{"id":94,"date":"2021-02-02T12:27:22","date_gmt":"2021-02-02T11:27:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/?p=94"},"modified":"2021-03-28T19:14:37","modified_gmt":"2021-03-28T17:14:37","slug":"la-desintegration-par-le-travail-a-propos-de-robledo-de-daniele-zito","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2021\/02\/02\/la-desintegration-par-le-travail-a-propos-de-robledo-de-daniele-zito\/","title":{"rendered":"La d\u00e9sint\u00e9gration par le travail"},"content":{"rendered":"\r\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 propos de <em>Robledo<\/em>, de Daniele Zito<\/h2>\r\n<p>Paris, Christian Bourgois, 2019 (trad. de l\u2019italien, 2017)<\/p>\r\n\r\n\r\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\r\n\r\n\r\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Par Karel Yon<\/h3>\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis des d\u00e9cennies, les politiques de l\u2019emploi sont conduites dans les pays occidentaux au nom de la d\u00e9fense de la \u00ab\u00a0valeur-travail\u00a0\u00bb. L\u2019argumentaire est le suivant\u00a0: le travail est vecteur d\u2019int\u00e9gration, ce qui fait soci\u00e9t\u00e9. Et si nos d\u00e9mocraties se d\u00e9litent, c\u2019est parce que le travail vient \u00e0 manquer. Il faut donc remettre les personnes au travail pour restaurer la civilisation, quitte \u00e0 en baisser toujours plus le co\u00fbt, \u00e0 le rendre toujours plus flexible pour le distribuer plus largement. \u00ab\u00a0Moins d\u2019argent, plus de travail\u00a0\u00bb, pour reprendre \u2013 en l\u2019inversant \u2013 un slogan ouvrier des ann\u00e9es 1970<a href=\"#_ftn1\"> [1]<\/a>. Dans <em>Robledo<\/em>, fable dystopique, Daniele Zito pousse ce raisonnement dans ses ultimes limites en imaginant une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la prolif\u00e9ration des exclus de l\u2019emploi aurait donn\u00e9 naissance \u00e0 un mouvement politique de mortification par le travail, une conjuration de travailleurs b\u00e9n\u00e9voles qui endossent le r\u00f4le de salari\u00e9 sans r\u00e9clamer de salaire.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Travail\u00a0: tout doit dispara\u00eetre<\/h2>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Robledo <\/em>est le titre du livre que signe Daniele Zito, et le nom du journaliste, Michele Robledo, dont le livre est cens\u00e9 rassembler les \u00e9crits. L\u2019ouvrage se pr\u00e9sente comme un recueil de fragments d\u2019une enqu\u00eate consacr\u00e9e \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne myst\u00e9rieux, un mouvement souterrain appel\u00e9 \u00ab\u00a0Travail pour le Travail\u00a0\u00bb (TPT)\u00a0:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"color: #808080;\"><em>\u00ab\u00a0Personne ne sait d\u2019o\u00f9 vient TPT, mais tous entrent t\u00f4t ou tard en contact avec l\u2019organisation. Ses membres travaillent en g\u00e9n\u00e9ral dans les centres commerciaux et dans les grandes cha\u00eenes o\u00f9 il est plus facile de se m\u00ealer \u00e0 la foule, o\u00f9 personne ne sait ni ne se demande qui sont ses coll\u00e8gues. Du moment qu\u2019ils ne causent pas de d\u00e9g\u00e2ts, personne ne les remarque. Leurs proches les laissent faire. Ils savent, mais ils ne disent rien. Ils respectent leur inqui\u00e9tude.\u00a0\u00bb (p. 32)<\/em><\/span><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une Italie contemporaine ravag\u00e9e par la crise \u00e9conomique, des salari\u00e9\u00b7es ayant perdu leur emploi en viennent \u00e0 travailler gratuitement pour retrouver un semblant de vie sociale. Ils et elles se glissent parmi les manutentionnaires d\u2019Amazon, les vendeuses des centres commerciaux ou les employ\u00e9\u00b7es de librairie. En travaillant ainsi, lib\u00e9r\u00e9s du chantage \u00e0 l\u2019emploi capitaliste, de la crainte de perdre un salaire qu\u2019ils ne touchent pas, ces \u00ab\u00a0ghost workers\u00a0\u00bb, comme les appelle Robledo, red\u00e9couvrent une exp\u00e9rience positive du travail. Luca, un ch\u00f4meur de longue dur\u00e9e, est le premier \u00e0 livrer son t\u00e9moignage. Il raconte comment, au hasard d\u2019une course \u00e0 Ikea, il retrouve la joie de travailler en accompagnant dans les rayons une vieille dame qui l\u2019avait confondu avec un vendeur\u00a0: \u00a0<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"color: #808080;\"><em>\u00ab\u00a0Le lendemain matin, il \u00e9tait de retour chez Ikea. Cette fois il avait mis un gilet jaune et bleu qui, avec un peu d\u2019imagination, ressemblait \u00e0 une tenue de travail. Il avait recommenc\u00e9 \u00e0 travailler, exactement comme avant. Il se d\u00e9pla\u00e7ait dans les rayons, mettait la marchandise en ordre, dispensait des conseils, des sourires, des clins d\u2019\u0153il. Les gens ne cessaient de s\u2019adresser \u00e0 lui. On le prenait par un bras, on le tirait, on lui demandait le prix d\u2019un canap\u00e9, celui d\u2019une chaise, d\u2019une petite vitrine. Il n\u2019avait pas une minute de libre. [\u2026] Au bout de quelques jours, il s\u2019\u00e9tait d\u00e9brouill\u00e9 pour avoir une tenue authentique. Il travaillait plus et mieux que n\u2019importe quel employ\u00e9. Personne ne se demandait qui il \u00e9tait. Personne ne lui demandait qui il \u00e9tait. Il n\u2019avait pas de contrat, il n\u2019avait pas de salaire, il n\u2019avait rien, il se contentait de travailler, de mani\u00e8re irr\u00e9prochable. Plus il travaillait, plus son inqui\u00e9tude disparaissait. Il n\u2019avait pas besoin d\u2019autre chose.\u00bb (pp. 30-31)<\/em><\/span><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les employeurs peuvent avoir int\u00e9r\u00eat \u00e0 nier la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qui leur procure une main-d\u2019\u0153uvre gratuite, on suppose aussi que les managers \u00e9chouent \u00e0 l\u2019identifier \u00e0 cause de ce qu\u2019est devenu le travail\u00a0: \u00e0 ce point deshumanis\u00e9 et interchangeable, incertain, en restructuration permanente que les salari\u00e9\u00b7es ne se reconnaissent d\u00e9j\u00e0 plus entre elles et eux. La p\u00e9riode n\u2019est plus aux collectifs de travail r\u00e9sistants, et encore moins aux utopies sociales.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019en se r\u00e9appropriant b\u00e9n\u00e9volement un \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb, en d\u00e9cidant par lui-m\u00eame de se remettre au travail, Luca recr\u00e9e sa propre bulle de subjectivit\u00e9 autonome au milieu du travail subordonn\u00e9. La valeur s\u2019\u00e9tant \u00e0 ce point tellement d\u00e9connect\u00e9e du travail, c\u2019est dans l\u2019acceptation d\u2019un travail sans salaire, plus que dans la qu\u00eate illusoire d\u2019un travail r\u00e9mun\u00e9rateur, que les <em>ghost workers<\/em> regagnent un sens de l\u2019identit\u00e9 sociale. Pour Michele Robledo, qui est lui-m\u00eame un journaliste pr\u00e9caire et vieillissant, pris \u00e0 la gorge par les probl\u00e8mes financiers, l\u2019odyss\u00e9e de celles et ceux qu\u2019il appelle les \u00ab\u00a0travailleurs non conventionnels\u00a0\u00bb ne para\u00eet pas si folle\u00a0:<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"color: #808080;\"><em>\u00ab\u00a0Voil\u00e0 dix ans que je suis journaliste, sans m\u2019attendre \u00e0 la moindre forme de r\u00e9tribution. On me paie peu et mal. Je survis en faisant des tas d\u2019autres m\u00e9tiers, mais quand on me pose la question, je r\u00e9ponds avec orgueil\u00a0: je suis journaliste. Je porte moi aussi une tenue de travail qui ne m\u2019appartient pas, dans la vaine tentative de faire croire aux autres que je suis ce que je ne suis pas.\u00a0\u00bb (p. 54)<\/em><\/span><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du communisme comme suicide collectif<\/h2>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si le retour au travail d\u00e9livr\u00e9 de l\u2019emploi salari\u00e9 permet de se sentir \u00e0 nouveau utile et vivant, c\u2019est au prix d\u2019une conception radicale du don de soi. Fondus dans la force de travail anonyme, les fant\u00f4mes de l\u2019emploi travaillent jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement des ressources, comme on utilise son smartphone jusqu\u2019\u00e0 ce que la batterie l\u00e2che, et finissent, dans un geste \u00e9voquant autant le <em>burn-out<\/em> que le terrorisme kamikaze et la rh\u00e9torique des coachs en d\u00e9veloppement individuel, par conclure leur \u00ab\u00a0parcours personnel de lib\u00e9ration\u00a0\u00bb en se donnant la mort.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"color: #808080;\"><em>\u00ab\u00a0Les ghost workers ne meurent jamais seuls\u00a0: ils se suicident sur leur dernier poste de travail, souvent en entra\u00eenant avec eux le plus de gens possible. [\u2026] Tous leurs parcours de lib\u00e9ration conduisent \u00e0 la mort. De leur point de vue, il n\u2019y a aucune autre voie pour se lib\u00e9rer compl\u00e8tement du lien du salaire.\u00a0\u00bb (p. 38)<\/em><\/span><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Jouant avec le r\u00e9cit post-moderne de la fin des \u00ab\u00a0grands r\u00e9cits\u00a0\u00bb, <em>Robledo <\/em>se pr\u00e9sente comme une mosa\u00efque de formes d\u2019\u00e9criture diverses, alliant carnet intime, enqu\u00eate journalistique, t\u00e9moignages, coupures de presse et litt\u00e9rature. Il entrem\u00eale l\u2019introspection et les d\u00e9rangements psychologiques du narrateur, un travailleur intellectuel prol\u00e9taris\u00e9, au r\u00e9cit choral des innombrables subjectivit\u00e9s pr\u00e9caires qui tout \u00e0 la fois se retrouvent et s\u2019oublient gr\u00e2ce \u00e0 leur engagement total dans le travail. En articulant les niveaux de narration multiples que permet la forme de l\u2019anthologie, le r\u00e9alisme du r\u00e9cit se renforce par le doute qu\u2019il instille en permanence sur la v\u00e9racit\u00e9 des faits relat\u00e9s par le journaliste, ou sur le caract\u00e8re apocryphe de certains \u00e9crits. Daniele Zito lui-m\u00eame, qui signe la postface de ce qu\u2019il pr\u00e9sente comme un recueil des \u00ab\u00a0carnets\u00a0\u00bb de Robledo, le confirme\u00a0: ces \u00e9crits sont authentiques sans \u00eatre v\u00e9ridiques, car Robledo \u00ab\u00a0scrutait la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers la falsification. [\u2026] Aucun de ces textes n\u2019est n\u00e9 d\u2019une exp\u00e9rience r\u00e9elle\u00a0; tous pourtant, avec des succ\u00e8s vari\u00e9s, ont contribu\u00e9 \u00e0 modeler la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (p. 302).<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette chronique dystopique est d\u2019autant plus marquante qu\u2019elle touche \u00e0 peine au r\u00e9el, se contentant de r\u00e9agencer quelques traits saillants du monde tel qu\u2019il est. Elle sublime en premier lieu la multiplication des formes de travail d\u00e9grad\u00e9, d\u00e9ni\u00e9, invisible, qui font qu\u2019une bonne partie de la production et de la reproduction sociales reposent aujourd\u2019hui sur du travail gratuit ou sous-pay\u00e9 [Simonet, 2018]. Pour qui r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 la fa\u00e7on dont les subjectivit\u00e9s se forment dans l\u2019exp\u00e9rience du travail, <em>Robledo<\/em> illustre par l\u2019absurde la centralit\u00e9 politique du travail. Il le fait en prenant au mot l\u2019intention n\u00e9olib\u00e9rale d\u2019une liquidation totale de la force de travail, en montrant comment la transformation du travail en un actif aussi liquide que le capital m\u00e8ne \u00e0 son an\u00e9antissement pur et simple.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><span style=\"color: #808080;\"><em>\u00ab\u00a0Le monde est plein d\u2019endroits o\u00f9 on peut roder comme des spectres.\u00a0\u00bb (p. 35)<\/em><\/span><\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019autre fil permettant \u00e0 Robledo de remonter jusqu\u2019aux travailleurs fant\u00f4mes de TPT appara\u00eet dans le drame invisible \u2013 parce que dissimul\u00e9 \u2013 des accidents du travail. Partant d\u2019une enqu\u00eate quasi-polici\u00e8re sur une \u00e9pid\u00e9mie d\u2019\u00e9v\u00e9nements mortels inexpliqu\u00e9s impliquant des travailleurs irr\u00e9guliers, prenant l\u00e0 encore appui sur un trait bien r\u00e9el des mondes du travail contemporains, Michele Robledo se fait sociologue. Il met au jour un fait social et c\u2019est en cherchant \u00e0 en interpr\u00e9ter la s\u00e9rialit\u00e9 \u2013 ou bien le sens cach\u00e9 \u2013 qu\u2019il d\u00e9couvre le pot-aux-roses, ou qu\u2019il invente une explication plausible\u00a0: l\u2019existence d\u2019un immense r\u00e9seau militant aux contours politiques incertains, engag\u00e9 \u00e0 sa mani\u00e8re dans la reconqu\u00eate du travail.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon les points de vue compil\u00e9s dans l\u2019enqu\u00eate, TPT est assimil\u00e9 au terrorisme islamiste, \u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche ou \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite. La circulation virale de vid\u00e9os macabres d\u2019auto-ex\u00e9cutions sur le lieu de travail rappelle les techniques de communication d\u2019Al Qaida. Mais l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tudi\u00e9 par Robledo, dont la r\u00e9alit\u00e9 autant que le caract\u00e8re collectivement organis\u00e9 sont en permanence mis en doute, rappelle surtout les ann\u00e9es de plomb italiennes. Le r\u00e9cit policier d\u2019une \u00ab\u00a0galaxie form\u00e9e de centaines d\u2019associations pr\u00e9existantes unies par un m\u00eame objectif, se lib\u00e9rer du travail\u00a0\u00bb (p. 254), convoque ainsi la m\u00e9moire de l\u2019Autonomie et son assimilation int\u00e9ress\u00e9e, dans le regard de l\u2019\u00c9tat, au terrorisme des brigades rouges.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Car l\u2019\u00e9criture de <em>Robledo <\/em>est tout enti\u00e8re travers\u00e9e, dans ses formes, ses r\u00e9f\u00e9rences et ses cat\u00e9gories, par l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un mouvement social et politico-intellectuel embl\u00e9matique de l\u2019Italie des ann\u00e9es 1960-70, qui na\u00eet d\u2019abord sous la forme de l\u2019op\u00e9ra\u00efsme et se prolonge ensuite dans l\u2019Autonomie<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. La m\u00e9thode op\u00e9ra\u00efste de l\u2019enqu\u00eate ouvri\u00e8re, envisag\u00e9e comme un moyen de d\u00e9couvrir et consolider l\u2019organisation politique immanente de la classe laborieuse, se retrouve dans la fa\u00e7on dont Robledo met au jour la fa\u00e7on dont le m\u00e9tabolisme contemporain du capitalisme secr\u00e8te les cellules de <em>ghost workers<\/em>. De m\u00eame, la logique d\u2019auto-destruction du \u00ab\u00a0Travail pour le Travail\u00a0\u00bb ne fait que radicaliser la <em>strat\u00e9gie du refus<\/em> th\u00e9oris\u00e9e par les op\u00e9ra\u00efstes. Rappelons que ceux-ci faisaient l\u2019analyse que les luttes syndicales avaient acquis un r\u00f4le fonctionnel dans le d\u00e9veloppement du capitalisme et que seule une strat\u00e9gie d\u2019insubordination radicale pouvait rouvrir une voie r\u00e9volutionnaire : \u00ab Pour lutter contre le capital, la classe ouvri\u00e8re doit lutter contre elle-m\u00eame en tant que capital \u00bb [Tronti, 2016, p. 348]<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Enfin, en situant son intrigue parmi les travailleur\u00b7ses intellectuel\u00b7les des services et les employ\u00e9\u00b7es de commerce, le livre de Zito acte le saut \u00ab\u00a0post\u00a0\u00bb-op\u00e9ra\u00efste accompli par les th\u00e9oriciens de l\u2019autonomie comme Toni Negri. Il parle de l\u2019Italie post-fordiste, celle dans laquelle \u00ab\u00a0l\u2019ouvrier-masse\u00a0\u00bb de la grande industrie a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la figure plus floue, irr\u00e9ductible \u00e0 quelque forme de travail ou secteur \u00e9conomique particuliers, de \u00ab\u00a0l\u2019ouvrier-social\u00a0\u00bb comme centre de toutes les attentions politiques.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">En tant qu\u2019exp\u00e9rience politico-litt\u00e9raire d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 alternative, <em>Robledo<\/em> mobilise ainsi toute l\u2019intelligence de la tradition intellectuelle op\u00e9ra\u00efste et post-op\u00e9ra\u00efste. Il en souligne en m\u00eame temps les apories, la dynamique interne d\u2019une politique du d\u00e9sespoir, puisque le capitalisme en est arriv\u00e9 \u00e0 un tel point de son d\u00e9veloppement que la seule \u00e9chapp\u00e9e r\u00e9volutionnaire semble \u00eatre celle du suicide collectif.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est possible, cependant, de faire jouer cette tradition contre elle-m\u00eame, d\u2019en reprendre les r\u00e9flexions de fa\u00e7on positive pour imaginer ce que serait une politique alternative : celle, non pas de la lib\u00e9ration du travail par sa n\u00e9gation, mais de son \u00e9mancipation par la reconqu\u00eate du salaire. Ce qui suppose de distinguer le salaire de l\u2019emploi, en reconsid\u00e9rant l\u2019id\u00e9e selon laquelle le salaire puisse ne pas \u00eatre seulement la m\u00e9diation politique du commandement capitaliste, mais le terrain d\u2019une lutte pour d\u00e9finir une autre pratique de la valeur. \u00c0 cet \u00e9gard, la relecture des th\u00e8ses op\u00e9ra\u00efstes sur le \u00ab salaire politique \u00bb, dont on trouve trace dans le roman s\u00e9minal de Balestrini [2012, p. 87-99] ou dans un petit texte de Paolo Virno sur le \u00ab <a href=\"http:\/\/www.lyber-eclat.net\/lyber\/virno\/virno-salaire.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">salaire comme variable ind\u00e9pendante<\/a>\u00a0\u00bb, permettrait d\u2019envisager un chemin de traverse vers un \u00ab d\u00e9j\u00e0-l\u00e0 r\u00e9volutionnaire \u00bb du salariat [Friot, 2012], pour imaginer un communisme de nouveau arrim\u00e9 aux pulsions de vie. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 ce genre de sursaut que nous invite la fable dystopique de Daniele Zito.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n<p class=\"has-text-align-right\">Karel Yon, IDHE.S (Universit\u00e9 Paris-Nanterre, CNRS)<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n<h4>R\u00e9f\u00e9rences :<\/h4>\r\n<p>&nbsp;<\/p>\r\n<p>Balestrini Nanni (2012), <em>Nous voulons tout<\/em>, Gen\u00e8ve et Paris, Entremonde (1<sup>e<\/sup> \u00e9d. italienne 1971).<\/p>\r\n<p>Balestrini Nanni &amp; Moroni Primo (2017), <em>La Horde d\u2019or. La grande vague r\u00e9volutionnaire et cr\u00e9ative, politique et existentielle. Italie 1968-1977<\/em>, Paris, L\u2019\u00e9clat (1<sup>e<\/sup> \u00e9d. italienne 1988).<\/p>\r\n<p>Friot Bernard (2012), <em>L\u2019enjeu du salaire<\/em>, Paris, La Dispute.<\/p>\r\n<p>Simonet Maud (2018), <em>Travail gratuit\u00a0: la nouvelle exploitation\u00a0?<\/em>, Paris, Textuel.<\/p>\r\n<p>Tronti Mario (2016), <em>Ouvriers et capital<\/em>, Gen\u00e8ve, Entremonde (1e \u00e9d. 1966).<\/p>\r\n<p>&nbsp;<\/p>\r\n\r\n\r\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\r\n\r\n\r\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0Plus d\u2019argent, moins de travail\u00a0\u00bb \u00e9tait un slogan embl\u00e9matique de \u00ab\u00a0l\u2019automne chaud\u00a0\u00bb de 1969, qui fut le point culminant de l\u2019insubordination ouvri\u00e8re en Italie.<\/p>\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n\r\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Pour une introduction \u00e0 ces courants, on lira avec profit les guides de lecture propos\u00e9s sur le site de la revue P\u00e9riode : \u00ab <a href=\"http:\/\/revueperiode.net\/guide-de-lecture-operaismes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Op\u00e9ra\u00efsmes<\/a> \u00bb, par Julien Allavena et Davide Gallo Lassere, et \u00ab <a href=\"http:\/\/revueperiode.net\/guide-de-lecture-autonomies-italiennes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Autonomies italiennes<\/a> \u00bb, par Julien Allavena et Azad Mardirossian. L\u2019<a href=\"http:\/\/ordadoro.info\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00e9pais recueil de Nanni Balestrini et Primo Moroni<\/a> [2017], compilation de multiples fragments li\u00e9s \u00e0 cette histoire, permettra d\u2019en prolonger la d\u00e9couverte.<\/p>\r\n\r\n<p>&nbsp;<\/p>\r\n\r\n<p>&nbsp;<\/p>\r\n\r\n<p>&nbsp;<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 propos de Robledo, de Daniele Zito Paris, Christian Bourgois, 2019 (trad. de l\u2019italien, 2017) Par Karel Yon Depuis des d\u00e9cennies, les politiques de l\u2019emploi sont conduites dans les pays occidentaux au nom de la d\u00e9fense de la \u00ab\u00a0valeur-travail\u00a0\u00bb. L\u2019argumentaire est le suivant\u00a0: le travail est vecteur d\u2019int\u00e9gration, ce qui fait soci\u00e9t\u00e9. Et si nos &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2021\/02\/02\/la-desintegration-par-le-travail-a-propos-de-robledo-de-daniele-zito\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La d\u00e9sint\u00e9gration par le travail&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":95,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10,6],"tags":[],"class_list":["post-94","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-lectures-et-debats-dici-et-dailleurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/94","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=94"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/94\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":224,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/94\/revisions\/224"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/95"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=94"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=94"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=94"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}