&nbsp;: Mario Tronti, <em>Ouvriers et capital<\/em>, Gen\u00e8ve et Paris, Entremonde, 2016.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref40\" id=\"_ftn40\">[40]<\/a> Jacques Wajnsztejn, <em>L\u2019op\u00e9ra\u00efsme italien au crible du <\/em>temps, La Bauche, 2021, \u00c9ditions \u00c0 plus d\u2019un titre, p. 113.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref41\" id=\"_ftn41\">[41]<\/a> M. Tronti, \u00ab&nbsp;Premi\u00e8res th\u00e8ses&nbsp;\u00bb, 1965, repris <em>in OC<\/em>, p.&nbsp;300.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref42\" id=\"_ftn42\">[42]<\/a> M. Tronti, \u00ab&nbsp;L\u2019usine et la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb, 1962, repris <em>in OC<\/em>, p. 57.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref43\" id=\"_ftn43\">[43]<\/a> Karl Marx, <em>Le Capital, Livre I<\/em>, Paris, PUF p.&nbsp;354.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref44\" id=\"_ftn44\">[44]<\/a> M. Tronti, \u00ab&nbsp;Premi\u00e8res th\u00e8ses&nbsp;\u00bb, 1965, repris in <em>OC<\/em>, pp. 271, 278.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref45\" id=\"_ftn45\">[45]<\/a> M. Tronti, \u00ab&nbsp;Post-scriptum&nbsp;\u00bb, 1970, <em>OC<\/em>, p. 385.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref46\" id=\"_ftn46\">[46]<\/a> Il s\u2019agit de clauses qui interdisent tout arr\u00eat de travail pendant la dur\u00e9e de validit\u00e9 d\u2019un contrat collectif. Communes aux \u00c9tats-Unis ou dans les pays d\u2019Europe du Nord, elles sont introduites en Italie au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 dans le cadre de la \u00ab&nbsp;n\u00e9gociation articul\u00e9e&nbsp;\u00bb, <em>cf. infra.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref47\" id=\"_ftn47\">[47]<\/a> Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les luttes de l\u2019Automne chaud qui changeront en partie la donne, avec l\u2019adoption du Statut des travailleurs en 1970 et la mise en place d\u2019un m\u00e9canisme d\u2019indexation automatique des salaires sur l\u2019inflation en 1975 (rest\u00e9 en vigueur jusqu\u2019en 1992).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref48\" id=\"_ftn48\">[48]<\/a> Gino Giugni, \u00ab&nbsp;L\u2019Automne chaud syndical&nbsp;\u00bb, <em>Sociologie du travail<\/em>, vol. 13, n\u00b02, 1971, p. 168, qui pr\u00e9cise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une telle m\u00e9thode avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la rencontre des n\u00e9cessit\u00e9s d\u2019une planification du d\u00e9veloppement dans les industries de pointe \u2013 principalement dans les entreprises \u00e0 participation d\u2019\u00c9tat&nbsp;\u00bb (i<em>bid.<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref49\" id=\"_ftn49\">[49]<\/a> Paolo Virno, \u00ab&nbsp;Les principes de 1969. La force d\u2019une th\u00e8se honnie&nbsp;: le salaire variable ind\u00e9pendante&nbsp;\u00bb (1998), repris in <em>L\u2019usage de la vie et autres sujets d\u2019inqui\u00e9tude<\/em>, Paris, \u00c9d. de l\u2019\u00c9clat, 2016, p. 267-274.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref50\" id=\"_ftn50\">[50]<\/a> L\u2019expression renvoie aussi directement \u00e0 une formule de Marx tir\u00e9e du <em>Capital<\/em>, que Toni Negri cite dans un texte de 1967&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans le partage entre plus-value et salaire sur lequel repose essentiellement la fixation du taux de profit, deux \u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s diff\u00e9rents agissent de fa\u00e7on d\u00e9terminante, la force de travail et le capital&nbsp;; ils sont fonction de deux variables ind\u00e9pendantes qui se limitent r\u00e9ciproquement.&nbsp;\u00bb Extrait du Livre III du <em>Capital<\/em>, cit\u00e9 in \u00ab&nbsp;John M. Keynes et la th\u00e9orie capitaliste de l\u2019\u00c9tat en 1929&nbsp;\u00bb [1967], repris dans Toni Negri, <em>La Classe ouvri\u00e8re contre l\u2019\u00c9tat<\/em>, Galil\u00e9e, 1978.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref51\" id=\"_ftn51\">[51]<\/a> Piero Sraffa (1898-1983), proche \u00e0 la fois de Keynes, de Gramsci et de Wittgenstein, est consid\u00e9r\u00e9 comme le fondateur du n\u00e9o-ricardisme. Il a enseign\u00e9 l\u2019\u00e9conomie \u00e0 Cambridge (Angleterre) \u00e0 partir de 1927. Selon J. Wajnsztejn, \u00ab&nbsp;Sraffa influencera Claudio Napoleoni, qui entretiendra des rapports \u00e9troits avec Tronti&nbsp;\u00bb (<em>op. cit.<\/em>, p. 115).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref52\" id=\"_ftn52\">[52]<\/a> Luciano Lama (1921-1996) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9put\u00e9 communiste, dirigeant syndical de la f\u00e9d\u00e9ration des m\u00e9taux (FIOM) et de la CGIL.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref53\" id=\"_ftn53\">[53]<\/a> Ce qui implique aussi d\u2019abandonner l\u2019id\u00e9e de la double nature du salaire (une partie correspondant au salaire de subsistance n\u00e9cessaire \u00e0 la reproduction de la force de travail, l\u2019autre correspondant \u00e0 la part du surplus revenant au travailleur) pour le consid\u00e9rer tout entier comme un part du produit annuel. <em>Cf.<\/em> Gilbert Faccarello, \u00ab&nbsp;Piero Sraffa, critique de l\u2019\u00c9conomie Politique&nbsp;\u00bb, <em>Cahiers d\u2019\u00e9conomie politique<\/em>, n\u00b01, 1974, p. 175-187.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref54\" id=\"_ftn54\">[54]<\/a> G. Giugni, art. cit\u00e9, p. 171.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref55\" id=\"_ftn55\">[55]<\/a> Ainsi les gr\u00e8ves de l\u2019Automne chaud de 1969 mettent \u00e0 mort la \u00ab&nbsp;n\u00e9gociation articul\u00e9e&nbsp;\u00bb et, avec elle, la tr\u00eave contractuelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;le contenu du contrat peut \u00eatre rediscut\u00e9 \u00e0 nouveau n\u2019importe o\u00f9 et sur n\u2019importe quelle clause, alors m\u00eame que le contrat national reste valide. [\u2026] Le contrat est sign\u00e9 pour faire cesser le conflit en cours, et non pour garantir les entreprises contre des conflits possibles \u00e0 l\u2019avenir.&nbsp;\u00bb (G. Giugni, art. cit\u00e9, p. 169).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref56\" id=\"_ftn56\">[56]<\/a> M. Tronti, \u00ab&nbsp;Classe et parti&nbsp;\u00bb (1964), <em>OC<\/em>, p. 148.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref57\" id=\"_ftn57\">[57]<\/a>Francesco Sabato Massimo, \u00ab&nbsp;Une trajectoire singuli\u00e8re dans le si\u00e8cle des masses&nbsp;\u00bb, Carnet Citindus, f\u00e9vrier 2021 (en ligne, <a href=\"https:\/\/citindus.hypotheses.org\/102\">https:\/\/citindus.hypotheses.org\/102<\/a>, consult\u00e9 le 10 jan. 2022).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref58\" id=\"_ftn58\">[58]<\/a> Bruno Trentin, <em>La Cit\u00e9 du travail. Le fordisme et la gauche<\/em>, Paris, Fayard, 2012 (1e \u00e9d. italienne 1997).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref59\" id=\"_ftn59\">[59]<\/a> Sur le rapport de L\u00e9nine au taylorisme, on consultera Robert Linhart, <em>L\u00e9nine, les paysans, Taylor<\/em>, Paris, Seuil, 2010 (1<sup>e<\/sup> \u00e9d. 1976).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref60\" id=\"_ftn60\">[60]<\/a> B. Trentin, \u00ab&nbsp;Du \u201csalaire politique\u201d \u00e0 l\u2019\u201cautonomie du politique\u201d&nbsp;\u00bb,<em> La Cit\u00e9 du travail<\/em>, <em>op. cit.<\/em>,p. 129-158. Les citations qui suivent sont extraites de ces pages. Trentin cible en particulier le courant incarn\u00e9 par Mario Tronti qui, dans les ann\u00e9es 1970, a fait le choix du repli au sein du PCI.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref61\" id=\"_ftn61\">[61]<\/a> B. Trentin r\u00e9pondait en mai 1969&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les qualifications \u2026 sont un patrimoine de la classe ouvri\u00e8re, ce n\u2019est pas une arme du patron&nbsp;\u00bb (cit\u00e9 <em>in <\/em>L. Rouvery, P. Tripier, art. cit\u00e9, p. 142).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref62\" id=\"_ftn62\">[62]<\/a> <em>Ibid. <\/em>L. Rouvery et P. Tripier \u00e9tudient le cas des accords Italsider (sid\u00e9rurgie du secteur public) qui mettent fin au syst\u00e8me de la <em>job evaluation<\/em>, assouplissent la grille des classifications, en r\u00e9duisent le nombre d\u2019\u00e9chelons de 24 \u00e0 8, et harmonisent les conditions des ouvriers et des employ\u00e9s. Ils montrent cependant que cette r\u00e9organisation du syst\u00e8me des qualifications a aussi servi dans les franges modernistes du patronat \u00e0 favoriser une \u00ab&nbsp;utilisation plus rationnelle des possibilit\u00e9s cr\u00e9atives de chaque ouvrier&nbsp;\u00bb (<em>Ibid.<\/em>, p. 144).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref63\" id=\"_ftn63\">[63]<\/a> L. Rouvery, P. Tripier, art. cit\u00e9, p. 139.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref64\" id=\"_ftn64\">[64]<\/a> B. Friot, <em>L\u2019Enjeu du salaire<\/em>, Paris, La Dispute, 2012, p. 71-96.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref65\" id=\"_ftn65\">[65]<\/a> Cit\u00e9 <em>in<\/em> Devi Sacchetto, Gianni Sborgio, <em>Pouvoir ouvrier \u00e0 Porto Marghera. Du Comit\u00e9 d\u2019usine \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e r\u00e9gionale (V\u00e9n\u00e9tie \u2013 1960-80)<\/em>, Paris, les nuits rouges, 2012 (1e \u00e9d. Italienne 2009), p. 95-96.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref66\" id=\"_ftn66\">[66]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 103-104. Voir aussi le t\u00e9moignage d\u2019Augusto Finzi, autre protagoniste de l\u2019\u00e9poque, p. 328-329, qui pr\u00e9cise que cette r\u00e9flexion par laquelle l\u2019Assembl\u00e9e autonome \u00ab&nbsp;passe des qualifications \u00e9gales pour tous, aux qualifications \u00e0 l\u2019anciennet\u00e9&nbsp;\u00bb, s\u2019inscrit, apr\u00e8s la rupture avec les syndicats, dans le contexte d\u2019une seconde rupture avec les groupes politiques op\u00e9ra\u00efstes comme <em>Potere operaio<\/em>, <em>Lotta continua<\/em> et <em>Avanguardia operaia<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref67\" id=\"_ftn67\">[67]<\/a> B. Trentin, <em>La Cit\u00e9 du travail<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 130.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref68\" id=\"_ftn68\">[68]<\/a> \u00ab&nbsp;En italien, ce mot d\u00e9signe \u00e0 la fois la qualification professionnelle mais aussi l\u2019attachement de l\u2019ouvrier au travail bien fait, sa conscience professionnelle.&nbsp;\u00bb (D. Sacchetto, G. Sborgio, <em>Pouvoir ouvrier \u00e0 Porto Marghera&#8230;<\/em>,<em> op. cit., <\/em>p.&nbsp;395).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref69\" id=\"_ftn69\">[69]<\/a> On observe \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode des processus analogues en France \u00e0 l\u2019encontre des \u00ab&nbsp;\u00e9tablis&nbsp;\u00bb, ces militants d\u2019extr\u00eame gauche qui se faisaient embaucher en usine et contestaient l\u2019autorit\u00e9 des repr\u00e9sentants syndicaux, cf. Annie Collovald, Karel Yon, \u00ab&nbsp;Des ouvriers au centre de toutes les attentions&nbsp;\u00bb, et Laure Fleury, Julie Pagis et Karel Yon, \u00ab&nbsp;\u201cAu service de la classe ouvri\u00e8re\u201d&nbsp;: quand les militants s\u2019\u00e9tablissent en usine&nbsp;\u00bb, in Collectif Sombrero, <em>Changer le monde, changer sa vie. Enqu\u00eate sur les militantes et les militants des ann\u00e9es 1968 en France<\/em>, Paris, Actes Sud, 2018, p.&nbsp;103-132 et p.&nbsp;453-484.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref70\" id=\"_ftn70\">[70]<\/a> F. S. Massimo, \u00ab&nbsp;Une trajectoire singuli\u00e8re dans le si\u00e8cle des masses&nbsp;\u00bb, art. cit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref71\" id=\"_ftn71\">[71]<\/a> D. Giachetti, M. Scavino, <em>op. cit.<\/em>, p. 302.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref72\" id=\"_ftn72\">[72]<\/a> D. Giachetti, M. Scavino, <em>op. cit.<\/em>, p. 63-64.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref73\" id=\"_ftn73\">[73]<\/a> Une lecture remise au go\u00fbt du jour par certains thurif\u00e9raires de l\u2019\u00e9meute qui ont vu dans le mouvement des gilets jaunes une r\u00e9surgence de l\u2019autonomie ouvri\u00e8re. On le voit bien dans le r\u00e9cent livre de J. Allavena, pour qui la figure stylis\u00e9e de l\u2019ouvrier-masse sert un argument plus ontologique que sociologique sur la sup\u00e9riorit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e des formes de vie ext\u00e9rieures aux rapports sociaux capitalistes, jusqu\u2019\u00e0 faire de \u00ab&nbsp;l\u2019utopie monastique&nbsp;\u00bb et de la restauration de formes de vie pr\u00e9industrielles son horizon politique (<em>L\u2019hypoth\u00e8se autonome&#8230;<\/em>, <em>op. cit.<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref74\" id=\"_ftn74\">[74]<\/a> D. Giachetti, M. Scavino, <em>op. cit.<\/em>, p. 22. Le <em>Partito Socialista Italiano d\u2019Unit\u00e0 Proletaria <\/em>est une scission de gauche du Parti socialiste italien, fond\u00e9 en 1964 par les opposants \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du parti dans un gouvernement de coalition avec la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne. Les militants du PSIUP participaient \u00e0 l\u2019animation de la gauche syndicale dans la CGIL.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref75\" id=\"_ftn75\">[75]<\/a> D. Sacchetto, G. Sborgio, <em>Pouvoir ouvrier \u00e0 Porto Marghera\u2026<\/em>,<em> op. cit. <\/em>Comme \u00e0 la Fiat, le secteur qualifi\u00e9 de la maintenance est au Petrolchimico un bastion militant et m\u00eame le \u00ab&nbsp;r\u00e9servoir traditionnel du groupe op\u00e9ra\u00efste&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;375).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref76\" id=\"_ftn76\">[76]<\/a> Le Mai rampant italien s\u2019est traduit par l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes d\u2019organisation et d\u2019action collectives r\u00e9pondant au d\u00e9sir des travailleurs de contr\u00f4ler directement leur lutte. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, des comit\u00e9s unitaires de base se constituent qui revendiquent leur caract\u00e8re politique et dont le p\u00e9rim\u00e8tre d\u00e9borde parfois des usines, unissant par exemple ouvriers et \u00e9tudiants. De l\u2019autre, un syst\u00e8me de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de cha\u00eene et d\u2019atelier se structure, jusqu\u2019\u00e0 englober dans les conseils d\u2019usine, l\u00e9galis\u00e9s par le Statut des travailleurs de 1970, les anciennes commissions internes o\u00f9 si\u00e9geaient les syndicalistes. Les groupes op\u00e9ra\u00efstes d\u00e9fendaient le principe des comit\u00e9s de base ouverts \u00e0 tous et combattaient le syst\u00e8me des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s et conseils d\u2019usine&nbsp;: plus directement reli\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation productive, ils l\u2019analysaient comme une nouvelle fa\u00e7on d\u2019encha\u00eener l\u2019action ouvri\u00e8re au plan capitaliste. <em>A contrario<\/em>, les syndicats vont s\u2019appuyer sur cette forme de repr\u00e9sentation au plus pr\u00e8s du proc\u00e8s de travail pour retrouver leur assise, dans une strat\u00e9gie consistant \u00e0 coopter les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s, \u00e0 \u00ab&nbsp;chevaucher le tigre&nbsp;\u00bb comme on dit alors, pour donner naissance au \u00ab&nbsp;syndicat des conseils&nbsp;\u00bb th\u00e9oris\u00e9 par Trentin. Sur le mouvement des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s, voir ces deux articles dans <em>Sociologie du travail<\/em>, vol. 13, n\u00b02, 1971&nbsp;: Fran\u00e7ois Sellier, \u00ab&nbsp;Les transformations de la n\u00e9gociation collective et de l\u2019organisation syndicale en Italie&nbsp;\u00bb, p. 141-158, G. Bianchi et al., \u00ab&nbsp;Les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s ouvriers&nbsp;: nouvelle forme de repr\u00e9sentation ouvri\u00e8re&nbsp;\u00bb, p. 178-190.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref77\" id=\"_ftn77\">[77]<\/a> Germano Mariti, cit\u00e9 in D. Sacchetto, G. Sborgio, <em>op. cit.<\/em>, p. 334.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref78\" id=\"_ftn78\">[78]<\/a> D. Sacchetto, G. Sborgio, <em>op. cit.<\/em>, p. 45-46.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref79\" id=\"_ftn79\">[79]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 320-321.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref80\" id=\"_ftn80\">[80]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 89-90.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref81\" id=\"_ftn81\">[81]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 105, p. 153.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref82\" id=\"_ftn82\">[82]<\/a> B. Trentin, <em>La Cit\u00e9 du travail&#8230;<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 405.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref83\" id=\"_ftn83\">[83]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 401.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref84\" id=\"_ftn84\">[84]<\/a> Voir par exemple Thomas Coutrot, <em>Lib\u00e9rer le travail. Pourquoi la gauche s\u2019en moque et pourquoi \u00e7a doit changer<\/em>, Paris, Seuil, 2018.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref85\" id=\"_ftn85\">[85]<\/a> Une posture qui fait \u00e9cho \u00e0 certaines th\u00e8ses aujourd\u2019hui en vogue (cf. par exemple Isabelle Ferreras, Julie Battilana, Dominique M\u00e9da (dir.), <em>Le Manifeste Travail. D\u00e9mocratiser, d\u00e9marchandiser, d\u00e9polluer<\/em>, Paris, Seuil, 2020)dont les plaidoyers en faveur de la d\u00e9mocratisation de l\u2019\u00e9conomie font l\u2019impasse sur une critique radicale de la s\u00e9paration entre \u00ab&nbsp;\u00e9conomie&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;politique&nbsp;\u00bb (cf. K. Yon, \u00ab&nbsp;D\u00e9mocratiser le travail ou l\u2019entreprise&nbsp;?\u2026&nbsp;\u00bb, art. cit\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref86\" id=\"_ftn86\">[86]<\/a> Ici, la r\u00e9flexion de Trentin en termes de professionnalit\u00e9 peut \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par des analyses portant sur la critique des institutions de la valeur, <em>cf.<\/em> B. Friot,<em> L\u2019Enjeu du salaire<\/em>,<em> op. cit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref87\" id=\"_ftn87\">[87]<\/a> K. Yon, \u00ab&nbsp;Syndicats&nbsp;\u00bb, <em>in <\/em>Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan, St\u00e9phanie Roza (dir.), <em>Histoire globale des socialismes. xix<sup>e<\/sup>-xxi<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, Paris, PUF, p. 598-609.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref88\" id=\"_ftn88\">[88]<\/a> A. Allal, K. Yon, \u00ab&nbsp;Citoyennet\u00e9s industrielles, (in)soumissions ouvri\u00e8res et formes du lien syndical&nbsp;: pour une sociologie politique des relations de travail&nbsp;\u00bb, <em>Critique internationale<\/em>, n\u00b087, 2020, p. 15-32.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref89\" id=\"_ftn89\">[89]<\/a> S. Wright, <em>\u00c0 l\u2019assaut du ciel&#8230;<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 124-125.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref90\" id=\"_ftn90\">[90]<\/a> Pierre Dardot, Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, <em>Sauver Marx&nbsp;? Empire, multitude, travail immat\u00e9riel<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Karel Yon Les intellectuels issus de la tradition italienne de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme, comme Toni Negri, Paolo Virno ou Carlo Vercellone, ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la formulation de la revendication du revenu garanti, avec une influence notable dans les ann\u00e9es 1990-2000 sur les mouvements de ch\u00f4meur\u00b7ses et des intermittent\u00b7es du spectacle. Si ce courant, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2022\/11\/10\/le-salaire-de-loperaisme-premiere-partie-annees-1960-quy-a-t-il-de-politique-dans-le-salaire-politique\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le salaire de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme. 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