{"id":789,"date":"2022-06-22T11:41:46","date_gmt":"2022-06-22T09:41:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue-salariat.fr\/?p=789"},"modified":"2026-03-31T12:24:31","modified_gmt":"2026-03-31T10:24:31","slug":"delivres-de-luberisation-lencourageante-condamnation-du-geant-de-la-livraison-au-penal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2022\/06\/22\/delivres-de-luberisation-lencourageante-condamnation-du-geant-de-la-livraison-au-penal\/","title":{"rendered":"D\u00e9livr\u00e9s de l\u2019ub\u00e9risation\u00a0? L\u2019encourageante condamnation du g\u00e9ant de la livraison au p\u00e9nal"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\">Par Chlo\u00e9 Lebas<\/p>\n\n\n\n<p>mis en ligne le 22 juin 2022<\/p>\n\n\n\n<p>Du 8 au 16 mars 2022 a eu lieu le \u00ab&nbsp;proc\u00e8s Deliveroo&nbsp;\u00bb au Tribunal correctionnel de Paris. Le verdict s\u2019est tenu un mois plus tard, le 19 avril, sous les feux des projecteurs. Cette d\u00e9cision \u00e9tait tr\u00e8s attendue&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019une plateforme est jug\u00e9e au p\u00e9nal, pour travail dissimul\u00e9 et fraude aux cotisations sociales.<\/p>\n\n\n\n<p>Du point de vue du salariat, l\u2019enjeu est d\u2019importance&nbsp;: les plateformes ont syst\u00e9matis\u00e9 \u2013 et sont en phase de normaliser \u2013 le recours \u00e0 l\u2019auto-entrepreneuriat pour volontairement contourner le statut de salari\u00e9. La cr\u00e9ation du statut d\u2019auto-entrepreneur en 2008 a \u00e9t\u00e9 une aubaine dont les plateformes se sont saisies, vantant les m\u00e9rites de l\u2019autonomie, de la libert\u00e9 et de la flexibilit\u00e9, pour op\u00e9rer une \u00ab&nbsp;n\u00e9gation de la subordination&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> tout en externalisant sur les travailleur\u00b7ses les risques li\u00e9es aux variations de l\u2019activit\u00e9<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. La situation d\u2019\u00ab&nbsp;employeur d\u00e9guis\u00e9&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> permet donc de transf\u00e9rer les obligations d\u2019employeur (notamment l\u2019acquittement des cotisations patronales) sur les travailleur\u00b7ses \u00ab&nbsp;partenaires&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs d\u00e9cisions de justice avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 rendues par la Cour de Cassation ou les prud\u2019hommes \u2013 et reconnaissaient l\u2019existence d\u2019un lien de subordination \u2013 mais il s\u2019agissait toujours de saisines et de d\u00e9cisions individuelles, qui ne d\u00e9bouchaient que sur une compensation financi\u00e8re pour le ou la plaignant\u00b7e. Au contraire, une d\u00e9cision au p\u00e9nal implique une saisine et une d\u00e9cision collectives, reconnaissant un caract\u00e8re syst\u00e9matique au d\u00e9lit. Par ailleurs, c\u2019est la premi\u00e8re fois que des dirigeants \u00e9taient personnellement mis en cause et leur responsabilit\u00e9 en tant qu\u2019individu engag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels sont les protagonistes de ce proc\u00e8s?<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>Sur le banc, quatre accus\u00e9s&nbsp;: outre l\u2019entreprise Deliveroo, repr\u00e9sent\u00e9e par Dirk Boagert, actuel responsable des op\u00e9rations internationales, se tenaient Hugues Decosse, ancien directeur g\u00e9n\u00e9ral de juin 2016 \u00e0 octobre 2018, Adrien Falcon, ancien directeur g\u00e9n\u00e9ral de janvier 2015 \u00e0 juin 2016 et Elie de Moustier, ancien directeur des op\u00e9rations sur la p\u00e9riode mars 2015 &#8211; mai 2018. C\u00f4t\u00e9 parties civiles, beaucoup de monde aussi&nbsp;: pas moins de cinq organisations syndicales (la Conf\u00e9d\u00e9ration G\u00e9n\u00e9rale du Travail, la Conf\u00e9d\u00e9ration Nationale du Travail-Solidarit\u00e9 Ouvri\u00e8re, l\u2019Union syndicale Solidaires, Sud commerces et services \u00cele-de-France et le Syndicat National des Transports L\u00e9gers), 116 livreur\u00b7ses d\u00e9fendu\u00b7es par neuf avocat\u00b7es, ainsi que deux t\u00e9moins (une restauratrice et un sociologue). La d\u00e9fense avait aussi fait appel \u00e0 deux t\u00e9moins, deux anciens livreurs dont un \u00ab&nbsp;ambassadeur&nbsp;\u00bb<a id=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. L\u2019Urssaf<a id=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> et l\u2019Inspection du travail, qui ont saisi le Parquet apr\u00e8s plusieurs enqu\u00eates men\u00e9es par la Direccte<a id=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>, l\u2019Urssaf et l\u2019Office central de lutte contre le travail ill\u00e9gal entre 2016 et 2019, \u00e9taient pr\u00e9sentes. Le proc\u00e8s ne portait que sur la p\u00e9riode, dite de pr\u00e9vention, correspondant \u00e0 l\u2019enqu\u00eate de la Direccte, soit du 20 mars 2015 au 12 d\u00e9cembre 2017. Les livreurs ont pu d\u00e9tailler la nature de leur activit\u00e9 lorsqu\u2019ils travaillaient avec (\u00ab&nbsp;pour&nbsp;\u00bb diront-ils souvent) Deliveroo, d\u00e9crivant les amplitudes horaires, le stress et les angoisses li\u00e9es \u00e0 leurs performances, la surveillance et le contr\u00f4le non pas uniquement par l\u2019algorithme mais par les managers, les directives grim\u00e9es en \u00ab&nbsp;conseils&nbsp;\u00bb sous forme d\u2019e-mails envoy\u00e9s \u00e0 tous les coursiers pour rappeler les r\u00e8gles de l\u2019entreprise ou en appeler aux \u00ab&nbsp;bonnes pratiques&nbsp;\u00bb&nbsp;fix\u00e9es unilat\u00e9ralement par cette derni\u00e8re, pouvant mener \u00e0 des d\u00e9connexions punitives. Face \u00e0 un jury int\u00e9ress\u00e9 par leurs r\u00e9cits, qui appuient tr\u00e8s largement la d\u00e9cision rendue, ils ont aussi partag\u00e9 des d\u00e9tails de souffrances, physiques comme psychologiques, allant de la pression indirecte ou l\u2019isolement social au harc\u00e8lement sexuel reproduit par les dirigeants ou employ\u00e9s de l\u2019entreprise.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle d\u00e9cision de justice? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les peines requises par le Parquet correspondaient au maximum pr\u00e9vu dans le cas d\u2019un d\u00e9lit de travail dissimul\u00e9&nbsp;: 375&nbsp;000&nbsp;\u20ac d\u2019amende pour l\u2019entreprise, douze mois d\u2019emprisonnement et cinq ans d\u2019interdiction de diriger une entreprise avec sursis, ainsi qu\u2019une amende de 30&nbsp;000 \u20ac, pour les deux ex-dirigeants, et quatre mois de prison avec sursis et une amende de 10&nbsp;000 \u20ac pour l\u2019ancien chef des op\u00e9rations, accus\u00e9 de complicit\u00e9. La procureure demandait que les peines, une fois effectives, soient affich\u00e9es, par exemple sur le site et l\u2019application de Deliveroo.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une victoire historique pour les livreur\u00b7ses puisque le tribunal a d\u00e9cid\u00e9 de suivre le minist\u00e8re public et de condamner Deliveroo et ses ex-cadres dirigeants \u00e0 ces peines maximales, \u00e9cartant uniquement la publicisation de la d\u00e9cision pour MM. Falcon, D\u00e9cosse et De Moustier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une victoire?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de l\u2019aspect symbolique tr\u00e8s fort pour les livreurs, dont on reconna\u00eet officiellement la v\u00e9racit\u00e9 des v\u00e9cus et r\u00e9cits et au-del\u00e0 de l\u2019inversion du rapport de force dans ce combat de David contre Goliath, ces condamnations nous livrent plusieurs enseignements. Les peines actent des culpabilit\u00e9s mais, surtout, elles font exister des r\u00e9alit\u00e9s&nbsp;; les faits deviennent \u00ab&nbsp;vrais&nbsp;\u00bb parce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 reconnus par la justice. Les peines d\u2019emprisonnement, l\u2019interdiction de diriger une soci\u00e9t\u00e9 et les dommages et int\u00e9r\u00eats aux livreurs comme aux organisations syndicales, chacune de ces condamnations d\u00e9livre trois \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9s&nbsp;\u00bb qui sont autant de points d\u2019appui fondamentaux pour notre compr\u00e9hension des relations de travail <em>via<\/em> les plateformes mais aussi pour les luttes \u00e0 venir. Tout d\u2019abord, en caract\u00e9risant le d\u00e9lit de travail dissimul\u00e9 ce jugement reconna\u00eet que les livreurs devraient \u00eatre salari\u00e9s et que Deliveroo est un employeur&nbsp;; il permet donc de d\u00e9finir les acteurs de la relation professionnelle et leur \u00ab&nbsp;identit\u00e9&nbsp;\u00bb (1). Ensuite, le d\u00e9roulement du proc\u00e8s (davantage que la d\u00e9cision) a \u00e9t\u00e9 \u00e9clairant quant \u00e0 l\u2019organisation des multinationales, notamment dans les relations entre si\u00e8ge et filiale, qui permet de ne nommer aucun responsable (2). Finalement, en reconnaissant les livreur\u00b7ses comme salari\u00e9\u00b7es et en d\u00e9dommageant les organisations syndicales au nom de leur repr\u00e9sentativit\u00e9 de ces travailleur\u00b7ses, on voit se dessiner les figures de la relation tripartite entre \u00c9tat, patronat et syndicats qui est au c\u0153ur des relations professionnelles, ce qui est fondamental dans un secteur priv\u00e9 de repr\u00e9sentation (3).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Reconna\u00eetre le travail dissimul\u00e9&nbsp;: l\u2019enjeu d\u00e9finitionnel du statut de travail et de la nature de la plateforme<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019elle fait partie des entreprises \u00ab&nbsp;mascotte&nbsp;\u00bb du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019\u00ab&nbsp;ub\u00e9risation&nbsp;\u00bb, Deliveroo est sous le feu des projecteurs depuis plusieurs ann\u00e9es. Tr\u00e8s d\u00e9cri\u00e9 au sein de l\u2019opinion publique et des sp\u00e9cialistes, ce proc\u00e9d\u00e9 de mobilisation de la main d\u2019\u0153uvre consiste notamment \u00e0 pousser le processus d\u2019externalisation et de sous-traitance au point o\u00f9 l\u2019entreprise impose un statut d\u2019auto-entrepreneur (devenu micro-entrepreneur) aux travailleur\u00b7ses qui r\u00e9alisent les prestations en son nom. La crainte est \u00e0 la diffusion de cette situation d\u2019infra-emploi avec toutes ses cons\u00e9quences n\u00e9fastes pour les travailleur\u00b7ses&nbsp;: absence de protection sociale, pr\u00e9carit\u00e9, absence d\u2019organisation collective et flexibilisation accrue du march\u00e9 du travail. De son c\u00f4t\u00e9, Deliveroo mart\u00e8le qu\u2019elle ne serait qu\u2019une plateforme d\u2019interm\u00e9diation \u2013 entre restaurants, livreur\u00b7ses et client\u00b7es \u2013 et non un employeur. Son r\u00f4le serait donc seulement de mettre en relation des entit\u00e9s ind\u00e9pendantes pour faire se rencontrer offre et demande de services, et non pas de livrer, ce qui serait le r\u00f4le de l\u2019entrepreneur\u00b7se individuel\u00b7le qu\u2019est le livreur ou la livreuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis plusieurs ann\u00e9es, une bataille juridique est men\u00e9e sur la nature des plateformes \u2013 mise en relation ou livraison \u2013 et le statut des travailleurs \u2013 ind\u00e9pendants ou salari\u00e9s. Les enjeux sont convergents entre ces deux questions&nbsp;: si la plateforme met en relation, alors elle peut avoir recours \u00e0 des ind\u00e9pendants&nbsp;; si elle livre, alors elle subordonne les travailleurs consid\u00e9r\u00e9s comme salari\u00e9s de fait. Selon Matthieu Vicente, ce serait l\u2019une des particularit\u00e9s des plateformes que \u00ab&nbsp;de faire d\u00e9jouer l\u2019op\u00e9ration de qualification de fa\u00e7on \u00e0 contourner les r\u00e9gimes juridiques qui leur sont applicables&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Un ensemble de d\u00e9cisions de justice ont \u00e9t\u00e9 rendues au niveau national et europ\u00e9en depuis l\u2019installation des plateformes sur le continent qui illustrent cette ambivalence (voir encadr\u00e9 1). Au niveau l\u00e9gislatif, plusieurs lois sont all\u00e9es dans le sens des plateformes. \u00c0 commencer par la Loi Orientation et Mobilit\u00e9s (LOM) vot\u00e9e en 2019 qui a command\u00e9 l\u2019ouverture d\u2019une commission parlementaire men\u00e9e par M. Frouin. Son rapport, rendu le 1<sup>er<\/sup> d\u00e9cembre 2020, envisage diff\u00e9rents statuts de travail apr\u00e8s avoir exclu d\u2019embl\u00e9e le salariat, &nbsp;tout en reconnaissant pourtant dans son pr\u00e9ambule qu\u2019il s\u2019agirait de la solution la plus pertinente<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Le rapport recommande donc que les livreurs optent pour le portage salarial, la constitution en SCOP, ou encore le recours aux coop\u00e9ratives d\u2019activit\u00e9 et d\u2019emploi (CAE). Bref, autant de solutions faisant porter la responsabilit\u00e9 du statut aux travailleurs et jamais \u00e0 la plateforme. Dans sa suite, le rapport Mettling s\u2019est pench\u00e9 sur la repr\u00e9sentation des livreurs en insistant sur leur qualit\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendants. La loi de 2019 faisait suite \u00e0 celle du 8 ao\u00fbt 2016 relative au travail, \u00e0 la modernisation du dialogue social et \u00e0 la s\u00e9curisation des parcours professionnels, dite \u00ab&nbsp;loi Travail&nbsp;\u00bb, qui tout en introduisant dans le Code du travail le principe de \u00ab&nbsp;responsabilit\u00e9 sociale&nbsp;\u00bb des plateformes num\u00e9riques vis-\u00e0-vis des travailleurs, reconnaissait ces derniers comme ind\u00e9pendants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 d\u2019un arsenal l\u00e9gislatif qui tend \u00e0 ne retenir des plateformes que leur fonction de mise en relation, la d\u00e9cision du 19 avril 2022 est venue conforter toute une partie de la jurisprudence reconnaissant Deliveroo comme une plateforme de livraison \u2013 elle organise le service de A \u00e0 Z \u2013, embauchant des travailleurs qui ont de fait la qualit\u00e9 de salari\u00e9s subordonn\u00e9s puisque la plateforme les dirige, les contr\u00f4le et les sanctionne<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Cette d\u00e9cision fait suite \u00e0 une \u00e9tude <em>in concreto<\/em> des conditions r\u00e9elles de travail, bas\u00e9e sur les t\u00e9moignages et les enqu\u00eates existantes, qui permet au juge de qualifier la v\u00e9ritable nature juridique du contrat en droit du travail. Or, reconna\u00eetre que le contrat liant la plateforme au livreur est salarial et non commercial est la premi\u00e8re \u00e9tape vers un ensemble de revendications li\u00e9es au statut de salari\u00e9 puisque la subordination donne des droits \u00e0 la repr\u00e9sentation, \u00e0 la protection sociale, \u00e0 la syndicalisation, aux cong\u00e9s pay\u00e9s. L\u2019employeur, lui, a des devoirs&nbsp;qui lui sont propres, notamment celui de s\u2019acquitter de ses cotisations sociales. C\u2019est pourquoi l\u2019Urssaf s\u2019est constitu\u00e9e partie civile et a obtenu 27&nbsp;230 \u20ac au nom de son pr\u00e9judice mat\u00e9riel, 100&nbsp;000\u20ac au nom de son pr\u00e9judice moral et ce, en plus des 3 millions saisis lors de l\u2019enqu\u00eate dont le jugement a act\u00e9 qu\u2019ils devaient \u00eatre confisqu\u00e9s. L\u2019Urssaf a estim\u00e9 que, gr\u00e2ce \u00e0 ce travail dissimul\u00e9, Deliveroo avait \u00e9conomis\u00e9 964&nbsp;136 \u20ac de cotisations simplement entre avril et d\u00e9cembre 2015. Le verdict est intransigeant puisque dans leur justification du trouble \u00e0 l\u2019ordre public caus\u00e9 par Deliveroo, les juges rappellent que cette fraude sociale et fiscale a lieu dans un contexte de d\u00e9ficits publics lourds et d\u2019une dette publique \u00e9lev\u00e9e. Ce contournement du m\u00e9canisme solidaire de protection sociale cr\u00e9e, par ailleurs, une concurrence d\u00e9loyale entre la plateforme et les employeurs du secteur qui \u00ab&nbsp;jouent le jeu&nbsp;\u00bb du paiement des cotisations sociales.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table is-style-regular\" style=\"font-size:14px\"><table class=\"has-background\" style=\"background-color:#d3d7da\"><tbody><tr><td><strong>Encadr\u00e9 1&nbsp;: Jurisprudence concernant la requalification\/le lien de subordination des travailleurs des plateformes&nbsp;: des d\u00e9cisions multiniveaux contradictoires <em><br><\/em><\/strong><em><br>\u2013 L&rsquo;arr\u00eat de la chambre sociale de la Cour d\u2019Appel de Paris du 20 avril 2017 (Take Eat Easy) a rejet\u00e9 la demande de requalification du contrat aux motifs que le coursier n\u2019\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la plate-forme num\u00e9rique par aucun lien d\u2019exclusivit\u00e9 ou de non-concurrence et qu\u2019il restait libre chaque semaine de d\u00e9terminer lui-m\u00eame les plages horaires au cours desquelles il souhaitait (ne pas) travailler. (annul\u00e9 par l\u2019arr\u00eat du 28 novembre 2018)<br>(Source&nbsp;: <\/em><a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000037787075\/\"><em>https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000037787075\/<\/em><\/a><em>)<\/em> <em>\u2013 Plusieurs arr\u00eats europ\u00e9ens : celui de la Cour de Justice de l&rsquo;Union Europ\u00e9enne de 2017 (Asociaci\u00f3n Profesional Elite Taxi\/Uber Systems Spain SL dit UberPop) confirm\u00e9 par celui de 2018 (Uber France SAS) qualifient Uber de service de transport.<br>(Source: <\/em><a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/fr\/TXT\/?uri=CELEX:62015CJ0434\"><em>https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/fr\/TXT\/?uri=CELEX:62015CJ0434<\/em><\/a><em> \/ <\/em><a href=\"https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/fr\/TXT\/?uri=CELEX:62016CJ0320\"><em>https:\/\/eur-lex.europa.eu\/legal-content\/fr\/TXT\/?uri=CELEX:62016CJ0320<\/em><\/a><em>)<br><br>\u2013 L\u2019arr\u00eat de la Cour de Cassation du 28 novembre 2018 (Take Eat Easy) reconna\u00eet, dans le cas d\u2019esp\u00e8ce, un v\u00e9ritable pouvoir de direction et de contr\u00f4le de l\u2019ex\u00e9cution de la prestation de travail du livreur caract\u00e9risant un lien de subordination et, par cons\u00e9quent, l\u2019existence d\u2019un contrat de travail.<br>(Source : <\/em><a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000037787075\/\"><em>https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000037787075\/<\/em><\/a><em>)<br><br>\u2013 Cette interpr\u00e9tation est maintenue par l&rsquo;arr\u00eat du 4 mars 2020 de la Cour de Cassation (Uber) qui confirme que dans la relation entre l\u2019ind\u00e9pendant et Uber, la soci\u00e9t\u00e9 a le pouvoir de donner des instructions, d\u2019en contr\u00f4ler l\u2019ex\u00e9cution et de sanctionner le non-respect des instructions donn\u00e9es et donc confirme que le contrat d&rsquo;un chauffeur Uber est un contrat de travail.<br>(Source: <\/em><a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000042025162?isSuggest=true\"><em>https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000042025162?isSuggest=true<\/em><\/a><em>)<br><br>\u2013 L\u2019arr\u00eat de la chambre sociale de la Cour d\u2019Appel de Paris du 8 octobre 2020 (TokTokTok) rejettent, gr\u00e2ce \u00e0 un faisceau d&rsquo;indices au regard des conditions r\u00e9elles d&rsquo;exercice, la demande de requalification de deux livreurs l&rsquo;ayant saisie.<br>(Source :<\/em><a href=\"https:\/\/blog.leclubdesjuristes.com\/livreurs-plateforme-en-ligne\/\"><em> https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000042438733?isSuggest=true<\/em><\/a><em>)<br><br>\u2013 L&rsquo;arr\u00eat de la chambre sociale de la Cour d&rsquo;Appel de Paris du 7 avril 2021 (Deliveroo) \u00e9carte tout lien de subordination juridique permanente et donc l\u2019existence d\u2019un contrat de travail.<br>(Source : <\/em><a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000042025162?isSuggest=true\"><em>https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/juri\/id\/JURITEXT000042025162?isSuggest=true<\/em><\/a>)<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Reconna\u00eetre les responsabilit\u00e9s&nbsp;: l\u2019algorithme n\u2019est pas le patron<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p>Ce proc\u00e8s avait la particularit\u00e9 de convoquer quatre pr\u00e9venus \u00e0 la barre&nbsp;: trois personnes physiques, individuelles, et une personne morale, l\u2019entreprise. Comme dans toute action juridique, les auditions devaient servir \u00e0 d\u00e9terminer les responsables du d\u00e9lit. Ce qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;imputabilit\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;intentionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb en droit devait \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 par les juges suite \u00e0 de nombreuses questions portant sur l\u2019organisation, notamment hi\u00e9rarchique, de l\u2019entreprise, sur le poste et les pouvoirs de chacun, etc. Plut\u00f4t que de ressortir du proc\u00e8s avec des \u00e9l\u00e9ments sur le fonctionnement (opaque) de l\u2019entreprise, c\u2019est l\u2019impression de flou qui pr\u00e9domine. Chacun des pr\u00e9venus fran\u00e7ais responsables de la filiale fran\u00e7aise a renvoy\u00e9 la responsabilit\u00e9 au si\u00e8ge londonien. \u00ab&nbsp;Londres&nbsp;\u00bb, comme entit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re, \u00e9tait oppos\u00e9e \u00e0 \u00ab&nbsp;la France&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Paris&nbsp;\u00bb. Le fondateur de Deliveroo et repr\u00e9sentant l\u00e9gal de la filiale fran\u00e7aise, William Shu, n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sent au proc\u00e8s pour repr\u00e9senter l\u2019entreprise attaqu\u00e9e dans ce proc\u00e8s. Si son absence \u00e9tait un \u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce et qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois regrett\u00e9e par les magistrates et les avocats des parties civiles, W. Shu consid\u00e9rait qu\u2019il n\u2019avait pas de \u00ab&nbsp;contribution significative \u00e0 apporter au dossier&nbsp;\u00bb, n\u2019ayant \u00ab&nbsp;aucune responsabilit\u00e9 directe ou op\u00e9rationnelle au sein de Deliveroo France&nbsp;\u00bb. Il a expliqu\u00e9 par \u00e9crit aux juges que les responsabilit\u00e9s \u00e9taient d\u00e9tenues par les managers de la soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9s en France.<\/p>\n\n\n\n<p>Le seul pr\u00e9sent pour repr\u00e9senter la multinationale, l\u2019actuel responsable des op\u00e9rations internationales, semblait se demander ce qu\u2019il faisait l\u00e0&nbsp;: il ne savait pas comment les d\u00e9cisions avaient \u00e9t\u00e9 prises, ne mentionnait ou ne d\u00e9crivait aucun service ou nom, \u00ab&nbsp;supposant&nbsp;\u00bb par exemple que les contrats \u00e9taient valid\u00e9s au niveau du si\u00e8ge, ne sachant pas r\u00e9pondre \u00e0 la plupart des questions, se contentant de r\u00e9p\u00e9ter que Londres ne d\u00e9cidait pas tout et que la gestion quotidienne incombait \u00e0 Paris. En termes de responsabilit\u00e9, les seuls \u00e9l\u00e9ments objectifs auxquels se rattacher \u00e9taient les d\u00e9l\u00e9gations de pouvoir&nbsp;; de M. Shu \u00e0 M. Falcon puis \u00e0 M. Decosse, puis de M. Decosse \u00e0 M. de Moustier.<\/p>\n\n\n\n<p>Suscitant l\u2019hilarit\u00e9 dans la salle d\u2019audience, les pr\u00e9venus ont plusieurs fois \u00e9voqu\u00e9 une \u00ab&nbsp;organisation matricielle&nbsp;\u00bb. Ce terme veut en r\u00e9alit\u00e9 dire, traditionnellement, que les salari\u00e9s d\u00e9pendent de plusieurs managers. L\u2019argument est utilis\u00e9 pour diluer les responsabilit\u00e9s entre plusieurs t\u00eates. L\u2019autre argument avanc\u00e9 \u00e9tait la d\u00e9pendance \u00e0 la technologie, qui aurait des logiques propres et contraindrait les d\u00e9cisions (notamment en termes de contr\u00f4le algorithmique).<\/p>\n\n\n\n<p>La quadruple condamnation, des trois ex-dirigeants fran\u00e7ais et de la firme, au nom de l\u2019autonomie dans la prise de d\u00e9cisions des trois fran\u00e7ais du fait des d\u00e9l\u00e9gations de pouvoir et de leurs responsabilit\u00e9s dans la gestion quotidienne, mais aussi de la centralit\u00e9 du si\u00e8ge londonien dans la prise de d\u00e9cision, a l\u2019avantage significatif de personnifier la gestion des plateformes. En reconnaissant la double responsabilit\u00e9 des dirigeants fran\u00e7ais et de l\u2019entreprise-m\u00e8re londonienne, la justice reconna\u00eet que l\u2019algorithme n\u2019est pas autonome et qu\u2019il n\u2019a pas de volont\u00e9 propre. Ce sont bien des humains qui sont personnellement responsables des orientations et choix \u00e9conomiques ou manag\u00e9riaux de ces entreprises num\u00e9riques<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a>. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Reconna\u00eetre la repr\u00e9sentation syndicale&nbsp;: un pas vers l\u2019institutionnalisation des relations professionnelles<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p>L\u2019absence de William Shu au proc\u00e8s est \u00e0 l\u2019image des relations professionnelles du secteur&nbsp;: du c\u00f4t\u00e9 du patronat, il n\u2019y a pas de repr\u00e9sentant. Si l\u2019\u00c9tat s\u2019implique dans l\u2019organisation et les conditions de travail des livreurs et si les livreurs s\u2019organisent et protestent collectivement sous des formes diverses, le troisi\u00e8me acteur du triptyque des relations professionnelles<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a> ne semble exister que dans un rapport unilat\u00e9ral \u00e0 l\u2019\u00c9tat, lors de consultations des plateformes par ce dernier ou lors du pantouflage de leurs membres<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Il en est de m\u00eame au niveau transnational&nbsp;: alors que des tentatives de repr\u00e9sentation \u00e9mergent, celles-ci se heurtent \u00e0 l\u2019absence de repr\u00e9sentation patronale \u00e0 un niveau de n\u00e9gociation pourtant adapt\u00e9 aux multinationales<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. C\u2019est notamment cette absence de relations professionnelles qui \u00ab&nbsp;juridicise&nbsp;\u00bb les conflits au travail qui se d\u00e9versent de l\u2019entreprise au tribunal&nbsp;; on l\u2019observe bien dans la reconversion des r\u00e9pertoires d\u2019action des organisations de livreurs, o\u00f9 aux premi\u00e8res gr\u00e8ves ont rapidement succ\u00e9d\u00e9 une multiplication des proc\u00e9dures de requalification. Les syndicats ont particip\u00e9 en nombre \u00e0 ce proc\u00e8s&nbsp;: on l\u2019a dit, cinq organisations syndicales \u00e9taient parties civiles, tandis que le CLAP \u2013 qui est une association et ne peut pas justifier de l\u2019anciennet\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 n\u00e9cessaire \u2013 \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 par son avocat, Kevin Mention, qui a coordonn\u00e9 l\u2019action pour les parties civiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans leurs plaidoiries, les avocats de salari\u00e9s ont d\u00e9nonc\u00e9 le trouble \u00e0 l\u2019ordre public caus\u00e9 par la \u00ab&nbsp;casse du Code du travail&nbsp;\u00bb dont Deliveroo serait responsable, et ce au d\u00e9triment de tous les travailleurs&nbsp;; du c\u00f4t\u00e9 des entreprises du secteur, le SNTL a d\u00e9nonc\u00e9 la concurrence d\u00e9loyale introduite par les plateformes. Les syndicats ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 prouver qu\u2019ils d\u00e9fendaient, dans leur objet social ou dans leurs actions quotidiennes, des livreurs en \u00cele-de-France jusqu\u2019en 2017 et m\u00eame apr\u00e8s, la procureure ayant consid\u00e9r\u00e9 que le pr\u00e9judice s\u2019\u00e9tendait au-del\u00e0 de la p\u00e9riode de pr\u00e9vention. Dans le verdict, les juges ont consid\u00e9r\u00e9 que le d\u00e9lit de travail dissimul\u00e9 impliquait, entre autres, un contournement du droit syndical. Le tribunal correctionnel de Paris, dans sa d\u00e9cision finale, a reconnu que les syndicats devaient recevoir chacun des dommages et int\u00e9r\u00eats de 50&nbsp;000&nbsp;\u20ac. Or, les dommages et int\u00e9r\u00eats sont vers\u00e9s \u00e0 ceux qui ont subi un pr\u00e9judice personnel. Le jugement pr\u00e9cise que \u00ab&nbsp;<em>l\u2019exercice d\u2019un travail dissimul\u00e9 est de nature \u00e0 causer aux professions repr\u00e9sent\u00e9es par les syndicats, parties civiles, un pr\u00e9judice distinct de celui subi personnellement par les salari\u00e9s concern\u00e9s en ce que la raison de l\u2019existence m\u00eame des syndicats est la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats collectifs de ces salari\u00e9s tant au sein des entreprises que lors de discussions avec les pouvoirs publics.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9cision a une importance fondamentale puisqu\u2019elle reconnait, pour la premi\u00e8re fois en France, la l\u00e9gitimit\u00e9 des syndicats \u00e0 d\u00e9fendre les travailleurs de plateforme, de mani\u00e8re collective et non plus seulement individuelle (<em>via<\/em> les prud\u2019hommes par exemple), et consid\u00e8re que l\u2019absence de repr\u00e9sentation des livreurs \u00e9tait bien un manque. C\u2019est donc une victoire pour les organisations syndicales qui sont reconnues comme des interlocuteurs \u00e0 part enti\u00e8re dans le dialogue jusque-l\u00e0 exclusif entre plateformes et livreurs ou plateformes et pouvoirs publics.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion&nbsp;: requalifier pour mieux repr\u00e9senter&nbsp;?<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p>Notons que ce verdict a lieu dans un contexte particulier, celui de l\u2019organisation \u2013 du 9 au 16 mai 2022 \u2013 du tout premier scrutin professionnel dans le secteur de la livraison de marchandises et du v\u00e9hicule personnalis\u00e9, qui concerne les livreurs. Consacr\u00e9es par l\u2019ordonnance du 21 avril 2021 faisant suite au rapport Mettling, ces \u00e9lections sur sigle ont vu neuf organisations syndicales (salariales et patronales) d\u00e9fendre le droit \u00e0 la repr\u00e9sentativit\u00e9 des livreurs en vue de n\u00e9gocier des accords sectoriels avec une ou plusieurs organisations repr\u00e9sentatives des plateformes, sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019Autorit\u00e9 de r\u00e9gulation des plateformes d\u2019emploi (ARPE). Les enjeux du proc\u00e8s sont donc li\u00e9s \u00e0 ces \u00e9lections originales&nbsp;; en reconnaissant les livreurs comme des salari\u00e9s, cette d\u00e9cision va \u00e0 l\u2019encontre de la logique d\u00e9rogatoire du droit du travail qu\u2019incarne l\u2019ARPE et rend plus audible voire l\u00e9gitime la revendication du statut de salari\u00e9 pour tous. Les organisations syndicales pr\u00e9sentes au proc\u00e8s ont \u00e9t\u00e9 plusieurs \u00e0 appeler au scrutin dans leur communiqu\u00e9 c\u00e9l\u00e9brant la victoire du proc\u00e8s Deliveroo. Leur candidature controvers\u00e9e \u00e0 l\u2019ARPE \u2013 puisque pro-salariat au sein d\u2019une \u00e9lection d\u2019ind\u00e9pendants \u2013 gagne en coh\u00e9rence suite \u00e0 cette d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la contre-offensive se fait d\u00e9j\u00e0 sentir et invite \u00e0 la prudence puisque le Parlement a approuv\u00e9 le 6 avril 2022 une ordonnance qui, dans le cadre de la d\u00e9finition des \u00e9lections \u00e0 l\u2019ARPE, d\u00e9livre de v\u00e9ritables conseils aux plateformes contre la requalification en contrat de travail des contrats commerciaux des livreurs en listant tous les \u00e9l\u00e9ments qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminants dans le proc\u00e8s Deliveroo<a id=\"_ftnref14\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>. Si une repr\u00e9sentation se met en place, selon une logique de repr\u00e9sentants aux int\u00e9r\u00eats divergents, elle a la sp\u00e9cificit\u00e9 de se faire dans un contexte o\u00f9 les plateformes sont encore d\u00e9sign\u00e9es, depuis la loi Travail, comme des plateformes de mise en relation et que les travailleurs sont consid\u00e9r\u00e9s <em>a priori<\/em> comme des ind\u00e9pendants. Des syndicats de salari\u00e9s d\u00e9fendant le salariat (comme la CGT ou la CNT-SO) ou d\u2019autres ne se positionnant pas sur le statut (comme la CFDT ou la CFTC) concourent aux \u00e9lections avec des organisations patronales (comme la F\u00e9d\u00e9ration Nationale des Transports Routiers) ou des associations de d\u00e9fense des auto-entrepreneurs (comme la FNAE<a id=\"_ftnref15\" href=\"#_ftn15\">[15]<\/a>). Les r\u00e9sultats t\u00e9moignent de cette ambivalence&nbsp;: parmi les quatre organisations repr\u00e9sentatives, la FNAE l\u2019emporte, talonn\u00e9e par la CGT. La CFDT est troisi\u00e8me, suivie de tr\u00e8s loin par Sud commerces et services. Il est \u00e0 craindre que ces quatre organisations syndicales n\u2019aient pas la m\u00eame mani\u00e8re de voir la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats des livreurs. Entre demandes de requalification d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et plus grande libert\u00e9 entrepreneuriale de l\u2019autre, il est \u00e0 craindre que la bataille se fasse davantage entre syndicats au sujet de leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 repr\u00e9senter les travailleurs du secteur plut\u00f4t que vis-\u00e0-vis des plateformes. La FNAE a d\u2019ailleurs d\u00e9fendu des positions plus proches de celles des plateformes que celles d\u00e9fendues par la CGT par exemple. Tant que l\u2019ambivalence du statut perdure entre des lois et des jurisprudences contradictoires, la repr\u00e9sentation ne peut se faire qu\u2019au nom d\u2019int\u00e9r\u00eats eux-m\u00eames contraires. L\u2019enjeu l\u00e9gislatif est donc celui d\u2019une reconnaissance totale des travailleurs de plateformes comme salari\u00e9s \u2013 comme en Espagne \u2013 et pour cela, certains se tournent vers la directive europ\u00e9enne<a id=\"_ftnref16\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a> en pr\u00e9paration instaurant<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><strong>Notes<\/strong>:<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Barbara Gomes, \u00ab&nbsp;La plateforme num\u00e9rique comme nouveau mode d\u2019exploitation de la force de travail&nbsp;\u00bb, <em>Actuel Marx<\/em>, vol. 63, no. 1, 2018, pp. 86-96.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Sarah Abdelnour, Sophie Bernard, \u00ab&nbsp;Vers un capitalisme de plateforme&nbsp;? Mobiliser le travail, contourner les r\u00e9gulations&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>La nouvelle revue du travail, vol. 13, 2018.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> On reprend le terme fr\u00e9quemment employ\u00e9 pour les travailleurs de plateforme de \u00ab&nbsp;salari\u00e9s d\u00e9guis\u00e9s&nbsp;\u00bb, mais moins souvent appliqu\u00e9 aux plateformes qui leur imposent cette situation de travail.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Les \u00ab&nbsp;ambassadeurs&nbsp;\u00bb \u00e9taient des livreurs \u00ab&nbsp;interm\u00e9diaires&nbsp;\u00bb charg\u00e9s de faire le lien entre les managers locaux (les \u00ab&nbsp;ops&nbsp;\u00bb) et la flotte de livreur\u00b7ses. Pendant le proc\u00e8s, les avocats de la d\u00e9fense diront qu\u2019ils \u00e9taient \u00ab&nbsp;les yeux de Deliveroo sur le terrain&nbsp;\u00bb. Si leur r\u00f4le a disparu depuis, ils ont g\u00e9n\u00e9ralement pu maintenir une r\u00e9mun\u00e9ration plus avantageuse que les autres livreur\u00b7ses.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Union de recouvrement des cotisations de S\u00e9curit\u00e9 sociale et d\u2019allocations familiales.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Direction r\u00e9gionale de l\u2019\u00e9conomie, de la concurrence et de la consommation, du travail et de l\u2019emploi.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> Matthieu Vicente, \u00ab&nbsp;Le mod\u00e8le d\u2019affaire des plateformes num\u00e9riques aux prises avec le droit&nbsp;: la pr\u00e9valence des r\u00e8gles d\u2019ordre public sur la strat\u00e9gie de contournement des plateformes num\u00e9riques&nbsp;\u00bb, Communication lors de la journ\u00e9e d\u2019\u00e9tudes <em>Le capitalisme de plateforme \u00e0 l\u2019heure de la crise sanitaire<\/em>, Idex TEMP, Universit\u00e9 de Strasbourg, janvier 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Dans son rapport au Premier Ministre du 1er d\u00e9cembre 2020, Jean-Yves Frouin liste en introduction les diff\u00e9rents statuts envisag\u00e9s et \u00e9crit \u00ab&nbsp;<em>La reconnaissance d\u2019un statut de salari\u00e9 \u00e0 tous les travailleurs des plateformes est une deuxi\u00e8me option. Elle aurait pour avantage de r\u00e9gler imm\u00e9diatement les questions de s\u00e9curit\u00e9 juridique en \u00e9teignant les contentieux en requalification. Elle aurait \u00e9galement pour effet d\u2019\u00e9tendre aux travailleurs des plateformes les droits et protections des salari\u00e9s. Cette option techniquement ais\u00e9e \u00e0 mettre en \u0153uvre am\u00e8nerait enfin de la clarification. Ce n\u2019est, cependant, pas l\u2019hypoth\u00e8se de travail des pouvoirs publics ayant initi\u00e9 cette mission.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.3). Les avantages du statut salari\u00e9 sont ind\u00e9niables, pourtant il est abandonn\u00e9 par la mission Frouin car il ne correspond pas \u00e0 la feuille de route du gouvernement commanditaire.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> La direction, le contr\u00f4le et la sanction sont les trois crit\u00e8res classiquement retenus pour qualifier une relation de subordination, retenue en droit comme caract\u00e9ristique de la relation salariale.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> On se r\u00e9f\u00e8re aux travaux d\u2019Antonio Casilli notamment <em>En attendant les robots. Enqu\u00eate sur le travail du clic<\/em>, Paris, Point, 2021. Il d\u00e9montre que derri\u00e8re les intelligences artificielles, le travail digital, loin d\u2019annoncer la fin du travail, met au travail des centaines de travailleurs du clic pr\u00e9caires. Dans le cas de Deliveroo, on peut penser au service client export\u00e9 \u00e0 Madagascar qui sont les&nbsp;invisibles&nbsp;de la plateforme (voir, sur les centres d\u2019appels, Patrick Cingolani, <em>La colonisation du quotidien<\/em>, Paris, \u00c9ditions Amsterdam, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Antoine Bevort, Annette Jobert, <em>Sociologie du travail, les relations professionnelles<\/em>, Paris, Armand Colin, 2011.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> On pense en particulier \u00e0 Herv\u00e9 Novelli, ancien secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat au commerce, \u00e0 l\u2019artisanat, aux petites et moyennes entreprise sous le mandat Sarkozy, p\u00e8re du r\u00e9gime d\u2019auto-entrepreneur (voir Sarah Abdelnour, <em>Moi, petite entreprise. Les auto-entrepreneurs, de l\u2019utopie \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Paris, PUF, 2017), \u00e9galement plusieurs fois d\u00e9put\u00e9 national et europ\u00e9en, qui est \u00e0 pr\u00e9sent le pr\u00e9sident de l\u2019Association des Plateformes d\u2019Ind\u00e9pendants (API) dont Deliveroo et Uber sont membres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a> Fran\u00e7ois Aball\u00e9a, Arnaud Mias (dir.), <em>Mondialisation et recomposition des relations professionnelles&nbsp;: un \u00e9tat des lieux<\/em>, Toulouse, Octares, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> Voir ici le texte&nbsp;de Ordonnance n\u00b0 2022-492 du 6 avril 2022 renfor\u00e7ant l\u2019autonomie des travailleurs ind\u00e9pendants des plateformes de mobilit\u00e9, portant organisation du dialogue social de secteur et compl\u00e9tant les missions de l\u2019Autorit\u00e9 des relations sociales des plateformes d\u2019emploi (<a href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/jorf\/id\/JORFTEXT000045522912\">https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/jorf\/id\/JORFTEXT000045522912<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> F\u00e9d\u00e9ration Nationale des Auto-entrepreneurs et micro-entrepreneurs.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn16\" href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a> Le projet de directive 2021\/0414\/COD a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 9 d\u00e9cembre 2021 par la Commission europ\u00e9enne et doit encore \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e par le Conseil de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Chlo\u00e9 Lebas mis en ligne le 22 juin 2022 Du 8 au 16 mars 2022 a eu lieu le \u00ab&nbsp;proc\u00e8s Deliveroo&nbsp;\u00bb au Tribunal correctionnel de Paris. Le verdict s\u2019est tenu un mois plus tard, le 19 avril, sous les feux des projecteurs. Cette d\u00e9cision \u00e9tait tr\u00e8s attendue&nbsp;: c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019une plateforme est &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.revue-salariat.fr\/index.php\/2022\/06\/22\/delivres-de-luberisation-lencourageante-condamnation-du-geant-de-la-livraison-au-penal\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;D\u00e9livr\u00e9s de l\u2019ub\u00e9risation\u00a0? 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